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PARIS. - IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET C" Rue de Fleuras, PAR M5"5 IDA PFEIFFER TRADUIT DE L'ALLEMAND AVEC L'AUTORISATION DE LA FAMILLE DE L'ADTEUR PAK W. DE SITCRAC ET PRÉCÉDÉ D'UNE NOTICE HISTORIQUE SUR MADAGASCAR FAR FRANCIS RIAUX PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77 18G2 INTRODUCTION1. NOTICE HISTORIQUE SUR MADAGASCAR. I/ancienne France, si riche en belles et florissantes colonies, possédait jadis deux îles précieuses entre toutes dans la mer des Indes. Climat sain, sol fécond, population do cile et laborieuse, situation excellente pour le commerce, 1. Dans l'impossibilité de citer ici les très-nombreux écrits qui ont pour objet Madagascar , j'indiquerai du moins ceux que j'ai le plus mis à profit. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les plus récents de ces ouvrages ne disent rien des faits qui se sont accomplis dans les huit ou dix dernières années.
J'ai dû, pour cette période, avoir recours aux renseignements fournis par les journaux anglais, par les journaux fran çais de Maurice, le Cernéen et la Sentinelle, aux journaux du Havre, et aussi à des témoignages dont j'ai pu apprécier la parfaite exactitude. Malgré sa date ancienne, on lit encore avec fruit YHistoire de la grande islc de Madagascar, par DeFIacourt; Paris, 1661 , in-4. — Les publications officielles du ministère de la marine fournissent des renseignements d'une heureuse précision; entre autres le Précis sur les établissements formés à Madagascar , imprimé par ordre de l'amiral Duperré. Paris, imprimerie royale, 1836; et les Notices statistiques sur les colonies françaises , imprimées par ordre de l'amiral Roussin. Paris, 1840. — Le Voyage à Madagascar et aux iles Comores (de 1823 à 1830), ds Leguevel de Lacombe, est curieux et intéressant , et précédé d'un excellent travail géographique et historique de M. Eu gène de Froberville. 2 vol. in-8.
Paris, 1840. — Les Documents sur l'histoire, la géographie cl le commerce de la partie occidentale de Madagascar, recueillis et rédigés par M. Guillain, capitaine de cora
Introduction
. position militaire d'une grande valeur pour nos escadres, ces îles, où se réfugiait souvent une noblesse honnête et pauvre qui venait y refaire par le travail une fortune épuisée par les guerres ou par le luxe ruineux de la cour, offraient d'heureuses ressources à notre puissance maritime. De ces deux colonies la fortune de la guerre nous a en levé, depuis 1810, celle que l'excellence de son port rendait la plus importante : c'est l'Ile-de-France, que les Anglais appellent maintenant l'île Maurice, lui ôtant ainsi son vieux nom, si doux aux oreilles de nos marins, nom immortalisé par les touchants récits de Bernardin de Saint- Pierre. L'autre, l'île Bourbon, appelée aujourd'hui la Réunion, puissante par ses plantations de sucre dont elle exporte annuellement 50 millions de kilogrammes, n'a pas de port; quoiqu'on se dispose en ce moment à lui en créer un, elle n'est ni ne sera jamais d'aucune valeur comme station mi litaire.
Et cependant le percement de l'isthme de Suez, qui vette (Paris, Imprimerie royale, 1845), sont très-précieux à consulter. — Histoire et géographie de Madagascar , par M. Macé Descartes; Paris, 1846; ouvrage fort bien fait, très-complet et remarquable ment exact. — Je citerai encore : Madagascar , possession française depuis 1642, par Barbie du Bocage. Paris, 1 vol. in-8; sans date, mais a paru cette année. C'est un résumé intéressant et complet de tout ce qui touche à la question de la colonisation de Madagascar. M. Jules Duval a publié dans i'Économisle français divers articles sur Madagascar, où la question est également traitée avec vigueur et avec une ampleconnaissance de la matière. Les écrits de M. Macé Des cart.es, de M. Barbie du Bocage et de M. Jules Duval respirent les sentiments d'un patriotisme aussi élevé qu'éclairé.
Par la mème raison, j'engagerai le lecteur à se défier de YIHstory os Madagascar by R. William Ellis (2 vol. in-8; Londres, 1838), et de Three visits to Madagascar during the years 1S53, 1854, 1856; in cluding a Journey to the capital. Illustrated by Woodcuts from Pho tographs, éd. London, 1858, ouvrages écrits dans le but de nuire à l'influence et aux intérêts français dans notre ancienne colonie. Enfin, et pour tout dire, je dois beaucoup à l'obligeance et au sa voir de M. de Lanoye, membre de la Société de géographie, auteur d'ouvrages fort curieux et fort intéressants sur l'Inde et sur l'Afrique centrale , et qui sait merveilleusement l'histoire de nos colonies.
INTRODUCTION.
. III sera un fait accompli avant deux ans, nos conquêtes actuelles dans la Cochinchine, le traité récent signé à Pékin, la prospérité fabuleuse et toujours croissante de l'Australie, et les évidentes éventualités d'un avenir prochain, appellent le génie de la France à nouer de nouvelles et fécondes relations avec le haut Orient et l'Océanie. Un point d'appui considérable devient de plus en plus nécessaire pour nos escadres dans l'océan Indien, sous peine de n'y avoir jamais ni sécurité pour notre commerce ni dignité assurée pour notre pavillon. Sans une puissante marine nctre politique étrangère sera toujours boiteuse. Or, à une journée de navigation de la Réunion se trouve une magnifique terre, une île plus grande que l'Angle terre, qui nous appartient de droit depuis le milieu du dix-septième siècle, Madagascar, pour la possession de la quelle nos soldats et nos matelots ont versé leur sang à maintes reprises, sans qu'une seule fois les efforts de la mé tropole aient été dignes soit de la haute importance de l'objet en vue, soit de l'étendue et de la richesse de nos ressources.
Par suite des circonstances que nous venons d'indiquer, et par d'autres causes que cette introduction fera con naître, l'attention publique, et, nous le croyons, celle du gouvernement est aujourd'hui ramenée sur cette grande et si intéressante question. Le Voyatje à Madagascar de Mme Ida Pfeiffer est en même temps l'écrit le plus récent qui nous parle avec quelques détails de ce pays. II a donc pour nous autres Fran çais un attrait tout particulier. C'est d'ailleurs la dernière œuvre de cette voyageuse célèbre, le dernier acte de cette existence si honnête, si attachante, si bien remplie et sitôt brisée. A tous ces titres, ce petit livre sera goûté de tous ceux qui aiment les perspectives jetées à la hâte, et comme en courant, sur les contrées lointaines et peu connues, et de ceux qui prennent à cœur les intérêts de notre grandeur nationale.
INTRODUCTION.
. Née à Vienne en 1797, fille d'un riche négociant, Ida Pfeiffer fit son premier voyage en mars 1842, visita l'Asie Mineure, la Syrie et l'Ëgypte, et alla ensuite en Islande. Elle entreprit son premier voyage autour du monde le 1er mai 1846 ; visita cette fois l'Amérique du Sud, la Chine, l'Inde, la Perse, et revint par Constantinople et la Grèce en 1848. Son second voyage autour du monde, de 1851 à 1855, eut pour but le Cap, les îles de la Sonde, le grand Océan, la Californie et les deux Amériques. Ces grandes et hardies excursions n'avaient pu satisfaire son infatigable curiosité, et lui laissaient encore des re grets. Loin d'aspirer au repos, que sa jeunesse disparue semblait lui conseiller, elle entreprit son voyage de Mada gascar en 1857. Mais, vaincue par les fatigues et les con trariétés violentes de cette dernière pérégrination , son organisation y contracta le germe de la maladie dont elle mourut à Vienne le 27 octobre 1858.
Ida Pfeiffer observait fort bien, et elle racontait ses im pressions avec une parfaite sincérité. C'est un touriste, non un voyageur à la manière de Chardin et de Volney. Mais elle a au plus haut degré le sentiment de la réalité; on respire à chaque ligne qu'elle a écrite une rare liberté de jugement, et un sentiment moral très-vif et très-noble. II n'en fallut pas davantage, joint à sa manière dramatique de raconter les faits et de saisir au vif les hommes et les choses, pour répandre un grand charme sur ses récits. Malheureusement l'état de malaise et de maladie où elle se trouva pendant les quelques mois de son séjour à Ma dagascar, et les circonstances troublées au milieu des quelles elle l'accomplit, ne lui permirent pas d'étudier ce pays comme elle l'eût fait dans des temps plus calmes que ne le furent les dernières années du triste règne de Rana valo.
En publiant ce livre, il était donc impossible de ne pas compléter par des indications puisées aux meilleures sources, les renseignements trop succincts de Mme Ida
INTRODUCTION.
. V Pfeiffer. Beaucoup de préjugés et de notions fausses sur la géographie, sur le climat, sur le sol, sur les diverses po pulations de Madagascar, se sont répandus dans le public 4 la suite de l'insuccès de nos diverses tentatives d'établissement dans cette île. Et ces malheureux essais de colonisation ont été entrepris dans des conditions si dé raisonnables et d'une manière si décousue, qu'ils étaient fatalement condamnés à un échec inévitable. Par tous ces motifs, il était de toute nécessité de joindre au Voyage de Mme Ida Pfeiffer un récit abrégé des relations de la France avec Madagascar depuis 1642 jusqu'au moment actuel. Les faits seuls, bien connnus, peuvent ex pliquer comment, après avoir maintes fois mis le pied sur cttte terre, nous n'y possédons pas aujourd'hui un seul comptoir.
Un appendice, rejeté à la fin du volume, contient un tableau de la géographie, des productions ot des races de Madagascar. Le lecteur aura ainsi un aperçu complet du passé et du présent de cette île qui semble appelée à un si brillant avenir par sa situation et la prodigieuse richesse de son sol; et il sera facile de se former une juste idée de son importance pour la France au double point de vue du commerce et de la politique. D'après les plus anciens récits et les plus dignes de foi, il paraît que de bonne heure les Arabes, favorisés par un voisinage relatif, entretinrent des relations commerciales avec Madagascar. Dès le septième siècle on les voit fixés aux îles Comores et sur la côte nord-ouest de Madagascar. En 1506, neuf ans après le voyage de Vasco de Gama au cap de Bonne-Espérance, une tempête jette sur la grande île des vaisseaux portugais commandés par Fernand Suarez.
Plus tard, Tristan d'Acunha et Ruy Pereire s'y rendent et essayent la première carte de Madagascar, qu'ils appellent l'île Saint-Laurent. D'autres Portugais leur succèdent. Aux quinzième et seizième siècles, les aventuriers qui se lançaient dans le nouveau monde, dans les mers de l'Afrique et de VI
INTRODUCTION.
. l'Inde, étaient tout autre chose que l'élite des populations européennes. II s'agissait pour eux de s'enrichir tout à coup et à tout prix; et le premier commerce fait à Mada gascar fut celui des esclaves. Vinrent ensuite les Anglais et les Hollandais ; Madagascar fut, comme le reste du monde, le théâtre des luttes formi dables de ces deux puissances maritimes. Mais leurs ten tatives furent accidentelles et passagères. Enfin les Français s'y établirent, et de suite leur occupation eut un caractère sérieux. Selon le principe général, admis et pratiqué par les Anglais eux-mêmes, que le drapeau d'une nation planté sur une partie d'île lui donne droit à l'île entière, rétablissement des Français eut dès l'abord le caractère officiel d'une prise de possession. Une com pagnie se forma en 1637, et reçut de Louis XIII, en 1642, le privilège exclusif du commerce avec Madagascar et les côtes adjacentes.
Le génie de Richelieu, qui comprit le pre mier la haute nécessité pour la France d'une marine puissante, fit accorder ce privilège au capitaine Rigault, de Dieppe. Pronis et Foucquembourg , les agents de cette Compagnie, s'établirent à la baie de Sainte-Luce, d'accord avec les naturels de l'endroit. Mais la fièvre, aidée de toutes sortes d'excès, les contraignit de se retirer en un lieu salubre, appelé plus tard Fort-Dauphin. Ici se passèrent des faits admirables et absurdes, mélange d'héroïsmes obscurs et de trahisons odieuses, dilapidations des uns, exigences folles des autres , dévouements inaperçus de ceux-ci , désordres et indiscipline de ceux-là , malheu reuses circonstances qui se reproduisent invariablement à chaque page de l'histoire de toutes nos colonies. A Pronis succéda Étienne de Flacourt, homme actif et énergique, éclairé, mais violent et peu scrupuleux, qui a laissé le premier ouvrage sérieux que l'on ait sur Madagascar. A ce moment les premières notions du christianisme furent ré pandues dans l'île. Malheureusement c'était l'époque de la
INTRODUCTION.
. VII Fronde. Flacourt ne fut pas secondé par la métropole. Après lui tout alla de travers pendant six ans, tant et si bien qu'une conspiration se forma contre les Français , dont un petit nombre s'échappa sur un navire qui était mouillé à Fort-Dauphin. Nous débutions par un échec. On essayait à cette époque la colonisation par le moyen des compagnies, système discrédité depuis à cause du monopole qui en était alors la condition fondamentale, mais qui avait cependant l'avantage de réunir les efforts et les capitaux individuels, de manière à produire des résultats féconds sous la direction de gérants capables et consciencieux. Mais l'esprit de suite manquait alors aux particuliers comme à l'Ëtat dans les choses d'outre-mer. On faisait des tentatives avec des moyens que leur faiblesse même condamnait à d'inévitables insuccès.
Or, c'est surtout dans ce qui a trait à la marine et à la colonisation que la persévérance est nécessaire : car là, moins qu'ailleurs, rien ne s'improvise utilement; et les deux peuples, qui ont les marines les plus renom mées, les Anglais et les Hollandais, sont aussi ceux dont le caractère comporte le plus l'opiniâtreté dans les des seins. La Compagnie des Indes- Orientales, créée au mois d'août 1664, et qui avait hérité du privilège de la Compa gnie Rigault, comprenait Madagascar, et avait été fondée au capital de 15 millions, dont la cour fournissait 2 millions. Le reste était souscrit par les grandes cités commerciales du temps, Lyon, Rouen, Bordeaux, Tours, etc. On entre voyait déjà tout ce que la possession de Madagascar pro mettait de richesse et de puissance à la France; elle allait devenir le point central de nos relations avec l'Orient, avec l'Afrique, avec les pays baignés par la mer Rouge ; on allait jusqu'à l'appeler la France orientale. Les échecs de la Compagnie, amenés par l'incapacité et les jalousies des divers agents qu'elle employait ou que le
INTRODUCTION.
. gouvernement lui imposait, découragèrent Louis XIV, qui essaya à plusieurs reprises de nouveaux gouverneurs. Mais fort occupé, surtout à la fin de son règne, de ses guerres continentales, il perdit de vue cette entreprise si remplie de brillantes promesses, et on n'apporta plus dans la direction de la colonie naissante la vigueur et la persistance dans les idées qui sont la condition du succès en toutes choses. Des décrets et des arrêtés du conseil d'État, en 1686, 1719, 1720 et 1721, déclarèrent Madagas car partie intégrante des possessions françaises. C'était assez pour maintenir nos droits ; c'était trop peu pour les faire fructifier. Cependant la France voulut à diverses reprises rentrer en possession effective de ses premiers établissements de Madagascar. Mais chaque fois encore les efforts furent mal combinés, et indignes, par leur exiguïté mème, de l'im portance de l'entreprise.
En 1750, l'île Sainte-Marie fut cédée à Louis XV par un chef du pays. Bientôt les indi gènes, maltraités, se révoltèrent (1754) et massacrèrent les Français. On tira vengeance de ce massacre et le com merce reprit. Mais on arrivait à l'époque honteuse du règne de Louis XV. Le traité de 1 763 venait de nous enlever le Ca nada. En 1768, M. de Mandave releva les ruines de Fort- Dauphin. II était capable, il aurait réussi. Mais la misé rable instabilité de la politique de Versailles l'entrava constamment; et ses efforts n'aboutirent à rien. Une nouvelle et suprême tentative eut lieu en 1773. C'était le moment où la noble lutte des Polonais contre la perfidie des trois puissances spoliatrices excitait en France un vif enthousiasme. Un des héros de cette lutte infor tunée, le comte Benyowsky, après la défaite de sa patrie, avait conspiré contre la Russie et l'Autriche. Le gouvernement russe l'avait enfermé dans une forteresse auKamt schatka. Mais Benyowsky s'était échappé de sa prison
INTRODUCTION.
. IX d'une manière habile et hardie, avait surpris et attaqué la garnison qui le surveillait, et, s'emparant avec le bonheur des audacieux d'une corvette russe, était revenu en Europe après mille aventures singulières et romanesques, et un rapide séjour à l'lle-de-France. Accueilli en France avec un empressement admiratif, il obtint de la cour de Ver sailles le commandement d'une expédition importante à destination de Madagascar. Toutefois, par une réserve que la prudence commandait, quoiqu'elle dût avoir des inconvénients, le duc d'Aiguillon avait subordonné l'aventurier polonais au gouverneur de l'Ue-de-France. Celui-ci avait vu avec défaveur les .projets sur Madagascar qui devaient, en cas de réussite, diminuer singulièrement l'importance du poste qu'il occupait. S'il ne mit pas des obstacles for mels à l'entreprise de Benyowsky, du moins il affecta de ne rien faire pour la seconder.
Enfin, après avoir perdu un temps précieux, l'expédition aborda dans la baie d'An tongil, le 14 février 1774. Dès son débarquement à Louisbourg, Benyowsky frappa les naturels d'admiration par son chevaleresque courage, ses manières héroïques , son entraînante éloquence. Les chefs des pays environnants accoururent à lui et se rangè rent en foule sous le drapeau qu'il tenait d'une façon si brillante. Les Zaffi-Rabé, tribu difficile, voulut seule résister. Benyowsky les chassa devant lui, et ils s'enfoncè rent dans leurs épaisses forêts. Mais l'adversaire ordinaire des Européens sur la côte orientale , la fièvre décima son monde, et lui enleva à lui-même son fils unique. Il fallut donc quitter le bord de la mer, où était naturellement sa base d'opération, et s'avancer jusqu'à neuf lieues dans l'intérieur du pays.
C'est ici que se déploya d'une manière remarquable l'habile activité de Benyowsky. En vain le gouverneur de l'îlede-France, renouvelant l'exemple, trop fréquent dans l'histoire de nos colonies, d'une jalousie antipa- X
INTRODUCTION.
. triotique , essaya par ses agents d'entraver directement ou en secret, les efforts du chef polonais. Benyowsky fit face à toutes les difficultés ; il noua des relations d'a mitié avec, les chefs de tribus, contracta des alliances jus qu'au cœur du pays, éleva des forts, perça des routes, institua des marchés, creusa des canaux pour le transport des marchandises, et, en favorisant le commerce, fit re connaître la domination française partout où pénétra son influence. Tel fut l'enthousiasme qu'il excita, qu'une as semblée ou kabar, de vingt-deux mille indigènes , réunis à Foulpointe, proclama solennellement paix et alliance avec lui. Du reste, il ne rencontra pas partout les mêmes facilités. Les Zaffi-Rabé, ses premiers ennemis, avaient reparu, et, de nouveau, se montraient hostiles. Trop confiant cette fois dans le pouvoir fascinateur qu'il exerçait habituelle ment sur ces populations à demi sauvages, Benyowsky se rendit à leur camp sans autre escorte qu'un seul inter prète.
Accueilli par une attitude hostile, il eût infaillible ment péri si une cinquantaine de braves Malgaches, avertis du péril, n'étaient accourus à son secours et ne l'avaient sauvé. Les Sakalaves du Nord s'opposèrent aussi à ses efforts, et attaquèrent ses postes; mais il trouva un appui effectif dans les tribus de l'Est qui se montrèrent fidèles. C'est ainsi qu'au milieu de succès réels, mêlés de revers et d'incertitudes, Benyowsky maintenait sa situation, lors qu'une circonstance extraordinaire ajouta un singulier prestige à l'influence que lui avaient acquise sa bravoure et son audacieuse habileté. Une vieille Malgache, nommée Suzanne, qu'il avait ramenée de l'Ue-de-France à Mada gascar, prétendit reconnaître en Benyowsky le fils d'une princesse, fille elle-même du dernier chef de la province de Manahar.
Ce bruit, qui flattait l'amour-propre des Malga ches en leur montrant le fils d'un de leurs princes dans le héros européen, se répandit parmi les tribus; l'imagina-
INTRODUCTION.
. XI tion le corrobora de tout ce qui pouvait lui donner de la consistance, et bientôt Benyowsky eut sa légitimité et ses partisans fanatiques. Une députation de douze cents indigènes , les chefs à leur tête , se rendit auprès de lui le 16 septembre 1776, et là, dans toutes les formes d'une consécration officielle, le reconnut pour seul héritier de Ramini, le déclara roi par droit de naissance, et lui rendit hommage comme à leur chef suprême. L'enthousiasme gagna trois officiers français qui dans cette conjecture sui virent l'exemple des Malgaches, et admirent la souverai neté de Benyowsky. Une nouvelle assemblée fut convoquée ensuite pour fixer la capitale de l'Ëtat nouveau. Cependant la cour de Versailles , après avoir mis Be nyowsky à la tête de son expédition, l'avait complètement oublié.
Depuis trois ans, on ne lui avait envoyé ni le plus petit secours, ni même la moindre nouvelle. Tel était l'es prit de suite avec lequel on dirigeait alors nos affaires co loniales ! Enfin, des commissaires arrivèrent de France le 21 septembre 1776, quelques jours après l'espèce de prise de possession de Benyowsky, lui remirent un certificat qui déclarait qu'en tant que fondé de pouvoirs du roi de France son administration avait été régulière, et qui en même temps reçurent sa démission d'employé du roi. Leur mission se borna à ces deux actes, et ils s'en retournèrent. Après leur départ, Benyowsky se crut sérieusement roi de Madagascar. Il convoqua une assemblée générale de toutes les tribus malgaches le 10 octobre, et le lendemain un acte solennel fut dressé et signé par les trois principaux chefs, par lequel il était déclaré le chef suprême de toutes les populations de l'île, et les autres chefs s'engageaient à lui obéir.
Tous se prosternèrent devant lui et jurèrent de lui être fidèles; rien ne manqua à la cérémonie. Toujours actif et préoccupé des intérêts de sa récente royauté, Benyowsky organisa son gouvernement comme il voulut, et s'embarqua à son tour pour la France, dans l'es-
INTRODUCTION.
. poir d'y faire agréer sa souveraineté au moyen d'un traité qu'il offrait de conclure après avoir expliqué et justifié sa conduite au moins singulière. Le ministère français parut accepter ses raisons, lui accorda même une épée d'honneur comme une preuve de satisfaction pour son courage et ses succès, mais refusa de lui donner de nouveau la direction de nos forces à Madagascar. A plus forte raison, Benyowsky ne put-il obtenir d'être à aucun degré considéré comme souverain. Son ambition, excitée par les derniers événements accomplis à Madagascar, ne sut pas revenir à une plus saine appréciation de sa véritable situation, ni se rési gner à la modestie du rôle qui lui convenait. Repoussé par la France dans sa pensée de se rendre indépendant à Ma dagascar, il chercha aventure ailleurs, et offrit, sans suc cès, un traité à l'Autriche et à l'Angleterre.
Double' faute, qui devait donner raison à sês ennemis, et qui témoigne qu'en définitive ce brillant aventurier avait plus d'ambition que de scrupules. Le 7 juillet 1785 il revint enfin à Madagas car, et ses nouveaux sujets le reçurent avec enthousiasme. Plus persistant que jamais dans son projet de régner pour son propre compte, il construisit un fort, et considérant les Français comme des envahisseurs de son territoire, il es saya de les chasser de Foulpointe et pilla les magasins de vivres appartenant à des colons de l'Ile-de-France, mon trant ainsi qu'il n'était pas dévoué à la France, et qu'il n'a vait au fond jamais travaillé que pour lui-même. Dès lors, le masque était tombé; il n'y avait plus de méprise possible, ni de ménagements à garder avec un ennemi. Le gouverneur de l'lle-de-France fut mis par les colons en de meure d'expulser l'aventurier devenu rebelle, et ne se le fit pas dire deux fois.
II envoya soixante hommes du régi ment de Pondichéry. Ceux-ci arrivèrent au pied du fort où Benyowsky s'était enfermé avec quelques Malgaches et les trois Européens qui avaient eu foi en son étoile. Le combat ne fut pas long : quelques feux de peloton mirent en dé-
INTRODUCTION.
. XIII route les défenseurs indigènes du roi improvisé ; et au moment où Benyowsky, avec l'obstination du désespoir, mettait le feu à la pièce d'artillerie dont il avait armé son fort, une balle l'atteignit au front et le renversa mourant. Avec sa mort tout fut fini. Les Français se retirèrent, et un des of ficiers de Benyowsky l'enterra trois jours après, et planta les deux cocotiers qui ombragent encore aujourd'hui la tombe de ce personnage dont la destinée singulière et le rare courage excitent une sympathie que refroidit, d'un autre côté, le peu d'estime que mérite son ambition sans scrupule et en définitive sans portée. Telle fut la fin de cette aventure qui a laissé, au dire des voyageurs, de vifs souvenirs à Madagascar. Depuis lors, nulle tentative de quelque importance ne fut essayée de ce côté au nom de la France.
La Révolution approchait ; notre marine, relevée avec éclat sous Louis XVI, allait bientôt subir d'une manière terrible le contre-coup de nos dissen sions civiles et de la guerre qui tonnait sur toutes nos frontières à la fois. Avec l'ancienne royauté avait péri notre ancienne puissance coloniale, et les Anglais, selon la tradi tion constante de leur politique, allaient s'enrichir de ce qui nous restait de meilleur au delà des mers. Ils profitèrent, en effet, de ce que nos croisières ne se montraient plus dans les mers de l'Jnde pour faire, en 1810, une descente à l'Ile-de-France avec vingt mille hom mes. La garnison, qui était de quatre cents hommes à peine et qui n'avait reçu depuis longtemps aucune nou velle de la France, fut obligée de se rendre. Maîtres de l'Ile-de-France , dont ils changèrent le nom en celui de Maurice, les Anglais la fortifièrent admirablement, se gar dèrent bien de la rendre à la paix ; et depuis ce moment elle est pour eux dans ces mers un port militaire de pre mier ordre.
Leur première pensée fut alors de nous sup planter à Madagascar ; et, s'ils ne pouvaient y accaparer à leur profit exclusif le monopole du commerce , du moins
INTRODUCTION.
. d'y détruire le commerce français. Ils se substituèrent donc à notre place dans nos divers postes de Madagascar dès 1811. Mais les fièvres leur enlevèrent beaucoup de monde, et au bout de peu de temps ils ne laissèrent dans la grande île que de simples agents. Enfin eut lieu la paix de Paris, du 30 mai 1814, qui nous rendit la liberté des mers, et, selon le texte de l'ar ticle 8, nos établissements de tous genres hors d'Europe, à l'exception de Tabago et Sainte-Lucie, et l'Ile-de-France. Voici le texte de cet article 8, dont l'interprétation sou leva, par la mauvaise foi d'une autorité anglaise, une diffi culté diplomatique. « Sa Majesté britannique, stipulant pour ses alliés, s'en gage à restituer à Sa Majesté Très-Chrétienne, dans les délais qui seront ci-après fixés, les colonies, comptoirs et établissements de tous genres que la France possédait au 1er janvier 1792, dans les mers et sur les continents de l' Amérique, de l'Afrique et de l'Asie; à l'exception toute fois des îles de Tabago et de Sainte-Lucie, de Yllc-de- France et de ses dépendances, nommément Rodrigues et les Seychelles, lesquelles Sa Majesté Très-Chrétienne cède, en toute propriété et souveraineté à Sa Majesté Britanni que, etc. » Ce fut sur ce texte, si clair pourtant, que s'appuya sir Robert Farquhar, gouverneur de l'Ile-de-France, de venue l'île Maurice, pour prétendre que les établissements de Madagascar étaient au nombre des dépendances de l'Ile de-France.
Ce qui était doublement absurde. Car d'un côté, l'article 8 du traité de Paris, en spécifiant Rodrigues et les Seychelles qui n'ont pas d'importance, au nombre des dépendances de l'Ile-de-France que conservait l'Angle terre , excluait par cela même l'idée de sous-entendre parmi les dépendances cédées, un territoire aussi vaste que Madagascar. D'un autre côté, la France gardait l'île Bourbon ; et si Madagascar eût été une dépendance de nos
INTRODUCTION.
. XV anciennes possessions dans cette mer, en gardant Bour bon, nous gardions nos droits sur Madagascar. Mais ce qui était le plus clair et le plus évident, c'est que Mada gascar ne pouvait être à aucun titre considérée comme une dépendance d'îles infiniment moins importantes. Tous les actes de l'ancien gouvernement français , les expédi tions successives et les compagnies formées avec privi lège du roi , prouvaient bien que Madagascar était une colonie qui avait sa valeur propre, et, pour dire le mot, son individualité. La prétention du gouverneur Farquhar n'était donc qu'une misérable chicane, fondée sur une interprétation léonine et équivoque des traités, comme il s'en trouve tant dans l'histoire de la politique anglaise, où l'astuce le dis pute si souvent à l'audace. Le gouvernement de la Restau ration se plaignit énergiquement à Londres ; une négocia tion eut lieu entre la France et l'Angleterre à ce sujet; et le cabinet de Saint-James reconnut sans détour la nullité de la prétention de sir Robert Farquhar.
Par une dépêche en date du 18 octobre 1816, il lui transmit Tordre de re mettre au gouverneur de l'île Bourbon les anciens établissements français à Madagascar, que les Anglais avaient occupés. Ainsi, grâces à la fermeté de la Restauration, fut terminée à son origine une contestation qui, négligée et oubliée, aurait obscurci nos droits, et fourni plus tard à nos rivaux d'excellents prétextes pour nous évincer de cette magnifique terre que les Français du dix-septième siècle avaient appelée la France orientale. En 1810 s'était accompli un grand fait à Madagascar. Radama était devenu roi des Hovas, avait enfin constitué un gouvernement assez fort au centre de l'île, et par ses conquêtes successives affectait la domination de l'île en tière. Les Anglais, un peu plus tard, voyant les difficultés de toute sorte qui les empêchaient de se substituer à notre place dans la colonisation de Madagascar , changèrent de
INTRODUCTION.
. politique; ils n'eurent désormais qu'un but, encourager et aider la puissance naissante des Hovas comme un obstacle à notre reprise de possession. Avant Radama , les Hovas appartenaient à plusieurs chefs, sans cesse en guerre les uns avec les autres. C'était d'ailleurs la plus intelligente des tribus malgaches; et ils avaient déjà une remarquable habileté à fabriquer des étoffes de soie et autres, et à tra vailler le fer. Dinampouine, le père de Radama, fut le premier qui, se rendant maître de tout le pays des Hovas, commença d'étendre sa domination sur les autres populations. Son administration fut énergique; il créa un com mencement d'ordre, favorisa l'industrie de ses sujets, établit d'assez bonnes lois , et, pour tout dire, sut si bien se faire obéir, que ses ordonnances contre l'ivrognerie, la plus furieuse passion des Malgaches, furent constamment respectées.
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