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Histoire de France populaire, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours

Bon Louis Henri Martin · 1867 · Scanned text

830,679 words · about 58 h 10 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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About this book

Author
Bon Louis Henri Martin
Language
French
Published
1867
Length
830,679 words · about 58 h 10 min
Sections
20 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (20)
  1. Front matter about 57 min
  2. Chapitre II about 1 h 3 min
  3. Chapitre III Guekre D'espagne about 2 h 2 min
  4. Chapitre V about 2 h 27 min
  5. Chapitre VII about 2 h 48 min
  6. Chapitre IX Restauration about 39 min
  7. Chapitre X about 1 h 26 min
  8. Chapitre XI Seconde Restauration about 58 min
  9. Chapitre XII Seconde Restauration about 1 h 2 min
  10. Chapitre XIII about 1 h 38 min
  11. Chapitre XIV Seconde Restauration about 1 h 6 min
  12. Chapitre XV Seconde Restauration about 34 min
  13. Chapitre XVI about 1 h 31 min
  14. Chapitre XVII Monarchie Constitutionnelle De Juillet about 51 min
  15. Chapitre XVIII Monarchie De Juillet about 17 h 56 min
  16. Chapitre XIX Second Empire about 44 min
  17. Chapitre XX about 16 h 27 min
  18. Chapitre XXI about 48 min
  19. Chapitre XXII about 40 min
  20. Chapitre XXIII about 2 h 32 min

Continue:

Front matter

FRANCE POPULAIRE PARIS. — IMPRIMERIE E. CAPIOMONT ET V. RENAULT 6, B U F. lltS rOlTEVIWS, 6. FRANGE POPULAIRE DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS JUSQU'A NOS JOURS PAR HENRI MARTIN TOME CINQUIÈME PARIS FURNE, JOUVET & C"\ LIBRAIRES-ÉDITEURS 45, BU H SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 4 5 Se réservent le droit de traduction et de reproduction ;i l'étranger. POPULAIRE CHAPITRE PREMIER L'EMPIRE. SACRE DE NAPOLÉON. TROISIÈME COALITION. CAPITULATION D'ULM. DÉSASTRE MARITIME DE TRAFALGAR. VICTOIRE D'AUSTERLITZ. PAIX DE PRESBOURG AVEC L'AUTRICHE. (Messidor an Xill-Nivôse an XIV. — Juin 1804-Janvier 180G.) Au moment où Napoléon fut proclamé empereur , le sentiment qui dominait en France comme à Tétranger était une grande attente et une grande anxiété. Les yeux de TEurope entière étaient fixés sur le camp de Boulogne; mais, chez nous, tous les hommes un peu prévoyants regardaient en mème temps du côté du continent et craignaient quelque diversion de la part des puissances que la ruine de l'Angleterre eût mises sous les pieds de Napoléon. commode, sinon la plus équitable, telle qu'on l'a organisée jusqu'ici.

Napoléon, cependant, ne rétablit point immédiatement Tim pôt sur le sel. II était revenu, avec une ardeur nouvelle, au projet de descente, dont les préparatifs n'avaient jamais été interrompus. II em ployait, pour renforcer Texpédition, tous les moyens bons et mauvais. II avait emprunté aux Anglais leur institution tyrannique de la « presse des matelots » et faisait enlever tout ce qu'il pouvait d'hommes de mer sur nos côtes. Les grands travaux de Boulogne étaient terminés, et la flottille hollandaise, organisée dans TEscaut, était parvenue, à son tour, avec une faible perte, à déboucher sur Dunkerque et Calais. Napoléon avait modifié et agrandi ses plans : jugeant que la grande flottille de transport, si elle ten- Le nouvel empereur y pensait bien aussi et s'arrangeait de manière à faire face d'un côté comme de Tautre.

Les dépenses aug mentant, il s'occupait d'accroître les ressources, et il rétablit, sous le nom de « droits réunis, » les contributions indirectes abolies par la Révolution. II était à prévoir qu'on en reviendrait à cette sorte d'impôts, la plus 299 t. v. joie que le soldat et Tofficier, sans distinc tion de grade, portaient sur leur poitrine, pour prix de leur courage, la même marque d'honneur. tait seule l'entreprise, aurait trop de chances contre elle, il avait résolu de faire venir, pour la protéger, nos escadres de vaisseaux de ligne, qui se réuniraient soudainement de façon à gagner pour un moment la supé riorité sur les Anglais dans la Manche. Le canon, pendant ce temps, grondait sur la mer. Une nouvelle division de la flottille arrivait du Havre en repoussant Tattaque de la croisière anglaise (28 thermidor an XII, 16 août 1804).

Chapitre II

Napoléon rentra dans Paris le 26 janvier 1806. II s'était fait précéder par 120 drapeaux russes et autrichiens, portés en grande pompe à Notre-Dame, au Sénat, au Tribunat et à THôtel de Ville. II fut reçu avec enthousiasme. De si prodigieuses victoires exaltaient les imaginations jusqu'au délire. L'Empire devenait populaire. Le Tri bunat proposa et le Sénat ordonna T érection d'un monument triomphal à « Napoléon le Grand. » Ce monument fut la fameuse Co lonne, imitée des colonnes Trajane et An tonine de Rome et fondue avec le bronze des canons ennemis. GUERRE AVEC LA PRUSSE ET LA RUSSIE. BA TAILLE D'iÉNA. BATAILLE D'EYLAU. BATAILLE DE FRIEDLAND. TRAITÉ DE TILSIT. (Janvier 1806 -Juillet 1807. L'année 1806 s'était ouverte pour le nou vel Empire dans une splendeur inouïe. La France éblouie, enivrée, espérait se reposer enfin des gigantesques efforts qu'on avait exigés d'elle pour conquérir cette grandeur sans exemple.

L'exposé de la situation de TEmpire, présenté, le 5 mars 1806, au Corps législatif, annonça que Tempereur ne projetait plus de conquêtes II a épuisé la gloire militaire ; il n'amn'avait pas dépassé 60, et les emprunts eus sent coûté trop cher. II fallait à Napoléon, en temps de guerre, 820 millions par an, les frais de perception compris (cela vau drait àpeu près le double aujourd'hui). Pour se les assurer, il augmenta les contribu tions indirectes, institua sur les boissons le droit d'inventaire chez les producteurs et le droit d'exercice chez les débitants. II rétablit Timpôt du sel, dans des conditions régu lières, il est vrai, et qui ne reproduisaient pas les affreux abus de l'ancienne gabelle. bitionne plus ces lauriers sanglants qu'on Ta forcé de cueillir; perfectionner Tadminis tration, en faire pour son peuple la source d'une prospérité toujours croissante, et de ses actes Texemple et la leçon d'une morale pure et élevée; mériter les bénédictions de la génération présente et celles des généra tions futures, telle est la gloire qu'il ambi tionne. » C'étaient là de bien belles promesses ; mais ce langage de législateur moraliste et de pacificateur des nations contrastait sin gulièrement avec les idées qu'exprimait vers le même temps Napoléon sur le caractère des fêtes à donner dans Paris pour célébrer le retour de Tarmée victorieuse.

II imagi nait de renouveler les combats de bêtes féroces des anciens amphithéâtres romains ! L'armée n'étant pas revenue à Paris, parce qu'elle eut bientôt à faire une nouvelle guerre, Napoléon ne réalisa pas cet emprunt aux pires usages de Tantiquité ; mais il em prunta au moyen âge une institution et des titres surannés; il constitua, en Italie, pour ses grands dignitaires et ses maréchaux, des principautés et des duchés, qui ne leur don nèrent point, à la vérité, de droits féodaux, mais bien de riches dotations aux dépens des villes et des pays dont ils portaient le titre. Ce nouveau genre d'exactions n'était pas fait pour nous affectionner les Italiens. L'aggravation des impôts fut un peu atténuée par Tabolition des péages qu'on avait rétablis sur les routes et qui étaient fort gê nants et fort impopulaires.

Napoléon fit entreprendre de grands tra vaux, partie de faste et d'apparat, partie de véritable utilité publique. A la Colonne de la Grande armée , récemment décrétée , il aj outa le petit, mais élégant arc de triomphe du Carrousel, et il arrêta le projet d'un arc colossal qui terminerait, vers le couchant, une rue de deux lieues de long ; cette rue s'appellerait la rue Impériale et aboutirait, au levant , à l'ancienne place du Trône. La rue n'a jamais été exécutée; mais Tare de TÉtoile a été repris et achevé sous Louis- Philippe. Napoléon fit faire, aux deux bouts de Paris, deux ponts dont l'un fut le pont d'Austerlitz ; le second devait bientôt recevoir d'une nouvelle victoire le nom de pont d'Iéna A Tintérieur, Napoléon rétablit dans les finances Tordre qui était fort compromis avant la campagne d'Autriche.

La victoire avait fait disparaître les embarras de Tan passé. L'arriéré fut liquidé, en partie par de bonnes opérations, en partie par Texpro priation violente d'une compagnie de grands fournisseurs qui avaient rendu des servi ces, mais qui avaient compromis le Trésor dans des opérations hasardeuses et irrégu lières. Napoléon décréta le percement du canal du Rhône au Rhin et du canal de TEscaut au Rhin, et fit étudier le canal de Nantes à Brest. II fit construire la belle route de la Corniche sur la côte d'Italie , de Nice à Gênes, et les routes latérales à la Moselle et au Rhin. Dans toutes ces créations, le grand administrateur se montrait au niveau du grand guerrier ; mais Napoléon ne se con tentait pas de cette double gloire : il enten dait administrer souverainement les choses de l'esprit comme celles de la matière.

Napoléon, soit en paix, soit en guerre, persistait à ne pas vouloir d'emprunt. La rente, dans les moments les plus prospères, POPULAIRE 31 Nous avons vu, sous le Consulat, com ment Napoléon avait réglementé les établis sements d'instruction secondaire en déna turant l'œuvre de la Convention. II avait organisé les maisons d'éducation et les élèves ; il organisa les professeurs en un grand corps enseignant laïque, destiné à remplacer le clergé enseignant. De même qu'il était bon d'élever en commun les jeunes gens sans distinction d'origine et de culte, il était bon de constituer les professeurs publics en une grande association, mais à condition que le libre esprit de la société moderne animât les maîtres et formât les élèves. Ce n'était pas là ce qu'entendait Napoléon ; il avait caserne les élèves pour en faire, non pas des citoyens, mais exclu sivement des apprentis soldats : il entendit faire des maîtres un corps d'officiers civils, instrument, comme tout le reste , de son pouvoir absolu.

Tout déviait avec lui; mais il importe de ne pas confondre Tidée première d'un corps national enseignant avec Tusage qu'il en fit. L'idée est juste, à condition d'introduire un élément de liberté dans le corps enseignant et de laisser la liberté individuelle s'exercer, à côté de ce corps, par Tenseignement privé, dans les limites qu'imposent le respect des lois et la surveil lance nécessaire de TÉtat. cardinal-légat du pape en France, Caprara ; ce légat était plus à Tempereur qu'au pape. Ce catéchisme énumérait les devoirs de tous lesFrançais envers leur empereur Napoléon. C'étaient Tamour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs or donnés pour la défense de TEmpire et de son trône. « Dieu Ta établi notre souverain et Ta rendu son image sur la terre. Honorer et servir notre empereur est donc honorer et servir Dieu lui-même. — II est devenu Toint du Seigneur par la consécration qu'il a reçue du souverain pontife Ceux qui manqueraient à leurs devoirs envers notre empereur se rendraient dignes de la dam nation éternelle. » Napoléon s'efforçait de ramener le peuple français au delà de Louis XIV.

II ne lui man quait plus que de se faire dieu comme les empereurs romains. Le catéchisme impérial n'atteignit pas son but : La Révolution était trop près encore! Pour qu'une pareille tentative pût aboutir, il eût fallu de longues années, et TEmpire ne devait pas les avoir. Ce ne fut point par la peur de Tenfer, mais uniquement par la gloire que Napoléon fascina les masses. Tandis qu'il tâchait de s'enchaîner par son catéchisme le peuple des campagnes, il pré tendait agir sur les classes aisées, non pas seulement dans l'avenir, par Téducation, mais dans le présent, par la littérature et les arts. La loi provisoire du 6 mai 1806 aboutit, après quatre ans d'essai, à la loi qui orga nisa définitivement, en 1810, le corps en seignant sous le nom d'Université impériale. II rêvait d'avoir son grand siècle littéraire et artiste, comme Auguste, comme Léon X, comme Louis XIV, et même dépasser les autres, et cela en dictant aux écrivains, aux peintres, aux poètes, leurs sujets, leurs plans, en substituant son esprit au leur.

II eût voulu que l'institut, sous son inspira tion, fit officiellement la critique des œuvres littéraires. Par Tenseignement des lycées et des collèges, Napoléon comptait mettre la main sur la jeunesse des classes aisées. II ne fit rien pour les écoles primaires, mais il chercha un autre moyen de s'emparer des enfants du peuple. II continuait d'exploiter le Con cordat pour faire de la religion un instru ment de gouvernement. II fit fabriquer par des théologiens à ses gages un catéchisme qu'approuva, contre la volonté de Pie VII, le II aboutit à stériliser presque complète ment la littérature. Le s beaux-arts, qui n'ont pas un besoin aussi direct et aussi absolu de liberté, se soutenaient encore, mais bais saient graduellement : Télégante et noble ar chitecture de la seconde moitié du XVIIIe siècle tournait à un faux classique froid et regretter amèrement le despotisme plus libéral de Louis XIV.

Les livres eux-mêmes étaient soumis à la censure la plus ombra geuse ; celle de l'ancien régime n'était rien auprès; car, plus d'une fois, au XVIIIe siècle, les censeurs s'étaient faits les com plices des écrivains qu'ils étaient chargés de surveiller : sous TEmpire, tout s'exécutait comme une consigne. II en résultait que Thistoire, la philosophie, la poésie, tout ce qui est haute littérature et sciences morales, était aplati, étouffé. La nullité de la littéra ture de TEmpire est restée proverbiale : s'il subsistait quelques grands écrivains dans la langue française, madame de Staël, Cha teaubriand, Joseph de Maistre, ils étaient en Gros. sec : il en était de même de la peinture. II y avait quelque chose de gauche et de raide jusque dans les ameublements : il n'y restait plus rien des gracieuses fantaisies du XVIIIe siècle.

Parmi les noms d'artistes nouveaux, un seul peintre luttait contre ces tendances à force de vigueur et d'originalité ; c'était Gros. Quant à David et à Pru dhon, ils survivaient d'un âge meilleur, et l'école de David exagérait ses défauts sans avoir ses grandes qualités. David. C'était bien pis dans la littérature. Les quelques journaux qui subsistaient trem blaient sous la main de la police et n'obtenaient de végéter qu'à force de nullité. Le théâtre subissait une servitude à lui faire dehors du monde officiel et ennemis de TEm pire. La suprématie, dans les choses de Tart et de Tintelligence, avait passé de la France victorieuse et toute-puissante à TAllemagne POPULAIRE. 33 Arc de Triomphe du Carrousel. abaissée et vaincue. C'est au delà du Rhin qu'on trouvait maintenant les philosophes et les poëtes, les successeurs de Voltaire, de Rousseau, de Buffon, en même temps que ces grands musiciens qui sont, dans leur art, les égaux des grands architectes fran çais du Moyen-âge et des grands peintres italiens de la Renaissance.

Cette grandeur matérielle , cette puis sance dominatrice qui faisaient pour un moment oublier à la France sa grandeur intellectuelle d'autrefois, n'avaient point d'assiette solide ni de base européenne , Napoléon n'ayant pas constitué de système d'alliance. Celle de la Prusse n'était pas sérieuse , et Napoléon ne fit rien pour 303 T. V. qu'elle le devînt, en supposant que cela fût possible. et de lui persuader qu'elle était bien fâchée d'accepter la dépouille du roi Georges III, mais qu'elle n'avait pu faire autrement. L'Angleterre répondit par une déclaration de guerre, par le blocus des embouchures du Weser et de TElbe, et par la saisie des na vires prussiens et allemands. La Prusse était à la fois satisfaite de gagner le Hanovre et humiliée de se voir ainsi achetée dédaigneusement et obligée de se retourner contre ses alliés de la veille : elle n'accepta pas franchement le traité signé par son envoyé Haugwitz à Schœnbrunn.

Elle ne voulut pas que Talliance avec la France fût déclarée offensive, et elle demanda, en sus du Hanovre, les villes hanséatiques, Hambourg, Brême et Lubeck, pour calmer ses scrupules en augmentant le prix de sa défection. Ce marchandage était quelque chose de bien honteux et digne d'ailleurs de ce gouvernement qui, naguère, après avoir fait un traité d'alliance avec la Pologne, l'avait, pour ainsi dire, poignardée par derrière. Néanmoins , Tacharnement de la lutte semblait diminuer entre la France et l'An gleterre, et des négociations ne devaient pas tarder à s'engager. William Pitt était mort le 23 janvier 1806, à quarante-sept ans, après avoir exercé le pouvoir durant vingt années. Usé par les fatigues et brisé par le terrible coup d'Aus terlitz, il mourait vaincu. Ses successeurs, bien inférieurs à lui, de vaient un jour, grâce aux sautes de Napo léon, obtenir le triomphe qui lui avait été refusé.

Napoléon conclut, de cette conduite de la Prusse, qu'il ne pourrait jamais compter sur elle, ce qui était vrai, mais, de plus, qu'il pouvait la traiter sans aucun ménagement, ce qui était impolitique. H n'insista pas sur Talliance offensive ; mais il ne livra pas les villes hanséatiques , non par respect pour leur indépendance, mais parce que cela ne lui convenait pas au point de vue du com merce, et il imposa à la Prusse de nouvelles obligations. II la contraignit de fermer aux Anglais les embouchures du Weser et de TElbe ; il contraignit le roi de Prusse à renvoyer son ministre Hardenberg, qui avait été pour Talliance austro-russe, et à reconnaître la déchéance des Bourbons de Naples et Tétablissement d'un Bonaparte sur le trône de Naples. Napoléon se disposait à y installer son frère aîné Joseph.

Un ministère de coalition lui succéda : on y avait réuni son adversaire Fox et ses an ciens collègues les plus hostiles à la France ; mais Fox avait le ministère des affaires étrangères , ce qui semblait promettre une politique conciliante. Les premières mesures du nouveau ministère surent de renforcer puissamment Tarmée régulière, tout en li cenciant la levée en masse des volontaires, et de s'assurer un budget de plus de deux milliards, afin, s'ille fallait, de pousser vivement la guerre; mais, en même temps, Fox offrit de rouvrir les négociations pour la paix dans des conditions en rapport avec la situation des affaires sur terre et sur mer. Napoléon accueillit courtoisement ces ou vertures, et se montra disposé à laisser à l'Angleterre Malte et le Cap de Bonne-Espé rance, cette importante position enlevée à la Hollande, à condition que l'Angleterre reconnût toutes les conquêtes qu'il avait faites , y compris Naples.

II promettait de rendre leur indépendance à la Suisse et à la Hollande après la paix signée, en gardant La Prusse subit ces nouvelles exigences par un traité signé le 15 février 1806. Sa position était empirée : son alliance en devait être d'autant moins sincère. Elle se remit à négocier secrètement avec la Russie. Elle essaya de pallier auprès du gouver nement anglais son acceptation du Hanovre POPULAIRE 35 ses alliances, c'est-à-dire sa suprématie dans TAllemagne du Sud. II fit entendre qu'on pourrait reprendre le Hanovre à la Prusse, moyennant indemnité. léon à faire un nouveau pas vers son but, le pas le plus hardi qu'il eût encore fait. L'ordre n'avait pas été rétabli en Allemagne par le nouvel état de choses qu'avait institué la médiation du Premier Consul en 1803. Les forts avaient interprété au détriment des faibles les conditions de ce nouveau régime.

C'était encore pis dans TAllemagne du Sud, depuis les derniers traités. Les rois de Bavière et de Wurtemberg et l'électeur de Bade prétendaient avoir hérité de tous les droits, soit impériaux, soit féodaux, de la maison d'Autriche dans les provinces bavaroises et souabes ; ils y usurpaient les terres et les châteaux, soit des petits seigneurs qui relevaient immédiatement de TEmpire, soit même des petits princes souverains dont les domaines étaient enclavés dans les leurs : ce qui restait de villes libres était envahi. Les pensions des princes ecclésiastiques, dépouillés de leurs domaines, n'étaient pas payées. La diète germanique et Tempereur d'Allemagne étaient réduits à une égale impuissance, ou plutôt il n'y avait plus en fait ni diète niempereur. Princes etvilles, grands et petits, dans toute TAllemagne du Sud et de TOuest, en appelaient incessamment à Napoléon.

L'archichancelier de TEmpire germanique, Tex-électeur de Mayence, qui, après avoir perdu son électorat, avait été transféré à Ratisbonne, avait adressé à Tempereur des Français, le 9 avril 1806, un mémoire où il lui déclarait que lui seul pouvait tirer TAllemagne de Tanarchie et régénérer la constitution germanique. II représentait le rôle de TAutriche comme fini en Alle magne : «Puisse, disait-il, Tempereur d'Au triche être empereur d'Orient, pour résister aux Russes , et que TEmpire d'Occident renaisse en Tempereur Napoléon, tel qu'il était sous Charlemagne, composé de ITtalie, de la France et de TAllemagne! » Pour que la paix fût possible, il eût fallu que Napoléon se décidât à arrêter à un point quelconque Taccroissement indéfini de sa puissance. Or, au moment où il faisait en tendre qu'il rendrait la Hollande à elle-même , il se préparait à imposer pour roi à cette nation son jeune frère Louis, malgré elle et malgré lui, tandis qu'il faisait roi de Naples son frère aîné Joseph.

Le 24 mai 1806, un traité qui ne fut signé que d'une sorte de conseil de gouvernement hollandais à la discrétion de Napoléon, et qu'on n'osa sou mettre à l'acceptation de la nation, proclama Louis Bonaparte roi héréditaire de Hollande, à la grande consternation de ce pays. Ce n'est pas tout. Napoléon avait Naples, sous le nom de son frère Joseph ; il voulait maintenant la Sicile, où s'étaient réfugiés Tex-roi et Tex-reine de Naples, sous la pro tection des Anglais. La Sicile était, disait-il, indispensable pour compléter le royaume de son frère Joseph. II avait d'abord promis à Foxden'ypointtoucher; mais, un envoyé de Tempereur Alexandre étant arrivé à Paris et la réconciliation avec la Russie devenant probable, Napoléon revint sur sa parole et réclama la Sicile (19 juin 1806). II était certes malaisé de faire consentir les Anglais à lui donner la Sicile, où pas un soldat français n'avait mis le pied ; mais il avait en tête bien autre chose encore.

Maintenant qu'il avait détrôné les Bourbons de Naples, il songeait à détrôner les Bourbons d'Espagne et à remplacer partout les Bourbons par des Bonaparte dans cet Empire d'Occident qui commençait à n'être plus un rêve et dont la construction avançait de jour en jour. Avec de tels desseins, il n'y avait de paix sérieusement possible, ni avec l'Angleterre, lii avec personne. Les excitations venues de TAllemagne elle-même confirmaient donc Napoléon dans ses fatales ambitions et lui persuadaient que Les affaires d'Allemagne poussèrent Napo^ plus douteuse, le pacte qui détruisait TEm pire germanique f ut publié . Ce traité , négocié avec les rois de Bavière et de Wurtemberg et le grand-duc de Bade, puis accepté passive ment par les autres princes qui y étaient compris , créait une nouvelle association d'États, sous le titre de Confédération du Rhin, titre d'une modestie affectée, puis qu'avec le Rhin, la Confédération comprenait tout le haut Danube jusqu'aux frontières de TAutriche.

Aux royaumes de Bavière et de Wurtemberg et au grand-duché de Bade étaient joints les grands-duchés de Berg et de Hesse-Darmstadt, les duchés de Nassau et quelques autres petites principautés. - ses grands projets ne rencontreraient pas plus d'obstacles au-delà du Rhin qu'au-delà des Alpes. II s'apprêtait en conséquence, non pas à se déclarer immédiatement empe reur d'Occident, mais à faire comme s'il Tétait, en dissolvant TEmpire germanique et en groupant sous son protectorat les princes allemands du sud et de l'ouest. Les confédérés du Rhin se déclaraient séparés à jamais de TEmpire germanique. Les autres princes allemands avaient la fa culté d'adhérer ultérieurement à la Confé dération. Les affaires de la Confédération devaient se régler clans une diète établie à Francfort, sous la présidence de Tarche vêque archi-chancelier Dalberg, transféré de Ratisbonne à Francfort, comme il l'avait été de Mayence à Ratisbonne.

Cette dernière ville, ainsi que les villes libres de Nuremberg et d'Augsbourg, était donnée à la Bavière. L'empereur des Français était déclaré protecteur de la Confédération, qui contrac tait une perpétuelle alliance offensive et défensive avec la France. Napoléon ne se contentait pas de s'en chaîner ainsi les États allemands ; il intro duisait parmi eux un nouveau prince français ; il venait de faire grand-duc de Berg son beau-frère Murat. Ce grand-duché com prenait la partie de la Westphalie qui s'étend le long de la rive droite du Rhin, en face de Cologne , avec la place forte de Wesel. 51 u ra t. II sentait toutefois qu'il serait bien hasar deux de désespérer à la fois TAutriche et la Prusse par un acte aussi décisif, sans être assuré de la paix, ou avec l'Angleterre, ou avec la Russie; il fit promettre par son ministre Talleyrand au négociateur anglais que, si la paix se faisait, « les change ments projetés en Allemagne » ne seraient pas réalisés (9 juillet).

L'empereur d'Autriche renonça de' lui même au vain titre d'empereur d'Allemagne. Ainsi finit l'ancien Empire germanique. Trois jours après, néanmoins, Taccession de l'envoyé russe d'Oubril aux conditions de paix énoncées par Napoléon ne paraissant C'était Tacte le plus dangereux qu'eût encore fait Napoléon. Mettre une si grande POPULAIRE. 37 Colonne de la Grande Armée, place Vendôme partie de TAllemagne sous la domination de la France, c'était préparer une réaction inévitable parmi toutes les populations alleman des et réunir contre nous quelque jour, dans une lutte à outrance, la Prusse et TAutriche soutenues de l'Angleterre et de la Russie. avec ordre de réclamer purement et simplement le maintien de chacun dans les possessions actuelles, sauf en ce qui regardait le Hanovre, dont la restitution au roi Geor ges III était une condition absolue^ Mais Napoléon, tout en continuant à négocier, se préoccupait moins de l'Angle terre, parce qu'il avait amené Tenvoyé russe d'Oubril à signer la paix le 20 juillet.

D'Ou bril avait consenti à ce que Napoléon prît la Fox, qui était entré si sincèrement et si cordialement dans les espérances de paix, fut très-blessé de la conduite de Napoléon et dépêcha un nouvel envoyé en France dans les termes les plus violents contre Tambassadeur ; mais Teffet était produit : la cour de Prusse se crut non-seulement jouée, mais menacée dans son existence, au delà des intentions réelles de Napoléon. Les bravades des généraux français restés can tonnés au cœur de TAllemagne depuis Aus terlitz avaient contribué à exaspérer en Prusse la cour et Tarmée. Sicile, moyennant la cession des îles Ba léares à Tex-maison royale de Naples. Na poléon disposait à sa fantaisie de ces îles, sans daigner consulter TEspagne, à laquelle elles appartenaient. Ce singulier traité n'était que provisoire, tant que Tempereur de Russie ne Taurait pas ratifié.

C'est ce dont Napoléon ne se souvenait point assez. Dans un conseil de gouvernement tenu, le 10 août, à Potsdam, il fut décidé de remettre Tarmée prussienne sur le pied de guerre. L'orgueil national qui, depuis les grandes actions et les grands succès de Fré déric II, animait ce peuple tout militaire, avait été blessé, humilié depuis longtemps. II fit explosion et réclama la guerre. Un fait odieux porta au comble la passion publique en Prusse et provoqua un sentiment de douleur et d'indignation dans le reste de TAllemagne. « Le profond abaissement de TAllemagne », dénoncé dans des écrits éloquents et passionnés, agitait les esprits con tre la domination étrangère. Napoléon en voya au major-général Berthier Tordre de faire arrêter, dans les provinces occupées par nos troupes, les libraires qui vendraient les brochures hostiles à son Empire. « Mon intention, mandait-il, est qu'ils soient tra duits devant une commission militaire et fusillés dans les vingt-quatre heures. » L'Autriche, qui songeait avant tout à se re faire, semblait impassible devant les grands changements accomplis en Allemagne.

Mais la situation se tendait de plus en plus entre la France et la Prusse. Le gouvernement français avait fait à la Prusse quelques avances pour adoucir le chagrin et calmer Tinquiétude que devaient lui causer les im menses empiétements de Napoléon en Alle magne. Talleyrand avait écrit au ministère prussien que Tempereur Napoléon verrait volontiers la Prusse ranger sous son in fluence, au moyen d'une confédération sem blable à celle du Rhin, tous les États du Nord de TAllemagne. Ces États comprenaient la Saxe électorale, les duchés saxons de la Thuringe, la Hesse-Cassel, le Meck lembourg, les villes hanséatiques et quelques petites principautés. Si la Prusse eût pu se subordonner les princes et les villes du Nord et garder le Hanovre, elle se fût conso lée du reste, au moins provisoirement; mais la Saxe et la Hesse-Cassel réclamèrent, pour s'associer à la Prusse, des conditions qui ne convenaient pas à celle-ci, et la Prusse soupçonna que c'était Napoléon qui lui sus citait ces difficultés.

Quant aux riches et commerçantes cités hanséatiques, Napoléon était très-décidé à ne pas les laisser entrer sous la domination prussienne. Cet ordre barbare fut exécuté, à Nurem berg, contre un libraire nommé Palm, qui mourut avec un ferme courage. II fut célé bré comme un martyr (26 août 1806). Napoléon avait cru semer Tépouvante : il sema la colère et la haine. II s'en souciait peu : il se savait le plus fort dans le présent et ne comptait pas avec l'avenir. Sur ces entrefaites, une dépêche de Tam bassadeur de Prusse à Paris apprit au cabinet de Berlin que Napoléon avait offert au roi d'Angleterre la restitution du Hanovre. Napoléon, qui avait eu connaissance de cette dépêche par sa police, la fit démentir Les chances de paix s'en allaient les unes après les autres. L'empereur de Russie refusa de ratifier le traité signé par son envoyé d'Oubril et manda qu'il ne reprendrait les négociations que de concert avec TAngle terre, et à la condition qu'on laissât à Tex^ POPULAIRE 39 roi de Naples la Sicile et qu'on lui donnât la Dalmatie.

Quelques jours après que le refus d'Alexandre fut arrivé à Paris, Fox mourut (13 septembre) : la même année avait vu disparaître les deux grands rivaux, Pitt et Fox. Fox eût-il vécu, que la paix avec l'Angleterre n'eût pas moins échoué. Topinion publique affolée. Les échecs de la guerre de la Révolution n'avaient point été assez décisifs pour ôter à Tarmée prussienne Topinion qu'elle avait de sa supériorité; elle se croyait toujours au temps du grand Fré déric et se figurait qu'elle battrait les Français comme ceux-çi avaient battu les Autrichiens et les Russes. La vérité est que cette armée n'avait pas suivi les progrès militaires des quinze dernières années. Très-exercée aux manœuvres de parade, mais inaguerrie, déshabituée des opérations militaires, sur chargée de bagages, elle avait tout contre elle, mème le nombre, en présence de Tar mée la plus solide et la plus rapide qu'on eût vue depuis les Romains.

Le ministre prussien Haugwitz, qui avait toujours été partisan de Talliance française, fit un dernier effort de conciliation. II demanda que les troupes françaises évacuassent les positions qu'elles occu paient en Franconie, sur la lisière des pro vinces saxonnes et très-près de la Prusse. Napoléon répondit que la Prusse eût à désarmer d'abord. Les négociations furent rompues avec l'Angleterre , et Napoléon partit pour Mayence. Napoléon était prêt et n'avait pas cessé de Têtre depuis Austerlitz. II avait pris ses précautions contre toute tentative de diversion du côté de TAutriche comme du côté de l'Angleterre. Des corps d'armée français occupaient l'Italie, la Dalmatie, la Hollande : un camp subsistait toujours à Boulogne et comme menace et comme défense : un corps de réserve était formé à Mayence pour soutenir la Grande armée, qui, depuis un an, était restée cantonnée en Allemagne.

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