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Voyage en Arabie. Pèlerinage au Nedjed, berceau de la race arabe. Ouvrage traduit ... avec l'autorisation de l'auteur par L. Derome. Contenant 1 carte et 60 gravures ... dessinées par G. Vuillier d'après les aquarelles de Lady Anne Blunt

Anne Isabella Noel Blunt · 1882 · Scanned text

144,791 words · about 10 h 8 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Anne Isabella Noel Blunt
Language
French
Published
1882
Length
144,791 words · about 10 h 8 min
Sections
15 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (15)
  1. Introduction about 1 h 29 min
  2. Preface about 43 min
  3. Chapitre II about 50 min
  4. Chapitre IV about 22 min
  5. Chapitre V about 34 min
  6. Chapitre VI about 19 min
  7. Chapitre VII about 23 min
  8. Chapitre VIII about 45 min
  9. Chapitre IX about 31 min
  10. Chapitre X about 51 min
  11. Chapitre XI about 38 min
  12. Chapitre XIII about 36 min
  13. Chapitre XIV about 29 min
  14. Chapitre XV about 33 min
  15. Chapitre XVI about 1 h 5 min

Continue:

Introduction

Je n'ai pas navigué sur l'océan de sable. Des sept pages du monde une me reste à lire ; Je ne sais pas comment Tétoile y tremble aux cieux, Sous quel poids de néant la poitrine res pire. Lamartine. Sous Thabit étriqué du Nord, la tête perdue sous les volutes d'une chevelure menteuse, les bras chargés do livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veil les et de travaux, la Science se traîne souillée d'encre el toute pantelante sur la route de la vérité, baissant toujours vers la terre son front sillonné d'algèbre. De Maistre. Si les souvenirs que l'Orieut rappelle font de lui le plus grand spectacle qu'on puisse ossrir à l'imagination, ['impression commune parmi nous est qu'il est mort ; une autre impression est que les Turcs, quifontla sieste dans ses ruines, n'en sont pas les possesseurs légitimes, qu'ils y sont campés plutôt qu'établis et que leur domination touche à sa fin. La société musulmane est évidemment à son déclin ; a

INTRODUCTION.

. le sabre, qui fut sa raison d'être, est ébréché. II y a déjà longtemps qu'on le voit et qu'on le dit. Elle-même le sent : si elle ne le sentait pas, les événements qui se précipitent avec une rapidité croissante l'en avertiraient assez. Mais elle le sent ; il est vrai qu'elle le sent inutilement. Elle est dans le cas d'un homme atteint de phthisie, qui assiste à la diminution quotidienne de ses forces, sans avoir de remède à opposer au mal. Le monde musulman a les yeux ouverts sur le sort qui l'attend. II sait que sa vitalité politique, sinon sa vitalité religieuse, est épuisée. II prolongera sa résistance autant qu'il pourra, comme le malade comptant les heures qu'il a encore à vivre et les disputant une à une au destin. Le destin fut le Dieu de cette race de fossoyeurs. Elle continue de le regarder de son œil morne : pourquoi lui est-il devenu hostile ?

II lui a permis jadis de conquérir sur le christianisme la moitié de Yorbis Romanus. Le destin la traite aujourd'hui comme elle a traité Rome et Constantinople, la Perse des Sassanides et l'Inde. Elle ne blâme ni ne loue le destin. Ce qu'il a fait d'elle jadis, était écrit ; ce qu'il se dispose à faire d'elle était sans doute écrit aussi. Est-elle vraiment à la veille de rendre à l'Europe chrétienne cette moitié de son héritage historique dont la société musulmane est encore en possession? II serait téméraire de le prévoir. II importe de ne pas trop se presser d'enterrer l'Orient musulman, ne fût-ce que l'Orient turc , car il y en a plusieurs. Derrière l'Orient turc, il y a, par exemple, l'Orient arabe, celui des nomades et de la vie pastorale, le véritable Orient, celui d'où sont sorties les croyances, les mœurs et les institutions qui périclitent maintenant ailleurs, mais

INTRODUCTION.

. III qui ont toujours des ressources au désert. II n'est pas à présumer que celui-là soit à la veille de mourir. II se défendra. Le sol et le climat combattraient en sa faveur quand même ceux qui l'habitent seraient incapables de résister. L'Orient turc lui-même a plus de santé qu'il n'en a l'air. II est aisé d'annoncer qu'il est mort. Encore est-il debout, a-t-il des millions d'âmes à son avoir, une foi robuste, des haines tenaces. L'immobilité passive dans laquelle il est confiné est une force; sa disparition souffrira quelque délai. Quoi qu'il en soit, dans cet Orient dont on dispose avec tant de sans-gêne, il existe une vaste région qui n'est pas turque, ne l'a pas été et ne veut pas l'être, tjui méprise ce qui est turc comme ce qui n'est pas turc. C'est l' Arabie, et, en Arabie, cette partie à peine explorée, et encore plus inconnue qu'inexplorée, qui s'étend des confins de la mer Rouge à l'ouest jusqu'aux limites extrêmes de la Mésopotamie à l'orient, et jus qu'au golfe Persique au midi.

Là est le berceau de la vie pastorale, qui semble y avoir conservé le caractère, les vertus et la rudesse des anciens âges. Là aussi est le berceau de l'esprit sémitique. Ailleurs l'esprit sémi tique a changé; il s'est allié à des mœurs, à des tradi tions et à des conditions d'existence qui en ont modifié profondément la physionomie. Dans les lieux où il est né, il n'a plus l' éclat qu'il a eu à d'autres époques; mais il pourrait se faire qu'il se fût conservé intact, qu'il eût toujours une sève puissante. C'est une induc tion plutôt qu'une certitude. Dans l'isolement où il est, il est difficile d'en juger. Mais il y a une bonne raison de croire qu'il n'a rien perdu de son antique énergie : c'est qu'il est une

INTRODUCTION.

. donnée du sol et du climat. Tant que le sol et le climat resteront ce qu'ils sont, il n'y a pas de motif de supposer que la vie pastorale et l'esprit sémitique puissent être atteints dans leur essence. Ce sont bien la vie pas torale et l'esprit sémitique qui ont fourni à la société musulmane les éléments qui la constituent. Or la société musulmane menace ruine : c'est qu'elle est sortie des conditions où elle était une donnée du sol et du climat. Ces pasteurs de l'Arabie centrale ont voulu prolonger le désert, la vie du désert et les mœurs du désert jusqu'aux extrêmes limites des conquêtes accomplies par le Coran. Ils ont créé le désert provisoirement partout où ils ont réussi à prendre pied . A la longue cette tentative a échoué, et le spectacle auquel on assiste de nos jours est une continuation de cet échec.

La vie du désert n'a pu s'acclimater ni dans Je midi de la France, ni en Espagne, ni aux Baléares, ni en Sardaigne, ni en Sicile, ni en Grèce, ni dans l'Orient de i'Europe ; elle a dû composer avec des éléments étrangers en Asie Mineure, en Perse, dans l'Inde, en Chine. Elle n'a pris racine que dans le désert et dans le voisinage immédiat du désert, depuis l'Atlantique, à l'ouest du Maroc, jusqu'à la mer de Chine, à travers l'Afrique du nord, TEgypte, la Syrie, la Perse, l'Asie centrale, les steppes sans bornes du Gobi et de la Sibérie orientale. Le long de cette frontière immense, on pourra la refouler, l'amoindrir, non la faire disparaître. Au point de vue européen, il est constant que la vie pastorale a été funeste. Partout où elle a franchi la limite du désert, elle a fait le vide ■ elle a abattu les forêts afin de leur substituer la prairie, c'est-à-dire un champ de parcours à l'usage des troupeaux ; elle a proscrit l'agriculture et la vie sédentaire

INTRODUCTION.

. V au nom de la liberté politique et de l'indépendance de l'esprit. « Partout où pénètre une charrue, lit-on dans le livre de Mahomet, la honte et la servitude entrent avec elle. » Au nom du même principe, elle a ruiné les villes et les habitations rurales, asiles de la vie sédentaire, son ennemie. Le nomade, partisan de la vie errante, a planté, sur la place, sa tente de toile ou de poil de chameau, s'il est Arabe, de feutre, s'il est Mongol et se trouve condamné à vivre sous un ciel plus froid. Le dessèchement et l'appauvrissement du sol ont suivi, d'une manière uniforme, la destruction des forêts, de Tagriculture et de la vie sédentaire. L'eau est rentrée sous terre, la population a été réduite au vingtième, quelquefois au quarantième, comme dans la Mésopotamie où moins d'un million de nomades succèdent à de vastes empires.

II y a naturellement une population très peu nombreuse dans les contrées où fleurit la vie pastorale, parce que les ressources naturelles ont tari. La disparition des eaux est une conséquence de la destruction des forêts et de Tagriculture. Aux termes d'une légende qui a cours en Algérie, les Roumi, à leur départ, ont emporté Teau. Si les montagnes de TAsie Mineure n'étaient un obstacle au déboisement entier du sol, il n'y aurait plus un ruisseau non plus. Un bel échantillon de ce qui est arrivé, d'une manière plus ou moins complète, dans les contrées où la vie pastorale est parvenue à s'établir est Texemple de la basse et moyenne Mésopotamie. A Bir, sur la frontière de Syrie, à Tendroit où finissent les terres cultivées, TEuphrate a un volume d'eau comparable à celui du Danube à Belgrade: à cent lieues plus loin dans le désert, il en a VI

INTRODUCTION.

. perdu les deux tiers, malgré Tadjonction des eaux du Khabour, qui est un fleuve comme la Loire. Le Tigre n'à pas été beaucoup mieux traité. De sorte que si l'esprit sémitique et la vie pastorale ont des côtés supérieurs, ce ne sont pas ceux qui distinguent la civilisation européenne, le chifire élevé de la population, les richesses et le comfort. Ce ne sont pas davantage la science, les arts et les plaisirs de l'esprit. Ils proscrivent la science comme hostile à Tinspiration et à la liberté morale ; ils proscrivent les arts sous le nom collectif tX idolâtrie, et les plaisirs de l'esprit comme la source de toute futilité. Même au sein du christianisme primitif, T influence sémitique désigne les arts par ce mot : les idoles, qui les concerne tous, et c'est la culture hellénique que saint Paul a en vue lorsqu'il dit que « les langues finiront » et que « la science aura un terme ».

Les Sémites ont-ils un idéal à substituer à celui-là ? Oui, Tinspiration, fille du Dieu unique, née au désert, puissance mystique el intermittente, qui leur a servi au vnc siècle à « che vaucher » le monde qu'Abd el-Wahabb a retrouvé au dix-huitième siècle, et dont la cendre couvre peut-être au Nedjed un feu destiné à allumer un nouvel incendie moral. I L'Orient nomade, qu'il n'y a pas à confondre avec l'Orient turc, il est nécessaire de le répéter, et qui n'est pas, comme celui-ci, menacé dans son existence, l'Orient nomade est resté une énigme jusqu'à nos jours, et le

INTRODUCTION.

. VII demeure à beaucoup d'égards. Est-ce le monde patriar cal des temps bibliques? Sans doute. Néanmoins ce n'est pas beaucoup dire. En ce qui le concerne, la tra dition biblique est très confuse; elle ouvre sur lui quelques rares horizons. L' Ancien Testament n'offre que des épisodes de la vie sémitique, quelques traits épars ; Tensemble échappe, même aux conjectures. Et puis le monde nomade d'aujourd'hui, à supposer qu'il soit la continuation de l'autre, peut avoir obéi à la loi du mouvement. Cependant il est probable que la cou tume, qui est souveraine chez lui, y a mis obstacle. Ce n'est qu'une hypothèse : ce n'est pas un fait. U a, de tout temps, été difficile à aborder. Les Grecs des dynas ties macédoniennes, qui Tont eu à contenir le long de leur frontière, ne Tont pas plus connu qu'ils n'ont essayé de le vaincre.

Les Bomains n'ont pas été plus heureux, bien qu'ils aient eu à subir le joug des idées sémitiques. Ce joug leur a été imposé sans qu'ils par vinssent à savoir ce qu'il était. Les grands événements arrivent souvent de cette façon. L'esprit sémitique est tombé sur eux à Timproviste, comme Mahomet sur Tempire grec, comme Fernand Cortez sur les naturels du Mexique. Tacite, qui se piquait d'une grande péné tration en matière politique, ne Ta pas vu venir. Juvénal appelle les Sémites verpos. « On a eu bientôt dit verpos l, » remarque de Maistre. Au commencement du troisième siècle, comme il se manifestait par des œuvres terribles, on commençait à Rome à en avoir peur. Quelle idée avaient eu Vespasien et Titus d'aller mettre la main dans ce guêpier ! II était trop tard. Et les \. Circoncis. II y a un jeu de mots : verpus en latin signifie proprement le long doigt de la main, celui du milieu.

INTRODUCTION.

. VIII efforts qu'on fit en vue de le pénétrer, quoiqu'il fût là, n'eurent pas plus de succès qu'auparavant. Depuis il fut et il est aussi malaisé à connaître. La cause en est dans Técart immense qu'il y a entre les Sémites et nous, écart aussi étendu à Theure qu'il est qu'il y a deux mille ans. A la distance où ils sont de TEu rope, et ce n'est pas une distance kilométrique ni qui tienne à la nature du désert, mais une distance qui résulte de la différence de tempérament, ils ressemblent à ces objets dont Téloignement empêche de distinguer les contours. On dit : ce n'est rien, et Ton passe. II y a, d'autre part, plus d'endroits habités que les géographes n'en décrivent ; il y a également plus de mœurs que les moralistes n'en connaissent. On était indifférent au mystère de la vie arabe, d'ailleurs très distincte de la vie sémitique du dehors.

Lorsque, il y a cinquante ans, Lamartine revint de la terre sainte avec le manuscrit du Récit de Fatalla. dont il a inséré une traduction faite sous ses yeux au tome IV de son Voyage en Orient, on refusa d'y croire ; on considéra cette esquisse comme une fantaisie du poète. Le fait est que nul voyageur européen n'avait jusque-là pénétré à Tintérieur de la péninsule, que les voyages qu'on possédait, déjà anciens, étaient relatifs aux mœurs des riverains du désert. On connaissait à demi les tribus de TYémen et de THedjaz; on avait visité les côtes de THadramaout, de TOman, du golfe Persique; on avait quelques notions vagues sur les nomades des frontières de Syrie et de la Mésopotamie ; la renommée avait jeté au loin quelques rumeurs sur les fondateurs de la dynastie wahabite. C'était tout. Encore les voyageurs du dix-huitième siècle, et il y en avait peu, car seul parmi

INTRODUCTION.

. IX eux Carsten Niebuhr avait quelque crédit, ne s'étaienl ils attachés qu'à la peinture de la vie urbaine ou des passions religieuses, sans toucher à Tétat social ni au caractère héréditaire de la civilisation indigène qu'ils n'avaient eu ni le loisir ni la faculté d'étudier. Le Récit de Fatalla, sans être très explicite, levait un coin du voile sans aller au fond des choses. II n'était, lui non plus, qu'un recueil de souvenirs ramassés à la hâte au cours d'une mission politique. Et puis sa pro venance, la manière dont il était venu en la possession de Lamartine, le fait qu'on le donnait comme la traduc tion de notes dépourvues d'autorité, œuvre d'un drog man fantastique, obligé de puiser dans sa mémoire, n'étaient pas une garantie. Aussi Tincrédulité fut gé nérale et persistante. En 1866, dans Tintroduction qu'il a placée en tête de la traduction française des aventures de Palgrave au Nedjed1, M. Vivien de Saint- Martin se faisait Técho un peu tardif du mauvais ac cueil qu'avait eu le Récit de Fatalla.

U n'en admettait pas grand'chose, pas même que la vie pastorale el les nomades valussent la peine d'être vus de près. Tout en rendant pleine justice, disait-il, à des hommes tels que Carsten Niebuhr, — M. Palgrave a dédié sa relation à la grande mémoire de Niebuhr, — Burckhardt, Wellsted, Wallin et à leurs nombreux émules, notre voyageur insiste en nombre d'endroits sur ce qu'ils laissent à désirer, pour la complète et íìdèle connaissance de la vie arabe. Des scènes à demi roma nesques et d'une couleur toujours exagérée, où les Bédouins 1. Une année de voyage dans i 'Arabie centrale (1862-1803), ouvrage tra duit de Tanglais avec Tautorisation de Tauteur par Emile Jonveaux, 2 vol. gr. in-8°, Paris (866 (Hachette). L'œuvre de Palgrave est Irès remarquable. Elle a valu à Tauteur une réputation légitime en An gleterre, mais n'a pas obtenu en France le succès dont elle était digne. X

INTRODUCTION.

. nous sont représentés comme une sorte de chevaliers errants, véritables types de Thomme libre ; peut-être aussi le lourd et creux formalisme de quelques principicules de la côte ou de la frontière, plus qu'à demi ottomanisés; des légendes apocryphes, telles que celles de Lamartine et les sentimentalités superficielles de son école : voilà tout, ou peu s'en faut, ce que nous possédons sur ce sujet, et c'est d'après cela qu'on veut que nous nous for mions une opinion sur TArabie et les Arabes. Que TArabie intérieure et la vie pastorale fussent peu connues, cela est évident. Quant aux légendes et aux sentimentalités de Técole de Lamartine, M. Vivien de Saint-Martin s'avançait un peu trop. Mais il sortait de la lecture de Palgrave et il traduisait Timpression naturelle de cette lecture. Palgrave est allé en Arabie avec une mauvaise opinion des nomades.

Ce qu'il a vu d'eux, ce qu'il en a entendu dire à la cour de Tellàl ibn Rashid, les conditions personnelles dans lesquelles il se trouvait, enfin Tobjet particulier de sa mission, n'étaient pas de nature à le faire changer d'avis. II allait au Nedjed chercher des sujets au royaume arabe de Napoléon HT, et il n'espérait pas les rencontrer parmi les tribus errantes du désert. C'était dans les villes, à la cour de Tellàl, chez les princes wahabites qu'il était chargé d'agir, d'étudier, de voir, de faire des proposi tions, de nouer des alliances éventuelles. Le jugement porté sur les nomades par Metaab, frère de Témir Tellàl, ne pouvait manquer de fortifier les préjugés qu'il avait conçus contre eux. « Celui qui compte sur Tappui des nomades, lui disait Metaab, ressemble à un homme qui voudrait bâtir une maison à la surface de Teau. » La famille des ibn Bashid, à laquelle appartenait Metaab. était au fond une famille de chefs nomades. Mais elle avait quitté la vie nomade, réussi à fonder un Etat

INTRODUCTION.

. XI centralisé. Elle était hostile à sa première condition, peu favorable à un genre de vie qui contrecarrait ses vues ; elle aurait voulu domestiquer cette race de pas leurs habitués au grand air et à Tindépendance, ennemie des citadins et du principe d'autorité nécessaire dans un État centralisé. II n'est pas étonnant que Metaab ait des griefs contre les nomades, et que Palgrave les considère comme un obstacle au succès qu'il poursuit. Au point de vue militaire et politique, il est plus que probable qu'ils ne valent pas les quatre fers d'un cheval. Le réquisitoire de Metaab est formidable : ils n'ont pas d'armes, ils sont rebelles à la discipline; ils sont divisés, incapables d'agir dans un but commun. Ils laissent également à désirer sous le rapport de la constance : ils obéissent à Timpulsion du moment ; n'ont ni expérience ni prévoyance ; il n'existe entre eux ni lien religieux, ni lien social, ni idée de patrie.

Ils sont à qui les achète ; tant qu'ils « auront le ventre rempli de la nourriture qu'on leur aura donnée », ils serviront avec fidélité celui qui Taura fournie. En un mot, ils ne sont pas propres à remplir le rôle qu'on attend d'eux. Telles étaient les paroles de Metaab, conclut Palgrave, et je ne pouvais m 'empêcher de rire avec lui en songeant à l'échec humiliant qui avait suivi les efforts de Lascaris et de son com pagnon Fath Allah. Pendant sept années, ils avaient jeté à pleines mains Targent de leur royal maître, — Napoléon, — pour gagner Talliance des nomades, et leurs nobles largesses n'avaient fait que les couvrir de ridicule aux yeux de ceux-là mêmes qui en étaient Tobjet -. Eh bien, au sentiment de Palgrave, à aucun égard t. Palgrave, t. Ier, ch. v : Tellàl et sa cour.

INTRODUCTION.

. XII les nomades ne valent pas mieux que sous celui de leur aptitude à la vie politique. Us ne croient pas en Dieu : Palgrave les a surpris à adorer le soleil levant. Ils ne sont pas plus musulmans qu'ils ne sont théistes. Le Coran a du crédit sur les côtes ; à Tintérieur, non. Le tempérament arabe répugne aux rites comme aux croyances positives. Eux qui ont porté au loin la foi musulmane, ils ne Tont pas, et rien n'indique qu'ils Taient eue jamais. Us ne Tavaient pas au temps de Mahomet; ils ne Tont pas encore. C'est en particulier le cas des nomades. II parle des Sherarât du nord-ouest, qui sont à peu près les seuls nomades donl il ait approché. C'est sur eux qu'est tombée la malédiction adressée jadis aux enfants de Ruben : <* Vous êtes flottants comme Tonde et vous ne croîtrez pas. » Ce sont en effet des bandes peu nombreuses disséminées sur un espace grand comme une moitié de la France.

Environnés de vrais musulmans, ils feignent, quand ils sont en contact avec eux, de réciter des prières et des versets du Coran. Au désert, ils se moquent du Coran et de la prière, s'adonnent à des superstitions qui leur sont propres, comme faisaient en Europe les Bohémiens du moyen âge. Ce sont, d'autre part, des sauvages, sans mœurs et d'une grossièreté écœu rante. L'extrême licence de leurs mœurs, dit Palgrave, rend à peu près superflues les faibles barrières qu'imposent aux passions les lois musulmanes; la promiscuité, plutôt que la polygamie, forme la base de leurs relations conjugales, et nulle part cet adage sceptique : « Bien savant est le fils qui connaît son père, » ne reçoit une plus large confirmation. Sans entrer dans de plus longs détails, j'en appellerai à leur propre témoignage et je cite rai celte phrase en usage parmi eux, qui résume parfaitement

INTRODUCTION.

. XIII leur état moral : « Nous ne valons pas même nos chiens, » tristes paroles qui, je puis Taffirmer, expriment la vérité. Ce sont des oui-dires plutôt que des observations personnelles. Palgrave a eu trop peu de contact avec les nomades pour être sûr de tout cela. On remarquera de plus la violence de ses assertions. II n'est pas im partial. II a une règle prise en Europe, un idéal, qu'il s'est formé, auquel il rapporte ce qu'on lui dit comme ce qu'il voit. II est prévenu contre eux en outre. Ce ne sont pas des dispositions avec lesquelles on puisse être un bon juge, et parmi les nomades, il n'a visité que cette misérable tribu des Sherarât, perdue dans les solitudes de TArabie Pétrée, et il a été en contact avec eux durant quelques jours, et il n'était pas en touré de la considération qui lui aurait permis d'ins pirer de la confiance, d'obtenir de la déférence, étant déguisé en marchand syrien, sans tente, presque sans escorte, en un mot sans le prestige qui entoure un homme considérable.

Ces remarques ont plus d'im portance qu'il ne semble au premier abord. On le verra par T exemple de M. Blunt et de lady Blunt qui voya geaient dans un autre équipage. Lady Blunt, qui a vécu de longs mois sous la lente, dans une familiarité intime avec les cheiks, avec leurs familles, qui a pénétré dans les harems, causé avec les femmes, assisté à tous les actes de la vie pastorale, en donne une idée tout à fait différente. Le ton de Palgrave indique Tétat d'esprit dans lequel il les considère. Nous avions déjà laissé, dit-il ', derrière nous, plus d'une T. Ior, p. 26, de la traduction française.

INTRODUCTION.

. XIV tente chétive, plus d'un Bédouin dcguenillé, quand Salim (le chef de son escorte), désignant quelques habitations * de moins pauvre apparence, nous apprit qu'il comptait s'arrêter là pour demander le repas du soir. «Ce sont des adjaivid (gentlemen) ; nous serons bien reçus, » ajouta-t-il, par manière d'encouragement. Nous devions nous confier à son expérience. Quelques minutes plus tard, nous étions réunis auprès des tentes de peau de chèvre, opulentes demeures de ceux que nous avions choisis pour hôtes. Le chef, car c'était à la porte (il n'y a pas de porte à une tente) de ce noble personnage que nous avions frappé, échangea quelques paroles d'un laconisme maçonnique avec notre guide. Celui-ci revint ensuite à nous, se mit en devoir de décharger les chameaux, et tandis que nous nous installions sur une pente sablonneuse en face du village, il nous conseilla d'avoir Tœil sur nos effets.

II pouvait se trouver, dit-il, parmi les Arabes, tout adjaivid qu'ils étaient, quelques membres peu scru puleux, à qui il prît fantaisie d'alléger les bagages. Cette communication donnait à penser. Si les adjaivid étaient des voleurs, que devaient être les manants? Ce n'est pas de Thumour ; c'est du dénigrement, et ce n'est pas ainsi qu'un voyageur acquiert de Tautorité. Palgrave poursuit : Une vingtaine de Bédouins entouraient notre guide et cher chaient, par des questions multipliées, à tirer de lui quelques renseignements sur noua et sur notre pacotille, qui excitait grandement leur curiosité, pour ne pas dire leur convoitise. On lui souhaite pourtant la bienvenue en termes brefs. Ici Palgrave fait observer que les Bédouins n'ont pas Thabitude d'employer les formules cérémonieuses introduites par les Turcs et les Persans.

Voilà précisément en quoi il présente sous un faux jour les pasteurs de TArabie nomade. II a affaire à une tribu déshéritée du sort, sans ressources et I. II faudrait dire tentes; mais ici la faute est du traducteur; elle n'est pas imputable à Palgrave.

INTRODUCTION.

. XV sans éducation, réputée au loin comme telle. Ce n'est pas un modèle à donner de la vie pastorale ni de la courloisie arabe. U y a aussi une erreur grave à supposer que ce sont les Turcs et les Persans qui ont introduit la courtoisie dans le monde du désert : M. et M"" Blunt ont rencontré, à Haïl, les pèlerins de Perse et de Bagdad qui revenaient de la Mecque ; ils ont fait route avec le pèlerinage jusqu'à Meshed- Ali, où les Persans et les Bagdadi se plaignaient du cérémonial arabe qu'ils méprisaient de tout leur cœur ; ils met taient de Tostentation à ne pas Timiter. La courtoisie et le cérémonial sont d'origine arabe et nomade. Les Croisés les ont rapportés d'Orient et mis à la mode dans les châteaux de la féodalité où la courtoisie est devenue le fond de Téducation chevaleresque. Cette courtoisie minutieuse, empressée, riche en formules, en usage dans nos anciennes cours d'amour et qui subsiste dans les cours modernes de TOccident, sous le nom d'éli quetle, continue d'être la loi du désert.

Lady Anne Blunt en décrit les circonlocutions en maint endroit; elle Ta trouvée à la cour de Haïl, sous la tente des cheiks de la Mésopotamie, chez les citadins et chez les nomades. Ce n'est ni turc ni persan : cela fait partie de la coutume pastorale, tient au caractère sémitique. Ce qui en est allé dehors, en Turquie et en Perse, est d'im portation arabe. Ce ne sont pas les Sherarât de TArabie Pétrée, placés au bas del'échelle sociale, en Arabie, qui en peuvent donner Tidée. Ce sont les Shammar de Haïl, les Wahabites de TAared et du Kasim, les grandes tribus du haut désert de Syrie, celles de la Mésopotamie, qui en ont le secret, qui en sont les représentants, comme ils le sont du caractère et des mœurs sémitiques.

INTRODUCTION.

. XVI Avec la courtoisie, il y a la conversation qui, dans le récit de lady Blunt, est un des ressorts de la vie arabe. Dans les villes comme au désert, elle est très désœuvrée. La conversation et le café la remplissent. Le khawah de chaque maison arabe existe dans ce but. Le khawah est notre salon européen, une salle commune, la principale de chaque maison, où Ton reçoit tout le monde et où Ton exerce Thospitalité. L'antique salle commune, le Hall des châteaux de Taristocratie et de la gentry anglaises, en sont des restes. Cela n'esl pas non plus antérieur aux Croisades en Europe, el cela subsiste en Arabie. C'est dire que la conversation, qui est la vie du khawah, est le grand plaisir de la race. Palgrave nous la montre chez les Sherarât : Mais quelle plume, dit-il, pourrait donner une idée de la conversation de ces Bédouins, de leurs questions confuses, de leurs réponses bizarres, de leurs gestes et de leurs manières? « Une personne raisonnable se trouve dans cette ville à peu près comme un homme lié à des mulets au milieu d'une étable, » disait un étranger en parlant de la ville de Homs, connue dans toute la Syrie pour la stupidité de ses habitants.

Parmi les Arabes du désert, il n'y a pas d'étables; l'hôte ressemble à un homme qui, placé au milieu d'une plaine, serait entouré de mules sauvages bondissant autour de lui et lui envoyant leurs ruades furieuses. La nature humaine se montre ici sous son jour le plus défavorable : l'un se roule sur le sable, l'autre y trace avec le bout de son bâton des lignes sans but; un troisième nous fait des grimaces, tandis qu'un quatrième nous adresse de niaises demandes ou bien lance des plaisanteries qui ont la prétention d'être fort spirituelles, mais qui sont seulement grossières à l'ex cès. Les enfants courent et se culbutent sans s'inquiéter le moins du monde s'ils importunent leurs parents, pour lesquels ils n'ont ni soumission ni respect. Cette manière de présenter les choses est un réqui sitoire, non une description de mœurs. Palgrave recony

INTRODUCTION.

. XVII naît volontiers que les Arabes, c'est-à-dire les Sherarât, ne mettent pas de mauvaise intention dans leur rudesse grossière. Us désirent être agréables, plaire à leurs hôtes, les mettre à Taise. Le mal est qu'ils ne savent pas s'y prendre; ils n'ont pas de savoir-vivre, pas de politesse, pas de culture. II est clair qu'ils n'ont pas été au collège d'Eton, qu'ils n'ont pas pris leurs grades à Tuniversité de Cambridge, qu'ils feraient mauvais efiet à Carlton-club. Néanmoins, avoue Palgrave, on découvre à plusieurs indices, qu'ils sont doués d'une pénétration rare, d'un tact inné ; on leur trouve les rudiments d'un noble et généreux caractère : leurs vices sont un effet de leur condition; leurs qualités leur appartiennent en propre, ils ne les ont pas em pruntées : au fait qu'attendre de gens élevés à conduire des chameaux, sans foi ni loi, dénués d'instruction el de bons exemples?

Chaque heure de la journée leur est une privation ou un péril. Ils ont Téducation du désert ; celui-ci ne saurait former d'autres élèves. Je voudrais, continue Palgrave, que ceux dont Timagination se .forme une image idéale de la vie du désert, qui regardent le sort du Bédouin comme digne d'admiration et d'envie, pussent demeurer seulement trois jours au milieu d'un campement sherarât, et voir, non plus à travers le prisme d'un récit romanesque, mais avec leurs propres yeux, à quelle dégradation une semblable existence fait descendre une des plus nobles races de la terre. Puisque cette vie dégrade, comment la race est-elle restée ou devenue noble? II convient de prendre les Arabes du désert comine ils sont. Palgrave les a entrevus en passant, ils lui ont fait une mauvaise impression; il n'était pas prévenu en b

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