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Histoire du Canada, depuis sa découverte jusqu'à nos jours

François Xavier Garneau · 1882 · Scanned text

308,051 words · about 21 h 34 min to read

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About this book

Author
François Xavier Garneau
Language
French
Published
1882
Length
308,051 words · about 21 h 34 min
Sections
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Contents (30)

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DEPUIS SA DÉCOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS PAR F.-X. GARNEAU QUATRIEME RDITION PRÉCÉDÉE ll'lMO ÉTUDE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES DE L'AUTEUR PAR Ms. CHAUVEAU, ET D'CNB TABLE ANALYTIQUE. TOME ) MONTRÉAL BKAUCHKMIN & VALOIS, LlBRAIRES-lMPRIMEl K 256 et 258, rue Saint-Paul Enregistré, conformément à l'acte du Parlement du Canada, par Madame l-'.-X. Garxeau, en l'année 1882, au bureau du Ministre d'Agriculture, à < )ttawa. PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION. Nous présentons au public une troisième édition de YHistoire du, Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Lorsque nous avons commencé cet ouvrage, nous n'a vions pas la correspondance officielle des gouverneurs. français avec la métropole, jusqu'à la conquête, et nous ne possédions qu'un petit nombre de documents relatifs à notre histoire sous la domination anglaise.

II s'est fait depuis plusieurs recueils de pièces historiques d'un très grand intérêt. Nous citerons la collection d'Albany, que la législature de l'Etat de New-York achève de faire tra duire et publier par les soins de M. O'Callaghan, auteur d'une excellente Histoire de la Nouvelle- Hollande ; celle de la bibliothèque du parlement canadien ; les matériaux rassemblés dans les deux derniers volumes de YHistoire du Bas-Canada, de M. Christie ; enfin, la collection des documents apportés de Paris ou trouvés dans nos archives par M. l'abbé Ferland, de l'archevêché de Québec. Ces précieuses acquisitions nous ont permis de rectifier certains faits exposés d'une manière peu exacte dans nos deux premières éditions ; de parler avec plus de certitude d'autres événements, et d'ajouter à notre récit des détails curieux ou nécessaires.

Nous n'avons pas hésité à faire la dépense d'une nouvelle impression pour que ce livre fût moins imparfait. II y a peu de pays en Amérique sur lesquels on ait tant écrit que sur le Canada, et il y en a peu qui soient, VI

Preface

. après tout, aussi pauvres que lui en histoires ; car on ne doit pas prendre pour telles plusieurs ouvrages qui en portent le nom, et qui ne sont pas autre chose que des mémoires ou des narrations de voyageurs, comme YHis toire de V Amérique septentrionale de La Potherie. Pendant longtemps on vit paraître en France une foule de livres dans lesquels étaient recueillis soigneusement les faits de toutes sortes qui se passaient au Canada, théâtre d'une lutte sanglante entre la civilisation et la barbarie. Us avaient, pour la plupart, peu de mérite littéraire ; mais ils contenaient une multitude de choses singulières et inté ressantes, qui les faisaient rechercher en Europe avec avidité. Peu à peu, cependant, l'intérêt qu'ils excitaient s'affaiblit avec la nouveauté des scènes retracées, et le Canada occupait à peine l'attention de la France, lorsque le sort des armes le fit passer sous la domination d'une puissance étrangère.

Après cet événement, les écrivains qui laissent des matériaux pour nos annales, deviennent plus rares. Parmi les auteurs qui sont antérieurs à la conquête il faut remarquer le célèbre jésuite Charlevoix. Le plan étendu de son livre de la Nouvelle - France, l'exactitude de son récit, son style simple et naturel, lui ont assuré depuis longtemps un rang élevé ; et le Canada le regarde encore aujourd'hui comme le meilleur de ses historiens. S'il s'abandonne quelquefois à une pieuse crédulité, si ses affections exercent sur lui une influence à laquelle il ne peut pas toujours se soustraire, tous les savants reconnais sent qu'il parle des hommes et des choses avec autant de modération que de jugement, et que ses relations avec la cour de France lui ont procuré l'avantage de puiser à des sources précieuses. Notre histoire, qui n'était avant lui qu'une œuvre imparfaite, a pris sous sa plume les propor-

PREFACE.

. VII tions, Tordre et le développement d'une histoire en forme. S'il est tombé dans quelques erreurs sur les voyages de Jacques Cartier et sur les premiers temps de la colonie, pouvait-il en être autrement à une époque où la plupart des matériaux dont il avait besoin étaient encore épars ou inconnus? Ce n'est qu'à grands frais et après des recherches infinies qu'il a pu en rassembler assez pour son entreprise ; car ce n'est que de nos jours que les gou vernements ont fait quelque chose en Amérique pour com pléter les annales des pays soumis à leur domination. Mais Charlevoix ne parcourt que la première moitié des temps écoulés depuis la fondation de Québec jusqu'à nos jours. Le but et le caractère de son ouvrage ne conviennent plus d'ailleurs aux circonstances où nous sommes ni à notre état politique.

Ecrit principalement au point de vue religieux, il contient, sur les travaux des missionnaires répandus au milieu des tribus indigènes, de nombreuses digressions, qui ont perdu leur intérêt pour la plupart des lecteurs. En outre l'auteur, s'adressant à la France, est entré dans une foule de détails nécessaires en Europe, mais inutiles en Canada ; d'autres détails ont perdu tout intérêt par l'éloignement des temps. Le plan que nous avons choisi a dû occuper sérieusement notre attention, parce que les théâtres sur lesquels se passe l'action multiple de la colonisation de la Nouvelle- France, dont Québec était le centre, sont aussi divers que nombreux. Quoique, par son titre, cette histoire ne pa raisse embrasser que le Canada proprement dit, elle embrassera en réalité toutes les colonies françaises de l'A mérique du Nord, jusqu'à la paix de 1763.

L'unité de leur gouvernement métropolitain et les rapports qui existaient entre elles, ne nous permettent point de diviser ni d'abré ger trop l'histoire de ces colonies sans diminuer beaucoup PRÉF. PRÉFACE. VIII Pintérêt de l'ensemble, et sans nous exposer à nous trom per sur l'esprit du système qui les régissait. Néanmoins nous ne mènerons pas toujours de front les événements arrivés dans ces différents pays, parce que cette disposition produirait plusieurs inconvénients, dont le moindre serait de causer de fréquentes interruptions, qui deviendraient fatigantes à la longue pour le lecteur. Nous rapporterons ce qui s'est passé dans chaque colonie, séparément, autant que cela pourra se faire sans nuire à l'enchaînement et à la clarté. Dans notre dessein de présenter les choses comme par tableaux, pour que l'on puisse voir leur ensemble d'un coup d'œil, l'aperçu des mœurs des sauvages, le précis du régime civil et du régime ecclésiastique, la relation des découvertes dans l'intérieur du continent, etc., formeront autant de chapitres distincts, qui permettront d'abréger, lorsqu'il s'agira des provinces qui dépendaient autrefois du gouvernement canadien et qui en ont été ensuite séparées, comme la Louisiane, dont l'histoire ne nous intéresse plus que d'une manière générale.

L'époque mémorable de Pétablissement du gouverne ment constitutionnel en Canada, nous rappelle un de ces actes glorieux dont toute une race aime à s'honorer jusque dans ses plus lointaines ramifications ; et nous devons l'avouer, nous portons nos regards sur les hommes qui ont conquis autrefois la charte des libertés anglaises, dont les fruits sont venus jusqu'à nous, — avec d'autant plus de vénération que la race normande, dont sortent une partie de nos pères, est celle qui a doté l'Angleterre de ce bien fait, principale cause de sa gloire et de sa puissance.* * Tous les barons qui ont forcé le roi Jean sans Terre à signer la grande charte, écrite en français et en latin, portent en apparence des noms français. (Thierry, Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands.) PRÉFACE. IX L'histoire de la colonie redouble d'intérêt à partir de ce moment.

On voit les sentiments, les tendances, le génie du peuple, longtemps comprimés, se manifester soudaine ment ; de grandes luttes politiques et de races agitent aussitôt la société ; le gouvernement et les représentants du peuple combattent avec ardeur sur les limites extrê mes de leurs pouvoirs, pour des privilèges et pour des droits toujours contestés: tout attache dans le spectacle animé de ces joutes paisibles, qui ont pour objet l'amélio ration d'un pays et le bien-être de ses habitants. Cette partie de notre tâche ne sera ni la moins difficile ni la moins importante. A la cause que nous avons embrassée dans ce livre, la conservation de notre religion, de notre langue et de nos lois, se rattache aujourd'hui notre propre destinée. En persévérant dans les traditions de nos pères, nous nous sommes fait l'adversaire de la politique de l'Angleterre, qui a placé les deux Canadas sous un même gouverne ment, afin de faire disparaître ces trois grands traits de l'existence des Canadiens, et peut-être nous sommes-nous attiré aussi par là l'antipathie de ceux d'entre nos compatriotes qui sont devenus les partisans de cette politi que.

Nous pouvons dire, toutefois, que dans ce que nous avons écrit nous n'avons été inspiré par aucun motif d'hostilité contre personne. Nous n'avons fait qu'écouter les sympathies profondes de notre cœur pour une cause qui s'appuie sur ce qu'il y a de plus saint et de plus véné rable aux yeux de tous les peuples. Nous n'ignorons pas les conséquences qui résultent pour nous de cet attachement à des sentiments qu'on répudie. Nous savons qu'en heurtant de front les décrets d'une métropole toute-puissante, nous nous faisons regarder par elle comme le propagateur de doctrines funestes, et par PRÉFACE. X les Canadiens ralliés au gouvernement qu'elle nous im pose, comme le disciple aveugle d'une nationalité destinée à périr. Nous sommes consolé par la conviction que nous suivons une voie honorable, et nous sommes sûr que, quoique nous ne jouissions point de l'éclat de la puissance et de la fortune, le conquérant ne peut s'empêcher de respecter le motif qui nous anime.

Au reste, si l'avenir des Canadiens se trouve aujour d'hui menacé, qui sait encore ce qu'il renferme dans ses entrailles ? L 'islamisme croyait avoir détruit les Grecs, et cependant le souffle de la Grèce antique gémit encore sur ses rives. " Un grand peuple, dit Thierry,* ne se subjugue pas aussi promptement que sembleraient le faire croire les actes officiels de ceux qui le gouvernent par le droit de la force. La résurrection de la nation grecque prouve que l'on s'abuse étrangement en prenant l'histoire des rois ou même des peuples conquérants pour celle de tout le pays sur lequel ils dominent." Un petit peuple civilisé survit longtemps à sa chute. A Pégard de certains peuples, d'ailleurs, il y a des jours où la Providence sremble venir à eux pour ranimer leurs espérances. Les Etats-Unis ont déjà plus d'une fois arrêté par leur attitude l'oppression des Canadiens.

Le drapeau de cette république possède cet avantage qu'en se déployant dans le ciel, il impose à la violence et paralyse le bras qui cherche à effacer un peuple du livre des nations. Québec, 1859. * Concptête de P Angleterre par les Normands. L'histoire est devenue, depuis un demi -siècle, une science analytique rigoureuse : non seulement les faits, mais leurs causes, doivent être indiqués avec discernement et précision, afin qu'on puisse juger des uns par les autres. La critique sévère rejette tout ce qui ne porte pas en soi le sceau de la vérité. Ce qui se présente sans avoir été accepté par elle, sans avoir été discuté et approuvé au tribunal de la saine raison, est traité de fable et relégué dans le monde des créations imaginaires. Au double flam beau de la critique et de la raison s'évanouissent le mer veilleux, les prodiges, et toute cette fantasmagorie devant laquelle les nations à leur enfance demeurent frappées d'une secrète terreur, ou saisies d'une puérile admiration ; fantasmagorie qui animait jadis les sombres forêts du Canada dans la vive imagination de ses premiers habi tants, ces indigènes belliqueux et barbares, dont il reste à peine aujourd'hui quelques vestiges.

Cette révolution dans la manière d'apprécier les événements, est le fruit incontestable des progrès de l'esprit humain et de la liberté politique. C'est la plus grande preuve que l'on puisse fournir du perfectionnement gra duel des institutions sociales. Les nuages mystérieux qui enveloppaient le berceau de la Grèce et de Rome, * ont * Les historiens de ce continent n'ont point à surmonter les difficultés qui ont embarrassé pendant longtemps ceux de l'Europe par rapport à la question de l'origine des races. Ils peuvent indiquer sans peine le point de départ des flots d'émigrants venus de l'ancien monde, et suivre leur marche jusque dans la plus obscure vallée de l'Amérique. perdu toute leur horreur ; l'œil peut oser maintenant en scruter les secrets ; et s'il pénètre jusqu'à l 'origine du peuple lui-même, il voit le merveilleux disparaître comme ces légers brouillards du matin aux rayons du soleil.

Ce pendant, bien qu'on ait donné aux premiers rois une origine céleste, bien que l'adulation des zélateurs de la monarchie les ait enveloppés de prodiges ; pour le peuple, aucun acte surnaturel ne marque son existence ; sa vie prosaïque ne change même pas dans les temps fabuleux. A venir jusqu'à il y a trois siècles environ, Une ignorance superstitieuse obscurcissait et paralysait l'intelligence des peuples. Les trois quarts du globe qu'ils habi tent leur étaient inconnus ; ils ignoraient également la cause de la plupart des phénomènes naturels qui les ravis saient d'admiration ou les remplissaient de crainte ; les sciences étaient envelop>pées de pratiques mystérieuses ; le chimiste passait pour un devin ou un sorcier, et souvent il finissait par se croire lui-même inspiré par les esprits.

L'invention de l'imprimerie et la découverte du nouveau monde commencèrent à dissiper les nuages qui avaient couvert le moyen âge de si épaisses ténèbres. Colomb, livrant l'Amérique à l'Europe étonnée, et dévoilant tout à coup une si grande portion du domaine de l'inconnu, porta peut-être le coup le plus décisif à l'ignorance et à la superstition. La liberté, perdue au milieu de la barbarie universelle, ne s'était pas éteinte cependant dans quelques montagnes isolées ; elle contribua puissamment au mouvement des esprits, et l'on peut dire que c'est elle qui Pinspira d'abord, et qui le soutint ensuite avec une force toujours croissante. De ce moment le peuple apparaît dans l'histoire. Jusque-là il a été comme un fond pâle sur lequel se dessinaient les ombres gigantesques et menaçantes de ses maîtres.

Nous ne voyions agir que ces chefs absolus qui venaient à lui armés d'un diplôme divin ; le reste des hommes, plèbe passive, masse inerte et souffrante, ne sem blait exister que pour obéir. Aussi les historiens s'occupèrent-ils fort peu du peuple pendant une longue suite de siècles. Mais à mesure qu'il rentre dans ses droits, l'his toire change ; elle s'agrandit, quoiqu'elle paraisse encore soumise à l'influence des préjugés qui s'évanouissent. Ce n'est que de nos jours que les annales des nations ont réfléchi tous leurs traits avec fidélité, et que chaque partie du vaste tableau a repris les proportions qui lui appar tiennent. Nous voyons maintenant penser et agir les peuples ; nous voyons leurs besoins et leurs souffrances, leurs désirs et leurs joies ; mers immenses, quand ils réunissent leurs millions de voix, agitent leurs millions de pensées ; quand ils marquent leur amour ou leur haine, les peuples produisent un effet autrement puissant et durable que les tyrannies même si grandioses et si magnifiques de l'Asie.

II fallait la révolution batave, celle d'Angleterre, celle des colonies anglaises de l'Amérique, et surtout la révolution française, pour établir le lion populaire sur son piédestal. Cette époque si célèbre dans la science de l'histoire en Europe, est celle où l'on voit apparaître les premiers essais des historiens américains de quelque réputation. On ne doit donc pas être surpris si l'Amérique, habitée par une seule classe d'hommes, le peuple dans le sens que Pen tendent les vieilles races privilégiées de l'ancien monde, adojite dans leur entier les principes de l'tcole historique moderne, qui regarde la nation comme la source de tout pouvoir. Les premiers hommes qui aient commencé à dissiper les fantômes qui défendaient le sanctuaire de la royauté absolue, sont un Italien et un Suisse, nés par conséquent dans les deux pays alors les plus libres de l'Europe.

Lau rent Valla donna le signal au XVe siècle. Glareanus, natif de Glaris, marcha sur ses traces. "La Suisse est un pays de raisonneurs, dit Michelet. Malgré cette gigantesque poésie des Alpes, le vent des glaciers est prosaïque; il souffle le doute."* L'histoire des origines de Rome exerça leur esprit de critique. Erasme, Scaliger, d'autres savants hollandais vinrent après eux. Le Français Louis de Beaufort acheva l'œuvre de destruction ; mais s'il démolit, il n'édifia point. Le terrain était déblayé ; le célèbre Napolitain Vico parut et donna (1725) son vaste système de la métaphysique de l'histoire, f " dans lequel existent déjà, en germe du moins, tous les travaux de la science moderne. " Les Allemands saisirent sa pensée et l'adoptèrent ; Niebuhr est le plus illustre de ses disciples. La voix de tous ces profonds penseurs fut peu à peu entendue des peuples, qui proclamèrent, comme nous venons de le dire, l'un après l'autre, le dogme de la liberté.

De cette école de doute, de raisonnement et de progrès intellectuels, sont sortis Bacon, la découverte du nouveau monde, la métaphysique de Descartes, l'immortel ouvrage de YEsprit des lois, Guizot, et enfin Sismondi, dont chaque ligne est un plaidoyer éloquent en faveur du pauvre peuple tant foulé par la féodalité, jadis si puissante, mais dont il ne reste plus que quelques troncs décré pits et chancelants, comme ces arbres frappés de mort par le fer et par le feu, que l'on rencontre dans un champ nouvellement défriché. U y a une remarque à faire ici, qui semble toujours * Histoire Romaine. Nous suivons ici ce savant et ingénieux historien, et Niebuhr. f Son livre est intitulé la Science nouvelle. nouvelle tant elle est vraie. II est glorieux pour le chris tianisme de pouvoir dire que les progrès de la civilisation moderne sont dus en partie à l'esprit de ce livre sublime, la Bible, objet continuel des méditations des savants.

Le Régénérateur-Dieu est né au milieu du peuple, il n'a prê ché que le peuple, et a choisi, par une préférence trop marquée pour ne pas être significative, ses disciples dans les derniers rangs de ces Hébreux infortunés, esclaves des Romains, qui devaient renverser bientôt leur antique Jéru salem. Ce fait, plus que tout autre, explique les tendances du christianisme, et le caractère ineffaçable qu'il a imprimé à la civilisation moderne. * C'est sous l'influence de cette civilisation et de ces doc trines que l'Amérique septentrionale s'est peuplée d'Eu ropéens. Une nouvelle phase arriva alors dans l'histoire du monde. C'était le deuxième débordement de peuples de puis le commencement de l'ère chrétienne. Le premier fut l'inondation des barbares, qui précipita la chute de l'em pire romain ; le second fut l'émigration européenne en Amérique, qui précipita à son tour la ruine de la barbarie.

Si le spectacle qu'offre l'ancienne civilisation corrompue par la sensualité et tombant sous la torche et le fer des barbares, doit exciter des sentiments profonds d'horreur et de pitié, celui que présentent la découverte et la coloni sation du nouveau monde, malgré quelques points lugu bres, inspire au contraire des sentiments d'espérance et de grandeur qui élèvent Pâme. On est touché en voyant sortir, de différents points de l'Europe, ces longues pro- * L'ordre de Saint-Benoît donna au monde ancien, usé par l'esclavage, le premier exemple du travail accompli par des mains libres. Cette grande innovation sera une des bases de l'existence moderne. (Michelet). cessions d'humbles mais industrieux colons qui se diri gent de ce côté-ci des mers. L'épée avait jusque-là frayé le chemin à toutes les émigrations.

" La guerre seule, dit un auteur, a découvert le monde dans l'antiquité." Au jourd'hui Pintelligence avec l'esprit de travail dirige ceux qui viennent prendre possession de l'Amérique. Leurs succès rapides ont prouvé l'avantage de la paix et d'un travail libre sur la violence et le tumulte des armes, pour fonder des empires riches et puissants. L'établissement du Canada date de ce grand mouvement d'hommes vers l'Ouest, mouvement dont les causes générales n'intéressent pas moins ce pays que le reste de l'Amérique. Nous ne devons pas méconnaître la direction de la civilisation américaine. Cette étude est nécessaire à tous les peuples qui s'occupent de leur avenir. Tel est, nous le répétons, le caractère propre et nouveau de cette civilisation, et de la colonisation commencée et continuée sous son influence toute-puissante.

Entre les éta blissements américains, ceux-là ont fait le plus de progrès qui ont été le plus à même d'en utiliser les avantages. Le Canada, quoique fondé, pour ainsi dire, sous les auspices de la religion, est une des colonies qui ont ressenti le plus faiblement cette influence, par des raisons diverses qu'on aura lieu d'apprécier plus d'une fois dans la suite. Dans une jeune colonie chaque fait est fertile en conséquences pour l'avenir. On se tromperait beaucoup si l'on ne voyait dans le pionnier qui abattit autrefois les forêts répandues sur les rives du Saint- Laurent, qu'un simple bûcheron travaillant pour satisfaire un besoin d'un instant. Son œuvre, si humble en apparence, devait avoir des résul tats plus durables que les brillantes victoires qui portaient alors si haut la renommée de Louis XIV.

L'histoire de la découverte et de rétablissement du Canada ne le cède en intérêt à celle d'aucune autre partie du nouveau monde. La hardiesse de Cartier, qui vient planter sa tente au pied de la montagne d'Hochelaga, au milieu de peuplades sauvages, à près de trois cents lieues de l'Océan ; la persévé rance, l'énergie de Champlain, qui, malgré l'apathie de la France et la rigueur d'un climat glacé, triomphant enfin de tous les obstacles, jette les fondements d'un empire dont les destinées sont inconnues ; les souffrances des pre miers colons, leurs guerres sanglantes contre la fameuse confédération iroquoise; la découverte de presque tout l'intérieur de l'Amérique septentrionale, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique, et depuis la Nou velle-Ecosse jusqu'aux montagnes Rocheuses; les expédi tions militaires des Canadiens aux confins du Nord et vers le midi jusque dans la Louisiane; la fondation des premiers établissements du Michigan, de l'Ouisconsin, de la Loui siane, de la partie orientale du Texas ; voilà une suite de faits bien dignes de notre attention et de celle de la pos térité.

Si l'on envisage l'histoire du Canada dans son ensemble, depuis Champlain jusqu'à nos jours, on voit qu'elle a deux phases, la domination française et la domination anglaise, que signalent, l'une, les guerres contre les tribus sauvages et contre les provinces qui forment aujourd'hui les Etats- Unis ; l'autre, la lutte morale et politique des Canadiens pour conserver leur religion et leur nationalité. La différence des armes à ces deux époques nous les montre sous deux aspects différents ; mais c'est sous le dernier qu'ils nous intéressent le plus. U y a quelque chose de touchant et de noble tout à la fois à défendre sa nationalité, héritage sacré qu'aucun peuple, quelque dégradé qu'il fût, n'a jamais répudié. Jamais plus grande et plus sainte cause n'a inspiré un cœur haut placé, et n'a mérité la sympathie des esprits généreux !

Si autrefois la guerre a fait briller la valeur des Cana diens, les débats politiques ont depuis fait surgir au mi lieu d'eux des hommes dont les talents, l'éloquence et le patriotisme sont pour nous un juste sujet d'orgueil et un motif de généreuse émulation. Les Papineau, les Bédard, les Vallières, ont, à ce titre, une place distinguée dans l'histoire comme dans notre souvenir. Par cela même que le Canada a éprouvé de nombreuses vicissitudes, tenant à la nature de sa dépendance colo niale, les progrès n'y ont marché qu'au milieu d'obstacles, de secousses sociales, qu'augmentent aujourd'hui l'antagonisme des races en présence, les préjugés, l'ignorance, les écarts des gouvernants et quelquefois des gou vernés. Les auteurs de l'union des deux provinces du Canada, projetée en 1822 et exécutée en 1840, ont apporté en faveur de cette mesure diverses raisons spécieuses pour couvrir d'un voile une grande injustice.

L'Angleterre, qui ne veut voir maintenant dans les Canadiens- Français que des colons turbulents, des étrangers mal affectionnés, a feint de prendre pour des symptômes de rébellion leur inquiétude, leur attachement à leurs institutions et à leurs usages menacés. Cette conduite prouve que ni les traités ni les actes publics les plus solennels n'ont pu l'empêcher de violer des droits d'autant plus sacrés qu'ils servaient d'égide au faible contre le fort. Mais, quoi qu'on fasse, la destruction d'un peuple n'est pas chose aussi facile qu'on pourrait se l'imaginer. Nous sommes loin de croire que notre nationalité soit à l'abri de tout danger. Comme bien d'autres, nous avons eu nos illusions à cet égard. Mais le sort des Canadiens n'est pas plus incertain aujourd'hui qu'il Pétait il y a un siècle.

Nous ne comptions que soixante mille âmes en 1760, et nous sommes aujourd'hui (1859) près d'un million. Ce qui caractérise la race française entre toutes les autres, c'est, dit un auteur, cette force secrète de cohésion et de résistance qui maintient* l'unité nationale à travers les plus cruelles vicissitudes, et la relève triomphante de tous les désastres. La vieille étourderie gauloise a survécu aux immuables théocraties de l'Egypte et de l'Asie, aux savantes combinaisons politiques des Hellènes, à la sa gesse et à la discipline conquérante des Romains. Doué d'un génie moins flexible, moins confiant et plus calcula teur, ce peuple antique, et toujours jeune quand retentit l'appel d'une noble pensée ou d'un grand homme, ce peuple eût disparu comme tant d'autres plus sages en apparence, et qui ont cessé d'être parce qu'ils ne compre naient qu'un rôle, qu'un intérêt ou qu'une idée. * Tout démontre que les Français établis en Amérique ont conservé ce trait caractéristique de leurs pères, cette puissance énergique et insaisissable qui réside en eux mêmes, et qui, comme le génie, échappe à l'astuce de la politique aussi bien qu'au tranchant de l'épée.

Ils se con servent, comme type, même quand tout semble annoncer leur destruction. Un noyau s'en forme-t-il au milieu de races étrangères, il se développe, en restant isolé, pour ainsi dire, au sein de ces populations avec lesquelles il peut vi vre, mais avec lesquelles il ne peut s'incorporer. Des Alle mands, des Hollandais, des Suédois se sont établis par groupes dans les Etats-Unis, et se sont insensiblement fondus dans la masse, sans résistance, sans qu'une parole même révélât leur existence au monde. Au contraire, aux deux bouts de cette moitié du continent, deux groupes français ont pareillement pris place, et non seulement ils s'y maintiennent comme race, mais on dirait qu'un esprit * M. Maillefer, De la puissance et des institutions de V Union américaine. XX d'énergie indépendant d'eux repousse les attaques dirigées contre leur nationalité.

Leurs rangs se resserrent ; la fierté du grand peuple dont ils descendent, laquelle les anime alors qu'on les menace, leur fait rejeter toutes les capitulations qu'on leur offre ; leur nature gauloise, en les éloignant des races flegmatiques, les soutient aussi dans des circonstances où d'autres perdraient toute espérance. Enfin cette force de cohésion, qui leur est propre, se déve loppe d'autant plus que l'on veut la détruire. Les hommes d'Etat éminents qui dirigèrent les affaires de la Grande- Bretagne après la cession du Canada, arrivée en 1763, comprirent que la situation particulière des Cana diens, à l'extrémité du continent, était un gage de leur fidélité ; et nous admirons leur sagacité dans cette occa sion. Livrés aux réflexions pénibles que leur position dut leur inspirer, après la lutte sanglante et prolongée qu'ils ve naient de soutenir, et dans laquelle ils avaient montré tant de dévouement à la France, les Canadiens jetèrent les yeux sur l'avenir avec inquiétude.

Délaissés par leurs compatriotes les plus riches et les plus éclairés, qui, en abandonnant le pays, les privèrent du secours de leur expérience ; faibles en nombre et mis un instant, pour ainsi dire, à la merci des populeuses provinces anglaises contre lesquelles ils avaient résisté pendant un siècle et demi, ils ne désespérèrent pas encore de leur situation. Ils exposèrent au nouveau gouvernement leurs vœux, en réclamant les droits garantis par les traités ; ils représen tèrent avec un tact admirable que la différence même qui existait entre eux et leurs voisins, la diversité de races et d'intérêts, les attacherait plutôt à la cause de la métropole qu'à celle des autres colonies. Ils avaient deviné la révo lution américaine. Le hasard a fait découvrir, dans les archives du secréta riat provincial à Québec, un de ces mémoires, écrit avec beaucoup de sens.

L'auteur faisait des prédictions que les événements n'ont pas tardé à réaliser. "S'il ne subsiste pas entre le Canada et la Grande-Bretagne, disait-il, d'anciens motifs de liaison et d'intérêt, étrangers à ceux que la Nouvelle- Angleterre pourrait, dans le cas de la séparation, proposer au Canada, la Grande-Bretagne ne pourra non plus compter sur le Canada que sur la Nouvelle- Angleterre. Serait-ce un paradoxe d'ajouter que cette réunion de tout le continent de l'Amérique, formée dans un principe de franchise absolue, préparera et amènera enfin le temps où il ne restera à l'Europe de colonies en Amérique, que celles que l'Amérique voudra bien lui laisser S'il est un moyen d'empêcher, ou du moins d'éloigner cette révolution, ce ne peut être que de favoriser tout ce qui peut entretenir une diversité d'opinions, de langues, de mœurs et d'intérêts entre le Canada et la Nouvelle- Angleterre."

La Grande- Bretagne, influencée par ces raisons, qui tiraient une nouvelle force des événements qui se prépa raient alors pour elle dece côté-ci des mers, ne balança plus entre ses préjugés et une politique dictée si évidem ment dans Pintérêt de Pintégrité de l'empire. Elle laissa aux Canadiens leur langue, leur religion et leurs lois dans un temps où il lui aurait été relativement facile d'abolir les unes et les autres, puisqu'elle possédait alors la moitié de toute l'Amérique. Elle eut bientôt lieu de se réjouir de ce qu'elle avait fait. Deux ans à peine s'étaient écoulés depuis la promulgation de l'acte de 1774, que ses anciennes colonies étaient toutes en armes contre son autorité, et faisaient de vains efforts pour lui arracher le Canada. Les Canadiens, appelés à défendre leurs institutions et leurs lois, garanties par les traités et par ce même acte de 1774, que le congrès des provinces en insurrection avait maladroitement "déclaré injuste, inconstitutionnel, très dangereux, et subversif des droits américains," se rangè rent sous le drapeau de leur nouvelle métropole, qui pro fita ainsi, plus tôt qu'elle ne Pavait pensé, de la sagesse de sa politique.

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