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VOYAGES
F. X. GARNEAU
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Dédicace
AU DOCTEUR JEAN BLANCHET
Doyen de la Faculté de Médecine à l’Université-Laval de Québec, Membre du Collège Royal des Chirurgiens de Londres.
Mon cher Docteur,
Je vous prie d’agréer la dédicace du livre que j’intitule : « Voyages en Angleterre et en France dans les années 1831, 1832 et 1833. » Je désire, par cet hommage, vous témoigner tout le cas que je fais de votre habileté et de votre dévouement à la science dans la profession laborieuse et difficile que vous exercez avec tant d’honneur pour vous même, et tant d’avantage pour la pauvre humanité souffrante.
Les services que vous avez rendus chez le pauvre comme chez le riche, surtout chez le pauvre, vous ont acquis depuis longtemps la reconnaissance de vos concitoyens.
En vous choisissant pour un de ses professeurs, l’Université-Laval n’a fait qu’aller au-devant du vœu public, et donner la preuve qu’elle entendait s’acquitter consciencieusement de la noble tâche qu’elle s’est imposée, celle de répandre les lumières au milieu des hommes. Si les premiers pas sont difficiles dans la carrière des lettres et des sciences, si les avantages que procure la culture de l’esprit ne sont pas toujours, dans un pays nouveau, appréciés à leur valeur par une population trop préoccupée d’intérêts matériels, il viendra un temps, sans doute, où pleine justice sera rendue à ceux qui auront fait des sacrifices pour la plus belle cause qui puisse occuper l’attention des sociétés.
C’était pour observer les résultats de la haute civilisation de l’Europe et les ouvrages de ses plus grands génies, que je passai les mers et visitai Paris et Londres, ces deux Athènes modernes. J’étais fier, en me promenant au milieu des monuments de ces grandes capitales, d’appartenir aux nobles races qui les avaient élevés, et tout en admirant ces chefs-d’œuvre, je faisais des vœux pour que l’étranger pût un jour rendre le même témoignage à nos enfants sur les bords du majestueux Saint-Laurent.
Agréez, mon cher docteur, l’assurance de la haute considération avec laquelle je suis votre dévoué serviteur et ami.
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Introduction
Mes premiers souvenirs se rattachent à des guerres ou à des voyages. J’avais à peine quatre ou cinq ans, lorsqu’un jour je vis entrer mon père triste et fatigué, d’une excursion commerciale vers le bas du Saint-Laurent, qui n’avait pas été heureuse. Il raconta à ma mère comment il avait manqué de périr, avec sa goëlette, par la faute d’un vieil ivrogne, nommé Lelièvre, qui s’était donné pour pilote. Plus tard la peinture qu’il faisait à ses amis du pays qu’il avait visité dans ces parages, encore plus sauvages et déserts alors qu’aujourd’hui, frappait vivement ma jeune imagination.
Dans le même temps, le mouvement des troupes à Québec, leurs allées et leurs venues, occasionnées par la guerre avec les États-Unis, fournissaient de nouvelles scènes qui m’intéressaient vivement par l’éclat bruyant du spectacle.
Cette guerre réveillait dans les cœurs les souvenirs du passé. Les vieillards aimaient à raconter les exploits de leurs pères et les épisodes de la guerre de la conquête. Mon vieil aïeul, courbé par l’âge, assis sur la galerie de sa longue maison blanche, perchée au sommet de la butte qui domine la vieille église de Saint-Augustin, nous montrait de sa main tremblante le théâtre du combat naval de l’Atalante avec plusieurs vaisseaux anglais, combat dont il avait été témoin dans son enfance. Il aimait à raconter comment plusieurs de ses oncles avaient péri dans les luttes héroïques de cette époque, et à nous rappeler le nom des lieux où s’étaient livrés une partie des glorieux combats restés dans ses souvenirs.
Je grandissais au milieu de ces événements et de ces discours, avec le goût des voyages et de cette incessante mobilité qui forme aujourd’hui le trait caractéristique de l’habitant de l’Amérique du Nord. Si les circonstances ou la fortune ne me permettaient pas encore de parcourir ces lacs, ces fleuves grandioses que nos pères avaient découverts dans le Nouveau-Monde, de visiter cette ancienne France, d’où ils venaient eux-mêmes, je me promettais bien de saisir la première occasion qui s’offrirait pour accomplir au moins une partie de mes vœux, et aller saluer le berceau de mes ancêtres sur les bords de la Seine.
Pendant mon cours de droit, une occasion me permit de satisfaire une partie de mes désirs. Je la saisis avec toute l’ardeur d’un jeune homme de 19 ans.
Je partis de Québec dans le mois d’août 1828, sur un brick de commerce, pour Saint-Jean, Nouveau-Brunswick.
Nous descendîmes le Saint-Laurent, passâmes par le Détroit de Canso, qui sépare le Cap-Breton de la Nouvelle-Écosse, cette ancienne Acadie, dont le berceau fut éprouvé par tant d’orages, et nous côtoyâmes cette dernière contrée, devant laquelle nous essuyâmes un grain de quelques heures, qui me donna une idée d’une tempête sur mer.
De Saint-Jean, qui n’était alors qu’un gros bourg, je me rendis à Boston sur un navire, en touchant à Portland. De Boston j’atteignis, par terre, New-York, où je séjournai deux ou trois semaines, visitant ses parcs, ses rues, ses quais, ses bibliothèques, ses théâtres, ses environs, toutes choses qui ont fait depuis lors d’immenses progrès en embellissements et en étendue. La population de New-York était alors de 200,000 âmes ; elle est aujourd’hui de 600,000. Les États-Unis sont destinés à devenir une Chine Occi- dentale. De New-York je me dirigeai sur Buffalo, en passant par Albany, Troy, Schenectady, Utica, Rome, Syracuse et Rochester, toutes villes nées à peine et dont la plupart sont aujourd’hui considérables. Buffalo, incendiée dans la dernière guerre, ne faisait que commencer à sortir de ses cendres. J’avais devant moi les eaux du lac Érié, une de ces mers douces qu’on ne trouve point dans l’ancien monde. Je me hâtai d’arriver à la chute de Niagara, plus grandiose encore par la masse d’eau qui se jette dans un précipice d’un mille de largeur, que par la profondeur de l’abîme.
Le pays, de Niagara à Lewiston et Toronto, incendié, comme Buffalo, dans la guerre de 1812, avait servi de théâtre à une foule de combats. On y avait élevé une colonne au général Brock sur les hauteurs de Queenston, au pied desquelles il avait été tué. Ce monument donnait à la contrée cet intérêt historique qui a tant de charme pour le voyageur. La longueur du lac Ontario, le plus petit de nos grands lacs, (60 lieues,) fait juger assez des proportions de la nature canadienne. Ces lacs, la chute de Niagara, le Saint-Laurent, son golfe, sont taillés sur le gigantesque et conviennent parfaitement à la bordure colossale qui les encadre. En effet, d’un côté, au nord, ce sont des forêts mystérieuses, dont les limites sont inconnues ; de l’autre, à l’ouest, ce sont encore des forêts qui appartiennent au premier occupant, Anglais ou Américain ; au sud, c’est une république dont le territoire excède de beaucoup celui de toute l’Europe ; à l’est, c’est la mer, la mer brumeuse, orageuse, glacée de Terreneuve et du Labrador. L’infini semble régner sur nos frontières.
Je pensais à l’immensité de ces contrées lorsque je descendais le lac Ontario, sur lequel on fait usage du compas, pour se diriger, comme sur l’Océan. J’atteignis enfin Kingston, l’ancien Frontenac des Français, et je rentrai à Québec, après avoir parcouru une petite portion de cette Nouvelle-France d’autrefois, et cependant j’avais fait près de 700 lieues de chemin par terre et par eau.
Cette rapide excursion, dans laquelle j’avais traversé des nations à leur berceau, côtoyé des rives encore sauvages, circulé au milieu de forêts à moitié abattues, surtout entre Albany et Buffalo, forêts qui avaient abrité autrefois les barbares indigènes, ces indomptables Iroquois, dont on apercevait encore çà et là quelques fantômes décrépits, me donnait une idée vaste de l’avenir de ce nouvel empire, jeté par Champlain sur la voie du temps. Tout le monde était occupé, dans ces grands territoires, à fonder des villes, à agrandir les ports, à cultiver les campagnes, et me rappelait ces beaux passages de Fénélon : « Télémaque regardait avec admiration cette ville naissante, semblable à une jeune plante qui, ayant été nourrie par la douce rosée de la nuit, sent, dès le matin, les rayons du soleil qui viennent l’embellir ; elle croit, elle ouvre ses tendres boutons, elle étend ses feuilles vertes, elle épanouit ses fleurs odoriférantes avec mille couleurs nouvelles ; à chaque moment qu’on la voit, on y trouve un nouvel éclat. Ainsi florissait la nouvelle ville d’Idoménée sur le rivage de la mer ; chaque jour, chaque heure, elle croissait en magnificence, et elle montrait de loin aux étrangers, qui étaient sur la mer, de nouveaux ornements d’architecture qui s’élevaient jusqu’au ciel. Toute la côte retentissait des cris des ouvriers et des coups de marteaux ; les pierres étaient suspendues en l’air par des grues avec des cordes. Tous les chefs animaient le peuple au travail, dès que l’aurore paraissait…
« Dans ce port on voit comme une forêt de mâts de navires, et ces navires sont si nombreux qu’à peine peut-on découvrir la mer qui les porte. Tous les citoyens s’appliquent au commerce et leurs grandes richesses ne les dégoûtent jamais du travail nécessaire pour les augmenter. »
C’est au milieu de tout ce bruit que retentit sans cesse la hache du défricheur. Tout marche avec tant de rapidité, que les villes et les villages s’élèvent et changent d’aspect d’une heure à l’autre. Après avoir parcouru ainsi quelques parcelles de l’Amérique, le désir de voir l’Europe, à laquelle l’Amérique doit tout ce qu’elle est, augmentait chez moi à mesure que j’en voyais la réalisation plus probable. Enfin, cet heureux moment arriva, et c’est le résumé de mes courses et de mes observations en France et en Angleterre, que j’ose présenter au lecteur dans l’ouvrage qui va suivre. Je ne puis prétendre enseigner rien de nouveau sur des peuples et des contrées dont les auteurs, cent fois plus habiles et plus instruits que moi, ont fait des peintures qui ne périront pas. Mais on pourra prendre quelqu’intérêt à suivre, dans ces faibles esquisses, les impressions d’un voyageur sorti d’une société où l’uniformité et l’égalité sont à peine troublées, où les traits de la civilisation ne se montrent encore que sous les formes de l’utilité, si je puis m’exprimer ainsi, et qui se trouve jeté tout à coup au milieu d’une civilisation très-avancée, très-artificielle, et où l’uniformité et l’égalité n’existent pour ainsi dire nulle part.
On aurait aimé, peut-être, à connaître mes impressions sur une société où vainqueurs et vaincus sont confondus depuis des siècles, et ne forment plus qu’une masse homogène, et mes idées sur le sort que l’avenir destine à notre race en Canada. On aurait été bien aise de savoir quelle conclusion j’avais tirée, au milieu des monuments du moyen-âge, de la fusion des races en France et en Angleterre, races dont la diversité ne consiste plus qu’en quelques vieux parchemins et quelques tombeaux gothiques, oubliés au fond des vieilles cathédrales. J’ai voulu satisfaire le lecteur à cet égard ; mais après avoir entamé ce travail, je me suis aperçu qu’il formerait une trop longue digression dans une relation de voyageur, et j’ai dû l’abandonner. J’en ferai peut-être une œuvre spéciale quelque jour.
Dans la relation qui va suivre, je serai aussi précis que la nature du sujet le permet. J’ai fait tous mes efforts pour accomplir la tâche que je me suis imposée de manière à satisfaire le public. J’espère qu’il voudra bien m’accorder en retour sa sympathique indulgence.
Je n’ai visité, comme je l’ai dit, que l’Angleterre et une partie de la France ; mais j’ai résidé près de deux ans à Londres, et j’ai été à même d’observer bien des choses qui échappent au voyageur qui ne fait que passer.
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VOYAGES
L’Europe conservera toujours de grands attraits pour l’homme du Nouveau-Monde. Elle est pour lui ce que l’Orient fut jadis pour elle-même, le berceau du génie et de la civilisation. Aussi le pèlerinage que j’entreprenais au-delà des mers avait-il, à mes yeux, quelque chose de celui qu’on entreprend en Orient, avec cette différence que là on va parcourir des contrées d’où la civilisation s’est retirée pour s’avancer vers l’Occident, et que j’allais visiter en France et en Angleterre, cet Orient de l’Américain, des pays qui sont encore au plus haut point de leur puissance et de leur gloire. Si ces contrées n’ont pas l’attrait mélancolique des ruines de la et de l’Égypte, elles ont celui qu’offre le spectacle de villes populeuses et magnifiques, assises au milieu de campagnes couvertes d’abondantes moissons. Enfin, j’allais voir défiler sous les bronzes de Hyde-Park et de la place Vendôme, les fiers guerriers eux-mêmes dont ces monuments retracent solennellement l’histoire.
Je m’embarquai à Québec, pour Londres, dans le navire Strathisla, le 20 juin, 1831. Ce navire était commandé par le capitaine Bonyman, navigateur écossais, qui avait déjà fait plusieurs fois le voyage au Canada. Il y avait un autre passager à bord, le lieutenant d’artillerie Marlay ; c’était un grand jeune homme fort gai, à qui j’avais vu jouer la comédie sur nos théâtres de société avec beaucoup de facilité et d’entrain. Nous eûmes bien vite fait connaissance, comme c’est la coutume en voyage, et nous devînmes aussi bons compagnons que peuvent l’être un Français et un Anglais qui sortent du Canada.
Nous levâmes l’ancre à une heure et demie de l’après-midi, et déjà le soir nous avions passé tous les vaisseaux qui avaient mis à la voile dans la matinée. Malgré l’habitude on trouve toujours le spectacle qu’offrent Québec et ses environs plein de grandeur et de poésie. La rivière Saint-Charles, la Pointe-Lévy, l’île d’Orléans, Beauport, les Laurentides, au milieu desquels le Saint-Laurent s’épanouit dans un vaste bassin, forment en face de la ville un tableau dont la magnificence augmente nos regrets lorsqu’il faut le quitter. En descendant, de la Pointe-Lévy à Rimousky, la rive droite du Saint-Laurent s’abaisse, le long du fleuve, presqu’au niveau de l’eau ; mais en arrière, le terrain s’élève légèrement en amphithéâtre, et dessine sur le ciel une ligne plus ou moins ondulée. La rive gauche du fleuve est formée des Laurentides, chaînes de montagnes, qui se prolonge jusqu’au Labrador. Ce sont des caps plus ou moins élevés, plus ou moins capricieux, dont le fleuve baigne le pied, et dont le sommet et les pentes sont hérissés, sur quelques points, de maisons blanches et de clochers, entre Beauport et le Saguenay. Dès la première nuit de notre départ le vent changea et il fallut jeter l’ancre sous l’île aux Grues. N’ayant rien de mieux à faire, nous débarquâmes dans l’île le lendemain, , le capitaine, le pilote et moi. Nous y fûmes accueillis avec politesse par un des habitants, , à qui le pilote nous présenta. C’était un cultivateur aisé qui vivait entouré de ses enfants, jeunes filles pleines de grâces qu’il avait fait élever avec soin chez les Ursulines de Québec. Rien de moins rustique que cette famille, rien de plus pittoresque que les paysages au milieu desquels s’élevait leur maison. Nous retournâmes à notre vaisseau fort contents de notre excursion.
Le vent étant revenu à l’ouest bientôt après, nous remîmes à la voile. Dès le 23, nous étions en vue de l’île déserte et sauvage d’Anticosti, que nous laissâmes derrière nous le lendemain. De Québec au Bic, espace de soixante lieues, le fleuve est hérissé çà et là d’îles et de rochers qui demandent l’attention du pilote. Quelques-uns de ces rochers portent le nom de Piliers. Je les aperçus le matin à travers la brume. Quoique peu élevés, voilés comme ils l’étaient par les brouillards, qui n’en laissaient paraître que quelques points noirs et allongés vers le ciel, ils formaient un effet de perspective très pittoresque. Plus on descend le Saint-Laurent plus ce fleuve en impose par sa majestueuse grandeur, (il a vingt lieues de large à son embouchure), et par la silencieuse solennité de ses rives. Ces rives conservaient encore depuis la Malbaie et le Bic en descendant l’aspect sauvage et abandonné qu’elles avaient du temps de Jacques-Cartier. Elles sont abruptes et élevées, et l’on aperçoit, dans le lointain, dernière celle du sud, les Chick-Saws, montagnes dont quelques sommets atteignent une hauteur de 4000 pieds. Le golfe par lequel le fleuve se jette dans la mer, a près de cent cinquante lieues de longueur sur cent de largeur. Il contient des îles qui formeraient des provinces. L’île d’Anticosti a cinquante lieues de longueur. Les îles réunies du Prince-Édouard occupent presqu’autant de place, et Terreneuve et le Cap-Breton, sont comme les colonnes de ce grand vestibule, en face de l’Atlantique.
Le 25, nous fûmes jetés par un vent très-frais, dans une des baies de Terreneuve, celle de Saint-George ; nous pûmes cependant nous en éloigner. Nous doublâmes le Cap-Ray, au sud de cette baie, en compagnie du brick le Francis, pour entrer bientôt en plein océan. Le 27, nous passions devant l’île de Miquelon, qui rappela de tristes souvenirs à nos matelots. C’était sur les récifs de ce rocher qu’avait eu lieu, quelques années auparavant, l’affreux naufrage du Fullwood, dans lequel avait péri le nommé Martinicio, l’un de nos concitoyens. Le capitaine nous montrait de la main ces noirs récifs où blanchissait la mer.
Le vent nous fut propice jusqu’au 4 juillet. Nous passions les journées à causer, à lire, à regarder les aspects toujours changeants des terres, tant que nous en eûmes sous les yeux, et les soirées à faire la partie de whist. Je parcourais au milieu de nos loisirs quelques livres que j’avais mis dans mes malles. C’était surtout des livres anglais, afin de me familiariser plus que je ne l’étais avec la langue de l’un des pays que j’allais visiter. C’étaient Byron, Prior et Newton, ce prince de l’astronomie. C’est sur l’océan que le mécanisme de l’univers paraît immense, et qu’il est nécessaire de le connaître pour retrouver sa route. En effet, sur la mer l’on erre comme au milieu du vide ; l’on flotte sur l’abîme, pour nous servir des termes de l’Écriture. Dans un beau jour, rien de plus doux, de plus suave, de plus gracieux que l’océan ; dans un jour de tempête, rien qui offre plus l’image de la colère de Celui qui est parce qu’il est.
Byron a fait de beaux vers sur la mer, sur cet océan dont il était lui-même si épris, et dont les dangers anoblissaient à ses yeux la carrière indépendante du pirate. Il donne au forban une physio- nomie romantique. À côté du corsaire, ses gros et révérends ministres de village deviennent des personnages fort égoïstes et fort ridicules. Byron est à plus d’un titre le Voltaire romanisé du 19 siècle. Il ne démolit pas en faisant rire, mais en enivrant d’héroïsme et de liberté.
Ici cite une quarantaine de vers de Byron, puis il ajoute :
Ce chant me fait penser à la vie aventureuse et romanesque de nos anciens voyageurs. Quelle source de poésie que les courses et les découvertes de ces braves chasseurs, qui, s’enfonçant dans les solitudes inconnues du Nouveau-Monde, bravaient les tribus barbares qui erraient dans les forêts et les savanes, sur les fleuves et les lacs de ce continent encore sans cité et sans civilisation. Un jour sans doute, l’imagination des Français marchant sur les traces de Chateaubriand dans son beau poème d’Atala, s’emparera de ce nouveau champ, comme a déjà commencé à le faire le romancier américain Cooper avec tant de succès. Ce champ nous appartient bien plus légitimement qu’à nos voisins.
Lorsque je quittais Byron pour prendre Prior, il me semblait que je quittais l’Orient pour l’Angleterre du 18 siècle, de ce siècle des perruques à boudins et des culottes courtes. Je ne voyais dans le poème de Salomon de Prior, rien des sentiments et du coloris d’une civilisation antique et orientale. Byron savait bien mieux chanter la fille de Jephthé ou la harpe de David. Salomon prend sous le pinceau de Prior des formes et des idées beaucoup trop modernes. Prior n’était bien à lui que lorsqu’il s’emportait contre les Français ; le feu qui l’animait le rendait alors plus facile et plus naturel.
Nous nous trouvâmes bientôt sur une portion de l’océan qui a largement contribué à la nourriture de l’homme depuis trois siècles, les bancs de Terreneuve. Ces bancs qui commencent aux côtes du Labrador et s’étendent vers le sud, sont couverts de trente à quarante brasses d’eau. Des milliers de barques en parsèment la surface dans la saison convenable pour la pêche de la morue. Cette pêche a commencé immédiatement après la découverte de l’Amérique, et le nombre des pêcheurs était déjà si grand en 1500, qu’on pourrait croire qu’ils avaient devancé Colomb dans ces mers.
Nous avions traversé à peine ces bancs poissonneux, lorsque le 4 juillet s’ouvrit avec un ciel couvert et tous les signes d’une journée orageuse. En effet, une tempête furieuse s’éleva dans la matinée. Tous les matelots montèrent dans les mâts, toutes les voiles hautes furent serrées, tous les ris furent pris dans les voiles basses, au bruit toujours croissant des flots et de la bourrasque. Pendant ce temps-là, le vaisseau couché sur le côté glissait ou plutôt plongeait et se relevait avec la légèreté du daim sur les immenses vagues de l’océan, qui, en se brisant sur les flancs, déferlaient sans cesse avec fracas sur son pont. Lorsque nous étions sur la cime des vagues, un large ravin s’ouvrait devant nous comme pour nous engloutir, et puis tout à coup les ondes semblaient céder sous le poids du navire, qui fendait l’écume tremblante en laissant un long sillon tourbillonnant derrière lui, et nous nous retrouvions bientôt sur une nouvelle cime écumeuse en face d’un nouvel abîme. En même temps, le vent passait sans cesse dans nos agrès avec ce sifflement qui ressemble beaucoup à celui d’un boulet lancé par une pièce d’artillerie. Le matelot est silencieux sur mer, surtout en ces moments-là ; on n’entendait, de temps à autre, que la voix du capitaine ou du second donnant des ordres.
Enveloppé dans mon manteau, appuyé sur un des sabords de la poupe, près du timonier, je ne pouvais m’empêcher d’admirer l’intelligence courageuse de l’homme dans une pareille lutte. Nulle part elle ne me paraît plus imposante, si on la compare avec la puissance des éléments qu’elle a à combattre.
Le vent souffla ainsi avec violence jusqu’au lendemain à 4 heures de l’après-midi, qu’il tourna au nord-ouest en se calmant presque tout-à-fait, sans que notre navire cessât pour cela d’être agité ; car n’étant plus soulevé par le vent, il roulait maintenant sur la mer de manière que les flots couvraient tantôt un côté du pont, tantôt l’autre, tandis que les voiles et les manœuvres pendantes battaient les mâts. Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps. Enfin la mer reprit peu à peu son assiette ordinaire, nous rajustâmes notre gréement, et la brise s’élevant, nous pûmes continuer notre route.
La rapidité de notre marche nous fit bien vite oublier ces petits désagréments, qui sont les événements dramatiques du touriste, et, le 11, nous entrions déjà dans la Manche. Là le vent devint capricieux ; nous allions d’un côté et de l’autre. Nous passâmes deux vaisseaux de guerre russes et une frégate, portant pavillon blanc avec croix de Saint-André dedans. Un peu plus tard nous apercevions les côtes d’Angleterre, près de Plymouth. À la vue de cette fière Albion, toute l’histoire de son passé se déroulait dans ma mémoire, et me rappelait les grands événements qui avaient illustré les lieux dont nous nous approchions. Plus loin, devant Portsmouth, nous trouvâmes trois vaisseaux de ligne, trois soixante-quatorze, et quatre frégates en croisière vigilante, les yeux fixés sur cette France révolutionnaire, qui venait encore de jeter un troisième trône aux quatre vents du ciel. Le 15, vers le soir, nous étions devant Portland. Nous avions été abordés, dans la journée, par des pêcheurs, qui nous avaient vendu des huîtres et des crabes que nous trouvâmes excellents.
Nous laissâmes, dans la nuit, avec une grande brise de sud-ouest, l’île de Wight derrière nous, et le lendemain nous passions devant les côtes de Hastings. À ce nom, je me rappelai la fameuse bataille de l’an de grâce 1066, et je crus voir briller en l’air cette épée dont parle Thierry : « Un normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant, il jouait de son épée, la lançait en l’air avec force, et la recevait dans sa main droite ; les Normands répétaient ses refrains ou criaient : Dieu aide ! Dieu aide ! »
À Dungeness, nous prîmes un pilote nommé Wood. C’était un homme mince, haut de six pieds au moins, et qui avait un peu l’air américain. Pour être pilote en Angleterre, me disait-il, il faut servir sept ans à bord d’un bâtiment, être capitaine un an ou second deux ans ; cette épreuve ne lui paraissait pas trop longue. À huit heures du soir, le 16, nous passions sous le château de Douvres, qui couronne les hauteurs blanchâtres et crayeuses de cette ville, et un peu plus tard nous jetions l’ancre à Downes, à l’entrée de la Tamise.
Nous la relevons le lendemain à huit heures du matin pour remonter le fleuve. Nous voyons les villes et les villages se succéder sans cesse sur les deux rives à mesure que nous avançons. Ici, c’est Margate, petite ville qui me paraît assez jolie ; là c’est Sheerness, où se trouve l’un des plus grands chantiers de construction de la marine royale. Plus haut, de l’autre côté de la Tamise, au fond d’une baie, c’est Rochford : plus haut encore, c’est Gravesend, Greenwich, etc. Sur la rivière Medway, qui tombe dans la Tamise, s’élève Chatham, fameux par ses chantiers de construction qui occupent 3 ou 4000 ouvriers. Cette ville est fortifiée et possède un arsenal et des magasins considérables remplis de cor- dages, de chanvre, de lin, de goudron, de résine et d’armes de toutes sortes pour la marine, tels que canons, fusils, sabres, boulets, etc. On voit dans la distance les immenses toits pointus qui couvrent les vaisseaux laissés sur les chantiers jusqu’à ce que les besoins de la guerre obligent de les armer. Nous passons devant Deal le 17 au matin, et nous jetons l’ancre encore une fois le lendemain au-dessus de Nore, vis-à-vis de Sheerness.
La Tamise si étroite en comparaison de nos fleuves américains, est profonde pour sa largeur, et les plus gros vaisseaux peuvent la remonter jusqu’à Londres. Elle était couverte de navires et d’embarcations de toutes sortes, au milieu desquels couraient dans tous les sens une multitude de bateaux à vapeur qui lançaient dans les airs des colonnes de fumée.
Nous débarquons, , et moi, le 19 à Gravesend, où nous passons la nuit. J’avais hâte de mettre le pied sur cette vieille terre d’Europe. Gravesend est une jolie ville, entourée de promenades champêtres, à dix lieues de Londres. Nous parcourûmes les rues et les places publiques jusqu’au soir. Les rues plus étroites que larges et bâties en brique, étaient encombrées sur plusieurs points d’une population qui sentait son marin d’une lieue à la ronde. Cette population a quelque chose d’amphibie comme celle des villes maritimes. Les bateliers, comme ceux de Londres, sont des gaillards courts mais épais, qui conduisent leurs petites barques fort légères avec une adresse et une souplesse qui font plaisir à voir. Ce sont des flettes à fond plat de quelques pieds de longueur, qu’un seul homme dirige avec un aviron dans chaque main.
On ne cessait point de voir passer sur la Tamise des navires, des steamers, et des embarcations de tons genres.
Nous montâmes le lendemain matin, à 9 heures, sur le vapeur le Pearl, pour Londres, où nous arrivâmes à une heure. La capitale nous fut annoncée plusieurs milles à l’avance par les deux rangées de navires de cinq ou six de profondeur qui se pressent le long des deux rives, et qui sont couverts de pavillons de toutes les nations. Il ne reste au milieu du fleuve qu’un étroit passage pour les vaisseaux qui entrent et qui sortent. Nous remontâmes ce passage jusque dans le voisinage du Pont de Londres, en démêlant au milieu des mâts de vaisseaux, dans la profondeur, les longues cheminées de briques des usines qui couvrent le rivage, et à notre droite la Tour-Blanche avec ses quatre tourelles, élevée par Guillaume-le-Conquérant, puis la Douane, superbe édifice dont je parlerai plus tard, élevée en face du fleuve. En mettant le pied à terre, nous fûmes assaillis par une foule de porteurs et de coachmen, qui saisirent l’un un porte-manteau, l’autre un sac de nuit, et nous fûmes plutôt portés que nous ne montâmes dans une voiture, et nous nous dirigeâmes vers le Turks Head Coffee House, hôtel du Strand, où mon compagnon de voyage avait coutume de descendre lorsqu’il visitait la capitale, pendant son cours à l’école militaire de Woolwich.
Nous défilâmes je ne sais combien de rues plus ou moins longues, plus ou moins étroites, bordées de maisons et de magasins très-élevés en brique brunie par la fumée et par le temps. Une foule pressée de cabriolets, de grosses charrettes bardées de fer, tirées par quatre énormes chevaux, qui semblaient hors de proportion avec les étroites issues qu’ils fréquentaient, nous obligeaient souvent de ralentir la marche et de serrer les maisons. Dans Fleet Street, quoique la voie s’élargit, les voitures et les passants augmentant sans cesse, ne laissaient guère plus d’espace. Je pus jeter en passant un coup d’œil sur l’Hôtel du Maire, la Banque et l’église Saint-Paul. Plus bas, nous passâmes sous une porte, reste des anciennes fortifications, et nous atteignîmes enfin le Strand, intermédiaire entre la partie est de Londres, ou le quartier des affaires, et la partie ouest, ou le quartier de la noblesse et des rentiers.
Le Strand est une position centrale bien choisie pour l’étranger qui veut voir Londres et qui n’a pas grand temps à perdre.
Lorsque nous eûmes retenu nos chambres et rajusté notre toilette, nous nous fîmes servir le lunch. Dans les hôtels de Londres, comme dans ceux du reste de l’Angleterre, les salles à manger sont garnies de petites tables pour une ou plusieurs personnes, que l’on sert à la carte. Nous au rosbif froid et au vin de Madère, que nous trouvâmes excellents, puis je m’occupai du programme de mes courses dans la grande capitale. Londres était alors une ville d’un million six cent mille âmes à peu près. Cette population, qui atteint aujourd’hui le chiffre de 2,250,000 âmes, occupait un espace, jusqu’aux limites extrêmes des faubourgs, d’environ douze milles carrés ; mais la masse solide des maisons n’occupait guère plus de six milles sur quatre. La ville entière pouvait renfermer 250,000 maisons, bâties sur 7 à 8,000 rues, ruelles, cours ou jardins répandus des deux côtés de la Tamise, mais les deux tiers au moins sur la rive gauche, avec tous les grands monuments.
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