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DU PERFECTIONNEMENT MORAL, ou DE L'ÉDUCATION DE SOI-MÊME; PAR M. DEGERANDO , MEMBRE DE L 'INSTITUT DE FRANCE. TOME PREMIER. PARIS , CHEZ ANTOINE-AUGUSTIN RENOUARD, M.DCCC.XXIV. IMPRIMÉ CHEZ PAUL RENOUARD , RUE DE L'hIRONDELLE , JJ° 23. DU PERFECTIONNEMENT MORAL, ou DE L'ÉDUCATION DE SOI-MÊME. I. A MA MEILLEURE AMIE. T'ofï'rir cet ouvrage , c'est te rendre ce que je te dois. En rassemblant les expériences de ma vie sur ce qui est bon et beau dans les ca ractères et les actions humaines , tes exemples , tes discours , ont occupé la première place dans mes souvenirs. J'ai cherché à déterminer ce qui constitue le vrai mérite des caractères et des actions , le degré d'approbation qu'ils obtiennent, de jouissances qu'ils procurent; et je ne sais personne qui pût en être meil leur juge que toi. Ton suffrage sera la sanc tion de mon travail; il suffira à ma récompense. 27 Décembre i823.
P. S. Ce présent que tu avais agréé avec tant de bonté, je ne puis plus, hélas! que le déposer aujourd'hui sur ta tombe !.. qu'il de vienne au moins, pour ta mémoire, l'hommage de Taffection la plus tendre qui fut ja mais ! Qu'il puisse nous conserver encore quelques traits de ton image! Juillet i824. AVANT -PROPOS La morale étant tout ensemble et une science et un art, il y a deux modes distincts de traiter les sujets qui s'y rapportent : l'un qui consiste à exposer systématiquement les principes de ces belles théories ; l'autre qui a pour objet de tracer des conseils ou de donner des encouragemens pour les applications les plus importantes à la vie humaine. On a généralement pensé que ces deux modes étant es sentiellement distincts , il fallait opter entre eux, sans les confondre, et les écrivains se sont ordinairement attachés en effet à l'un des deux d'une manière plus ou moins exclu sive.
L'auteur des méditations qu'on va lire a cru qu'il était possible et convenable de réunir quelquefois ces deux manières de pro céder; que les doctrines seraient éprouvées, confirmées, fécondées par les vues pratiques; que les recommandations et les préceptes re- AVANT-PROPOS. cevraient de leur rapprochement avec les doctrines, une nouvelle dignité, une nouvelle force et une nouvelle lumière ; il a jugé que si le propre du sage est de mettre ses prin cipes en accord avec sa conduite, un accord semblable est bien placé dans les enseignemens de la sagesse; ques'il peut être à-pro pos de considérer quelquefois la science et l'art séparés l'un de l'autre , pour conserver à chacun d'eux leur caractère distinct , il se rait utile aussi de les considérer quelquefois réunis , puisqu'ils ont un but commun; d'étudier leurs rapports , puisqu'ils se prêtent un secours mutuel , et de maintenir l'alliance naturelle qui les unit, pour recueillir les fruits qui en découlent.
Section II
— des fruits de l'empire de soi. — Chap. 1er. Du pouvoir que l'homme exerce sur ses penchans 20 5 chap. ii. Des limites et de la modération 3io chap. m. De la force d'âme 327 chap. iv. De l'indépendance et de l'obéissance . . . 35i chap. v. De la bonne direction de l'activité. . . . 372 chap. vi. De Thumeur 387 chap. vu. De l'abus à craindre dans l'empire de soi . . 397 TOME SECOND. SUITE DU LIVRE SECOND. —
Section III
de l'har- MONIE DE L'AMOUR DU BIEN ET DE l'eMPIRE DE SOI. CHAPI- TRE I*"*'. Des caractères complets 1 chap. 11. De la grandeur d'âme 11 chap. m. De la dignité du caractère 22 chap. iv. De la paix intérieure 3tì chap. v. Comment le perfectionnement moral contribue au perfectionnement intellectuel . 5o chap. vi. Comment l'homme est conduit à la religion par le développement de ses facultés morales. 74 LIVRE TROISIEME. — SECTION PREMIERE, du régime INTÉRIEUR PROPRE A DÉVELOPPER L'AMOUR DU BIEN ET A PROCURER l'eMPIRE DE SOI-MÊME.
Chapitre I
". De la simplicité g5 chap. 11. De Texercice et des habitudes 108 chap. m. Comment se développe l'amour du bien De la culture de la sensibilité 127 chap. iv. Suite du précédent. — De la méditation. . i5i TABLE DES MATIERES. XVI Pa3es chap. v. Suite du précédent. — Des maximes et des rè gles y .... . 168 chap. vi. Suite du précédent. — De remploi des allégories , des peines et des récompenses.. . . 179 chap. vu. De la tendance au meilleur 192 chap. vin. Comment on peut acquérir et conserver l'em pire de soi 208 chap. ix. Des difficultés que l'on rencontre dans Tétude de soi-même 223 chap. x. De Pavantage qu'on peut retirer de ses propres fautes 235
SECTION II. DU
RÉGIME EXTÉRIEUR J DES OBSTACLES ET des secours. — chap i" De Timitation et des exemples. 2 56 chap. ii. Des amis et des ennemis 265 chap. m. De la vie du monde et de la solitude. . . . 280 chap. iv. De Tart d'ordonner sa vie 3o2 chap. v. Des diverses conditions humaines 3ig chap. vi. Du travail 34g chap. vu. Du plaisir et du repos 36 1 chap. vin. Des épreuves 374 chap. ix. De la marche du perfectionnement dans les divers âges de la vie 3g5 chap. x. Comment le perfectionnement intellectuel peut concourir au perfectionnement moral.. . 409 chap. xi. La religion considérée comme la grande éducation de Thumanité L j LIVRE PREMIER. DES FACULTÉS MORALES. CHAPITRE PREMIER. ìa. vie de l'homme considérée comme une grande et continuellle éddcation. La grande œuvre de l'éducation de Thomme , commence sous les auspices les plus sacrés et les plus doux; la Providence semble s'ètre chargée elle-même de ses premiers débuts , en les confiant au coeur d'une mère : c'est le bienfait de la vigi lance et de Tamour.
Que Tenfance se félicite de son impuissance et de sa faiblesse, puisqu'elles lui obtiennent d'entrer dans le premier âge sous une protection si parfaite et si tendre! Pour un grand nombre d'individus, il n'y a guères d'autre édu cation que cette éducation maternelle ; pour d'autres, elle se prolonge long-temps encore par l'influence salutaire et profonde qu'une mère vertueuse exerce toujours sur ses enfans, et qui est la plus puissante de toutes; bénies soient les mères qui, en effet , comprennent cette belle prérogative qui leur fut donnée ! Heureux les enfans qui sont long-temps admis à en jouir ! Pour tous les âges , cette éducation du berceau pourrait être un modèle, devrait être un sujet d'étude, et cependant songe-t-on à l'étudier? Elle enseigne à Télève Tusage de ses sens et Tessai de ses facultés; elle lui enseigne les deux choses qui lui serviront ensuite à apprendre toutes les autres : elle lui donne sa langue , elle lui révèle son cœur en l'instruisant à aimer.
Plus tard, survient, sous la direction des instituteurs, cette éducation artificielle qui ne devrait être que la continuation de la précédente , mais qui, le plus souvent, est trop peu fidèle à en conserver l'esprit. Avec les instructions directes des maîtres , concourent d'autres instructions moins aperçues, et cependant plus puissantes peut ètre et plus durables, celles que Tadolescent reçoit de son commerce, chaque jour plus éten du , avec les autres hommes , particulièrement avec ses camarades , celles qu'il reçoit de toutes les circonstances. Cette seconde éducation devient d autant plus fructueuse , qu'elle exerce mieux l'élève à agir par lui-même, qu'elle favorise ainsi i'essor progressif et régulier des dons qu'il a reçus de la nature. Elle ne lui enseigne réellement qu'autant qu'elle le forme à étudier et à produire ; elle ne lui donne point la science et la vertu; elle le met en état de découvrir l'une , et d'aimer l'autre : elle appelle donc le concours de sa propre coopération, Concours qui devient de jour en jour plus important à mesure que ses forces croissent, et que son expérience s'étend.
Enfin , les insti tuteurs se retirent ; et , aux yeux des hommes su perficiels, Téducation entière paraît terminée. Cependant elle ne fait alors que changer de moyens, et sous sa forme nouvelle , elle acquiert encore, dans cette troisième période , une gravité et une utilité singulières. A Téducation d'emprunt, succède Téducation spontanée; ou, plutôt, Tédu cation intérieure et spontanée qui, en secret, se condait plus ou moins Téducation reçue du dehors, qui seule prêtait à celle-ci son principe d'efficacité , demeure seule et, désormais, va occuper le reste de la vie. Cette coopération active qui devait s'unir aux. instructions des maîtres, prenant la forme de Tindépendance, reconnaît, invoque un maître nouveau, la réflexion. Sans doute le jeune homme, alors qu'il entre sur la scène du monde, peut s'abandonner à Tempire des circonstances, à celui de ses passions , et se fier aux habitudes qu'il a pu contracter; alors la carrière du perfectionnement sera déjà achevée pour lui, il en aura atteint, non le but , mais la limite relative, d'une manière prématurée ; mais il aura abdiqué les prérogatives de la jeunesse, il n'en connaîtra que les écarts, livré qu'il est à des forces divergentes , dont i il ne sait ni discerner le but ni régler l'influence.
Puisse, alors, une voix amie et sincère Tarracherun instant au tourbillon qui Tentraîne, Tavertir de son erreur, luifaire reconnaître que, responsable désormais de son bonheur futur, de grands devoirs naissent pour lui de cette liberté qu'il acquiert , et lui enseigner Timportance de cette époque décisive de laquelle va dépendre toute la suite de sa destinée ! Que si , au contraire, à cette même époque, devenu Tarbitrede son propre sort, il rentre profondément en lui-même , quelle perspective inattendue s'ouvre devant lui! Comme la vie, qu'il avait jusqu'alors à peine essayée , lui apparaît sous un aspect nouveau! il s'arrête, il hésite; étonné, il interroge Tunivers , il interroge sa destinée, il s'interroge lui-même. Mille obscurs mystères se présentent à lui, Tagitent, Teffraient; il veut cependant en sonder la profondeur; plus le cercle des idées qu'il avait acquises a d'étendue, plus ces problèmes se multiplient.
En même temps il sent aussi la nécessité de quelques fondemens certains sur lesquels puisse s'appuyer sa raison. Plus son cœur est honnête, plus est énergique le besoin qu'il éprouve de puiser dans sa conviction propre les maximes qui doivent présider à sa conduite et assurer son bonheur. Dans le nombre des questions que ce dernier ordre d'investigations fait naître , il n'en est pas de plus naturelle , il n'en est pas de plus grave que celle-ci : « pour quel but ai-je « été placé sur la terre? Quels sont les moyens « que j'ai pour y tendre , quelle est la route que « je dois suivre pour y parvenir?» Dans cette car rière, où il entre plein d'ardeur avec le sentiment de ses forces , mais qui demeure couverte pour lui d'un nuage , il cherche ce qu'il peut se promettre, il se demande Temploi qu'il doit faire de cette acti vité qui le dévore.
Puisse alors un père, un bon père , placé à ses côtés , lui offrir un livre instructif dans les exemples de sa propre vie! Puisse le jeune homme sincère , obtenir dans un homme mûri par Texpérience, un ami qui, sans lui tracer des préceptes, reçoive ses confidences, entre en commerce avec lui, et prête quelque appui à sa droiture! (i) L'heureux moment qui marque le passage de Tadolescence à la jeunesse, est donc celui qui doit servir à poser les bases, à concevoir le système de Téducation spontanée; mais il ne fait que com mencer cette éducation elle-même , car ce travail est de tous les jours, jusqu'à nos derniers jours. « La vie de Thomme ri' est en réalité qu'une grande « éducation , dont le perfectionnement est le but; » (i) Tel est le but que s'est proposé Tauteur de ces méditations, destinées seulement d'abord à n'être connues que du cercle de ses amis.
Une voix sacrée pour lui , lui a imposé le devoir de les publier. Qu'on n'y cherche point une produc tion littéraire que Tauteur n'a point eu la pensée d'exécuter. Ce n'est que le résumé des observations recueillies pendant le cours de sa vie , exposé avec simplicité, offert avec bonne vérité fondamentale qui répond à tous les pro blèmes qui agitaient le jeune cœur, inquiétaient la raison naissante; vérité qui résoud, explique et règle tout dans notre rapide passage sur la terre ! La voilà donc cette réponse qu'il cherchait ! elle lui explique ses incertitudes et ses agitations elles mêmes, en mème temps qu'elle y satisfait. Tou jours Thomme sera appelé, non-seulement à se conduire, mais à préparer pour les temps qui doivent suivre.Chacune de ses actions exercera une influence inévitable sur celles qui lui succéderont.
Chaque pas le portera sur un nouveau point de la route. Il s'éclairera par Texpérience, il se fortifiera par Texercice. On voit des hommes qui, sous le rapport moral, n'ont réellement grandi que dans leur maturité. On en voit qui , dans la vieillesse, deviennent jeunes pour la vertu. Tous peuvent s'enrichir , s'améliorer à chaque instant de ces deux dernières périodes. II y a une éducation tant qu'il y a un avenir. Le point de départ dans la voie du perfectionnement , est seul fixe ; le terme ne Test pas. Il est tel individu pour lequel le derfoi à ceux qui entrent dans la carrière. Quelques lecteurs y trouveront probablement ou trop de vues et d'expressions qui appartiennent aux sciences philosophiques , d'autres peut être, aussi, trop d'observations déjà familières, précisément parce que Tauteur s'est proposé de mettre les vérités de la philosophie en accord avec Texpérience commune, de confir mer les unes par l'autre. nier jour de la vie en devient le plus beau.
Loin de nous , sans doute , toute illusion présomptueuse qui nous déguiserait notre faiblesse, qui nous ferait placer une trop grande confiance dans le suc cès de nos efforts! L'épreuve habituelle que nous ferons de nos forces, nous détromperait bientôt de cette erreur. Mais cette épreuve elle-même sera pour nous une lumière , et certainement Tune des plus utiles. Qui sait d'ailleurs tout ce que peut produire même chez les êtres les moins favorisés de la nature, une volonté sincère, éclairée, si elle s'exerce avec fermeté et avec une persévérance infatigable? On est étonné de voir que dans de simples travaux mécaniques , une activité régulière, constamment entretenue, donne le jour à des ouvrages dont Texécution eût paru impossible : on s'arrête avec une juste surprise devant cette espèce de chef s-d' œuvre , comme on les ap pelle, qui ne sont autre chose que la preuve d'une semblable persévérance.
Quels chefs - d'œuvre plus réels produirait celui qui appliquerait à son perfectionnement moral la même régularité et la mème constance! Si, à chaque heure, nous nous demandions , avant d'agir, ce qui est le meilleur , si nous nous portions à Texécuter autant qu'il est en nous, peut-on mesurer de quoi nous deviendrions capables ? Chaque jour qui commence est un jour nouveau, portant dans son sein un avenir encore inconnu; il est une véritable création de la Providence; pourquoi ne le rendrions -nous pas également nouveau par sa fécondité? Combien de fois un seul jour a changé les destinées même des peuples ! Pourquoi ne recevrait-il pas les créations du génie, de la vertu? Tel homme dont le carac tère nous inspire une juste admiration, n'eût peut être pas mérité notre estime, s'il se íùt aban donné à ses penchans; tel autre dont la dégrada tion nous afflige, pour obtenir cette estime, n'eût eu peut-être qu'à le bien vouloir; alors même qu'il est tombé dans la fange du vice , il peut , par une résolution généreuse, reconquérir encore la di gnité de son être.
H y a dans chacun de nous des puissances inconnues qui y reposent comme dans une sorte de sommeil, dont peut-être nous ne soupçonnerions pas Texistence; quelque circon stance inopinée, un grand malheur, une grande affection, un grand exemple, peut-être une grande faute, une heure de méditation propice nous en révéleront subitement le mystère. Nous sommes surpris de découvrir à quelle hauteur il nous était permis d'aspirer. Un monde nouveau sem ble, au fond de nous-mêmes, se dévoiler à nos regards. Mais bientôt les distractions surviennent, le torrent nous entraîne , le voile retombe ; la grande découverte est oubliée, ou ne se retrace peut-être à notre souvenir que comme Tillusion d'un instant ou comme un regret qui empoison nerait notre vie. Oh! que ne lavons -nous suivie en effet, cette inspiration sacrée! elle eût décidé peut-être de notre existence entière !
L'éducation la plus achevée donnée par les maî tres les plus capables, ne produit bien souvent que les sujets les plus médiocres; celle qu'on se donne à soi-même, élève seule au-dessus du vulgaire, et le caractère des grands hommes est tou jours en partie leur propre ouvrage. Quand nous parlons ici du vulgaire, nous n'a vons garde d'entendre désigner les conditions obscures de la société; nous espérons être mieux compris ; nous désignons ce qu'il y a de vulgaire, sous le rapport moral, dans les caractères et les sentimens. Le perfectionnement moral, et ceci est une remarque fondamentale, ne consiste pas à produire des hommes extraordinaires; la plupart de ces hommes n'achètent un tel privilège, que par le sacrifice de quelque condition essentielle à Ta mélioration ou au bonheur. Rien moins encore prétendons-nous exiger que les hommes élevés à cette vraie hauteur morale , trouvent sur le théâtre de la société, une scène éminente du haut de la quelle ils puissent attirer les regards et exercer une puissante influence.
Le vrai perfectionne ment est celui qui se trouve en rapport avec la situation et la destinée de chacun; et par con séquent il est pour la généralité des hommes, celui qui convient aux situations les plus ordinai res : il consiste dans un ensemble harmonieux et complet des facultés intellectuelles et morales, soit entre elles , soit avec les circonstances dans lesquelles chacun est placé ; et , par cette rai son mème, il frappe souvent moins Tattention du spectateur , il n'exalte point sa surprise ; tout y paraît simple, parce que tout y est coordonné. On peut donc dire que ce perfectionnement est en partie relatif. Il n'est pour chacun de nous que la conformité à la vocation qui nous a été donnée. 11 y a pour toutes les conditions sociales une grandeur morale, dont le prix s'accroît en core dans T obscurité, et dont le plus haut degré réside dans les vertus les plus ignorées du monde ; de mème qu'il est, pour les situations les plus élevées aux yeux du monde, une bassesse que font encore mieux ressortir Téclat extérieur et les faveurs de la fortune.
Le perfectionnement de soi même , loin d'être une prérogative exclusivement réservée à quelques-uns , est une carrière ouverte à tous ; ouverte à Têtre humble et méconnu , de préférence peut-être à celui qui est remarqué. Il est obtenu par celui qui sait être bien à sa place ; et il a d'autant plus cle mérite réel, que par le con cours des circonstances, il y rencontre et moins de secours et plus d'obstacles (i). O vous, qui (i) La fondation instituée par Testimable M. de Montyon, et qui a pour objet de faire décerner, chaque année, un prix de vertu , par TAcadémie française, considérée sous le point de vue qui nous occupe, a certainement un haut degré d'utilité, par que vous soyez , qui nous avez précédés , nous laissant Théritage de vos beaux exemples, vous qui marchez en notre présence d'un pas ferme et assuré dans les sentiers du bien , pendant que nous languissons peut-être dans une existence inactive ; pourquoi n'aspirerions-nous pas à suivre vos traces?
Le tableau de votre vie doit-il servir seulement à charmer nos oisives lectures , à produire de l'effet sur notre scène dramatique, ou à nous suggérer de stériles louanges? Doués de la mème nature que vous, appelés à la même fin, créatures du mème Dieu, pourquoi n'aspirerions-nous pas à partager votre noble destinée ? Pourquoi ne nous demande rions-nous pas ce que nous pouvons être , ne tente rions-nous pas de le devenir? Nous doutons, disons nous , de nos propres forces ! les avons-nous bien consultées? En avons-nous fait un essai sérieux et suffisamment répété? (i) cela seul qu'elle perce le voile dont se couvrent, de belles actions faites par des hommes ignorés , pour les mettre en lumière; elle tend à composer une histoire nouvelle, plus utile peut-être et plus honorable certainement à Thumanité que l'histoire ordinaire, trop souvent appelée à signaler seulement les désordres et les crimes éclatans.
Elle peut composer même un recueil plus fructueux que les Vies de Plutarque , parce que ses leçons sont mieux à la portée de tous les hommes , et parce qu'il révèle précisément ce qu'il peut y avoir de su blime dans les conditions les plus obscures. (i) Nous n'avons garde , sans doute, de contester Tutilité des secours étrangers que Thomme reçoit dans cette grande De même que Thomme a la faculté de grandir sans cesse, il a malheureusement celle de décheoir. Placé entre une échelle ascendante et un abîme, il dépend de lui de gravir Tune, ou de se laisser plus ou moins entraîner vers l'autre. Or, les moyens qui conduisent au perfectionnement, sont précisément les mêmes qui préviennent la dégra dation, ou qui en retirent. Ceux donc qui , prévenus par de tristes opinions, découragés sur la desti néehumaine,et doutant de la puissance de la vertu, nous accuseraient de nous livrer à de séduisantes illusions, lorsque nous adoptons les perspectives d'une perfectibilité indéfinie, trouveront encore dans les vues que nous présentons à leurs médi tations, Tindication d'un régime dont ils ne peu vent contester Tutilité; et Téducation de soi-même sera, du moins, à leurs yeux, le principe de con servation pour les dons que notre nature a reçus de la Providence.
Jusqu'ici , en considérant la vie humaine comme une grande et continuelle éducation , nous avons concentré nos regards dans le cours mème oeuvre de son perfectionnement, ni surtout de méconnaître ceux qu'il attend d'une influence supérieure à sa nature. Mais nous devons laisser aux écrivains qui traitent de la morale religieuse, le soin de considérer ce point de vue particulier. Nous n'envisageons ici le sujet que sous les rapports purement philosophiques , en tant qu'il comprend Tétude des facultés mises par la nature à la disposition de Thomme. de la vie. Cette pensée acquiert une grandeur , une dignité toute nouvelle , si , envisageant la des tinée de Thomme dans toute son étendue, et d'un point de vue plus élevé, nous portons les yeux sur cet immense avenir , que lui promet la philosophie, que la nature même lui annonce, que la religion lui garantit.
Cette faculté elle-même d'un per fectionnement progressif, continu , indéfini , fournit, à elle seule, une induction aussi puissante que légitime en faveur d'un avenir auquel elle se ré fère, et dont elle est comme le précurseur. Ce sont comme les deux termes d'un magnifique rapport, qui s'expliquent l'un par l'autre. Dès que Thomme peut toujours grandir, il a toujours une plus haute existence qui Tattend; puisqu'il a de vant lui une plus haute existence , il doit toujours grandir. Les vertus acquises dans la vieillesse sont encore le germe d'une nouvelle adolescence; elles sont comme ces fleurs préludant à un nouveau prin temps, qui se font jour sous des frimas passagers. Plus on médite les nombreux mystères dont la suite compose notre rapide passage sur cette terre, et plus on reconnaît dans chacun d'eux, comme autant d'indices qui montrent dans ce passage une véritable préparation; et c'est pourquoi, pour la plupart des hommes , il est une longue et pénible épreuve.
L'épreuve est un gage. L'éducation est d'autant plus laborieuse, qu'elle doit être et plus réelle et plus utile. Si nous donnons tant de soins j '( JÎU PERFECTIONNEMENT MORAL. à celle dont les fruits subsisteront seulement pendant quelques années , et s'évanouiront peut-être par une mort précoce; quelle attention, quels efforts , ne demande pas celle dont les fruits doi vent s'étendre un jour dans un avenir sans incer titude comme sans limites? Enfans de la terre, nous faisons d'immenses provisions pour un court et incertain voyage ; enfans du ciel , que ne devons nous pas amasser pour le séjour de l'immortalité! Quels prix acquièrent , dans cette perspective, et cette époque de la maturité de la vie, trop souvent conçue comme le temps de la jouissance , d'une jouissance en général si mesquine et si pauvre ; et cette époque des vieux jours, trop souvent conçue comme celle d'un repos stérile et troublé par tant de cruelles infirmités! alors, nous ne les jugeons plus seulement dans les étroits rapports avec le passé ; nous les jugeons ce qu'elles sont, dans leur corrélation avec un développement futur; elles deviennent toujours plus fécondes.
Les philosophes ont justement remarqué que la seule instruction solide, est celle que Télève tire de son propre fonds ; que le véritable enseigne ment n'est pas celui qui transmet des notions toutes faites, mais celui qui rend capable de se former à soi-même de bonnes notions. Ce qu'ils ont dit à cet égard des facultés intellectuelles, s'applique également aux facultés morales ; et de mème qu'il y a pour Tesprit une culture autodidactique, il y a pour Tâme une culture spontanée , celle dont dépend tout progrès réel dans le perfectionnement. Nous observons avec une vive curiosité les procédés de ces arts ingénieux et divers, qui présentent aux besoins matériels les productions de Tindustrie. Serions-nous indiffé rens aux procédés secrets de cet art merveilleux qui forme les hommes véritablement distingués, qui exécute la grande œuvre du bonheur et de la vertu , et qui revêt le monde de sa plus belle dé coration, en élevant la nature humaine à toute sa dignité?
(1) C'est aux gens de bien que, par un louable larcin, nous déroberons leurs plus intimes secrets; ils deviendront notre sujet d'étude : puissent-ils, en effet, avouer nos maximes, y reconnaître le résumé de leur propre expérience ; et pendant que nous déclarons avoir borné tous nos soins à leur emprunter notre science, puissions nous avoir mérité, en effet, de leur servir d'inter prète et d'organe ! Si cet art , le premier des arts , par sa généralité, comme par son importance , peut être en effet (i) On se plaint de ce que la philosophie morale est, en général, moins cultivée aujourd'hui en France qu'en Angle terre ou en Allemagne. Est-ce le tort des écrivains , celui du public , ou celui des uns et de l'autre ? Quoi qu'il en soit , lc moyen le plus simple et le plus efficace , peut-être , de réveiller parmi nous le goût d'une si belle science . est de faire sentir d'abord Tutilité de ses applications. réduit en maximes pratiques, par cela même qu'il est destiné à Tusage de tous les hommes, ces maximes doivent être à la portée de tous les hommes.
Dès lors, elles ne doivent pas convenir seulement à ces êtres privilégiés , que la nature a doués de facultés éminentes, qui ont peu besoin de conseils, parce qu'ils les trouvent dans leurs propres inspirations; elles doivent être accommodées à la com mune faiblesse; elles doivent éclairer même, dès les premiers pas , qui sont souvent les plus difficiles, ceux qui entreprennent leur propre amélioration. Dès-lors aussi, elles doivent reposer essentielle ment sur des faits qui appartiennent à une expé rience universelle. Elles s'appuieront par conséquent sur des vérités déjà familières. Loin de les rejeter, comme généralement connues, nous de vrons nous applaudir de les trouver en effet reçues et avouées de tous. Chacun pourra les vérifier , s'en constituer le juge , et il pourra d'autant mieux se les appliquer.
C'est une belle prérogative pour les vérités morales que celle de se fonder ainsi sur un assentiment général , et de n'être que Tex pression de la conscience du genre humain. Gar dons-nous de les en dépouiller ; elles devien draient moins sublimes et moins utiles, en cessant d'être populaires. Dès -lors, enfin, ces maximes devront se concilier avec la variété des opinions, autant du moins que ces opinions se concilient elles-mêmes avec les intérêts de la vertu ; elles doivent être dégagées, autant qu'il est possible, de toute théorie systématique ; non , sans doute , que les belles et hautes spéculations qui embrassent et les principes du devoir, et la cause de Tap probation morale, ne soient l'un des objets les plus dignes des méditations des penseurs; mais, en liant à cet ordre de spéculations les préceptes d'un art entièrement usuel, on courrait le risque de les compromettre dans des discussions ardues , aux yeux de ceux qui n'auraient pas le loisir ou le courage de s'ériger en juges de ces graves con troverses.
Tel est, au reste, d'après le jugement de ceux qui les ont plus approfondies, tel est heureusement le résultat auquel on se trouve conduit, par Texamen comparatif des divers systèmes théoriques. On les voit, après avoir différé dans les considérations spéculatives, se réunir àpeu-près dans les mêmes résultats pratiques , avec la seule différence qu'ils prêtent plus ou moins d'énergie à quelques-uns des principaux mobiles de la volonté, qu'ils environnent certaines vertus d'une plus ou moins grande faveur. On est peut-être fondé à en conclure que , de tous les systèmes , le plus solide et le plus vrai , est celui qui , sans en exclure aucun , reconnaît dans tous quelque chose d'utile , les combine sagement entre eux, ou ne reproche à chacun que de devenir incomplet et défectueux , pour avoir été trop exclusif.
Il est cependant certains points fondamentaux, I. qu'il est nécessaire, avant tout, d'établir, ou plutôt de rappeler, pour les mettre hors de toute con testation. Dans cette étude des phénomènes cle la vie morale , du développement qu'elle peut recevoir, et des moyens propres à le procurer , il faut hien, pour déterminer ce qu'elle est susceptible de devenir, reconnaître les conditions d'après les quelles elle existe , et les élémens dont elle se com pose. La vie morale n'a pas moins de réalité que la vie qu'on appelle physique , en mème temps qu'elle conserve une bien plus haute prééminence. Sa réalité est mème connue avec une plus grande certitude ; nous ne connaissons, en effet, la vie physique que par ses effets, comme nous ne connaissons les corps que par leurs surfaces. Mais nous connaissons la vie morale par la déposition de notre conscience intime ; il nous est donné de pénétrer au fond de notre propre cœur.
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