Introduction
Caractère de la révolution française, ses résultats, sa marche. — Formes successives de la monarchie. — Louis XIV et Louis XV. — État des esprits, des finances, du pouvoir et des besoins publics, à Tavénement de Louis XVI. — Son caractère. — Maurepas, premier ministre; sa tactique. — Il choisit des ministres populaires et réformateurs; dans quel but. — Turgot, Malesherbes , Necker; leurs plans ; ils rencontrent Topposition de la cour et des privilégiés; ils échouent. — Mort de Maurepas; influence de la reine Marie-Antoinette. — Aux ministres populaires succèdent des ministres courtisans. — Calonne et son système, Brienne, son caractère, ses tentatives. — Détresse des finances, opposition de Tassemblée des notables, opposition du parlement, opposition des provinces. — Renvoi de Brienne, second ministère de Necker. — Convocation des états généraux. — Comment la révolution a été inévitable.
J e vais tracer rapidement l'histoire de la révo lution française qui commence en Europe l'ère des sociétés nouvelles, comme la révolution d'An gleterre a commencé l'ère des gouvernements nouveaux. Cette révolution n'a pas seulement modifié le pouvoir politique, elle a changé toute t HISTOIRE 2 Texistence intérieure de la nation. Les formes de la société du moyen âge existaient encore. Le sol était divisé en provinces ennemies, les hommes étaient distribués en classes rivales. La noblesse avait perdu tous ses pouvoirs, quoi qu'elle eût conservé ses distinctions; le peuple ne possédait aucun droit, la royauté n'avait pas de limites et la France était livrée à la confusion de l'arbitraire ministériel, des régimes particuliers et des privilèges des corps. A cet ordre abusif la révolution en a substitué un plus con forme à la justice et plus approprié à nos temps.
Elle a remplacé l'arbitraire par la loi, le privi lège par Tégalité; elle a délivré les hommes des distinctions des classes, le sol des barrières des provinces, Tindustrie des entraves des corpora tions et des jurandes, Tagriculture des sujétions féodales et de suppression des dîmes, la pro priété des gènes des substitutions; et elle a tout ramené à un seul état, à un seul droit, à un seul peuple. Pour opérer d'aussi grandes réformes, la ré volution a eu beaucoup d'obstacles à vaincre, ce qui a produit des excès passagers à côté de ses bienfaits durables. Les privilégiés ont voulu Tempècher, TEurope a tenté de la soumettre; et, forcée à la lutte, elle n'a pu ni mesurer ses efforts, ni modérer sa victoire. La résistance intérieure a conduit à la souveraineté de la multitude, et Tagression du dehors à la domination militaire.
Cependant le but a été atteint, malgré Tanarchie et malgré le despotisme : Tancienne société a été détruite pendant la révolution et la nouvelle s'est assise sous Tempire. Lorsqu'une réforme est devenue nécessaire, et que le moment de Taccomplir est arrivé , rien ne Tempèche, et tout la sert. Heureux alors les hommes , s'ils savaient s'entendre , si les uns cédaient ce qu'ils ont de trop , si les autres se contentaient de ce qui leur manque; les révo lutions se feraient à Tamiable, et Thistorien n'au rait à rappeler ni excès, ni malheurs; il n'aurait qu'à montrer l'humanité rendue plus sage, plus libre et plus fortunée. Mais jusqu'ici les annales des peuples n'offrent aucun exemple de cette prudence dans les sacrifices : ceux qui devraient les faire, les refusent; ceux qui les demandent, les imposent; et le bien s'opère comme le mal, par le moyen et avec la violence de Tusurpation.
Il n'y a pas encore eu d'autre souverain que la force. En retraçant Thistoire de cette importante pé riode, depuis Touverture des états-généraux jus qu'en i8i4,je me propose d'expliquer les diverses crises de la révolution, en mème temps que j'en exposerai la marche. Nous verrons par la faute f . HISTOIRE de qui, après s'ètre ouverte sous de si heureux auspices, elle dégénéra si violemment; de quelle manière elle changea la France en république, et comment sur les débris de celle-ci elle éleva Tempire. Ces diverses phases ont été presque obligées , tant les événements qui les ont produites ont eu une irrésistible puissance. II serait pourtant téméraire d'affirmer que la face des choses n'eût pas pu devenir différente ; mais ce qu'il y a de certain , c'est que la révolution , avec les causes qui Tont amenée et les passions qu'elle a employées ou soulevées, devait avoir cette marche et cette issue.
Avant d'en suivre Thistoire, voyons ce qui a conduit à la convocation des états-généraux, qui ont conduit eux-mêmes à tout le reste. J'espère , en retraçant les préliminaires de la révolution , montrer qu'il n'a pas été plus possible de Téviter que de la conduire. La monarchie française n'àvait eu, depuis son établissement, ni forme constante, ni droit public fixe et reconnu. Sous les premières races la couronne était élective, la nation était sou veraine, et le roi n'était qu'un simple chef mili taire dépendant des délibérations communes sur les décisions à porter et les entreprises à faire. La nation élisait son chef, elle exerçait le pou voir législatif dans les champs de mars, sous la présidence du monarque, et le pouvoir judiciaire, dans les plaids, sous la direction d'un de ses officiers.
Cette démocratie royale avait fait place, pendant le régime féodal, à une aristocratie royale. La souveraineté était remontée ; les grands en avaient dépouillé le peuple, comme le prince devait bientôt en dépouiller les grands. A cette époque, le monarque était devenu héréditaire, non comme roi, mais comme possesseur du fief; Tautorité législative appartenait aux grands dans les parlements de Barons, et Tautorité judiciaire aux vassaux dans les justices seigneuriales. Enfin la puissance s'était concentrée encore davantage, et de même qu'elle était allée du grand nombre au petit, elle était venue en dernier lieu du petit nombre à un seul. Pendant plusieurs siècles d'efforts consécutifs, les monarques avaient battu en ruines Tédifìce féodal, et s'étaient élevés sur ses débris. Ils avaient envahi les fiefs, subjugué les vassaux, supprimé les parlements de Barons, annulé ou assujetti les justices seigneuriales; ils s'étaient attribué le pouvoir législatif, et avaient fait exercer, pour leur compte, le pouvoir judiciaire dans des par lements de légistes.
Les états-généraux, qu'ils convoquèrent dans des besoins pressants pour obtenir des subsides, et qui furent composés des trois ordres de la HISTOIRE nation, du clergé, de la noblesse, et du tiers état, n'eurent jamais une existence régulière. Intervenus pendant que la prérogative royale était en progrès, ils furent d'abord dominés, puis supprimés par elle. L'opposition la plus forte et la plus obstinée que rencontrèrent les rois dans leurs projets d'agrandissement , vint. beaucoup moins de ces assemblées auxquelles ils enlevaient où ils conféraient arbitrairement leur droit, que des grands qui défendirent contre eux, d'abord leur souveraineté , ensuite leur im portance politique. Depuis Philippe Auguste jusqu'à Louis XI, ils combattirent pour conser ver leur pouvoir ; depuis Louis XI jusqu'à Louis XIV, pour devenir les ministres du pou voir royal.
La fronde fut la dernière campagne de Taristocratie. Sous Louis XIV, la monarchie absolue s'établit d'une manière définitive, et do mina sans contestation. Ceci prouve que le des potisme est plus récent que Toligarchie, et Toli garchie plus récente cpie la liberté. Celle-ci, de quelque manière qu'on la considère, a été de nos jours justement rétablie. Si Ton fait de la nature des'gouvernements une question de temps, elle a pour elle Tancienneté ; de justice , elle a le droit; de force, elle a le fait. Le régime de la France , depuis Louis XIV jusqu'à la révolution, fut plus arbitraire encore que despotique; car les monarques pouvaient beaucoup plus qu'ils ne faisaient. De faibles bar rières s'opposaient aux débordements de cette immense autorité. La couronne disposait des personnes par les lettres de cachet; des proprié tés par les confiscations; des revenus par les im pôts. 11 est vrai que certains corps possédaient des moyens de défense qu'on appelait des privi lèges.
Mais ces privilèges étaient rarement res pectés. Le parlement avait celui de consentir ou de refuser Timpôt , mais le roi le forçait à T en registrement par un lit de justice, et punissait ses membres par des lettres d'exil. La noblesse avait celui de n'ètre point imposée; le clergé celui de s'imposer lui-même par des dons gra tuits ; quelques provinces étaient abonnées à Timpôt, et quelques autres en faisaient elles mêmes la répartition. Telles étaient les modiques garanties de la France, et encore tournaient-elles toutes au profit des classes avantagées et au dé triment du peuple. Cette France , si asservie , était de plus très mal organisée; les excès du pouvoir y étaient encore moins insupportables que leur injuste répartition. Divisée en trois ordres, qui se divi saient eux-mêmes en plusieurs classes, la nation était livrée à tous les coups du despotisme, et à tous les maux de Tinégalité.
La noblesse se dé- HISTOIRE composait en hommes de cour, qui vivaient des grâces du prince, c'est-à-dire des sueurs du peuple , et qui'obtenaient ou les gouvernements des provinces, ou les emplois élevés dans Tar mée; en parvenus anoblis qui dirigeaient Tadmi nistration, étaient revêtus des intendances, et exploitaient les provinces; en hommes de robe qui géraient la justice et étaient seuls aptes à en posséder les charges ; en nobles de terre , qui opprimaient les campagnes par Texercice des droits privés féodaux qui avaient survécu aux droits politiques. Le clergé était partagé en deux classes, dont Tune était destinée aux évêchés, aux abbayes et à leurs riches revenus, et l'autre aux travaux apostoliques et à leur pauvreté. Le tiers-état, pressuré par la cour, humilié par la noblesse, était séparé lui-même en corporations qui se renvoyaient les mépris et les maux qu'elles recevaient des rangs supérieurs.
II possédait à peine la troisième partie des terres, sur laquelle il était réduit à payer les redevances féodales aux seigneurs , la dîme au clergé , les impôts au roi. En dédommagement de tant de sacrifices, il ne jouissait d'aucun droit, n'avait aucune part à Tadministration , et n'était point admis aux emplois. Cet ordre des choses ne pouvait pas durer long-temps, et c'était le prince qui était destiné lui-même à en provoquer le terme. Par ses pro fusions, il devait épuiser ses moyens, et détruire tout équilibre entre ses besoins et ses revenus ; en favorisant le mouvement des esprits, il de vait appeler Texamen sur son gouvernement et donner la puissance des lumières à ce tiers-état si humilié et si asservi; en exigeant sans cesse de nouveaux impôts, il devait se mettre dans la dépendance, d'abord de ceux qui les autorisaient, ensuite de ceux qui les fournissaient, et provo quer la résistance de la nation , après avoir en hardi Topposition des parlements.
Les cours sont portées à des prodigalités que l'arbitraire favo rise, qui conduisent à Tépuisement, et par Té puisement à une réforme. C'est toujours à cause des facilités et du peu de limites de son pouvoir, qu'un gouvernement se crée des besoins, et c'est toujours par ses besoins qu'il succombe. Louis XIV usa les ressorts de la monarchie absolue par une tension trop longue , et un exer cice trop violent. Irrité des troubles de sa jeunesse, épris de la domination, il brisa toutes les résistances, interdit toutes les oppositions, et celle de Taristocratie qui s'exerçait par des ré voltes, et celle des parlements qui s'exerçait par des remontrances, et celle des protestants qui s'exerçait par une liberté de conscience que l'é glise réputait hérétique, et la royauté factieuse. HISTOIRE 10 Louis XIV assujettit les grands en les appelant à la cour, où ils reçurent en plaisirs et en fa veurs le prix de leur dépendance.
Le parlement qui jusque-là avait été Tinstrúment de la couronne, voulut en devenir le contre-poids, et le prince lui imposa avec hauteur une soumission et un silence de soixante années. Enfin la révo cation de Tédit de Nantes fut le complément de cet œuvre de despotisme. Un gouvernement ar bitraire, non-seulement ne veut pas qu'on lui résiste, mais il veut encore qu'on Tapprouve et qu'on Timite. Après avoir soumis les conduites , il persécute les consciences , car il faut qu'il agisse, et qu'il aille chercher les victimes lors qu'elles ne se présentent pas. L'immense pou voir de Louis XIV s'exerça au -dedans contre les hérétiques, déborda au-dehors contre TEu rope ; Toppression trouva des ambitieux qui la conseillèrent, des dragons qui la servirent, des succès qui Tencouragèrent; les plaies de la France furent couvertes de lauriers, et ses gémissements furent étouffés par les chants de victoire.
Mais à la fin, les hommes de génie moururent, les victoires cessèrent, Tindustrie émigra, Targent disparut, et il se vit bien que la tyrannie épuise ses moyens par ses succès, et qu'elle dévore d'a vance son propre avenir. La mort de Louis XIV fut le signal de la réaction : il s'opéra un passage subit de Tintolérance à Tincrédulité, et de Tesprit d'obéissance à Tes prit de discussion. La cour poursuivait des guerres peu brillantes et très-ruineuses; elle engagea une lutte sourde avec Topinion, avouée avec le par lement. L'anarchie se mit dans son sein, le gou vernement tomba entre les mains des maîtresses, le pouvoir fut en pleine décadence, et Topposi tion fit chaque jour de nouveaux progrès. Les parlements avaient changé de position et de système. La royauté les avait investis d'une puissance qu'ils tournèrent alors contre elle.
Au moment où la ruine de Taristocratie fut consom mée par leurs efforts communs, ils se désunirent, comme tous les alliés après la victoire. La royauté aspira à briser un instrument qui devenait dan gereux pour elle en cessant de lui être utile , et le parlement à dominer la royauté. Cette lutte, favorable aux monarques sous Louis XIV, mêlée de revers et de succès sous Louis XV, ne se termina qu'à la révolution. De sa nature le par lement n'était appelé qu'à servir d'instrument. Comme Texercice de sa prérogative, et son am bition de corps, le portaient à s'opposer aux forts et à seconder les faibles, il servit tour-à tour la couronne contre Taristocratie , et la nation contre la couronne. C'est ce qui le rendit si populaire sous Louis XV et Louis XVI , quoi- *■* HISTOIRE 12 qu'il n'attaquât la cour que par rivalité.
L'opinion ne lui demandait pas compte de ses motifs, elle applaudissait non son ambition , mais sa résistance; elle le soutenait parce qu'elle en était défendue. Enhardi par ces encouragements, il était devenu formidable à Tautorité. Après avoir cassé le testament du roi le plus impérieux et le mieux obéi; après s'être élevé contre la guerre de sept ans; après avoir obtenu le contrôle des opérations financières, et la destruction des jé suites, sa résistance devint si énergique et si fré quente, que la cour le rencontrant partout, com prit qu'il fallait lui obéir ou le soumettre. Elle exécuta donc le plan de désorganisation proposé par le chancelier Maupeou. Cet homme hardi, qui avait offert de retirer, selon son expression , la couronne du greffe, remplaça ce parlement hostile par un parlement dévoué, et fit essuyer le même sort à toute la magistrature de France qui suivait Texemple de celle de Paris.
Mais ce n'était plus le temps des coups d'état. L'arbitraire était tellement décrédité, que le roi en hasardait Temploi avec défiance et rencon trait même la désapprobation de sa cour. Il s'é tait formé une puissance nouvelle , celle de Topinion, qui, sans être reconnue, n'en était pas moins influente, et dont les arrêts com mençaient à devenir souverains. La nation nulle jusque-là reprenait peu-à-peu ses droits; elle ne participait pas au pouvoir, mais elle agissait sur lui. Cette marche est celle de toutes les puissances qui s'élèvent : avant d'être admises dans le gouvernement elles le surveillent au-dehors, elles passent ensuite du droit de contrôle à ce lui de coopération. L'époque où le tiers -état devait entrer en partage de la domination était enfin arrivée. Il avait dans d'autres temps fait des tentatives infructueuses, parce qu'elles étaient prématurées.
II était alors émancipé depuis peu, il n'avait rien de ce qui établit la supériorité et fait acquérir la puissance, car on n'obtient le droit que par la force. Aussi n'avait-il été que le troisième ordre dans les insurrections comme dans les états-généraux; tout se faisait avec lui, mais rien pour lui. Sous la tyrannie féodale il avait servi les rois contre les seigneurs; sous le despotisme ministériel et fiscal, il avait servi les grands contre les rois ; mais , dans le premier cas, il n'avait été que Temployé de la couronne, et dans le second, que celui de Taristo cratie. La lutte était déclarée dans une sphère et pour des intérêts qui n'étaient pas les siens. Lorsque les grands furent définitivement abattus à l'époque de la fronde, il déposa les armes, ce qui prouve combien son rôle était secon daire.
HISTOIRE Enfin , après un siècle de soumission absolue, il reparut dans Tarène , mais pour son propre compte. Le passé ne se refait pas, et il n'était pas plus possible à la noblesse de se relever de sa défaite, qu'il ne Test aujourd'hui à la monar chie absolue de se relever de la sienne. La cour devait avoir un autre antagoniste , car il en faut toujours un , la puissance ne manquant jamais de candidat. Le tiers-état dont Taccroissement , les richesses, la consistance et les lumières aug mentaient chaque jour, était destiné à la com battre et à la déposséder. Le parlement ne for mait pas une classe, mais un corps, et dans cette nouvelle lutte , il pouvait aider le déplacement de Tautorité, mais il ne pouvait pas Tarrèter à lui. La cour elle-même avait favorisé les progrès du tiers-état, et avait contribué au développe ment d'un de ses principaux moyens , les lu mières.
Le plus absolu des monarques aida le mouvement des esprits, et créa Topinion publique sans le vouloir. En encourageant Téloge, il prépara le blâme, car on ne peut pas provo quer Texamen en sa faveur, sans le subir en suite à son détriment. Lorsque les chants furent épuisés, les discussions commencèrent, et les philosophes du dix-huitième siècle succédèrent aux littérateurs du dix -septième. Tout devint Tobjet de leur recherche et de leurs réflexions; I 5 et les gouvernements, et la religion, et les lois, et les abus. Ils découvrirent les droits , exposè rent les besoins, signalèrent les injustices. II se forma une opinion publique forte et éclairée , dont le gouvernement subit les atteintes, et n'osa pas étouffer la voix. Elle convertit ceux même qu'elle attaqua : les courtisans par bon ton , le pouvoir par nécessité, se soumirent à ses déci sions , et le siècle des réformes fut préparé par le siècle de la philosophie, comme celui-ci l'avait été par le siècle des beaux-arts.
Tel était l'état de la France, lorsque Louis XVI monta sur le trône. Des finances que n'avaient pu restaurer ni le ministère réparateur du cardinal de Fleuri , ni le ministère banqueroutier de l'abbé Terray ; un pouvoir déconsidéré , des parlements intraitables , une opinion publique impérieuse , voilà les difficultés dont le règne nouveau hérita des règnes précédents. De tous les princes , Louis XVI était celui qui , par ses intentions et ses vertus , convenait le mieux à son époque. On était lassé de l'arbitraire, et il était disposé à en abandonner Temploi : on était irrité des onéreuses dissolutions de la cour de Louis XV, et il avait des moeurs pures , et des besoins peu dispendieux; on réclamait des amé liorations devenues indispensables , et il sentait les nécessités publiques , et mettait sa gloire à HISTOIRE les satisfaire.
Mais il était aussi difficile d'opérer le bien que de continuer le mal ; car il fallait avoir la force de soumettre les privilégiés aux réformes , ou la nation aux abus , et Louis XVI n'était ni régénérateur ni despote. 11 manquait de cette volonté souveraine, qui seule accomplit de grands changements dans les états, et qui est -aussi nécessaire aux monarques qui veulent li miter leur puissance qu'à ceux qui veulent Ta grandir. Louis XVI ayait Tesprit juste , le coeur droit et bon ; mais il était sans détermination de caractère , et il n'avait aucune persévérance dans la conduite. Ses projets d'améliorations ren contrèrent des obstacles qu'il n'avait pas prévus, et qu'il ne sut pas vaincre. .4ussi succomba-t-il par ses tentatives de réforme , comme un autre aurait succombé par ses refus. Son règne, jus qu'aux états -généraux, ne fut qu'une longue entreprise d'améliorations sans résultat.
Le choix que fit Louis XVI , à son avènement au trône, de Maurepas pour premier ministre, contribua surtout à donner ce caractère d'irré solution à son règne. Jeune, plein de Tidée de ses devoirs et de son insuffisance , il eut recours à Texpérience d'un vieillard qui avait été dis gracié sous Louis XV pour son opposition aux maîtresses. Mais au lieu d'un sage , il ne ren contra qu'un courtisan , dont Tinfluence funeste s'étendit sur toute sa vie. Maurepas fut peu occupé du bien de la France , et de la gloire de son maître ; il se montra uniquement attentif à sa faveur. Il rendit Tesprit de Louis XVI incer tain, son caractère irrésolu; il Thabitua aux demi mesures, aux changements de système, aux in conséquences de pouvoir, et surtout au besoin de tout faire par autrui et rien par lui-même.
Maurepas avait le choix des ministres. Ceux ci se maintenaient auprès de lui, comme lui se maintenait auprès du roi. Frivole dans tout ce qui concernait le gouvernement , il ne jugeait pas les systèmes d'administration sur leur utilité, ni les ministres sur leur conduite, mais les uns et les autres sur les dispositions de la cour. Dans la crainte d'exposer son pouvoir, il éloignait du ministère les hommes puissants par leurs alen tours , et nommait des hommes nouveaux qui avaient besoin de lui pour se maintenir et pour opérer leurs réformes. C'est ainsi qu'il appela tour-à-tour à la direction des affaires , Turgot , Malesherbes et Necker. Mais il fallait trop de conditions pour s'y soutenir. Si Ton entrepre nait des améliorations , on mécontentait ou les privilégiés ou les courtisans; si Ton continuait les abus, on indisposait le peuple; si Ton obtenait les bonnes grâces du monarque , on effrayait le mi nistre , et c'était là autant de motifs de destitu- HISTOIRE tion.
Aussi ces administrateurs populaires firent place à des administrateurs courtisans qui ne durèrent pas plus qu'eux. Turgot, Malesherbes et Necker tentèrent d'u tiles réformes, chacun dans la partie du gouver nement qui avait été Tobjet plus spécial de ses travaux. Malesherbes, d'une famille de robe, avait hérité des vertus et non des préjugés par lementaires. II joignait Tesprit le plus libre à la plus belle ame. L'oppression lui paraissait à la fois illégale et mauvaise. II voulut redonner à chacun ses droits, aux accusés la faculté d'être défendus, aux protestants la liberté de conscience, aux écrivains la liberté de la presse, à tous les Français la sûreté de leur personne, et il pro posa Tabolition de la torture , le rétablissement de l'édit de Nantes , la suppression des lettres de cachet et celle de la censure.
Turgot , esprit ferme et vaste, caractère d'une force et d'une fermeté peu communes , tenta de réaliser des projets plus étendus encore. Il s'adjoignit Ma lesherbes pour compléter avec son concours Tétablissement d'un système d'administration , qui devait ramener Tunité dans le gouvernement et Tégalité dans l'état. Ce vertueux citoyen s'était constamment occupé de Tamélioration du sort du peuple : il entreprit seul ce que la révolution opéra plus tard, la suppression de toutes les servitudes et de tous les privilèges. Il pro posa d'affranchir les campagnes de la corvée, les provinces de leurs barrières , le commerce des douanes intérieures, Tindustrie de ses en traves, et enfin de faire contribuer la noblesse et le clergé aux impôts dans la même proportion que le tiers-état. Ce grand ministre de qui Ma lesherbes disait , il a la tête de Bacon et le cœur de l' Hôpital, voulait, par le moyen des assemblées provinciales, accoutumer la nation à la vie publique et la préparer au retour des états-généraux.
Necker, étranger, banquier, et plus ad ministrateur qu'homme d'état, se montra moins hardi que Turgot : il avait été nommé ministre pour trouver de l'argent à la cour, et il .se servit des besoins de la cour pour procurer des libertés au peuple. Il rétablit les finances au moyen de Tordre , et fit concourir d'une manière mesurée les provinces à leur administration. Ses idées étaient sages et justes; elles consistaient à mettre les recettes au niveau des dépenses , en rédui sant ces dernières; à se servir des impôts en temps ordinaire, et des emprunts lorsque des circonstances impérieuses exigeaient d'imposer Tavenir comme le présent ; à faire asseoir les impôts par les assemblées provinciales, et à créer, pour la facilité des emprunts , la reddition des comptes. Ce système était fondé sur la nature 2.
HISTOIRE de Temprunt, qui, ayant besoin de crédit , exige la publicité de Tadministration , et sur celle de Timpôt, qui, ayant besoin de consentement, exige le partage de Tadministration. Toutes les fois que le gouvernement n'a pas assez, et qu'il demande , s'il s'adresse aux préteurs il leur doit son bilan , s'il s'adresse aux contribuables il leur doit un concours au pouvoir. Aussi les emprunts amenèrent les comptes rendus; et les impôts, les états-généraux : deux choses dont la première plaça Tautorité sous la juridiction de Topinion , et la seconde sous celle du peuple. Mais Necker, quoiqu'il fût moins impatient de réformes cpie Turgot, quoiqu'il voulût racheter les abus que son devancier voulait détruire, ne fut pourtant pas plus heureux que lui. Sous le régime des privilèges particuliers et de Tasser vissement général, tous les projets de bien pu blic étaient impraticables.
Ces divers ministres rencontrèrent d'invincibles obstacles , et ils quittèrent le pouvoir. Turgot avait mécontenté les courtisans par ses améliorations, déplu au par lement par Tabolition des corvées , alarmé le vieux ministre par Tascendant que sa vertu lui donnait sur Louis XVI. Louis XVI Tabandonna tout en disant que Turgot et lui étaient les seuls qui voulussent le bien du peuple, tant est à plaindre la condition des rois! Necker, sans DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. 21 exciter d'aussi vifs regrets , éprouva le mème sort. Ses économies avaient indisposé les courtisans, les travaux des assemblées provinciales avaient encouru la désapprobation des parlements qui voulaient garder pour eux le mono pole de la résistance, et le premier ministre ne lui pardonnait pas une apparence de crédit. La mort de Maurepas suivit de près la retraite de Necker.
La reine le remplaça auprès de Louis XVI, et elle hérita de toute son influence sur lui. Ce bon mais faible prince avait besoin d'être dirigé. Sa femme, jeune, belle, active, ambitieuse , prit beaucoup d'empire sur lui. Ce pendant on peut dire que la fille de Marie-Thé rèse se souvint trop ou trop peu de sa mère ; elle mêla la frivolité à la domination , et ne disposa du pouvoir que pour en investir des hom mes qui causèrent la ruine de l'état et la sienne propre. Maurepas , qui se défiait des ministres courtisans , avait toujours choisi des ministres populaires ; il est vrai qu'il ne les avait pas sou tenus , mais si le bien ne s'était point opéré , le mal ne s'était pas accru. Après sa mort, les mi nistres courtisans succédèrent aux ministres po pulaires, et rendirent inévitable par leurs fautes la crise que les autres voulaient prévenir par leurs réformes.
Cette différence dans les choix est très-remarquable, c'est elle qui amena, par HISTOIRE le changement des hommes , le changement de système dans Tadministration. La révolution date de cette époque; Tabandon des réformes et le retour des désordres hâtèrent son approche et augmentèrent sa fougue. Calonne fut appelé d'une intendance au con trôle général des finances. Ce ministère, le plus important de tous, devenait très-difficile à remplir. L'on avait déja donné deux successeurs à Necker sans pouvoir le remplacer, lorsqu'on s'adressa à Calonne. Calonne était hardi , brillant, disert, d'un travail facile, d'un esprit léger et fécond. Soit erreur, soit calcul, il adopta en administration un système entièrement opposé à celui de son prédécesseur. Necker avait con seillé Téconomie, Calonne vanta la prodigalité; Necker était tombé par les courtisans, Calonne voulut se maintenir par eux.
Ses sophismes furent soutenus de ses largesses; il convainquit la reine avec des fêtes , les grands seigneurs avec des pensions ; il donna beaucoup de mouvement aux finances pour faire croire à la justesse de ses vues par le nombre et la facilité de ses opérations; il séduisit jusqu'aux capitalistes, en se montrant d'abord exact dans ses paiements. Il conlinua les emprunts après la paix, et il épuisa le crédit que la sage conduite de Necker avait valu au gouvernement. Arrivé à ce point, privé d'une ressource dont il n'avait pas même su ménager l'emploi, pour prolonger la durée de son pouvoir , il fallut recourir "aux impôts. uMais à qui s'adresser ? Le peuple ne pouvait plus rien payer; les privilégiés ne voulaient rien offrir. Cependant il fallait se décider, et Calonne, espérant davantage de ce qui était nouveau , convoqua une assemblée des notables.
Mais le recours à autrui devait être le terme d'un sys tème fondé sur la prodigalité. Un ministre qui s'était élevé en donnant ne pouvait pas se soutenir en demandant. Les notables choisis par le gouvernement dans les hautes classes, formaient une assemblée mi nistérielle qui n'avait ni existence propre , ni mandat. Aussi était-ce pour éviter les parlements ou les états-généraux que Calonne s'était adressé à une assemblée plus subordonnée, et qu'il crut dès-lors plus docile. Mais composée de privilégiés, elle était peu disposée aux sacri fices. Elle le devint encore moins lorsqu'elle vit Tabîme qu'avait creusé une administration dévo rante. Elle apprit avec effroi que les emprunts s'étaient élevés en peu d'années à un milliard six cent quarante-six millions , et qu'il existait dans le revenu un déficit annuel de cent quarante millions.
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