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LA FRANCHE-COMTÉ SOUS LOUIS XIV ESSAI D'HISTOIRE POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE LA FRANCHE -COMTE SOUS LOUIS XIV ESSAI D'HISTOIRE POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE PAR A. BOUSSEY AOnÉGÉ de l'université PROFESSEUR D'HISTOIRE AU LYCÉE DE DESANCON BESANÇON IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE DE PAUL .IACQU1N Grande-Rue, 14-, a la Vieille-Intendance Archives du ministère de la guerre. NOTICE SUR LES SOURCES DE I/HISTOIRE DE LA FRANCHE-COMTÉ SOUS LOUIS XIV PREMIÈRE PARTIE. — MANUSCRITS La Franche-Comté, conquise en 1674, fut adminislrée exclusivement parle secrétaire d'Etat de la guerre jusqu'à la paix de Nimègue. A partir des derniers mois de 1678, elle continua à faire partie des provinces ressortissant à ce département. Aussi de nombreuses pièces intéressant la province, signées de Louvois ou de ses succes seurs, ou adressées aux ministres par les intendants, les gouverneurs, les magistrats, se trouvent-elles dans les archives du ministère du boulevard Saint-Germain.
Les documents conservés dans ces archives sont classés par ordre chronologique et reliés en volumes portant au dos des mentions très générales : Minutes des lettres du ministre ; Correspondance des intendants ; Administration militaire ; Armée de Flandre; Armée d'Allemagne, etc. Quelques volumes portent par exception des indications plus précises. Ainsi, le n° 378 est intitulé « Conquête de la Franche-Comté, » et le n° 2168, « Conspiration en Franche-Comté. » Ni l'un ni l'autre, du reste, ne contient la totalité des pièces ayant trait à ces événements ; un grand nombre sont éparses dans les volumes suivants. Les lettres des ministres et de leurs correspondants traitant souvent de sujets fort divers, leur classement ne pouvait être rigoureux ; ainsi, les pièces intéressant la Franche-Comté se trouvent également dans les séries : Minutes des lettres des ministres; Correspondance des intendants; Administration militaire, et mème Armée d'Allemagne, l'intendant de la province HIST.
DE LA FRANCHE-COMTL NOTICE SUR LES SOURCES 2 Archives du ministère des affaires étrangères. Archives nationales ayant été aussi l'intendant de cetle armée pendant la guerre de la ligue d'Augsbourg. Les questions militaires tiennent nalurellement une très grande place dans la correspondance du secrétaire d'Etal de la guerre. Mais il n'est pas une seule partie de Tadministration qui n'y soit fré quemment abordée. Aussi y avons-nous puisé de nombreux renseignements : je citerai seulement, et à titre d'exemple, la lettre de l'intendant de Bernage à Chamillart du 22 mars 1705, où il a Toccasion de faire au ministre un tableau complet des charges de toute nature qui pèsent sur la province. Une série de volumes appartenant aux archives du ministère des affaires étrangères porte la mention Franche-Comté.
Introduction
La conquête de la Franche-Comté fut une des plus faciles que la France ait jamais faites. Si Louis XIV crut devoir abandonner, en 1668, la province une première fois soumise en quelques semaines, cette feinte modération ne fut de sa part qu'un acte d'habile politique qui masquait ses véritables desseins. II ne rendit que ce qu'il savait pouvoir reprendre à son heure et sans coup férir. La rapidité des campagnes de 1668 et de 1674 étonna tout le monde. L'enthousiasme et la flatterie se donnèrent carrière à Paris et à Saint-Germain ' ; TEurope fut effrayée. Et 1 M. Perraud, dans son ouvrage : Les Etats, le Parlement de Franche-Comté et la conquête de 1668, a réuni ies plus curieuses des innombrables pièces françaises ou latines inspirées par les succès de Louis XIV. (App. XVIII, p. 378.) La plus courte est le distique latin suivant : Una dies Lotharos, Burgundos hebdomas una, Una domat Batavos luna; quid annus eril?
Un Franc-Comtois anonyme répondit ; Plurimarex cepit spargendo largiter aurum, Armis pauca, dolo plurima, jure nihil. HIST. DE LA FRANCHE-COMTÚ. ■T pourtant, à voir de près les choses, le succès n'avait rien de miraculeux. La disproportion entre les forces des deux adversaires était trop grande pour que, la lutte une fois engagée, l'issue fût douteuse. La monarchie française était alors à Tapogée de sa puissance, la royauté disposait de toutes les forces matérielles et morales d'un grand pays. Des hommes de génie assuraient Texécution des volontés du monarque, et. celui-ci savait encore rie vouloir et ne tenter que le possible. La Franche-Comté, au contraire, était aban donnée de sa protectrice naturelle, TEspagne, à la fois in différente et impuissante ; réduite à ses propres ressources, elle était évidemment perdue.
Pauvre naturellement, ruinée encore par les guerres précédentes, sans armée, sans finances, elle manquait surtout de ce qui faisait la force de son adversaire : des institutions et des hommes. L'heureuse résistance qu'elle avait opposée aux précédentes attaques de sa puissante voisine achevait de la perdre en lui inspirant jusqu'au dernier moment une trompeuse sécurité. En 1668, les Franc-Comtois s'enivraient encore des glorieux souve nirs de 1636, ils ne voyaient pas que tout était changé chez eux et plus encore en France. Facilement conquise par les armes, la Franche-Comté devint tout aussi facilement française. Je ne veux pas dire qu'elle perdit sans regret cette sorte de demi-indépendance que lui assuraient la faiblesse et Téloignement de ses souverains espagnols. Mais ces regrets ne furent ni très vifs ni très durables.
Le pieux souvenir des anciens maîtres et des vieilles libertés se conserva sans doute, mais en s'altérant singulièrement. Dans les âmes naïves des paysans franc comtois, il prit bien vite un caractère légendaire. II devint bientôt un thème à traditions populaires qui firent du bon vieux temps de la domination espagnole une sorte d'âge d'or n'ayant rien de commun avec la réalité. C'était une pro testation platonique contre le présent ; à vrai dire, il n'y en eut guère d'autre.
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. 19 Cette prompte assimilation du comté de Bourgogne à la France s'explique par toute son histoire. Celle-ci, à la prendre au xiv° siècle pour la suivre jusqu'au milieu du xvii", présente un caractère singulier. C'est le spectacle d'une popula tion française par sa situation géographique, ses mœurs, ses institutions, son langage, que le droit public féodal d'abord, puis la politique des mariages, éloignent de la France pour la rattacher, par un lien factice, à des centres politiques éloignés avec lesquels, en réalité, le pays n'eut jamais que des rapports strictement officiels. Cette situation lit le malheur de la Franche-Comté. Pen dant plus de trois siècles, elle oscilla, pour ainsi dire, entre la France, à laquelle la rattachaient le sang, le langage et les mœurs, l' Allemagne, qui la revendiquait au nom d'un droit de suzeraineté et de fraisés surannés, et TEspagne, qui invo quait, pour la conserver, le droit dynastique longtemps in contesté.
Si la Franche-Comté, ainsi disputée par trois maîtres, y gagna une sorte de nationalité indépendante, elle paya cruellement ce privilège par trois siècles de guerres, d'invasions et de massacres presque sans relâche. La con quête de 1674 devait seule y mettre fin. La Franche-Comté n'est pas, autant qu'on pourrait le croire, une individualité géographique nettement déterminée ; elle n'a pas, du moins du côté de la France, de frontières naturelles. Aussi les noms de Séquanie, haute Bourgogne et comté de Bourgogne, qu'elle a successivement portés, ne s'appliquent pas exactement à la même étendue de territoire. Au nord, le large et bas plateau des Faucilles n'est à aucun point de vue une frontière. Aussi les contestations de terri toires avec la Lorraine furent-elles incessantes ; sous Louis XIV encore, elles étaienl Toccasion de procès et de traités 1.
On donne souvent comme limite entre le duché et le 1 On peut consulter sur l'hisloire de celte frontière, à lu Bibliolhèque nationale, la collection Moreau, n" 915 el 917, et la collection do Lorraine, n»' 418 à 420, 685, 710 à 713. comté de Bourgogne le cours de la Saône, et les bateliers auraient conservé, dit-on, Thabitude de distinguer la rive droite et la rive gauche de cette rivière par les noms signi ficatifs de terre du roi et de terre d'empire. C'est là un à peu près géographique qui est bien près d'être une erreur complète. En réalité, la Saône, qui serait dans tous les cas une médiocre défense, ne séparait les deux Bourgognes que sur quelques lieues de longueur. Au nord-ouest, le comté empiétait sur la rive droite, s'étendait jusqu'au pied du plateau de Langres et confinait au Bassigny.
Cette région formait une sorte de marche intermédiaire entre la haute Bourgogne et la Champagne; les grands fiefs du pays, Fouvent, Autrey et Champlitte dépendaient encore au xi' siècle de Tévêque de Langres, et celui-ci conserva jusqu'à la révolution la juridiction ecclésiastique du territoire dont la suzeraineté lui avait échappé. Les relations étaient fréquentes par-dessus cette frontière relativement récente. On se plaignait, en 1636, que les gentilshommes établis sur les bords de la Saône eussent leur hantise ordinaire avec la noblesse du Bassigny; c'était une porte ouverte aux intrigues de la France, elle en profita souvent. Plus au sud, la ville d'Auxonne, située sur la rive gauche, formait avec le territoire de quelques villages une véritable enclave en terre comtoise, qui portait la frontière à deux ou trois lieues seulement de Dole, la ville principale de la pro vince.
Plus au sud encore, la frontière, s'éloignant de plus en plus de la Saône, laissait au duché de Bourgogne les bassins inférieurs du Doubs et de la Seille, à la Bresse, le cours in férieur de TAin. De ce côté également, Tabsence de frontières naturelles, la similitude de mœurs et de langage, avaient créé d'intimes relations entre les populations. Les alliances étaient fréquentes entre les familles franc-comtoises et bres sannes, et lorsque la Bresse fut conquise par Henri IV, les Etats eurent à se préoccuper de la situation faite aux Com-
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. 21 tois propriétaires de terres situées dans la province nouvellement française '. Du côté de Test, le plus oriental et le plus élevé des chaî nons du Jura sépare plus nettement la Franche-Comté de la Suisse ; encore faut-il ajouter ]que cette frontière ne s'imposait pas tellement qu'elle n'ait été souvent modifiée, et qu'elle n'ait laissé passer plus souvent encore des armées, des mar chandises et des idées. II est important de remarquer aussi que de ce côté la Franche-Comté confinait à des populations françaises de mœurs et de langage, qui, comme elle, avaient fait partie de Tancien royaume de Bourgogne. C'était pour elle comme des avant-postes de la nationalité française qui la protégeaient contre l'influence allemande. Sur un seul point, à sa limite nord-est, le comté confinaità Tempire germanique.
Encore, le pays de Montbéliard, qui le séparait de TAlsace, était-il un ancien fief franc-comtois qu'un mariage avait transféré à la maison de Wurtemberg 2. A la Béforme, la population de la petite principauté avait du suivre F exemple de son maître et adopter la nouvelle religion, mais elle avait conservé Tusage de la langue française. Du reste, l'occupation de TAlsace par la France avait achevé de séparer la Franche-Comté des terres véritablement alle mandes. Ainsi, le comté de Bourgogne se trouvait ouvert à peu près de toutes parts à l'influence et aux armées françaises. Le danger n'avait pas échappé aux esprits avisés du pays. Gi rardot de Nozeroy le signale en termes exprès : « Les Fran » çais, qui autrefois ne nous avoisinaient qu'en la duché de » Bourgogne et pays de Bassigny, avaient depuis acquis la » Bresse par le traité de Lyon, puis nouvellement conquis la » Lorraine, puis TAlsace et la Ferette, le Montbéliard et le 1 De Troyes, La Franche-Comté de Bourgogne . les recez des Elut-, II, p. 408. 2 Eberhard IV, comte de Wurtemberg, épousa, en 1397, Henriette, héritière de la famille franc-comtoise de Montfaucon; celle-ci possédait la terre de Montbéliard depuis le xti* siècle.
LA FRANCUE-COMTÉ SOUS LOUIS XIV. 22 » Brisgau ; enfin le Valengin et Neufchàtel obéissaient à un « prince français ». » Chifflet, un peu plus tard, comptait au nombre des causes qui avaient affaibli l'esprit militaire dans le pays, l'occupation de la Lorraine par les Français, qui fermait à la jeune noblesse la route par laquelle elle allait rejoindre aux Pays-Bas les armées espagnoles 2. Ainsi cerné de toutes parts par les armes de la France, le comté de Bourgogne s'ouvrait lui-même insensiblement à l'influence de sa puissante voisine. A son insu, et souvent malgré lui, il obéissait à Tinvincible attraction qu'exerçait sur lui la grande nation dont il n'avait jamais cessé de par ler la langue. Un heureux hasard facilita ce rapprochement. Pendant deux siècles, la Franche-Comté fut gouvernée par par des princes français, et à la fin de cette longue période, on put croire pendant quelques années que l'union des deux pays était définitive.
En 1*293, par le traité de Vincennes, le comte palatin Othon IV abandonnait à Philippe le Bel la Franche-Comté, comme dot de sa fille aînée Jeanne, qui devait épouser Phi lippe de Poitiers, deuxième fils du roi de France. En 1493, par le traité de Senlis, Charles VIII restituait la province qu'il détenait à titre de dot de Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne, et le pays redevenait pour deux siècles officiellement étranger à la France. Dans le lông intervalle de ces deux traités, la Franche- Comté changea souvent de maîtres au gré des mariages et des décès de ses souverains, mais elle ne cessa jamais d'être française au mème titre que les grands fiefs du royaume, le duché de Bourgogne ou T Artois par exemple, auxquels le hasard des alliances féodales le rattacha plus d'une fois.
Cette période de son histoire ne fut pas des plus heureuses ; elle eut ses épreuves particulières; elle souffrit de celles qui 1 Histoire de dix ans, p. 79. 2 Mémoires, I, p. IC.
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. 23 accablaient alors la France. Ce surent, au début, les cinq années de guerre que Philippe le Bel dut consacrera soumettre l'aristocratie comtoise soulevée contre lui (1295-1301), dans les dernières années, de 1477 à 1483, la guerre aussi longue et plus cruelle encore, par laquelle Louis XI ne réussit pas à vaincre Tobstination désormais proverbiale des Comtois, et dans Tintervalle de ces deux invasions, les désastres, les misères et les hontes de la guerre de Cent ans. II n'est pas un nom néfaste de cette période qui n'appartienne à Thistoire de cette province, pas une épreuve qui lui fùt épargnée. Elle subit les contre-coups des désastres de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt et de Tassassinat de Montereau, vit deux fois ses souverains s'allier avec les Anglais et souffrit à plusieurs reprises les ravages des grandes compagnies et des écorcheurs.
Cette communauté de misères n'était peut-être pas faite pour resserrer étroitement les liens qui unissaient les deux pays. Mais les intrigues et les guerres, si nombreuses qu'elles fussent, n'absorbaient pas entièrement, aux xiv" et xvc siècles, Tactivité des princes et la vitalité des peuples. Les nations se dégageaient de la féodalité et se donnaient des institutions plus conformes à leur esprit et à leurs besoins. Une véritable révolution administrative se fit alors en Franche-Comté, sous les auspices et à Limitation de la France. Ce fut Philippe le Bel qui créa la Cour des comptes de Dole et divisa le pays en deux bailliages, celui d'Amont et celui d'Aval. Le parlement s'organisait en même temps; il se fixait à Dole et devenait successivement périodique et permanent; enfin, sous les comtes-ducs de la maison de Valois, les Etats de la province s'exerçaient à jouer dans Tadministration et la politique un rôle prépondérant.
Ainsi s'organisait simultanément en France et en Franche-Comté tout le mécanisme d'une société nouvelle. Ce remarquable parallé lisme dans Thistoire intérieure des deux pays n'a pas échappé à un judicieux historien du xvme siècle : « Les anciens Com » tois, dit Perreciot, se sont si exactement modelés sur les » Français pour la forme du gouvernement civil, et les ont » copiés avec tant d'attention, qu'il semble que nous ayons » toujours appartenu au même souverain. II n'y a pas plus » tôt eu des parlements et des bailliages en France, qu'on en » a vu en Franche-Comté, remplis par des officiers qui por » taient les mêmes noms et qui avaient les mêmes fonctions. » Comme les Français, nous avons eu des Assemblées natio » nales qui, ainsi que chez eux, ont pris le nom d'Etats : » sans doute parce que de même que parmi eux, on les forma » des trois ordres ou Etats de la nation, lorsque l'adminis « tration de la justice en fut détachée '. » L'influence de la France ne s'arrêta pas là.
De nombreux Franc-Comtois, à l'étroit dans les limites de la province, allèrent chercher à Paris un théâtre plus vaste et plus digne de leur ambition et de leurs talents. Les princes favorisèrent de tout leur pouvoir cette émigration pacifique, qui leur donnait d'utiles et dévoués serviteurs. La première comtesse Jeanne, la bru de Philippe le Bel, donna Texemple. Grâce à son influence, Hugues de Besançon devint archevêque de Paris ; Guy Baudet, de Poligny, fut évêque de Langres et chancelier de France sous Philippe de Valois; Simon de Gonsans mourut évêque d'Amiens. La mème princesse, par son testament, fondait à Paris le collège de Bourgogne, « où » les escholiers de la Comté seraient en réception préférés à » tous autres. » Pendant la guerre de Cent ans, la Franche- Comté donnait à la France les deux Jean de Vienne : l'oncle, qui défendit Calais après Crécy ; le neveu, qui réorganisa la marine française sous Charles V et mourut en héros à Nico polis.
La cruelle guerre de Bourgogne interrompit un instant cette tradition ; mais la paix d'Arras venait à peine d'être signée, que de nombreux Franc-Comtois entraient au service du jeune fiancé de leur souveraine Margue- 1 Perreciot, Dissertation sur les Elals (1765). (Documents inédits publiés par l'Acadómie, VII, p. 112.)
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. 25 rite '. Enfin, au mois de janvier 1484, les Etats généraux de France étaient, réunis à Tours; les députés franc-comtois y siégeaient dans les rangs de la nation de Bourgogne, à laquelle ils appartenaient par Thistoire et par le nom -. Le plus grand seigneur du pays, Jean de Chàlon-Arlay IV, prince d'Orange, se tenait auprès du jeune roi avec le comte de Dunois, le sire d'Albret et le comte de Foix ; enfin, c'était un Franc-Comtois, Guillaume de Rochefort, qui prenait la parole au nom du gouvernement. II y avait là une sorte de consécration solennelle de Tunion des deux pays, la pro vince prenait rang dans la nation et lui apportait le con cours de ce qu'elle avait de plus illustre par la naissance et par le talent. Neuf années plus tard, le traité de Senlis remettait en question une solution que tout semblait indiquer comme définitive.
De 1493 à 1674, la Franche-Comté, devenue possession de la maison d'Autriche, fut naturellement engagée dans la ri valité de cette dernière avec la maison de France, qui rem plit Thistoire de ces deux siècles. Elle ne fut cependant que trois fois, sous Henri IV en 1595, sous Louis XIII en 1636, sous Louis XIV en 1668, en lutte ouverte avec sa voisine. Dans Tintervalle, des trêves particulières la mirent à Tabri des horreurs de la guerre. Mais c'était là une paix boiteuse et précaire s'il en lut. On peut dire que pendant deux siècles la Franche-Comté vécut sous Tobsession continuelle de la conquête française. Le sentiment de Thonneur, un attache ment chevaleresque à ses princes légitimes, et aussi le souci 1 Gollut énumère (col. 1398, 1399) les personnages franc-comtois que Charles VIII attira au service de la France.
Outre le prince d'Orange et les deux frères Guil laume et Guy de Rochefort, qui lurent tous deux chanceliers, il cita Simon de Quingey, l'adversaire acharné de Louis XI, qui, pris par les Français, avait passé plusieurs années dans une cage de fer, el qui devint bailli de Troyes; Jean d'Ande lot, grand écuyer de France; les deux frères Jacques et Gaspard de Coligny ; le premier mourul à Ravenne, le second est le père du célèbre amiral; plusieurs gen tilshommes des maisons de Vaudrey et de Grammont, etc. 2 Ces députés étaient Louis Gaulhiot, Guy David, Jean Liévans et le sire do Saint-Bonnot. de Tindépendance et des libertés que lui assurait l'éloigne ment de ceux-ci, lui faisaient considérer cette conquête à la fois comme une honte et un malheur. Mais ce n'était pas assez pour rompre les mille liens invisibles qui s'étaient noués dans la période précédente entre les deux pays.
Bien des regards se portaient comme malgré eux au delà de la Saône. « La jeune noblesse qui du passé faisait ses exercices » dans les terres du roy et dans les terres espagnoles, où elle » apprenait la patience et le travail (lois fondamentales du » bien-estre de la noblesse), avait commencé d'aller aux aca » démies de Paris, où la bienséance et les points d'honneur » s'enseignaient délicatement, et soubs ces belles apparences » se glissaient les vices de France aux esprits prompts de » nostre jeune noblesse, si que les Espagnols jà dez plusieurs » années ne nous recevaient plus en leurs terres par crainte » d'infection, et nous de nostre côté estions contraints de tenir » la bride plus courte que du passé aux esprits mouvants et » délicats '. » Aux époques mêmes où une guerre acharnée semblait élever une frontière infranchissable entre les deux pays, les rapports n'étaient pas interrompus.
Qu'il nous suffise de rap peler que le jésuite Mathieu, le favori et Thistoriographe de Henri IV, était Franc-Comtois, et que Mairet, le poète pen sionné de Richelieu, était de Besançon. Pendant que la France attirait ainsi les talents de la province, celle-ci subis sait encore son influence sous une autre forme. Fréquem ment ravagée par la guerre ou par la peste, elle fut obligée à maintes reprises de faire appel à ses voisins pour combler les vides de sa population, ou plutôt, il se fit naturellement un mouvement d'immigration auquel les gens de langue française prirent une part prépondérante. Les Lorrains au nord, les Champenois et les Bourguignons du duché à Touest, les Bressans au sud, repeuplèrent les villes et les vil- 1 Girardot de Nozeroy, Histoire de dix ans, p. 72.
INTRODUCTION.
. lages décimés. Ce ne fut pas toujours une infiltration lente et insensible, mais quelquefois une brusque invasion. D'après le jurisconsulte Dumoulin, sous les règnes de Fran çois Ie'' et de Henri II, plus de dix mille Français, Picards ou Normands, réduits à la misère, se réfugièrent dans le comté de Bourgogne, où ils cultivèrent les terres en acceptant la situation inférieure de mainmortables '. Pendant que des éléments français renouvelaient ainsi le fond de la population indigène au détriment de sa cohésion et de son esprit national, les classes élevées subissaient aussi, par de fréquentes alliances, Tinfluence de Tétranger. La no blesse, le plus souvent besogneuse, se mariait volontiers en France, « d'autant, remarquait Chifllet, que les Françaises » apportaient à leurs maris un peu d'argent sec pour essuyer » leurs dettes. » Le judicieux conseiller n'hésitait pas à compter parmi les causes qui amenèrent les désastres de 1668 et de 1674 ces mariages français, « où Ton épousait les » inclinations étrangères aussi bien que les femmes 2. » Le pays ainsi assiégé et pénétré de toutes parts ne trou vait pas en lui-même d'éléments suffisants de résistance. 1 j Servilus manus morluae ... non semper a barbarie vel bellica cl hostili caplivilate coepit, sed quandoque ab hurnanilate, ut suh Francisco I et Ilenrico II, magna mullitudo Gallorum 'Francos vocare pudet) prasserlim a Picardia et Neustria ingentibus illis intìnilarum collcctarum exactionibus oppressa et expilala in comi tatum Burgundiae sensim dimigrans, ultra deceni mdlia hospilio susccpti sunt in sylvis ad culturam ~educendis sub eonditione manus morluae » (Consil, 17, n" 32.)
(Cilé par Dey, Elude sur la condition des personnes, des biens et des com munes au comté de Bourgogne pendant le moyen âge.) Ces nouveaux habitants étaient souvent des hôtes désagréables : i Ces François sont pour la plupart des gens bannis, homicides, fabricant fausses monnoyes, ayant des enfants bélitres et mendiants, qui ont, par ascbnsement ou autrement, pris place en ce pays où ils onl construit é liBces et villages où ils habitent; les sujets en sont journellement oíTensés, injuriés el travaillés, lant par dégâts de bois qu'ils font, que par la grande chorlé qu'ils occasionnenl. n (Lettre des officiers d'Amont au Parlement, du 9 novembre 1550.) 2 « Pendant que les femmes s'ennuyaient dans leurs manoirs et regardaient avec envie les splendeurs de Versailles, les hommes songeaient aux grandes occa sions de s'avancer, aux nombreuses dignités du royaume voisin.
D'avance, et presque à son insu, la noblesse comtoise était séduite et gagnée à l'ennemi. » (Perraud, La conquête de 1668, p. 29.) Quel secours pouvait-il espérer de Tétranger? De TEspagne, il n'avait rien à attendre '. Charles-Quint, préoccupé des dangers du comté, « son verger d'honneur, » semble avoir voulu le protéger contre la France en le rattachant à Tem pire d'Allemagne. En 1548, il complétait et sanctionnait la création du cercle de Bourgogne, qui datait de son grand père Maximilien ; mais, voulant sans doute que Tœuvre fût complètement sienne, il s'attachait, dans le préambule du diplôme, à discuter et à détruire tous les arguments historiques qui pouvaient justifier et fortifier l'union des deux pays. Par une autre inconséquence, il s'arrêtait à moitié chemin et réservait que les provinces du nouveau cercle, la Flandre et le comté de Bourgogne, ne reconnaîtraient pas la 1 Je no parle pas seulement d'une assistance matérielle que la cour de Madrid élait évidemment incapable de donner à ses sujets franc-comtois.
En réalité, malgré les apparences et malgré aussi le préjugé contraire, il n'y a jamais eu enlre les deux pays le moindre lien iulime. La Franche-Comté n'a jamais élé espagnole que par la communauté du souverain. L'Espagne n'a jamais donné ni un mot à sa langue et à ses patois, ni une loi à ses codes, ni une famille notable à sa noblesse ou à sa bourgeoisie. Institutions, mœurs, coutumes, lout est resté français, avec des nuances que l'esprit provincial suffit à expliquer. « Le naturel espagnol ne modifia nullemenl celui de nos pèros. A part les généralités qui appartiennent à toutes les ualions, il n'y a pas plus d'espagnol dans notre moral qu'il n'y en a dans la langue que nous parlons. La province ne communiquai! ordinairement avec l'Espagne que par l'intermédiaire des Pays-Bas; à peine les troupes espagnoles y séjournaient-elles on la traversant; il n'y eut que très tard des emplois exercés par des Espagnols.
Nous ne connaissons guère d'alliance de famille conlractée avec cetle nation. Malgré l'union politique la plus intime et la mieux entretenue, la FraDche-Comlé n'était pas fâchée d'être à une certaine distance de l'Espagne et de la Flandre. De nation à nation, d'homme à homme, on ne s'aimait guère ; cela perce parloul à côté des témoignages de bon vouloir. » (La Franche-Comté ancienne et moderne, II, p. 164-165.) « Au fond, la Comlé, pas plus que les Pays-Bas, n'avait jamais été espagnole. L'Espagne ne put se l'assimiler et fit peu d'efforts pour cela. Grâce à son éloigne ment, la province garda toujours une large autonomie. » (Perraud, La conquête de 166S, p. 30.) « Lorsque le pays appartenait aux Espagnols, ceux-ci ne s'établirent nulle part dans leur domaine du Jura; mais les Jurassiens, au contraire, se répandirent aus sitôt dans tous les pays dépendant de l'immense empire de Charles-Quint; on en compta 20,000 à Madrid; ils n'étaient pas moins nombreux dans le Milanais; à Rome, 12,000 émigrés du Jura occupaient le quartier dit des « Bourguignons, » du nom sous lequel on les connaissait jadis. » (Elisée Reclus, Géographie universelle, t. II. La France, p. 366.)
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. 29 juridiction de Tempire et seraient regardées comme libres. La liberté dans ces conditions, c'étaient Tisolement et la faiblesse consacrés par Tacte même qui prétendait y remédier. Enfin Charles-Quint viciait encore son œuvre en refu sant obstinément de la faire agréer par les représentants des provinces du nouveau cercle. En réalité, tout était faux et caduc dans cette tentative d'unir à Tempire des pro vinces qui depuis si longtemps, et pour tant de raisons, lui étaient étrangères. Un acte diplomatique, fùt-il signé du grand nom de Charles-Quint, ne put aller à Tencontre à la fois de la géographie, de Thistoire, du génie et de l'instinct des populations. La Franche-Comté n'était pas et ne voulait pas être Allemande. « Nous sommes d'Espagne, et non » d'empire, » s'écriaient les membres du parlement, lorsqu'on leur demandait, au nom de la cour de Vienne, des subsides contre les Turcs.
II est vrai qu'au dernier moment, en face des prétentions menaçantes de Louis XIV, les Franc-Com tois essayèrent d'invoquer leur titre de terre d'empire, dans la double illusion d'arrêter le roi de France et d'intéresser T Allemagne à leur cause. Le baron de Lisola plaida ce pro cès dans ses nombreux et ardents pamphlets ', tandis que les conseillers du parlement, Philippe et Précipiano, allaient le soutenir à Ratisbonne devant la diète 2. Mais Louis XIV, qui n'écoutait pas toujours les bonnes raisons, n'était pas homme à se rendre à de mauvaises. Quant à la diète, elle n'était ni disposée à intervenir, ni capable de le faire utilement. 1 Lisola « montra l'antiquité du cercle de Bourgogne parmi les cercles de l'empire, où Cbarles-Ouinl Pavait fait inscrire, cita l'article du traité de Munster, qui reconnaissait comme tel la Comté, et comme tel la comprenait dans la paix. 11 prouva qu'en plusieurs circonstance;, et tout récemment dans la guerre contre les Turcs (1604). elle avail fourni sa part de subsides à l'empire; une quittance en bonne forme de la chancellerie de Vienne en faisait foi.
La Comté, participant aux charges de la communauté, devait aussi participer à ses avantages, etc. » (Perraud, La conquête de 1668, p. 121.) 2 Sur les négociations de Ratisbonne, voir M. Edouard Besson : « Le président Philippe, négociateur franc-comtois au xvn« siècle. » (Mémoires de la Société d'émulation du Doubs, 1881, p. 277.) Une dernière chance d'échapper à la France restait peut être à la Franche-Comté. Voisine de la Suisse, elle avait, du moins avec la partie française de ce pays, une certaine com munauté de mœurs et d'intérêts. Aussi, malgré les difficultés naturelles que présentaient les hauteurs orientales du Jura, des relations fréquentes avaient toujours existé entre les habitants des deux versants de la montagne. Au début du xvi° siècle, la cité libre de Besançon avait, un peu malgré Tempereur et TEspagne, signé un traité d'alliance avec quelques-uns des cantons suisses.
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