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Histoire de France depuis 1789 jusqu'à nos jours ... Deuxième édition. tom. 1-8

Bon Louis Henri Martin · 1878 · Scanned text

171,148 words · about 11 h 59 min to read

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Author
Bon Louis Henri Martin
Language
French
Published
1878
Length
171,148 words · about 11 h 59 min
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HISTOIRE DE FRANCE DEPUIS 1789 JUSQU'A NOS JOURS pì, n HENRI MARTIN TOME CINQUIÈME DEUXIÈME ÉDITION PARIS FURNE, JOUVET ET C", ÉDITEURS bue saint-andré-des-abts, 45 HISTOIRE DE FRANCE DEPUIS 1789 JUSQU'A NOS JOURS Y C O R D ï. 1 L . — T V P . ET S T V. R . C R É T É il® mus P >J 1 L J f - f - 1 . Fume.Jouvet et Cl.e Editeurs HISTOIRE DE FRANCE DEPUIS 1789 JUSQU'A NOS -JOURS PAU HENRI MARTIN TOME CINQUIÈME DEUXIÈME ÉDITION PAHIS FURNE, JOUVET ET C", ÉDITEURS RUE SAINT-ANDRÉ-I>ES-ARTS, 4j 1881 Droits de Induction et fc reproduction rêser»és à l'etranjïPi HISTOIRE DE FRANGE DEPUIS 1789 CHAPITRE PREMIER MONARCHIE DE JUILLET (SUITE). — FORMATION DU PARTI RÉPUBLI- CAIN. — CHAMBRE DE 1831. — CHUTE DELA POLOGNE. — INSUR- RECTION DE LYON. — LE CnOLÉRA. MORT DE CASIMIR PÉRIER. (13 mars 1631-16 mai 1832.)

Casimir Périer, dès qu'il fut installé au pouvoir, mit en pratique sans hésitation la politique qu'il avait exposée devant h Chambre. La révolution italienne, abandonnée de la France ne s'étendit pas hors de l'Italie centrale et fut promptement étouffée par l'armée autrichienne, qui occupa les duchés du Pô et les provinces romaines. Le mouvement une fois comprimé et l'autorité du pape et des ducs rétablie, le gouvernement français négocia et obtint que l'Autriche fit rentrer ses troupes sur son territoire. L'Autriche viola le droit des gens en s'empa rant de patriotes italiens qui n'étaient pas ses sujets, et 1« duc de Modène fit pendre son ancien collaborateur dans la conspi ration italienne, Menotti, pour l'empécher de parler. v. t U831! 2 Le gouvernement français avait déféré aux réclamations des puissances, en rappelant de Constantinople notre ambassadeur Guilleminot, qui avait voulu préparer la guerre.

On essaya quelques négociations pour la Pologne ; l'insuccès en était as suré, puisque les étrangers savaient que nous n'agirions pas. A l'intérieur, Casimir Périer, réagissant vivement contre la mollesse et le laissez-faire du ministère Lafsitte, poursuivit avec âpreté tout ce qui lui paraissait contraire à l'ordre légal tel qu'il l'entendait. On avait formé une « association nationale pour la défense du territoire », sous la direction des chefs du parti du Mouvement, qui croyaient la guerre inévitable. Cette association, selon l'opinion de Casimir Périer, empiétait sur les droits du gouvernement : il destitua les fonctionnaires qui y avaient adhéré. II lit voter une loi qui aggravait la pénalité contre les attroupements. II avait raison de tâcher de mettre fin à l'habilude qui s'était prise des rassemblements et des promenades tumul tueuses dans les rues sous tous les prétextes ; mais il fut plus mal inspiré en faisant poursuivre à outrance un procès politique qu'il eùt été sage d'étouffer.

Chapitre II Monarchie Constitutionnelle De Juillet

(SUITE). — TENTATIVE LÉGITIMISTE DE LA DUCHESSE DE BERRY. — INSURRECTION RÉPU- BLICAINE DES 5 ET 6 JUIN. — LE SAINT-SIMONISME. MOUVEMENT DES IDÉES, DES SCIENCES, DES LETTRES ET DES ARTS. (Avril-Octobre 1832.) La situation de la France était extrêmement tendue et menaçante au moment de la mort de Casimir Périer. Le gouvernement, comme nous Pavons dit, affirmant le maintien de ce qu'il nommait le système du 13 Mars, les députés de l'opposition firent une manifestation contre ce système. Ils publièrent, le 28 mai, au nombre de 135, un « Compte-Rendu » à leurs élec teurs. Ils y exposaient leurs griefs contre un gouvernement qui, disaient-ils, « s'éloigne de plus en plus de la Révolution qui P a créé ». Leurs reproches étaient en grande partie fon dés quant à l'administration intérieure, dans laquelle ils ne voyaient qu'une modification de la Restauration.

L'on remar que, en ce qui regarde l'armée, qu'ils eussent voulu l'organisation d'une forte réserve de garde mobile et de soldats libérés, et qu'ils se plaignaient de n'avoir pu faire prévaloir ces vues patriotiques et prévoyantes. En général, toutefois, le langage de l'opposition n'avait pas une précision suffisante et nìndiquait point un plan de gouver nement bien arrêté. La gauche eùt souhaité, avec raison, plus de fermeté au pouvoir vis-à-vis des souverains étrangers et une autre attitude à Pégard des peuples; mais il était un peu hasardeux de pré- COMPTE-RENDÚ. 27 tendre que « c'était là le seul moyen de conserver la paix ». Quant aux questions économiques et aux travaux publics, le Compte-Rendu manquait également d'initiative et se bornait à réclamer des améliorations dans le chiffre ou Passiette des impôts.

Le Compte-Rendu concluait ainsi : « La France de 1830 a pensé, comme celle de 1789, que la royauté héréditaire, en tourée d'institutions populaires, n'a rien d'inconciliable avec les principes de la liberté. Que le gouvernement de Juillet rentre donc avec confiance dans les conditions de son exis tence ! » Ce qu'il y avait d'un peu vague dans cette pièce, rédigée par MM. Odilon Barrot et Cormenin, tenait à la diversité d'opinions qui existait entre les signataires : le plus grand nombre espérait encore dans la Monarchie Constitutionnelle ; les autres visaient à la République. Le Compte-Rendu n'avait pas ce qu'il faut pour agir puissamment sur l'opinion et son retentissement fut d'ailleurs bientôt étouffé par de graves événements. A Pins tant où paraissait ce manifeste de l'opposition légale, la guerre civile était tentée par les légitimistes et imminente de la part des républicains.

Ce n'était ni Charles X, ni son fils, ni la grave et triste du chesse d'Angoulême qui poussaient les partisans de la vieille royauté à de téméraires entreprises. L'ancienne famille royale s'était retirée à Edimbourg, et les Bourbons abritaient leur exil à Holyrood, dans le palais de ces Stuarts dont ils avaient re nouvelé les sautes et les malheurs. Un des membres de la famille ne partageait pas la résignation des autres ; c'était la du chesse de Berry, personne active, exaltée, de peu de jugement, mais de beaucoup de résolution. Elle n'avait cessé de conspirer depuis la Révolution de Juillet. Elle obtint de Charles X une dé claration qui ordonnait aux royalistes de la reconnaître comme régente du royaume au nom de son fils; puis elle quitta la Grande-Bretagne pour venir s'établir en Italie, à Massa, ville ap partenant à ce duc de Modène qui avait trahi ies patriotes ita liens et refusé de reconnaître la royauté de Louis-Philippe.

Elle tint à Massa, durant quelques mois, une petite cour qui rappe- MONARCHIE DE JUILLET. t1832l 28 lait à la fois le Coblenz des émigrés et le Paris du temps de la Fronde. Des hommes politiques de la Restauration, des jeunes gens brûlant de réparer Pinaction reprochée aux légitimistes en Juillet, de jeunes femmes du grand monde royaliste, com plotaient là gaiement et follement. Les puissances étrangères, sauf l'Angleterre, eussent vu avec satisfaction le succès de ces menées, mais y comptaient peu et n'étaient pas disposées à se compromettre pour les soutenir. La duchesse de Berry, d'ailleurs, rêvait de reconqué rir la France par la France. Les rapports qu'on lui envoyait de l'intérieur lui donnaient les plus brillantes espérances : on lui montrait le trône de Juillet près de crouler au premier choc.

On lui annonçait que non seulement FOuest et le Midi, mais Paris même était prêt à se soulever : les agents légitimistes avaient répandu beaucoup d'argent et enrôlé, avec d'anciens serviteurs civils et militaires de la Restauration, des hommes d'aventure et quelques ouvriers aigris par la misère ; ils s'é taient associé même des bonapartistes, et, parmi les personnages de haut rang qui favorisaient le complot, figurait le général Montholon, un des compagnons de Napoléon à Sainte-Hé lène, à côté du maréchal royaliste Victor, duc de Bellune. Les conjurés avaient formé un dessein qui rappelait les drames du boulevard : ils projetaient d'envahir les Tuileries pendant un bal. Mais la discorde était, comme toujours, entre les royalistes : les affidés de Bourmont ne voulaient pas que le ma réchal Victor eût Phonneur du succès; ils contrecarrèrent les dispositions prises par les conjurés pour la nuit du 1er au 2 février 1832, et, parmi ce désordre, la police parvint à s'em parer des meneurs subalternes dans un restaurant de la rue des Prouvaires.

U n'y eut point de preuves contre les hauts complices. La duchesse de Berry ne se découragea pas. Elle signa, à Massa, une ordonnance instituant à Paris un gouvernement provisoire. Elle arrêta, avec ses amis, le plan d'une nouvelle Charle recu lant bien au delà de celle de 1814 et reproduisant à peu près cette Déclaration de Louis XVI qui provoqua le serment du Jeu de Paume. Le 24 avril, elle s'embarqua avec une petite suite [1S35] LADUCHESSEDEBERRY. 29 dont faisait partie le maréchal de Bourmont ; après la Bévolu lution de Juillet, Bourmont avait émigré d'Alger, tandis que les Bourbons émigraient de France. C'était là le général que choisissait « la régente » pour rapporter le drapeau blanc à la France' La duchesse prit terre, dans la nuit du 28 avril, à peu de distance de Marseille. Les légitimistes marseillais lui avaient promis de s'emparer de la \ille : durant la nuit du 29 au 30, des rassemblements se formèrent avec le drapeau blanc, et le tocsin commença de sonner ; mais les autorités étaient pré venues : la garde nationale et la jeunesse libérale marchèrent contre les rassemblements au chant de la Marseillaise.

Les légitimistes se dispersèrent sans combat. La duchesse, voyant le coup manqué dans le Midi, refusa de se rembarquer : elle parvint à atteindre secrètement Tou louse, puis la Vendée. Elle parcourut cette contrée, travestie en paysan, et se cacha dans une métairie où quelques-uns des chefs du parti vinrent la trouver. II y avait encore dans la Ven dée, dans la Bretagne, dans le Maine, des éléments d'hostilité contre le nouveau gouvernement. Des réfractaires couraient les bois; des enrôlements avaient été pratiqués dans les campa gnes; les actes de violence étaient fréquents entre « les bleus » et «les blancs»; néanmoins, POuest était bien changé; son inertie en Juillet 1830 Pavait montré. L'ancien royalisme n'é tait pas entièrement éteint; mais il était fort refroidi chez le grand nombre; les préjugés avaient diminué; les intérêts nouveaux avaient, depuis longtemps déjà, commencé d'envahir ces populations, attardées.

La plupart des nobles vendéens espéraient peu le succès d'une prise d'armes. La duchesse n'écouta que les plus ardents et fixa le soulèvement au 24 mai. Comme elle venait de donner cet ordre, arriva près d'elle M. Berryer, envoyé par les principaux légitimistes de Paris, pour la détourner de tenter la guerre civile. L'éloquent ora teur parvint à lui arracher la promesse d'y renoncer; mais, dès le lendemain, elle revint à sa résolution première. Pendant ce temps, Bourmont, le futur général de l'insurrection, qui était caché à Nantes, avait envoyé un contre-ordre aux chefs MONARCHIE DE JUILLET. des bandes ; après une entrevue entre Bourmont et la duchesse, la prise d'armes fut arrêtée définitivement pour le 3 juin. Le mouvement perdit, dans cette confusion, le peu de chances qu'il avait, non pas de triompher, mais d'être autre chose qu'une échauffourée.

Une partie des hommes enrôlés n'avaient pas reçu le contre-ordre : ils se levèrent çà et là le 24 mai, luttèrent sur quelques points avec les soldats et les gardes nationaux et se firent écraser. Les autres bandes se mirent en campagne quelques jours après : elles eurent le même sort. La correspondance de la duchesse de Berry était tombée dans les mains de l'autorité militaire et l'on put sur-le-champ comprimer les divers rassemblements. Les insurgés se battirent avec courage et la défense du château de la Pénissière est restée mémorable. Quarante-cinq Vendéens y résistèrent si vaillamment à une troupe nombreuse qu'il fallut mettre le feu à leur asile pour les déloger : la plupart réussirent à s'échapper du milieu des flammes. Ils avaient encore la bravoure; mais ils n'avaient plus le nombre.

La masse de la population n'avait pas bougé. La duchesse de Berry chercha un refuge à Nantes, où la fidé lité de quelques amis la cacha longtemps aux actives recherches de la police. Au moment même où avortait dans POuest l'insurrection légi timiste, la monarchie de Louis-Philippe était aux prises dans Paris avec un adversaire plus redoutable. Le parti républicain allait s'exaltant de plus en plus; la pré sence des réfugiés étrangers, surtout des Polonais arrivés en grand nombre en France après la chute de leur pairie, con tribuait beaucoup à irriter les ressentiments de la jeunesse contre ce qu'elle appelait « le gouvernement de la paix à tout prix ». La République était, pour nombre de jeunes esprits, moins une doctrine politique qu'une sorte de religion de com bat et les portait à chercher dans les souvenirs de la Conven tion nationale un idéal de patriotisme héroïque et de propa gande armée.

Ils allaient à ce qui se présentait à eux sous Paspect le plus militant, sans beaucoup se préoccuper des théories. C'est ce qui explique en partie le développement qu'a- TROUBLES EN VENDÉE. 31 vait pris une association nouvelle. A l'occasion d'une tentative de la société des Amis du Peuple pour se mettre en rapport avec les ouvriers et les grouper en sections s'était formée la société des Droits de PHomme, étroitement reliée aux Amis du Peuple, mais indépendante de fait et dirigée par un homme énergique et passionné, Auguste Caunes. II lui fit adop ter, comme sa charte, la déclaration des Droits de PHomme proposée par Robespierre, mais non acceptée par la Conven tion. C'était dépasser la Convention elle-même. Cette renais sance du vieux parti jacobin, étrangère à toutes les conditions de la France contemporaine et plus apparente que réelle chez beaucoup de ceux qu'elle entraînait, devait être longtemps le principal obstacle au progrès du parti républicain : elle le di visait, quand il était peu nombreux encore, et faisait reculer bien des gens qui eussent été disposés à venir à lui.

Les républicains s'efforçaient de cacher leurs divisions aux autres, et à eux-mêmes ; mais, sans parler des sectes socialistes formées ou en formation, il y avait, en réalité, parmi eux, deux écoles très différentes et même opposées; l'école convention nelle ou dictatoriale, et l'école de la démocratie libérale, qui vi sait à des institutions où dominerait, comme en Amérique, la liberté individuelle. Cette seconde école avait formé une asso ciation dite Conseil central ou communal, à laquelle se rattachaient La Fayette et Armand Carrel. La Fayette, comme Car rel, avait perdu tout espoir de ramener la Monarchie Cons titutionnelle dans les voies de la Révolution et employait ce qui lui restait de jours à préparer Pavènement de la Répu blique. La Fayette, Carrel et l'école américaine souhaitaient d'amener cet avènement par le progrès des lumières : l'école conven tionnelle, plus ardente qu'éclairée, était impatiente de passer de la discussion à l'action.

L'occasion vint : elle fut saisie. Le général Lamarque, qui avait été Porateur du parti de la guerre en 1831, venait de mourir. II était très aimé de la par tie jeune et vive de la population; on résolut de lui faire d'éclatantes funérailles. Le 5 juin, dès le matin, se forma un immense MONARCHIE DE JUILLET. [1835] 32 cortège, en tête duquel marchaient La Fayette, Lassitte, le général Clausel et toute la gauche de la Chambre, puis des milliers de gardes nationaux en uniforme; l'artillerie de la garde nationale avec ses mousquetons; les associations politiques; le parti républicain tout entier, et tout ce qui s'en rapprochait de senti ments ; les réfugiés polonais, italiens, espagnols, dont La marque avait soutenu la cause : les bannières de ces peuples asservis flottaient à côté du drapeau français, que Lamarque eût voulu envoyer à leur aide.

Tout était là de nature à sur exciter les âmes; c'était comme un amas de matières inflam mables qui n'attend que Pétincelle. 60,000 hommes suivirent le char funèbre, de la rue d'Anjou- Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, entre deux haies d'innombrables spectateurs. La fermentation croissait à mesure qu'on avançait; des groupes nombreux semblaient aller à un combat plutôt qu'à des funérailles, aux cris de : « Vive la Pologne ! » A la place de la Bastille, des acclamations populaires saluent un grand nombre d'élèves de l'école polytechnique qui ont forcé la consigne pour accourir, malgré leur commandant, se joindre au cortège. Le corps devant être envoyé en province, une estrade avait été dressée près du pont d'Austerlitz, pour qu'on y prononçât les discours d'adicu. La Fayette parla de 89 et de 1830, salua les drapeaux des peuples opprimés et engagea la foule à ter miner pacifiquement cette patriotique journée.

On applaudit de loin son visage et son geste sans entendre ses paroles : tandis qu'il remontait en voiture, le bruit se répandit qu'on le me nait à l'Hôtel-de-Ville pour proclamer la Bépublique. En ce moment apparaît un homme d'un aspect étrange, monté sur un cheval noir et portant un drapeau rouge avec cette de vise : « Liberté ou la mort ! » Un grand tumulte s'élève. Quel ques-uns applaudissent : d'autres protestent. — « Pas de dra peau rouge ! s'écrie le général Excelmans; nous ne voulons que le drapeau tricolore ! » L'homme au drapeau rouge s'éloigna et ne reparut plus; mais un effet de répulsion et d'effroi s'était produit sur une par tie de l'assistance. LES 5 ET 6 JUIN. 33 Les députés étaient partis : le char funèbre avait passé le pont d'Austerlitz; les jeunes gens de la tête du cortège voulurent empêcher d'envoyer en province le corps de Lamarque et s'efforcèrent de le conduire au Panthéon.

La garde munici pale à cheval leur barra le passage : un conflit s'engagea et les jeunes gens furent repoussés. Pendant ce temps, sur l'autre rive, deux colonnes de dra gons s'étaient avancées vers le boulevard Bourdon, le quai Morland et le pont d'Austerlitz. A la vue des troupes, on cria : « Aux armes! — Voici le moment! » s'écria un commandant de l'artillerie de la garde nationale, M. Jules Bastide, et il mit le sabre à la main. Une partie de l'artillerie répondit par le cri de : « Vive la liberté ! » Une partie quitta les rangs. Tout ce qui, dans le cortège, ne voulait pas la lutte armée, se dispersa. Les autres engagèrent le combat sur le boulevard Bourdon et au tour de l'Arsenal et du Grenier d'abondance. Les commandants des dragons n'avaient eu ni l'ordre ni Pintention d'attaquer; mais les premiers coups de feu étaient partis du sein de la foule.

Après plusieurs charges, la cavalerie fut refoulée par la fusillade qui partait des édifices qu'occupaient les insurgés. L'insurrection se développa avec une extrême rapidité sur les deux rives de la Seine : elle s'empara d'une poudrière et d'une fabrique d'armes; entre 3 et 6 heures du soir, elle s'étendit de la Bastille à la place des Victoires, élevant des barricades, se saisissant des petits postes, se multipliant à force d'audace et d'activité. Le nombre des hommes qui avaient pris les armes n'était toutefois en rapport ni avec l'étendue de l'espace envahi ni avec Pimmensité du cortège funéraire : une fraction seulement du parti républicain s'était jetée dans la lutte. Les hommes du pouvoir, frappés du vaste déploiement de la révolte et ignorant les forces réelles de leurs adversaires, étaient dans une extrême angoisse.

Le maréchal Soult se croyait déjà dans la position de Marmont aux Journées de Juillet et parlait de replier les troupes jusqu'au Champ-de- Mars. L'anxiété n'était pas moindre chez les plus éminents des v. MONARCHIE DE JUILLET. républicains, chez La Fayette, chez Carrel, Armand Carrel eut une entrevue avec le général Clausel, qui avait des griefs per sonnels contre le gouvernement et qui s'était jeté dans la gau che. Le général hésitait, comme Carrel lui-même. Carrel avait vu la lutte s'engager contre son gré ; il se demandait s'il était possible de reculer maintenant. II alla trouver Odilon Barrot. Celui-ci, dans ses Mémoires, doit avoir été mal servi par ses souvenirs quant à Pheure où eut lieu l'entretien ; mais on ne peut douter de sa parole quant au fond ; Carrel le pressa de pas ser à la République avec ses amis, ainsi qu'avait fait La Fayette, et de se mettre à la tête du mouvement pour le diriger.

Odilon Barrot refusa. Carrel jugea impossible de fonder la République sans le con cours de la gauche de la Chambre. Les éléments actuels du parti républicain n'y suffisaient pas ; une victoire même dans les rues n'aurait eu de lendemain que le chaos. Dans une réu nion tenue le soir au National, Carrel eut le courage de se pro noncer contre le mouvement. La situation se modifiait. M. Thiers montrait autant de dé cision que le maréchal Soult avait témoigné d'incertitude. Sans autre titre que celui de député, M. Thiers, établi à Pétat-major de la garde nationale, appelait à lui ses collègues, animait la résistance, encourageait les gardes nationaux, qui commen çaient à répondre à l'appel en nombre croissant. Louis-Philippe, de son côté, fut très ferme. II était à Saint-Cloud : il n'y resta pas, comme avait fait Charles X ; accouru le soir, il passa en revue, durant la nuit, les bataillons de la garde nationale rassemblés au Carrousel et en fut chaleureusement accueilli.

Les troupes de ligne et la garde nationale, réunies sous le commandement du maréchal Lobau, reprirent l'offensive sur divers points dans la soirée. II y eut des engagements meur triers dans la rue Saint-Martin près de Péglise Saint-Merry. dans la rue Montmartre près le passage du Saumon, au pe tit pont de l'Hôtel-Ûieu, au bas de Mesnilmonlant. Les insurgés, durant la nuit, durent abandonner la plupart des positions qu'ils avaient occupées. La bourgeoisie armée se tournait contre eux. Les masses ouvrières ne se décidaient pas à les soutenir. LES 5 ET 6 JUIN. 35 La place de la Bastille et le faubourg Saint-Antoine surent re pris le 6 juin au matin, sans grande résistance, et l'insurrection se trouva resserrée dans une espèce de citadelle qu'elle s'était faite autour de Péglise Saint-Merry : elle soulint là un véritable siège.

Tandis que le canon et la fusillade retentissaient encore dans ce centre du vieux Paris aux rues étroites et sombres, le roi partait des Tuileries vers midi et parcourait Paris à cheval, en suivant la ligne des boulevards et revenant par les quais. Son altitude résolue et calme lui valut partout sur son passage les acclamations de la garde nationale, lui ramena les hésitants et fit impression même sur les adversaires. Cet acle de courage était un acte d'habileté : l'effet en était assuré sur des Français et sur des Parisiens. On attribue à Louis-Philippe, en cette occasion, un mot remarquable : comme on lui remontrait le danger auquel il s'expo sait : — « J'ai une bonne cuirasse, répondit-il; ce sont mes cinq fils. » Le mot était vrai alors et le meurtre du roi n'eùt pas tué la royauté. Plus tard, et par la faute de Louis-Philippe, la royauté de vait être abattue presque sans effort et sans qu'on attentât à la vie du roi, pas plus qu'on n'avait attenté à la vie de Charles X. Louis-Philippe trouva, en rentrant aux Tuileries, trois délé gués que lui envoyaient les députés de POpposition après des délibérations agitées et confuses: c'étaient MM.

Laftîtte, Odilon Barrot et Arago; ce savant illustre était entré à la Chambre en 1831. Les trois envoyés apportaient au roi, comme le lui dit Odilon Barrot, non pas des conditions, mais des vœux : la situation extérieure et intérieure de la France fut tout entière passée en revue dans un long entretien. Les délégués pressèrent Louis- Philippe de profiter d'une victoire qui n'était plus douteuse pour transformer honorablement cette politique de ses ministres dont on voyait les tristes résultats. — « La politique de mes ministres ! interrompit Louis-Phi. lippe, je ne sais ce que vous voulez dire; il n'y a qu'une poli tique, et c'est la mienne. Essayez de me persuader, et j'en chan- MONARCHIE DE JUILLET. gérai : jusque-là, quand on devrait me piler dans un mortier, je ne m'en départirai pas. » Dans l'enivrement du succès, le gouvernement personnel s'a vouait nettement.

Le journal officiel, le Moniteur, avait déjà, du reste, célébré la « pensée immuable » qui présidait au règne à travers les changements de ministère. Le roi ajouta, cependant, qu'il avait refusé à ses ministres de mettre Paris en état de siège et qu'il ne voulait régner que par les lois. La défaite de l'insurrection était assurée depuis le matin ef; pourtant, à quatre heures de l'après-midi, on combattait en core. Une poignée d'hommes (ils étaient à peine 150), forte ment retranchés auprès de Péglise Saint-Merry, tenaient en échec toute une armée. C'étaient des inconnus, sans intérêt ni ambition personnelle, animés par le fanatisme de l'idée et par la fièvre de la lutte; ils étaient décidés à vaincre ou à mourir. Les plus intelligents même n'espéraient plus la victoire : ils voulaient, par leur mort, laisser un grand exemple aux répu blicains de l'avenir.

Un jeune homme, aussi obscur que ses camarades, un héros appelé Jeanne, dirigeait la défense. Les in surgés avaient coupé la rue Saint-Martin par deux barricades, l'une à la hauteur de la rue Maubuée, l'autre à la hauteur de la rue Saint-Merry. Entre les deux, au coin de la rue Saint-Merry, en face de la rue Aubry-le-Boucher, les insurgés occupaient la maison n" 30, d'où leur feu, combiné avec celui des barricades, plongeait dans toutes les directions. Ils avaient repoussé trois at taques dans la soirée du 5 juin : attaqués de nouveau avant le jour, ils refoulèrent la garde municipale, puis accueillirent par une fusillade si terrible la garde nationale de la banlieue, qu'elle se débanda en pleine déroute. Les assauts se renouvelèrent toute la journée : quand une colonne d'attaque était repoussée, les assiégés sautaient par-dessus les barricades pour aller souiller dans les gibernes des morts et aussi, parfois, pour relever et secourir les soldats blessés.

Les combattants étaient épuisés. L'un d'eux demandait des vivres. — « Des vivres ! répondit Jeanne : il est trois heures ; à quatre heures, nous serons morts! » LES o ET 6 JUIN. 37 En ce moment, on faisait avancer contre eux le canon, qui abattait leurs barricades; puis on lançait à Pattaque, de tous côtés, des colonnes d'infanterie. Les barricades et la maison n° 30 furent emportées. La plupart des insurgés furent tués ou pris. Jeanne, cependant, ne mourut ni ne se rendit. A la tête d'une partie de ses compagnons, ils se jela, baïonnette en avant, sur les soldats, perça leurs lignes et s'échappa. Ainsi finit l'insurrection des 5 et 6 juin. On ne fait pas deux révolutions en deux ans, lorsque les griefs, même légitimes, qu'on a contre un gouvernement nouveau, ne sont pas de ceux qui poussent une nation aux dernières extrémités.

L'animad version publique se tourne alors contre les auteurs d'une ten tative prématurée qui fait violence au pays. Beaucoup de gar des nationaux qui ne reniaient nullement la Révolution de Juillet combattirent avec bravoure et conviction contre les insurgés. Le sacrifice de ces héroïques téméraires qui s'étaient préci pités en avant au nom de la République, sans calculer ni le nombre ni les chances et sans se demander si le droit était bien avec eux, ce sacrifice ne fut pourtant pas entièrement perdu : il en resta une impression mêlée d'admiration et de ter reur, qui rehaussa la renommée du parti républicain et imposa à ses adversaires. Bien qu'il ne soit pas permis de comparer les tristes exploits de la guerre civile aux gloires immortelles de la défense nationale et de la défense de la civilisation, l'his toire ne peut passer sous silence que la jeunesse républicaine, durant des années, jura «par Ceux de Saint-Merry», comme les anciens Grecs juraient « par Ceux de Marathon ».

Un mouvement de réaction suivit, ainsi qu'on devait s'y at tendre, Pinsuccès de la révolte. On arrêta 2000 personnes; les prisons furent encombrées ; PEcole polytechnique et l'artillerie de la garde nationale furent dissoutes. Le préfet de police Gisquet fit pire encore qu'il n'avait fait lors de sa malencontreuse pro clamation du temps du choléra : il s'avisa d'aller rechercher une ordonnance de Pancien régime, qui prescrivait aux méde cins et aux chirurgiens de dénoncer les blessés confiés à leurs soins. Presque tous refusèrent avec indignation. Le roi ne tint pas la parole qu'il avait donnée aux délégués MONARCHIE DE JUILLET. de l'opposition. II céda à de nouvelles instances de ceux de ses ministres qui réclamaient l'état de siège, quoi qu'il n'y eût plus ni motif ni excuse, puisque la lutte était finie.

En vertu de l'état de siège, les conseils de guerre furent convoqués pour juger, non seulement les insurgés, mais les écrivains qu'on accusait d'a voir provoqué l'insurrection. Les barreaux de Paris et des départements protestèrent : les journaux, même du parti du gouvernement, soutinrent les avocats ; un insurgé, condamné à mort, appela du conseil de guerre à la Cour de cassation. II y avait là une question de droit de premier ordre. M. Dupin, procureur général à la Cour de cassa tion, ne se fit pas honneur devant l'opinion en s'abstenant et en se faisant remplacer par un avocat général dans cette occasion solennelle. M. Odilon Barrot soutint le pourvoi devant la Cour de cassa lion. La Cour cassa l'arrêt du conseil de guerre et déclara que ce conseil était incompétent pour juger les accusés non militai res.

La Cour de cassation établit que l'état de siège ne soustrayait pas les accusés civils à leurs juges naturels, au jury (29 juin). Lous-Philippe, cette fois, tint la promesse qu'il avait faite aux députés de POpposition de ne régner que par les lois. Le gouvernement s'inclina devant l'arrêt de la Cour de cassation et leva immédiatement l'état de siège. Cette conduite correcte fut profitable au roi et le montra ca pable de résister à l'entraìnement de la victoire. Un événement survenu à Pétranger parut aussi de nature à consolider son pouvoir. Le fils de Napoléon, le duc de Reichstadt, mourut à Vienne, le 22 juillet 1832, à Page de 21 ans. C'était un prétendant que l'Autriche tenait à sa disposition. La dynastie d'Or léans se crut délivrée de la concurrence de l'Empire. Les personnes poursuivies à l'occasion des 5 et 6 juin avaient été renvoyées devant le jury.

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