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HISTOIRE REVOLUTION FRANÇAISE, Depuis 1789 jusqu'en 1814 Par M. F.-A. MIG^IET, l'E l",s\ll ihm;iki , iMírinm RIS AKCHIVC* »it ,fr»iíH tTR*,CÍHfS ; Onzième édition *n:p!i;,Tt( Dl l'íjistoirf i)e In Rrstmirotton jusqu'à l'racitrmcnt b( sotiis-Jlliil;^^ ! PAR B. EMUE DE BonitEcnosE. IIIIUILEEJLES. RIGA, IMPRIMEUR-LIBRAIRE. HtHE MAISON A UtXt. HISTOIRE Ut IV RÉVOLUTION FRANÇAISE. <«8&®^e- Cette nouvelle édition est la seule qui 60if renfermée en 1 volume in-8". — Elle est aussi la seule qui soit augmentée de l'Hisloire de la Restau ration jusqu'à l'avénement de Louis-Philippe I". \ .v I.IÉCE.— IiraiMElUE I>E RIGA. HISTOIRE HE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, Depuis 1789 jusqu'en 18 14; Par M. F.-A. MIGNET, DI l7\slP!Sir. TAAtJÇAISE, D1TT.CT1TB DES ARCHIVES AUX AffAIEES LT n * , r. í T. T . Onzième Édition» ATTGtJIEJTÉE DE í'^tstaire De la Rfstmu-írt'mn jusqu'à l'aDfncmrnt bt lToutg-flIjilíppe t", PAU m. EMILE DE BOXTÍICHOSE.
Bruxelles et Ctéfle. RIGA, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, ÍDITECE DE LA BIBlIOTDÈyDE t HIVER SELLE d'iHSTHDCTIOJ ET d'ÍDUCATIOIï . DÉPÔT: J. -B. TÏRCIÏER, LIBRAIRE, RUE DE L'ÉTCVE, A BRUXELLES. «■&" tisjìsijlsuìjlíiislslsìsijisisuulslslsìî^
Introduction
<m& Caractère de la révolution française; se« résultats, sa marche. — Forme» successives de la monarchie. — Louis XIV et Louis XV. — État des esprits, des finances , du pouvoir et des besoins publics à l'avénement de Louis XVI. — Son caractère. — Maurepas, premier ministre; sa tactique. — II choisit des ministres populaires et réformateurs; dans quel but. — Turgot, Malesherbes, Necker; leurs plans; ils rencontrent l'opposition de la cour et des privilégiés; ils échouent. — Mort de Maurepas. '— Influence de la reine Marie-Antoinette. — Aux ministres populaires succèdent des ministres courtisans. — Calonne et son système; Brienne, son caractère, ses tentatives. — Détresse des finances, opposition de l'assemblée des notables, opposition du parlement, opposition des provinces. — Renvoi de Brienne ; second ministère de Necker. — Convocation des états-généraux. — Comment la révolution a été amenée.
Je vais tracer rapidementl'histoire de la révolution française, qui commence en Europe l'ère des sociétés nouvelles , comme la révolution d'Angleterre a commencé l'ère des gouvernements nouveaux. Cette révolution n'a pas seulement modifié le pouvoir politique , elle a changé toute l'existence intérieure de la nation. Les formes de la société du moyen âge existaient encore. Le sol était divisé en provinces ennemies, les hommes étaient distribués en classes rivales. La noblesse avait perdu tous ses pouvoirs , quoiqu'elle eût conservé ses distinctions : le peuple ne possédait aucun droit, la royauté n'avait pas de limites, et la France était livrée à la confusion de l'arbitraire ministériel, des régimes particuliers et des privilèges des corps.
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. A cet ordre abusif, la révolution en a substitué un plus con forme à la justice et plus approprié à nos temps. Elle a remplacé l'arbitraire par la loi , le privilège par Légalité ; elle a délivré les hommes des distinctions des classes, le sol des bar rières des provinces , Findustrie des entraves des corporations et des jurandes, l'agriculture des sujétions féodales et de l'oppression des dîmes , la propriété des gênes des substitutions; et elle a tout ramené à un seul état, à un seul droit, à un seul peuple. Pour opérer d'aussi grandes réformes, la révolution a eu beaucoup d'obstacles à vaincre , ce qui a produit des excès passagers à côté de ses bienfaits durables. Les privilégiés ont voulu l'enipécher, l'Europe a tenté de la soumettre ; et, forcée à la lutte, elle n'a pu ni mesurer ses efforts , ni modérer sa vic toire.
La résistance intérieure a conduit à la souveraineté de la multitude , et l'agression du dehors à la domination militaire. Cependant le but a été atteint, malgré l'anarchie et malgré le despctisme : l'ancienne société a été détruite pendant la révolution , et la nouvelle s'est assise sous l'empire. Lorsqu'une réforme est devenue nécessaire , et que le moment de laccomplir est arrivé, rien ne l'empêche, et tout la sert. Heureux alors les hommes, s'ils savaient s'entendre, si les uns cédaient ce qu'ils ont de trop, si les autres se contentaient de ce qui leur manque; les révolutions se feraient à l'amiable, et l'historien n'aurait à rappeler ni excès, ni malheurs; il n'aurait qu'à montrer .'humanité rendue plus sage, plus libre et plus fortunée. Mais jusqu'ici les annales des peuples n'offrent aucun exemple de cette prudence dans les sacrifices : ceux qui de vraient les faire les refusent ; ceux qui les désirent les imposent; et le bien s'opère comme le mal , par le moyen et avec la violence de l'usurpation.
II n'y a pas encore eu d'autre souverain que la force. En retraçant l'histoire de cette importante période, depuis l'ouverture des états-généraux jusqu'en 1814, je me propose d'expliquer les diverses crises de la révolution, en même temps que j'en exposerai la marche. Nous verrons par la faute de
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. qui, après s'être ouverte sous de si heureux auspices, elle dégénéra si violemment; de quelle manière elle changea la France en république, et comment sur les débris de celle-ci elle éleva l'empire. Ces diverses phases ont été presque obligées : tant les événements qui les ont produites ont eu une irrésistible puissance ! II serait pourtant téméraire d'affirmer que la face des choses n'eût pas pu devenir différente ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la révolution, avec les causes qui l'ont amenée et les passions qu'elle a employées ou soulevées, devait avoir cette marche et cette issue. Avant d'en suivre l'histoire, voyons ce qui a conduit à la convocation des états-généraux, qui ont conduit eux-mêmes à tout le reste. J'espère, en retra çant les préliminaires de la révolution , montrer qu'il n'a pas été plus possible de l'éviter que de la conduire.
La monarchie française n'avait eu , depuis son établissement, ni forme constante , ni droit public fixe et reconnu. Sous les premières races, la couronne était élective; la nation était souveraine, et le roi n'était qu'un simple chef militaire, dépendant des délibérations communes sur les décisions à porter et les entreprises à faire. La nation élisait son chef, elle exerçait le pouvoir législatif dans les Champs-de-Mars , sous la présidence du roi, et le pouvoir judiciaire, dans les plaids, sous la direction d'un de ses officiers. Cette démocratie royale avait fait place, pendant le régime féodal, à une aristocratie royale. La souveraineté était remontée , les grands en avaient dépouillé le peuple , comme le prince devait bientôt en dépouiller les grands. A cette époque, le monarque était devenu héréditaire, non comme roi, mais comme possesseur de fief; l'autorité législative appartenait aux grands, sur leurs vastes territoires, ou dans les parlements de barons , et l'autorité judiciaire aux vassaux dans les justices seigneuriales.
Enfin la puissance s'était con centrée encore davantage, et de même qu'elle était allée du grand nombre au petit, elle était venue en dernier lieu du petit nombre à un seul. Pendant plusieurs siècles d'efforts consécu tifs , les rois de France avaient battu en ruine l'édifice féodal, et s'étaient élevés sur ses débris. Ils avaient envahi les fiefs,
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. subjugué les vassaux , supprimé les parlements de barons , an nulé ou assujetti les justices seigneuriales; ils s'étaient attribué le pouvoir législatif, et avaient fait exercer, pour leur compte, le pouvoir judiciaire dans les parlements de légistes. Les états-généraux, qu'ils convoquèrent dans des besoins pressants pour obtenir des subsides , et qui furent composés des trois ordres de la nation , du clergé , de la noblesse et du tiers-état, n'eurent jamais une existence régulière. Intervenus pendant que la prérogative royale était en progrès, ils furent d'abord dominés, puis supprimés par elle. L'opposition la plus forte et la plus obstinée que rencontrèrent les rois dans leurs projets d'agrandissement, vint beaucoup moins de ces assemblées auxquelles ils enlevaient ou conféraient arbitrairement leur droit, que des grands qui défendirent contre eux , d'abord leur souveraineté, ensuite leur importance politique.
Depuis Philippe- Auguste jusqu'à Louis XI , ils combattirent pour con server leur pouvoir ; depuis Louis XI jusqu'à Louis XIV, pour devenir les ministres du pouvoir royal. La Fronde fut la der nière campagne de l'aristocratie. Sous Louis XIV, la monar chie absolue s'établit d'une manière définitive et domina sans contestation. Le régime de la France, depuis Louis XIV jusqu'à la révo lution, fut plus arbitraire encore que despotique; car les monarques pouvaient beaucoup plus qu'ils ne faisaient. De faibles barrières s'opposaient aux débordements de cette im mense autorité. La couronne disposait des personnes par les lettres de cachet, des propriétés par les confiscations, des revenus par les impôts. II est vrai que certains corps possé daient des moyens de défense qu'on appelait des privilèges.
Mais ces privilèges étaient rarement respectés. Le parlement avait celui de consentir ou de refuser l'impôt ; mais le roi le forçait à l'enregistrement par un lit de justice, et punissait ses membres par des lettres d'exil. La noblesse avait celui de n'être point imposée; le clergé celui de s'imposer lui-même par des dons gratuits ; quelques provinces étaient abonnées à l'impôt, et quelques autres en faisaient elles-mêmes la répar-
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. tition. Telles étaient les modiques garanties de la France, et encore tournaient-elles toutes au profit des classes avantagées et au détriment du peuple. Cette France, si asservie, était de plus très mal organisée; les excès du pouvoir y étaient encore moins insupportables que leur injuste répartition. Divisée en trois ordres, qui se divisaient eux-mêmes en plusieurs classes , la nation était li vrée à tous les coups du despotisme et à tous les maux de l'inégalité. La noblesse se décomposait en hommes de cour, qui vivaient des grâces du prince, c'est-à-dire des sueurs du peuple, et qui obtenaient ou les gouvernements des provin ces, ou les emplois élevés dans l'armée; en parvenus anoblis qui dirigeaient l'administration , étaient revêtus des intendan ces et exploitaient les provinces; en hommes de robe qui géraient la justice, et étaient seuls aptes à en posséder les charges ; en nobles de terre , qui opprimaient les campagnes par l'exercice des droits privés féodaux qui avaient survécu aux droits politiques.
Le clergé était partagé en deux classes, dont l'une était destinée aux évêchés, aux abbayes, et à leurs riches revenus, et l'autre aux travaux apostoliques et à leur pauvreté. Le tiers-état, pressuré par la cour, humilié par la noblesse , était séparé lui-même en corporations qui se ren voyaient les mépris et les maux qu'elles recevaient des rangs supérieurs. II possédait à peine la troisième partie des terres, sur laquelle il était réduit à payer les redevances féodales aux seigneurs, la dîme au clergé, les impôts au roi. En dédom magement de tant de sacrifices , il ne jouissait d'aucun droit politique, n'avait aucune part à l'administration, et n'était point admis aux emplois. Louis XIV usa les ressorts de la monarchie absolue par une tension trop longue, et un exercice trop violent. Irrité des troubles de sa jeunesse, épris de la domination, il brisa toutes les résistances, interdit toutes les oppositions, et celle de l'aristocratie qui s'exerçait par des révoltes, et celle des par lements qui s'exerçait par des remontrances , et celle des pro testants qui s'exerçait par une liberté de conscience que l'Église
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. réputait hérétique , et la royauté factieuse. Louis XIV assu jettit les grands en les appelant à la cour, où ils reçurent en plaisirs et en faveurs le prix de leur dépendance. Le parlement, qui jusque-là avait été l'instrument de la couronne, voulut en devenir le contre-poids , et le prince lui imposa avec hauteur une soumission et un silence de soixante années. En fin la révocation de l'édit de Nantes fut le complément de cette œuvre de despotisme. Un gouvernement arbitraire , non seulement ne veut pas qu'on lui résiste , mais il veut encore qu'on l'approuve et qu'on l'imite. Après avoir soumis les con duites, il persécute les consciences , car il faut qu'il agisse, et qu'il aille chercher les victimes lorsqu'elles ne se présentent pas. L'immense pouvoir de Louis XIV s'exerça au dedans contre les hérétiques, déborda au dehors contre l'Europe.
L'oppression trouva des ambitieux qui la conseillèrent, des dragons qui la servirent, des succès qui l'encouragèrent ; les plaies de la France furent couvertes de lauriers , et ses gémissements furent étouffés par des chants de victoire. Mais à la fin, les hommes de génie moururent, les victoires cessèrent, Findus trie émigra, l'argent disparut, et l'on vit bien que le despo tisme épuise ses moyens par ses succès, et dévore d'avance son propre avenir. La mort de Louis XIV fut le signal de la réaction : il s'opéra un passage subit de Fintolérance à Fincrédulité , et de l'esprit d'obéissance à l'esprit de discussion. Pendant la régence, le tiers-état gagna en importance , par l'accroissement de ses ri chesses et de ses lumières , tout ce que la noblesse perdit en considération et le clergé en influence.
Sous Louis XV, la cour poursuivit des guerres peu brillantes et très ruineuses ; elle engagea une lutte sourde avec l'opinion , avouée avec le parle ment. L'anarchie se mit dans son sein, le gouvernement tomba entre les mains des maîtresses, le pouvoir fut en pleine déca dence, et l'opposition fit chaque jour de nouveaux progrès. Les parlements avaient changé de position et de système. La royauté les avait investis d'une puissance qu'ils tournèrent alors contre elle. Au moment où la ruine de l'aristocratie fut
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. i \ consommée par leurs efforts communs, ils se désunirent, comme tous les alliés après la victoire. La royauté aspira à briser un instrument qui devenait dangereux pour elle en ces sant de lui être utile, et le parlement à dominer la royauté. Cette lutte , favorable au monarque sous Louis XIV, mêlée de revers et de succès sous Louis XV, ne se termina qu'à la révo lution. De sa nature le parlement n'était appelé qu'à servir d'instrument. Comme l'exercice de sa prérogative et son ambition de corps le portaient à s'opposer aux forts et à seconder les faibles , il servit tour à tour la couronne contre l'aristocratie , et la nation contre la couronne. C'est ce qui le rendit si populaire sous Louis XV et Louis XVI , quoiqu'il n'attaquât la cour que par rivalité. L'opinion ne lui demandait pas compte de ses motifs; elle applaudissait non son ambition, mais sa résistance; elle le soutenait parce qu'elle était défendue par lui.
Enhardi par ces encouragements , il était devenu formi dable à l'autorité. Après avoir cassé le testament du roi le plus impérieux et le mieux obéi ; après s'être élevé contre la guerre de sept ans ; après avoir obtenu le contrôle des opérations fi nancières et la destruction des jésuites , sa résistance devint si énergique et si fréquente , que la cour, le rencontrant partout, comprit qu'il fallait lui obéir ou le soumettre. Elle exécuta donc le plan de désorganisation proposé par le chancelier Maupeou. Cet homme hardi, qui avait offert de retirer, selon son expression, la couronne du greffe, remplaça ce parlement hostile par un parlement dévoué , et fit essuyer le même sort à toute la magistrature de France qui suivait l'exemple de celle de Paris. Mais ce n'était plus le temps des coups d'état.
L'arbitraire était tellement décrédité , que le roi en hasardait Femploi avec défiance, et rencontrait même la désapprobation de sa cour. II s'était formé une puissance nouvelle, celle de l'opinion, qui, sans être reconnue, n'en était pas moins influente, et dont les arrêts commmençaient à devenir souverains. La nation, nulle jusque-là, reprenait peu à peu ses droits; elle ne participait pas au pouvoir, mais elle agissait sur lui. Cette
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. marche est celle de toutes les puissances qui s'élèvent : avant d'être admises dans le gouvernement, elles le surveillent au dehors ; elles passent ensuite du droit de contrôle à celui de coopération. L'époque où le tiers-état devait entrer en partage de la domination était enfin arrivée. II avait dans d'autres temps fait des tentatives infructueuses , parce qu'elles étaient prématurées. II était alors émancipé depuis peu, il n'avait rien de ce qui établit la supériorité et fait acquérir la puissance, car on n'obtient le droit que par la force. Aussi n'a vait-il été que le troisième ordre dans les insurrections comme dans les états-généraux; tout se faisait avec lui, mais rien pour lui. Sous la tyrannie féodale, il avait servi les rois contre les seigneurs; sous le despotisme ministériel et fiscal, il avait servi les grands contre les rois ; mais , dans le premier cas , il n'avait été que Femployé de la couronne, et, dans le second, que celui de l'aristocratie.
La lutte était déclarée dans une sphère et pour des intérêts qui n'étaient pas les siens. Lors que les grands furent définitivement abattus à l'époque de la Fronde, il déposa les armes, ce qui prouve combien son rôle était secondaire. Enfin, après un siècle de soumission absolue, il reparut dans l'arène, mais pour son propre compte. Le passé ne se refait pas, et il n'était pas plus possible à la noblesse de se relever de sa défaite, qu'il ne l'est aujourd'hui à la monarchie absolue de se relever de la sienne. La cour devait avoir un autre antagoniste, car il en faut toujours un, la puissance ne manquant jamais de candidat. Le tiers-état, dont la force, les richesses , la consistance et les lumières augmentaient chaque jour, était destiné à la combattre et à la déposséder. Le par lement ne formait pas une classe, mais un corps, et dans cette nouvelle lutte , il pouvait aider le déplacement de l'autorité , mais il ne pouvait pas l'arréter à lui.
La cour elle-même avait favorisé les progrès du tiers-état, et avait contribué au développement d'un des principaux moyens, les lumières. Le plus absolu des monarques aida le mouvement des esprits, et créa l'opinion publique sans le
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. 13 vouloir. En encourageant Féloge, il prépara le blâme ; car on ne peut pas provoquer l'examen en sa faveur, sans le subir ensuite à son détriment. Lorsque les chants furent épuisés , les discussions commencèrent, et les philosophes du dix huitième siècle succédèrent aux littérateurs du dix-septième. Tout devint l'objet de leurs recherches et de leurs réflexions ; et les gouvernements, et la religion, et les lois, et les abus. Ils découvrirent les droits, exposèrent les besoins, signalèrent les injustices. II se forma une opinion publique forte et éclai rée, dont le gouvernement subit les atteintes, et n'osa pas étouffer la voix. Elle convertit ceux mêmes qu'elle attaqua : les courtisans par bon ton, le pouvoir par nécessité, se sou mirent à ses décisions, et le siècle des réformes fut préparé par le siècle de la philosophie, comme celui-ci Favait été par le siècle des beaux-arts.
Tel était Fétat de la France lorsque Louis XVI monta sur le trône, le 11 mai 1774. Des finances que n'avaient pu restaurer ni le ministère réparateur du cardinal de Fleuri , ni le ministère banqueroutier de l'abbé Terray ; un pouvoir déconsi déré, des parlements intraitables, une opinion publique impé rieuse, voilà les difficultés dont le règne nouveau hérita des règnes précédents. De tous les princes, Louis XVI était celui qui, par ses intentions et ses vertus, convenait le mieux à son époque. On était lassé de l'arbitraire , et il était disposé à en abandonner Femploi : on était irrité des onéreuses dissolu tions de la cour de Louis XV, et il avait des mœurs pures, et des besoins peu dispendieux : on réclamait des améliorations devenues indispensables , et il sentait les nécessités publiques , et mettait sa gloire à les satisfaire.
Mais il était aussi difficile d'opérer le bien que de continuer le mal; car il fallait avoir la force de soumettre les privilégiés aux réformes , ou la nation aux abus, et Louis XVI n'était ni régénérateur ni despote. II manquait de cette volonté souveraine qui seule accomplit de grands changements dans les états, et qui est aussi nécessaire aux monarques qui veulent limiter leur puissance qu'à ceux qui veulent l'agrandir. Louis XVI avait l'esprit juste , le cœur
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. droit et bon; mais il était sans énergie de caractère , et il n'a vait aucune persévérance dans sa conduite. Ses projets d'améliorations rencontrèrent des obstacles qu'il n'avait pas prévus , et qu'il ne sut pas vaincre. Aussi súccomba-t-il par ses tenta tives de réforme, comme un autre aurait succombé par ses refus. Son règne, jusqu'aux états-généraux, ne fut qu'une longue entreprise d'améliorations sans résultat. Le choix que fit Louis XVI, à son avènement au trône , de Maurepas pour premier ministre , contribua surtout à donner ce caractère d'irrésolution à son règne. Jeune, plein de Fidée de ses devoirs et de son insuffisance, il eut recours à Fexpé rience d'un vieillard de soixante-treize ans , qui avait été dis gracié sous Louis XV, pour son opposition aux maltresses. Mais, au lieu d'un sage , il ne rencontra qu'un courtisan , dont Influence funeste s'étendit sur toute sa vie.
Maurepas fut peu occupé du bien de la France et de la gloire de son maître ; il se montra uniquement attentif à sa faveur. Logé au château même de Versailles dans un appartement qui communiquait avec celui du roi et présidant le conseil , il rendit l'esprit de Louis XVI incertain , son caractère irrésolu ; il l'habitua aux demi-mesures, aux changements de système, aux inconsé quences de pouvoir, et surtout au besoin de tout faire par autrui, et rien par lui-même. Maurepas avait le choix des mi nistres. Ceux-ci se maintenaient auprès de lui comme lui se maintenait auprès du roi. Dans la crainte d'exposer son crédit, il tint éloignés du ministère les hommes puissants par leurs alentours, et nomma des hommes nouveaux qui avaient be soin de lui pour se soutenir et pour opérer leurs réformes. II appela tour à tour à la direction des affaires Turgot, Ma lesherbes et Necker, qui entreprirent des améliorations, chacun dans la partie du gouvernement qui avait été l'objet plus spécial de ses recherches.
Malesherbes, d'une famille de robe, avait hérité des vertus et non des préjugés parlementaires. II joignait l'esprit le plus libre à la plus belle âme. II voulut donner à chacun ses droits : aux accusés, la faculté d'être défendus; aux protestants, la li-
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. berté de conscience; aux écrivains, la liberté de la presse; à tous les Français , la sûreté de leur personne ; et il proposa Fabolition de la torture , le rétablissement de Fédit de Nantes , la suppression des lettres de cachet et celle de la censure. Turgot, esprit ferme et vaste, caractère d'une force et d'une fermeté peu communes, tenta de réaliser des projets plus étendus encore. II s'adjoignit Malesherbes pour compléter , avec son concours , Fétablissement d'un système d'administration qui devait ramener Ftinité dans le gouvernement et Féga lité dans le pays. Ce vertueux citoyen s'était constamment occupé de Famélioration du sort du peuple : il entreprit seul ce que la révolution opéra plus tard, la suppression de toutes les servitudes et de tous les privilèges. II proposa d'affranchir les campagnes de la corvée, les provinces de leurs barrières, le commerce des douanes intérieures, Findustrie de ses entraves, et enfin de faire contribuer la noblesse et le clergé aux impôts dans la même proportion que le tiers-état.
Ce grand ministre , de qui Malesherbes disait : Il a la tête de Bacon et le cœur de L'Hospital, voulait, par le moyen des assemblées provinciales , accoutumer la nation à la vie publique et la pré parer au retour des états-généraux. II aurait fait la révolution par ordonnance, s'il avait pu se maintenir. Mais sous le régime des privilèges particuliers et de Fasservissement général , tous les projets de bien public étaient impraticables. Turgot mécontenta les courtisans par ses améliorations; déplut au parlement par Fabolition des corvées , des jurandes , des doua nes intérieures ; alarma le vieux ministre par Fascendant que sa vertu lui donnait sur Louis XVI. Ce prince Fabandonna , tout en disant que Turgot et lui étaient les seuls qui voulussent le bien du peuple : tant est à plaindre la condition des rois !
Turgot fut remplacé, en 1776, au contrôle général des finances, par Clugny, ancien intendant de Saint-Domingue, qui, six mois après, fut lui-même remplacé par Necker. Nec ker était étranger, protestant, banquier, et plus grand ad ministrateur qu'homme d'état : aussi conçut-il la réformation de la France sur un plan moins étendu que celui de Turgot,
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. mais qu'il exécuta avec plus de mesure , et avec l'aide du temps. Nommé ministre pour trouver de l'argent à la cour , il se ser vit des besoins de la cour pour procurer des libertés au peuple. II rétablit les finances au moyen de l'ordre, et fit concourir d'une manière mesurée les provinces à leur administration. Ses idées étaient sages et justes : elles consistaient à mettre les recettes au niveau des dépenses, en réduisant ces dernières: à se servir des impôts en temps ordinaire , et des emprunts lorsque des circonstances impérieuses exigeaient d'imposer l'avenir comme le présent : à faire asseoir les impôts par les assemblées provinciales, et à créer, pour la facilité des em prunts, la reddition des comptes. Ce système était fondé sur la nature de Femprunt, qui, ayant besoin de crédit, exige la publicité de l'administration ; et sur celle de l'impôt, qui , ayant besoin de consentement, exige le partage de l'administration.
Toutes les fois que le gouvernement n'a pas assez , et qu'il de mande , s'il s'adresse aux prêteurs , il leur doit son bilan ; s'il s'adresse auxcontribuables, il leur doit un concours au pouvoir. Aussi les emprunts amenèrent les comptes-rendus , et les im pôts les états-généraux : deux choses dont la première plaça l'au torité sous la juridiction de l'opinion , et la seconde sous celle du peuple. Mais Necker, quoiqu'il fût moins impatient de ré formes que Turgot, quoiqu'il voulût racheter les abus que son devancier voulait détruire, ne fut pourtant pas plus heureux que lui. Ses économies avaient indisposé les courtisans ; les travaux des assemblées provinciales avaient encouru la désapprobation des parlements, qui voulaient garder pour eux le monopole de la résistance ; et le premier ministre ne lui pardonnait pas une apparence de crédit.
II fut réduit à quitter le pouvoir en 1781, peu de mois après la publication des fameux Comptes rendus sur les finances , qui initièrent soudainement la France à la connaissance des matières d'état, et rendirent pour jamais impossible ìe retour du gouvernement absolu. La mort de Maurepas suivit de près la retraite de Necker. La reine le remplaça auprès de Louis XVI, et elle hérita de toute son influence sur lui. Ce bon, mais faible prince,
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. avait besoin d'être dirigé. Sa femme, jeune, belle, active, ambitieuse, prit beaucoup d'empire sur lui. Cependant on peut dire que la fille de Marie-Thérèse se souvint trop ou trop peu de sa mère; elle mêla la frivolité à la domination, et ne disposa du pouvoir que pour en investir des hommes qui cau sèrent la ruine de Fétat et la sienne propre. Maurepas, qui se défiait des ministres courtisans, avait toujours choisi des mi nistres populaires : il est vrai qu'il ne les avait pas soutenus ; mais si le bien ne s'était point opéré, le mal ne s'était pas accru. Après sa mort, les ministres courtisans succédèrent aux ministres populaires, et rendirent inévitable par leurs fautes la crise que les autres voulaient prévenir par leurs réfor mes. Cette différence dans les choix est très remarquable; c'est elle qui amena, par le changement des hommes, le chan gement de système dans l'administration.
La révolution date de cette époque; Fabandon des réformes et le retour des désordres hâtèrent son approche et augmentèrent sa fougue. Calonne fut appelé d'une intendance au contrôle général des finances. Ce ministère, le plus important de tous, de venait très difficile à remplir. L'on avait déjà donné deux successeurs à Necker sans pouvoir le remplacer, lorsqu'on s'adressa à Calonne, en 1785. Calonne était hardi, brillant, disert; il avait le travail facile, l'esprit léger et fécond. Soit erreur, soit calcul, il adopta en administration un système entièrement opposé à celui de son prédécesseur. Necker avait conseillé Féconomie, Calonne vanta la prodigalité ; Necker était tombé par les courtisans, Calonne voulut se maintenir par eux. Ses sophismes furent soutenus de ses largesses; il con vainquit la reine avec des fêtes, les grands seigneurs avec des pensions; il donna beaucoup de mouvement aux finances, pour faire croire à la justesse de ses vues par le nombre et la facilité de ses opérations; il séduisit jusqu'aux capita listes, en se montrant d'abord exact dans ses paiements. II con tinua les emprunts après la paix, et il épuisa le crédit que la sage conduite de Necker avait valu au gouvernement. Arrivé
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. à ce point, privé d'une ressource dont il n'avait pas même su ménager Femploi, pour prolonger la durée de son pouvoir il fallut recourir aux impôts. Mais à qui s'adresser ? Le peuple ne pouvait plus rien payer; les privilégiés ne voulaient rien offrir. Cependant il fallait se décider, et Calonne, espérant davantage de ce qui était nouveau, convoqua une assemblée des notables, qui ouvrit ses séances à Versailles le 22 février 1787. Mais le recours à autrui devait être le terme d'un système fondé sur la prodigalité. Un ministre qui s'était élevé en donnant, ne pouvait pas se soutenir en demandant. Les notables , choisis par le gouvernement dans les hautes classes, formaient une assemblée ministérielle qui n'avait ni existence propre , ni mandat. Aussi était-ce pour éviter les par lements ou les états-généraux , que Calonne s'était adressé à une assemblée plus subordonnée , et qu'il crut dès lors plus docile.
Mais composée de privilégiés, elle était peu disposée aux sacrifices. Elle le devint encore moins, lorsqu'elle vit Fabîme qu'avait creusé une administration dévorante. Elle apprit avec effroi que les emprunts s'étaient élevés en peu d'années , à un milliard six cent quarante-six millions , et qu'il existait dans le revenu un déficit annuel de cent quarante mil lions. Cette révélation fut le signal de la chute de Calonne. II succomba, et il fut remplacé par Farchevêque de Sens, Brienne , son antagoniste dans l'assemblée. Celui-ci crut que la majorité des notables lui était dévouée, parce qu'elle s'était unie à lui pour combattre Calonne. Mais les privilégiés n'é taient pas plus portés à faire des sacrifices à Brienne qu'à son prédécesseur; ils avaient secondé ses attaques, qui étaient dans leur intérêt, et non son ambition, qui leur était indiffé rente.
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