Chapitre 1
". LIMITES DU COMTÉ DE VERDUN. Les Franks trouvèrent, en entrant dans les Gaules, l'administration parfaitement organisée et fonctionnant comme si l'impulsion venait encore de Rome, tant était pour ainsi dire indestructible ce qu'avait fait ce grand peuple Romain. C'est pour quoi, les vainqueurs d'Œgidius et de Syagrius ne songèrent nullement ni à arrêter, ni même à modi fier, une machine aussi admirablement montée ; ils voulurent seulement la faire marcher à leur profit. C'était sage et de bonne politique. Us conservèrent, aux Cités Gauloises, l'organisation municipale telle que l'avaient faite les lois impériales. Chlodowig (Clovis), après avoir assiégé et pris Verdun, vers 490, lui laissa son gouvernement intérieur, sa Curie et son Sénat, ne lui demandant, outre la soumission et Tordre public, que des triens d'or pour son fisc et quelques soldats pour ses armées.
Les rois Chevelus évitèrent également de rien changer à l'administration des provinces. A la place des ducs et des comtes, qui devaient leur origine à Constantin, ils mirent leurs grands Leudes, et les chargèrent de gouverner, comme avaient fait leurs devanciers, les diverses circons criptions territoriales établies par les Romains. Dans ces fonctionnaires, il n'y avait qu'un chan gement de race : au lieu d'un Gallo-Romain, ce fut un Frank. Et même ceux-ci quittèrent bientôt leur nom germanique et barbare, quoique latinisé, de Grapjhiones, Grafs, pour prendre les noms Romains de Ducs et de Comtes qui indiquaient tout aussi bien la nature de leurs fonctions. Les Ducs franks ou ducs des Franks, duces Francorum, chefs d'armée, étaient surtout chargés des affaires militaires dans une vaste province ; ils y rendaient aussi la justice par eux-mêmes, ou par leurs délégués ; et levaient les impôts pour le tré sor royal.
Ce Duc frank, qui après tout était moins un administrateur qu'un chef de guerre, réunissait sous son commandement les hommes de guerre que lui amenaient les divers Comtes de sa province. Les Comtes, primitivement comiles, compagnons du prince, officiers de sa cour, furent bientôt appelés à remplir dans l'administration romaine, les mêmes fonctions que le Duc, mais sous ses ordres et dans une des subdivisions de sa province : ainsi pour un Duc il y avait plusieurs Comtes. Pourtant, on voit des Comtes qui semblent indépendants de tout Duc. Au dire de Frédégaire, un des rares chro niqueurs de cette époque, qui vivait au milieu du VIIe siècle, il y avait, dans l'armée de Dagobert II marchant contre les Gascons, vers 035, « beaucoup » de comtes qui n'avaient pas de ducs au-dessus » d'eux ». Jusque Charlemagne, les circonscriptions terri toriales, auxquelles étaient préposés les Ducs et les Comtes, ne paraissent pas avoir été appelées ni duchés, dv.catus, ni comtés, comitatus.
Dans l'origine, le territoire, soumis à un Comte, était en général celui de la peuplade, dont la cité Gallo-Romaine, où résidait d'ordinaire le Comte, était le chef-lieu. Ce territoire s'appelait Pagus. Ainsi Verdun étant chef-lieu de la peuplade des Claves, son Comte, ou Romain, ou Frank, avait sous son autorité tout le territoire habité par les Claves. Au moment de la prédication, que j'appellerai officielle, de l'Evangile, chaque Pagus, formant ainsi unité de peuplade, forma aussi un Diocèse qui prit le nom de son chef-lieu. Le Pagus des Médiomatriciens s'appela le diocèse de Metz ; celui des Leuquois, diocèse de Toul ; et celui des Claves, diocèse de Verdun, de Métis, Tullo et Virodunum leurs chef-lieux. C'est pour cette raison que, dans les premiers siècles du Christianisme, le diocèse de Verdun, comprenant tout le Pagus des Claves, s'étendait beaucoup plus vers le nord, et renfermait les pays d'Ivois, de Longuyon, de Bazaille et d'Arlon.
Ces pays, qu'on appela, en style ecclésiastique, les Décanals Wallons, comptant 90 localités, furent distraits du diocèse de Verdun vers le IXe siècle, pour être rattachés à celui de Trêves. Ainsi, originairement les évêques et les comtes Romains ou Franks, avaient, les premiers sous leur juridiction spirituelle, et les seconds sous leur autorité temporelle, la même circonscription terri toriale. Mais, à une date inconnue, et pour des causes que nous ignorons, les Franks subdivisèrent les Pagi primitifs. Ainsi, du Pagus des Mediomatri ciens, ils en firent trois ou quatre, parmi lesquels le grand Pagus Wabrinsis ou de Woëvre; du Pa gus des Leuquois, ils firent, entre autres, le Pagus Barrensis ou de Bar qui devint plus tard le comté de Bar ; et du Pagus des Claves ils firent, outre les Pagi d'Ivois, d'Arlon, le Pagus Virdunensis, qui conserva le nom de Comté de Verdun.
On trouve plusieurs fois dans les Chartes de l'époque, surtout dans celles de Wolfang ou Wulfoald, fondateur de l'abbaye de Saint-Mihiel en 709, et de Pépin qui donne, en 791, cette abbaye k Saint-Denys de France, on trouve, dis-je, à plusieurs reprises, le nom de Pagus Virdunensis. Cependant, à vrai dire, cette délimitation des Pagi franks est très confuse. Une Charte de 945 donne « Conflans-sur-Orue comme du Pagus de « Woëvre et du comté de Verdun ; — Conflans « super Hornam in pago Wabrinsi, in comilaiû « Virdunensì ». Aussi, nous ne connaissons pas les limites du Comté de Verdun, sous les Mérovingiens, ni sous les Carolingiens. Ce n'est qu'à partir du XIe siècle, qu'un manuscrit, provenant de Tabbaye de Saint- Vannes, et imprimé depuis, nous les donne sous le titre de limites Comitatûs Virdunensis.
Et encore ces limites ne sont-elles ni très exactes, ni très précises, soit par erreur de copistes, soit par suite de localités disparues, ou dont les noms ont changé. Nous allons essayer, d'après ce document, de les faire connaître. Disons d'abord que le Comté de Verdun était formé de l'arrondissement actuel de Verdun tout entier; et, en outre, d'une bande de terre, de 4 à 5 lieues de large en moyenne, qui tournait autour de cet arrondissement. Donc, les Limites ou frontières du Comté de Verdun étaient, en partant de l'Est, et en tournant vers le Sud (1) : D'abord : Conflans-sur-Orne, (Département actuel de la Moselle), à mi-chemin de Verdun à Metz; puis Brainville, (même Département). De Brainville, (rentrant dans celui de la Meuse), elles se dirigeaient droit sur Labeuville, Doncourt aux-Templiers et Woël.
De Woël, revenant un peu sur Verdun, elles allaient « usque ad fontem apud (1) Les villages, que nous indiquons comme limites du Comté de Verdun, faisaient partie de ce Comté. S'ils n'en faisaient pas partie, nous le dirions. » Aucurtem : — Jusqu'à la fontaine qui est auprès » d'Aucourt », lieu qui se trouvait près d'Avil lers, au dire de Roussel (1). Remarquons tout d'abord que le vieux moine de Saint-Vannes, qui, au XIe siècle donne les limites Comitatús Virdunensis, prendra plusieurs fois des fontaines et des arbres, pour point de repaire. N'était-ce pas, quoiqu'il fut moine, une vieille réminiscence du culte que la Gaule druidique rendait autrefois aux fontaines, aux forêts, aux montagnes, à toutes les forces de la nature ? « Et d'Aucourt, jusqu'au chêne Saldey : — Et » inde usque ad quercum Saldey ».
Qu'était-ce encore que ce chêne Saldey? Peut-être quelque viel arbre séculaire, renommé dans le pays par des traditions merveilleuses, objet de la vénération du peuple de la campagne, paganorum (2) : une sorte d'arbre des Fées, pareil à celui au pied duquel allait prier Jeanne d'Arc? Mais oùétait-il? Probablement aux environs de Vigneulles ; car d'Aucourt, nos frontières tiraient droit sur Vigneul les, renfermant le village d'Hattonville qui est au pied d'Hattonchàtel, forteresse de l'Evêché. De Vigneulles elles allaient, droit aussi, sur le côté Ouest du pic de Montsec qu'elles laissaient en (1) II y avait aussi un village du nom de Aucourt, non loin de Conflans en tirant sur Verdun, entre Buzy et Lanhère. II a été détruit, dit-on, par les Suédois. (2) Pagani, habitants des campagnes qui restèrent les derniers idolâtres, d'où païens. dehors : « et inde sub Moncionem ».
Puis « à la » fontaine de Loupmont », en prenant le village de ce nom : — « Ad fonlem Lupimontis ». Cette « fontaine de Loupmont » est sans nul doute celle qui porte encore aujourd'hui le nom significatif de Fontaine des Trois Evêchés, car là aboutissaient les trois diocèses de Metz, Toul et Verdun. Elle se trouve à 4,000 pas, au sud de Loupmont, dans un bois à demi défriché, proche de la tuilerie de Bricourt, à droite de la route qui va d'Apremont à Bouconville. De la Fontaine de Loupmont, nos frontières, enclavant le territoire de la châtellenie d'Apremont qui était fief de l'évêché de Metz (1), passaient par Liouville et Saint-Julien; et, de Saint- Julien venaient retomber, par un brusque retour vers le Nord, « à la fontaine de Marbotte : — ad Marbodi » fontem » Marbotte, ancienne commanderie de Tordre de Malte, est un hameau situé au milieu d'une étroite vallée, ouvrant de TEst à TOuest, qui conduit, sans aucun obstacle naturel, de la plaine de Woëvre à la large vallée de la Meuse.
C'est, avec celle de Boncourt, près de Commercy, la seule trouée, de ce côté, donnant accès sur la Meuse (2). (1) Apremont était cependant du diocèse de Verdun. Le seigneur évêque de Verdun avait, par suite d'arrangements féodaux, droit de mettre garnison dans le château d'Apre mont, lorsque besoin était. (2) Ces deux trouées sont à préseut gardées : cello de Marbotte, par le fort de Liouville, et celle de Boncourt, par le fort de Gironville. De la fontaine de Marbotte, nos frontières, suivant la vallée de Marbotte, débouchaient dans celle de la Meuse; puis, obliquant immédiatement vers le Sud, et prenant le territoire de Mécrin, qu'on appelait autrefois Mecriegues, elles allaient jusqu'à un endroit que le vieil et peu intelligible géographe, qui nous guide, appelle « Pontem ad Vadttm ». — « Pont au Gué ».
Qu'est-ce que ce Pontem ad Vadum ? Pontem désigne sûrement le village de Pont sur la rive droite de la Meuse, près de Commercy. Mais Vadum serait-il Vadonville? Vadum signifie, en français, gué ; on dit encore Wa, en patois Meusien ; comme on disait Wacta, en latin barbare. Primi tivement y eut-il là un gué, ou Vadum, qui a donné son nom au village de Vadonville? Ce gué, ce Vadum fut-il remplacé plus tard par un pont qui a donné le sien au village de Pont qui se trouve presqu'en face de Vadonville? Peut-être. Toujours est-il que nos frontières aboutissaient, rive droite de la Meuse, au territoire de Pont. Mais rive gauche, elles allaient moins loin ; elles s'arrê taient un peu au-dessus de Sampigny, en un point « où la Cousance tombe dans le fleuve de » Meuse : — Ubi Cusancia cadil in Mosam flu » men (1) ».
(1) La Cousance prend sa source à Cousance-aux-Bois, 7 kilomètres à T Ouest de Vadonville: passe à la ferme de Girouet où l'évêque Haymon établit un prieuré, et dont elle prend le nom; vient à Vadonville et s'appelle le ruisseau des Monts; et se jette dans la Meuse, en face de Mécrin, près de Sampigny. Alors, prenant la Cousance à son embouchure, elles la remontaient, en suivant sa rive gauche, à peu près l'espace de 2,000 pas, presque parallèle ment à la Meuse, jusques en avant de Vadonville ; de sorte que la prairie, entre la Meuse et ce petit ruisseau, formait un angle aigu qui entrait comme un coin dans le Verdunois, la pointe à Sampigny. En avant de Vadonville, elles obliquaient brusquement à droite, toujours remontant la Cousance, et pénétraient, dans Tétroite vallée où coule ce ruisseau, jusqu'à Grimaucourt : à Grimaucourt, elles quittaient la Cousance, et, reprenant la direction du Nord, elles descendaient droit dans la gorge de Mesnil-aux-Bois, qui, comme la vallée de la Cousance, débouche dans la vallée de la Meuse, mais en face de Sampigny, forteresse de Tévêché à son extrémité Sud.
De Mesnil-au-Bois, nos frontières allaient à tra vers bois, droit sur les Keurs où elles retrouvaient le fleuve de Meuse. Des Keurs, elles descendaient le cours du fleuve prenant les villages qui se trou vent dans la vallée, côté gauche, jusqu'à Bannon court. « Et de là, jusqu'à Bannoncourt, par les Keurs, Billey et Refroicourt : — Et clehinc, usque ad Wannum-curtem, per Nuclearios. Billey et Vuarnumcurt ». Nuclearios signifie les Keurs ; Vuarnumcurt, Refroicourt; et Wannum-curtem, Bannoncourt (1). (1) Keurs (Grande et Petite). En 709, dans la Charte de Wolfang, « ce village est dit Ulmus i^Orme) ; mais le A Bannoncourt, ces frontières, au lieu de suivre la vallée de la Meuse, qui va vers le Nord par Woimbey, tournaient brusquement au Midi, pas saient au travers de la forêt de Marcaulieu (1), laissaient sur la gauche le village de Fresnes qu'on disait en Barrois, et prenaient celui de Lahaymeix.
De Lahaymeix, elles viraient à TOuest, et tom baient directement sur Longchamp dans la vallée de T Aire, enfermant Courouvre et Neuville-en- » peuple l'appelle Coria (Cores): — In villa quœ dicitur » Ulmus; sed populo vocatus Coria». Coria ne peut se traduire par Cuirs; car il n'y a aucun rapport entre le nom officiel d' Ulmus qui signifie Orme, et Tappellation vulgaire de Coria, si elle signifiait Cuirs. Par conséquent, le Coria d'autrefois était le mot Roman latinisé de Cores d'où est venu Coudriers. En patois Meusien, on dit encore des Cores, pour désigner dés coudriers. De Cores on a fait, dans la suite, Keurs. Pourquoi nos vieux ancêtres ont-ils préféré le Coudrier à TOrme? Le moine de Saint- Vannes, ignorant peut-être, après 300 ans, l'ancien nom d' Ulmus porté par le village, et ne con naissant que le nom populaire de Coria, a traduit ce nom de Coria, par Nuclearios qui signifie, en latin, noix, noisette, noyau.
Refroicourt (Fracourt), aujourd'hui chapelle isolée, autrefois Mère-Eglise des Paroches, près de Saint-Mihiel. Chauvoncourt, que l'on a cru être désigné par Vuarnumcurt, s'appelle Calvoncurtem, dans une Charte de Wolfang. Bannoncourt est nommé Bannum-curt dans une Charte du Roi Zwentibold,en 8?>5. (1) Marcaulieu. Ce nom doit venir du nom romain Marais- Aurelius. On trouve en effet des vestiges d'un camp romain, dans la forêt, avec une fontaine dont le nom a auss une tournure romaine. Verdunois : « Et inde, usque ad Longum » Campum ». Mais elles ne faisaient que traverser la vallée de TAire, qu'elles quittaient à Longchamp même, pour se diriger « en droit chemin jusqu'à Erize : — » Via rectâ usque ad Eriziam ». Disons, avant d'aller plus loin, que depuis Con flans, notre point de départ, jusqu'à Erize, les limites du Comté de Verdun ont toujours été celles du diocèse.
Mais, à partir de Somme-Aisne, village voisin d'Erize, jusqu'à Vienne-le-Cháteau inclusivement, c'est-à-dire pendant une vingtaine de lieues, ce Comté prend, dans le diocèse de Châlons, une zone de deux à trois lieues de large. Cela vient sans doute des modifications apportées par les Franks aux anciens Pagi romains qui avaient à Torigine constitué les diocèses. Donc, d'Erize (Grande ou Petite), nos frontières allaient « à la fontaine Sarnide, vers les Trois » Fontaines. De là jusqu'à Somme-Aisne, et ensuite » jusqu'aux Ormes : — Et inde, usque ad fontem » Sarnidem, ad Fontes- Tres. Et Itinc, usque ad » Summam-A sniam ; et postea usque ad Ulmos ». Nous ne pouvons deviner pourquoi le vieux géographe de Saint-Vannes indique d'une façon si détaillée, dans l'espace d'une lieue, les points où aboutissaient nos frontières.
Elles allaient donc, d'abord à la fontaine Sarnide ou Sarrée, qui se trouve en avant et à droite de Somme-Aisne. « Puis, de la fontaine Sarnide, aux » Trois-Fontaines » qui pour le coup sont derrière Somme-Aisne, non loin de Rembercourt-aux-Pôts. Plus tard, on appela les Trois-Fontaines, les fontaines des Trois-Evêques, parceque, raconte la légende, les trois évêques : celui de Verdun venant d'Erize, celui de Toul venant de Rembercourt, qui était Barrois, et celui de Châlons venant de Somme-Aisne qui était de son diocèse, s'y étaient rencontrés, et, restant chacun sur une fontaine, s'étaient salués sans sortir de leur diocèse respectif. Cette petite pointe aux Trois-Fontaines faite, nos frontières rebroussaient brusquement vers Somme- Aisne qu'elles prenaient, et, de là, se dirigeaient sur les Ormes.
Remarquons encore ici, qu'à partir de Somme- Aisne et pendant près de 4 lieues, les limites du Comté de Verdun sont les mêmes que celles de la seigneurie de Beaulieu qui était Verdunoise, comme était Verdunois le couvent dont elle dépendait (1). Des sources de T Aisne ou de Somme- Aisne, avons-nous dit, nos frontières se dirigeaient, enpre- (1) Beaulieu, riche abbaye Bénédictine fondée vers 650, par Rodingus (Saint Rouin), à la pointe méridionale des montagnes de PArgonne, au diocèse de Verdun. Dans la suite, les moines devinrent seigneurs de 17 villages qui entouraient en demi-cercle, le pied de leur montagne. L'abbaye et sa seigneurie étaient du Verdunois. L'abbé Richard porta plainte, contre les Sous-Voués de ses villages, au Plaid de 1062, tenu à Verdun par notre Comte Godefroid-le-Barbu.
L'évêque de Verdun, Arnoul de Chiny, agissant comme prince régalien, plaça, vers 1175, le couvent de Beaulieu et toutes ses possessions, en terres et cn hommes, sous la garde nant Riaucourt, sur Charmontois-TAbbé, (Marne), ainsi appelé sans doute à cause d'un abbé de Beaulieu. C'est dans les environs de Charmontois que se trouvaient les Ormes, Ulmos, dont parle notre guide. Qu'étaient-ce que ces Ulmos? Proba blement des arbres séculaires, comme le chêne de Saldey, objet d'une vénération, plus ou moins superstitieuse, de la part du peuple. Peut être retrouverait-on un souvenir de ces Ulmos, non loin de Charmontois, dans la ferme d'Ulmoy. A Charmontois, on traverse l'Aisne qu'on a déjà rencontrée deux fois, et on va, longeant sa rive droite, jusqu'au village appelé Le Chemin. Au Chemin, on oblique un peu à TEst, on con tourne Passavant qui était Champagne, et Ton monte sur les crêtes de TArgonne que Ton suit jusqu'en face de Chatrice.
Là, les deux frontières, un instant réunies, se séparaient. Celles de Beaulieu tournaient à droite et s'enfonçaient dans la grande forêt Argonnaise ; celles du Comté de Verdun descendaient le versant occidental de la montagne, trouvaient un petit et tutelle de Henry de Monçon (Pont-à-Mousson), comte de Bar depuis 1163. Presque tous les villages de la seigneurie de Beaulieu, excepté deux ou trois qui étaient du diocèse de Verdun, faisaient partie du diocèse de Châlons. Par conséquent ils n'appartenaient pas au Pagus des Leuques dont le Barrois était une portion, mais bien à celui des Catalauniens. Aussi, vers Tan 130P, la France revendiqua Beaulieu et sa seigneurie, sur les comtes de Bar qui s'en étaient emparés. ruisseau que le texte latin appelle Bianna ou Biumma (1); en suivaient la rive droite jusqu'à son embouchure dans TAisne dont nous retrouvons la vallée que nous avions quittée au Chemin. « El » inde usque ad locum ubi Bianna fluit in » Asniam ».
Ce lieu « où flue la Bianna dans » TAisne », est à quelques milliers de pas en amont de Chatrice. La Bianna s'appelle aujourd'hui T Ante. « Et inde, continue le texte latin, per descen » sum Asniœ juxta Viasmam; et de là, en des » cendant TAisne, jusqu'auprès de Vienne-la-Ville, » Viasma, Viaxonna ». C'est-à-dire, de Tembou chure de la Bianna, ou de TAnte, dans TAisne, on suit, en le descendant, le cours de cette rivière, on passe devant Sainte-Ménehould qui est sur la rive gauche, et on va auprès de Vienne-la-Ville, qui, d'après le texte latin, semble n'avoir pas été du Comté de Verdun (2). Quelques historiens locaux ont confondu la Bianna ou Biumma du moine de Saint-Vannes, avec la Bionne. La Bionne est un autre petit cours d'eau qui, venant de Tintérieur de la Champagne, se jette dans TAisne, rive gauche, à Vienne-la- Ville.
Par conséquent il ne peut servir de limite à notre Comté. En outre, comment nos frontières (1) Le texte de Wassebourg dit Bianna, et celui de Roussel, Biumma. (2) Vienne-la-Ville est à peu près à 10 kilomètres de Sainte-Ménehould, au Nord, comme Chatrice en est à 10 kilomètres au Midi. pourraient-elles, depuis Tembouchure de la Bionne dans TAisne, suivre, en le descendant, le cours de cette rivière jusqu'à Vienne-la-Ville : « Et inde, » per descensum Asniœ, juxta Viasmam », comment, dis-je, cela se pourrait-il faire, puisque c'est à Vienne-la-Ville même que se trouve Tembouchure de cette Bionne? Du reste c'était en face de Vienne-la-Ville que nos frontières quittaient la vallée de TAisne, et, tournant brusquement à droite, se rabattaient, à peu de distance, sur Vienne le Château qui, lui, était du Verdunois, « usque Viennam ».
De Vienne-le-Château, toujours à droite, elles traversaient la chaîne de montagnes et les forêts de TArgonne pour venir tomber à Varennes (Meuse), où elles retrouvaient la vallée de TAire qu'elles avaient traversée à Long-Champ (1). De Varennes, on retournait à gauche par Montblainville : « per Verrennes et per Mont blainivillam; on allait, « per Censecurt, par Censeçourt », village aujourd'hui détruit, jusqu'à Chàtel-lez-Cornay où se trouvait un château très fort, fief du Verdunois, dont le nom entra dans celui du village : « Per Castrum juxta Quarna rium ». On se trouvait tout près de Grand- Pré. A Châtel-lez-Cornay on quittait la vallée de TAire, on appuyait de nouveau sur la droite, comme au sortir de Vienne, on atteignait le (1) Je préfère le texte de Wassebourg : per Verrennes, à per Vereires.
Le rapprochement de per Montblainivillam indique assez que c'est de Varennes dont il est question. village « que Ton dit Chéhéry », et on le coupait » en deux, prenant sa partie supérieure : — Et » per superiorem partem villœ quœ dicitur » Cheheri ». De Chéhéry, on se dirigeait, « en » droite ligne, sur Gènes. — Et inde via rectà ad » Gênas (1) ». De Gènes, on venait, en prenant pour un moment la direction de Verdun, à Epinonville : « ad Spa » nulsi-villam »; puis à Montfaucon que Ton prenait avec les cinq ou six villages qui formaient la seigneurie de cette Collégiale. De Montfaucon on se dirigeait, en remontant vers le Nord par Nantillois, sur Brieulles où on rejoignait la vallée de la Meuse que Ton traversait en amont de Dun. Dun n'était probablement pas à Torigine du Comté de Verdun, mais de celui du Dormois, Comilatûs Dolmensis : il fut réuni à TEvèché, en 1065, par l'évêque Thierry.
De Dun, on descendait la rive droite de la Meuse jusqu'au village de Lion-devant- Dun : « et usque ad Leonem ». Ainsi, on peut se figurer que, depuis Chàtel-lez- Cornay jusqu'à Lion, nos frontières du Verdunois décrivaient à peu près un arc de cercle ouvrant sur le Nord-Ouest : Chàtel en formait Textrémité Ouest, Montfaucon le centre à TEst, et Lion Textrémité Nord. De Lion-devant-Dun, nos frontières tournaient à TEst, en s'éloignant de la vallée de la Meuse, et (1) A Gènes, nous rentrons dans le département de la Meuse dont nous étions sortis depuis Montblainville. Mais, nous sommes dans le diocèse de Reims. tendaient directement à la « Pierre-Trouée : — ad » Perlusam-Petram». La Pierre-Trouée est encore aujourd'hui un lieudit dans les bois de Bréhéville. Ici, on rentrait dans le diocèse de Verdun qu'on avait quitté depuis Erize.
Mais, Bréhéville touchait presque à Damvillers qui appartenait à Tabbaye de Metlhoc, au diocèse de Trêves, et par conséquent n'était point du Comté de Verdun. Pour Téviter, nos frontières, passant par Lissey et Ecurey, revenaient en arrière sur la Meuse, jusqu'à Soutre-Ville, village aujourd'hui détruit dont le nom est conservé par une rue de Si vry-sur- Meuse qui en était tout proche : « De Petrâ-Perlusâ ad Subtria m- Villam ». A Soutre-Ville, elles quittaient de nouveau la vallée de la Meuse, pour tourner autour du ter ritoire d'Etrayes qui formait, avec celui de Damvillers, la seigneurie de ce nom ; et, prenant Mureau ou Mirewald-castrum, elles allaient retomber à Ecurey, de sorte que la seigneurie des moines de Metlhoc était enfermée dans un véritable cercle (1). D'Ecurey, elles revenaient sur elles-mêmes jus qu'à Bréhéville.
De Bréhéville, laissant à gauche Brandeville qui était du Comté de Chiny, elles (1) Damvillers fut vendu à Luxembourg, en 1344; passa à la Bourgogne vers 1430; à TEspagne (Pays-Bas) vers 1478 ; et à la France en 1678. On ne s'explique pas pourquoi le moine de Saint- Vannes ne mène pas sa frontière directement de Bréhéville à Vittar ville. allaient à droite, sur Wittarville où elles trouvaient la vallée du Loison, qu'elles suivaient, dans la direction de Montmédy, pour prendre, au temps de notre évêque Thierry, Jametz et Juvigny-les- Dames ; puis, elles rebroussaient vers Delut (de ce côté dernier village du Département de la Meuse). A Delut, elles sortaient du diocèse de Verdun pour entrer dans celui de Trêves, par les Failly (Moselle), qu'elles prenaient : « El inde, usque ad » villam Failley ».
Et de Failly, on allait « à » Longuyon où la Crune tombe dans le fleuve de » la Chiers : — et usque Longuion ubi Cruna » cadit in Caram fluvium ». De Longuyon, qui était Verdunois tout en appartenant au diocèse de Trêves, nos frontières, toujours appuyant à droite, remontaient la rive gauche de la Crune, depuis son embouchure dans la Chiers jusqu'aux environs de Pierrepont. Là, quittant la Crune, elles prenaient, à sa source, la rive droite de la Mance qu'elles descendaient jusqu'à Briey : « Et Cruna sursùm decurrit usque » ad Amantiumquœ usque Brieium tendit ». La Mance est un ruisseau qui, plus loin au village de Mance, forme, par sa jonction avec un autre petit cours d'eau, le Rù de Mance aussi appelé le Voigot par les gens du pays (1). Briey n'était ni du Comté, ni de Tévêché de Verdun.
Nos frontières allaient jusqu'auprès de cette petite ville; puis, suivant toujours le cours ( 1) La Crune se jette dans le bassin de la Meuse, par la Chiers. La Mance dans le bassin du Rhin, par TOrne. du Rû de Mance et se rapprochant de Verdun, elles rejoignaient Auboùé où ce Rù se jette dans TOrne : « Et usque Bamvadum ubi Amantia cadit » in Ornam ». A Auboué, diocèse de Metz, elles reprenaient la rive gauche de TOrne qu'elles remontaient jusqu'à Conflans à une heure plus loin, où nous retrouvons, le diocèse de Verdun. Conflans a été, pour le tracé des Limites du Comté de Verdun, notre point de départ à TEst. De cet aperçu, qu'il n'est guère possible de rendre plus exact, on peut conclure que le Comté de Verdun équivalait, en étendue, à la moitié du Département actuel de la Meuse. II mesurait dans tous les sens; de son extrémité Est près de Briey, jusqu'à son extrémité Ouest, près de Sainte-Ménehould; de son extrémité Sud à son extrémité Nord, c'est-à-dire de Pont-sur- Meuse à Lion-devant-Dun ; de son extrémité Sud- Ouest, à son extrémité Nord-Est, c'est-à-dire de Somme-Aisne à Longuyon; enfin, de son extrémité Sud Est à Loupmont, jusqu'à son extrémité Nord- Ouest, à Châtel-lez-Cornay, il mesurait, dans tous les sens, disons-nous, de 20 à 25 lieues.
Le Comté de Verdun était, pour ainsi dire, coupé en deux, dans toute sa longueur, par la Meuse, qui coule du Sud au Nord, et forme une large et fertile vallée. Ses vastes praiiies, sur les deux rives du fleuve, avaient de gras pâturages, et donnaient chaque année d'abondantes récoltes de foins. Les autres cours d'eaux, TAire, TAisne, TOrne et leurs affluents qui le sillonnaient de toutes parts, nourrissaient aussi sur leurs bords, de nombreux troupeaux. Ses chevaux, race perdue maintenant, étaient petits détaille, mais musculeux et sobres, également propres au labour et à la cavalerie légère. Ses montagnes étaient couvertes de grandes et giboyeuses forêts qui fournissaient, à profusion, le chauffage à la chaumière du serf, et la venaison à la table du noble. Ses plaines et ses vallées produisaient, en abon dance, des blés, des orges, des avoines et tout ce qui était nécessaire à la nourriture de ses habitants.
Certains cantons, ressemblant à des vergers, étaient renommés pour la qualité et la quantité de leurs fruits. Les flancs de ses coteaux, exposés au soleil du midi, étaient plantés de vignes qui donnaient des raisins savoureux, et un vin, ou un peu rude comme cèux qui le récoltaient, ou gai et pétillant. Les vins du Verdunois valaient ceux du Barrois. Enfin, ce beau pays était habité par une popu lation nombreuse et vigoureuse. Les hommes y étaient aussi braves au combat que durs au travail. Et Verdun en occupait le centre, à égale distance de toutes ses frontières. Verdun, bâti sur les deux rives de la Meuse, fortifié par la nature et la main des hommes, n'a pas d'origine historique. II existait avant l'arrivée des Romains dans les Gaules. Au XIe siècle il pouvait avoir 8 ou 10,000 habitants.
A cette époque, son commerce était déjà considérable; moins peut-être, pourtant, qu'il le fut à la fin du Moyen-Age. II se faisait par la Meuse, navigable presque partout dans le Verdunois, mais principalement en dessous de Verdun, vers les Ardennes et la Belgique. Les fleuves alors étaient quasi les seules voies de communications. Des industries spéciales y existaient, florissantes et actives comme dans toutes les villes importantes du haut Moyen-Age. Ces industries fournissaient un aliment au commerce; car les populations ne pouvaient aller chercher au loin tous les objets qui leur étaient nécessaires soit pour se vêtir, se loger ou s'armer (1). (1) Voir ce que nous avons dit « du Négoce et des Métiers du Vieux Verdun, dans : Verdun : Notice historique. — Pages 195 et suivantes.
Chapitre II
Droits et devoirs du Comte. — Les Comtes de Verdun avant le diplôme de 990. — Ce qu'étaient aussi les Evêques de Verdun avant 990. Maintenant quel rôle jouait, dans l'Etat, le Comte de Verdun, comme les autres comtes du reste? Quelles étaient ses attributions sous les Mérovin giens et les Carolingiens? Le Comte, choisi et nommé par le Roi, ou par l'Empereur, était amovible et révocable à leur volonté. On était Comte, comme aujourd'hui Ton est Préfet. Etre Comte, était une charge qui pouvait être enlevée au gré de celui qui Tavait donnée; ou comme Ton disait alors, le Comté était un Béné fice, et le Comte un Bénéficiaire. Mais, malgré cette situation instable, le Comte n'en était pas moins, sur le territoire de son Comté, le représentant le plus élevé du Souverain ; celui en qui se concentraient tous les pouvoirs émanaut du Roi ou de l'Empereur, au nom duquel il gouvernait.
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The end
You’ve reached the end of Verdun au XIe siècle, son évêque Thierry-le-Grand, ses comtes Godefroid-le-Barbu, Godefroid-le-Bossu et Godefroid-de-Bouillon.
