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DE LA R ÉVOLUTION FRANÇAISE FAR CHARLES GOMEL LES MINISTÈRES DE TURGOT ET DE NECKER PARIS L I il R A 1 R I E GlilLI AUMIN ET C fèâiten <ic la CoUecti< i|.o.u\ Économiste*, án JonmaJ . ■' L* tiúnnaive *te l'Eôonoinitì po ;;'sjierC6 Ot ílo , RI i frXU Û HE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE IMPRIMERIE DE SAINT-DENIS. — H. BOUILLANT, 20, RLIE DE PARIS Il U LA RÉVOLUTION FRANÇAISE PAR CHARLES GOMEL LES MINISTÈRES DE TURGOT ET DE NECKER PARIS LIBRAIRIE GU1LLAUMIN ET C'K Éditeurs de la Collection des principaux Économistes, du Journal des Économistes, du Dictionnaire do l'Économie politique, du Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, etc. RUE RICHELIEU, 14
Introduction
En changeant l'antique constitution du royaume, en détruisant les bases sur lesquelles reposait depuis des siècles l'organisation politique, sociale et administrative de la France, la Révolution de 1789 a amené dans notre pays une si complète transformation, que ses premiers historiens ont cru pouvoir se dispenser d'en rechercher les causes lointaines, et qu'ils se sont bornés à raconter les événements, les uns glorieux, les autres tristement tragiques, dont elle se compose. Ils ont donc commencé leur récit à Tépoque de la réunion des États généraux. L'opinion s'est ainsi répandue que la Révolution avait pour ainsi dire éclaté spontanément, qu'obéissant à une sorte d'instinct providentiel, elle avait substitué un régime nouveau à l'ancien, et qu'elle avait créé de toutes pièces une France nouvelle.
Cette conception de la Révolution française est fausse, et elle a fait son temps. S'il est vrai que les actes qui ont été accomplis en 1789, que les principes qui ont été pro clamés alors, sont le début d'une ère nouvelle et ont re nouvelé la sociélé française, il est non moins certain que le mouvement réformateur de 1789 ne s'est pas produit a
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subitement et qu'il a été préparé longtemps à l'avance. Des historiens éminents ont montré que la Révolution dérive directement de l'ancien régime et que l'étude de celui-ci permet seule de la comprendre. L'histoire peut en effet se comparer aune chaîne dont les anneaux tien nent les uns aux autres, et toujours le présent a son ori gine quelque part dans le passé. Un peuple d'ailleurs n'invente rien en politique ni en législation. Les modifications qu'il apporte à sa constitution, à son organisation sociale, à son administration intérieure, à son système d'impôts, à ses lois civiles et pénales, sont forcément la résultante d'un long travail préparatoire, le fruit d'une série de critiques et d'observations auxquelles a donné lieu l'état de choses antérieur. C'est sous l'influence de doctrines nouvelles peu à peu répandues qu'on en vient à rêver d'un idéal qui rend d'autant plus sensibles les abus existants, qu'on se met à les haïr, et que l'on se persuade que, grâce aux changements des institutions, les sujets de plaintes disparaîtront.
Si telle a été en politique la progression des idées avant 1789, il n'en a pas été différemment en ce qui concerne les causes financières et économiques de la Révolution. On s'en convaincs en étudiant l'œuvre de la Constituante. Cette assemblée a renversé l'édifice fiscal de la monarchie , consacré Tégalité de tous les citoyens devant l'im pôt et soumis les contribuables à des impositions nouvelles. A peine réunie, elle s'est trouvée aux prises avec d'inextricables difficultés; elle avait à parer au déficit du Trésor, et à cette tâche déjà suffisamment ardue, elle a ajouté la liquidation générale de la dette publique. S'étant fait une loi de rendre les taxes moins injustes et moins vexatoires, elle a pris très au sérieux cette partie de son
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III mandat, et elle n'a guère tenu de séance sans s'occuper de questions financières. L'attentionde ses membres était, à la vérité, distraite par tant d'autres objets, leur esprit était dominé par tant de préjugés, que leurs discussions sur la matière des finances ont toujours été écourtées, et que souvent ils ont pris avec précipitation les plus graves résolutions. Néanmoins, TAssemblée constituante aurait ■elle pu opérer, comme elle Ta fait, une aussi complète transformation dans le régime des impôts, si la plupart des solutions par elle adoptées n'avaient pas, de longue date, été proposées dans de nombreux écrits, et si l'esprit public n'avait pas en quelque sorte dicté les réformes? Notre intention est d'écrire un jour Thistoire financière de cette assemblée: mais moins que toute autre, elle me saurait être commencée en 1789.
Elle se rattache par des liens intimes à des faits et à des écrits antérieurs, et pour apprécier comme il convient l'œuvre de la Consti tuante , il importe d'abord de connaître les événements et les aspirations de la période qui a précédé sa réunion. Un exposé impartial de ces événements et de ces aspirations peut seul expliquer Timmense portée des réformes qu'elle a accomplies, ainsi que Ténormité des fautes qu'elle a commises. Les unes et les autres sont les conséquences de ce qui s'était passé et de ce qui s'était dit avant elle. Avant d'abor der la discussion de ses actes, il faut en effet savoir dans quelles conditions s'était accumulé le déficit qui a été la cause première de Tappel fait par le roi à la nation, s'il était accidentel ou bien s'il provenait d'un excédent habituel des dépenses sur les recettes; rechercher pour quoi Louis XVI, rompant avec une longue tradition, n'a pas eu recours, de sa seule autorité, soit à Taugmenta- INTR0DUCTI0N IV tion des impôts, soit à Témission de nouveaux emprunts, et pourquoi il a convoqué les États généraux; dire si la nation a été prise au dépourvu par Tannonce des em barras du Trésor, ou si elle possédait des notions exactes sur la situation de ses finances; examiner si elle avait pu se former en connaissance de cause une opinion sur les vices de son système d'impositions, et si elle n'avait pas de légitimes raisons de douter que Louis XVI voulût, et surtout pût, effectuer les réformes réclamées par le tiers état, ainsi que par une notable portion de la noblesse et du clergé ; enfin se demander quelles instructions les électeurs des baillages avaient données à leurs députés.
Ces instructions, véritable reflet de la passion de réformes qui animait les Français des trois ordres, tra çaient, pour ainsi dire, la voie à T Assemblée convoquée par Louis XVI. En les étudiant on peut déjà prévoir la conduite que celle-ci tiendra. Bien des points doivent donc être préalablement élucidés. C'est le moyen de mieux découvrir l'étendue de la carrière ouverte devant TAssemblée Constituante, et d'apprécier plus sainement la façon dont elle Ta parcourue. On est de la sorte amené à reconnaître que Tancien régime était condamné avant qu'elle ne le jetât à terre, et qu'elle n'a guère fait autre chose que sanctionner les vœux de ses commettants. Mais pour suivre le développement des causes financières qui ont amené la Révolution, à quelle époque doit-on re monter? II suffit de se reporter à un quart de siècle en arrière, c'est-à-dire au moment où prit fin la guerre de Sept ans.
En effet, la nation est alors mécontente du gouvernement, et lui reproche d'avoir par son impéritie exposé nos flottes, nos armées, à une série de défaites. Les es prits sont agités, inquiets. On se passionne pour les livres
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V que publient incessamment les écrivains du parti philosophique, livres dans lesquels ils battent en brèche TÉglise et la noblesse, enseignent que les hommes sont nés libres et égaux, attaquent les riches et les puissants, plaignent le sort du malheureux peuple et vantent ses vertus. D'autre part, les hommes éclairés commencent, L'Esprit des lois en mains, à discuter les problèmes de l'organisation des sociétés, et ils constatent que si l'autorité est toute puissante dans le royaume, en revanche la liberté y fait défaut. Enfin, les ouvrages des économistes, ■et en particulier ceux du marquis de Mirabeau, qui eurent lors de leur apparition un si éclatant succès, appellent Tattention sur Tinjustice et Tarbitraire des impositions. Ils demandent qu'elles soient rendues moins accablantes pour les contribuables, que le monlant en soit atténué, que leur perception soit simplifiée par Tétablissement d'un impôt unique, que les deux ordres privilégiés acquittent cet impôt comme le tiers-état, et que toutes les exemptions pécuniaires soient abolies; ils réclament la libellé du commerce, l'abrogation des règlements gênants pour Tindustrie, la suppression des douanes intérieures, et la création d'assemblées provinciales destinées à la fois à associer les citoyens à Tadministration du royaume, et à veiller au bon emploi d'une partie des fonds provenant de l'impôt.
Comme la paix vient d'être signée, on s'attend à ce que la royauté s'occupe d'améliorations intérieures et diminue les charges des contribuables. Pour la première fois, on s'intéresse aux affaires publiques, et avec les tendances libérales propagées par les philosophes, on désire que la royauté donne des solutions favorables aux questions d'administration et de finances dont se préoccupe Topinion. VI
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Au contraire, que se passa-t-il? Le gouvernement de Louis XV se trouvait en présence de dettes très considé rables. Les dépenses ordinaires dépassaient les revenus normaux. II aurait donc fallu renoncer aux dépenses inutiles et restreindre notamment celles de la cour. Le roi et ses ministres n'en eurent pas le courage, et ils augmentèrent les contributions, en même temps qu'ils négociaient de nouveaux emprunts. Ces deux mesures soulevèrent un mécontentement général: le roi avait en effet promis que les relèvements de taxes édictés pendant la guerre cesseraient avec les hostilités. Or, comme aucun document ne renseignait le public sur la gestion financière ; comme les parlements, investis pourtant du droit d'enregistrer les édits bursaux, ne connaissaient eux mêmes ni le chiffre des charges annuelles de TÉtat, ni celui des charges extraordinaires imputables à la guerre, ni l'emploi des tributs levés sur les peuples ; comme enfin il n'était pas un Français qui, à voir le faste dont s'entourait le monarque et les faveurs qu'il prodiguait autour de lui, ne crût les ressources dont il disposait très supérieures aux besoins réels de la chose publique, un mouve ment général d'opinion se prononça contre les sacrifices exigés du pays après la signature de la paix.
II fut si fort que les cours souveraines s'en firent Técho ; elles reprochèrent au roi de manquer à ses engagements, elles réclamèrent des économies, et la cour des Aides engagea Louis XV, dès 1763, à convoquer les États généraux. L'opposition parlementaire ne pouvait pas à la vérité forcer la main au gouvernement, et un lit de justice en avait raison. Mais elle excitait l'esprit public contre « le despotisme ministériel », elle donnait naissance à une foule de brochures, bref, elle était gênante. Bientôt les
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VII parlements s'enhardirent au point de prétendre former entre eux une sorte de fédération, et tenir la place des Etats généraux. Une semblable doctrine était menaçante pour la royauté absolue: l'idée d'avoir à rendre des comptes, à fournir des justifications, était insupportable à Louis XV, et dans un lit de justice il affirma que « la plénitude de l'autorité » résidait « sans partage » en sa personne. Mais avec les progrès de l'esprit philosophique, cette affirmation était plus facile à émettre qu'à faire admettre par la nation. Se sentant soutenus par Topi nion, les parlements prirent de plus en plus nettement la défense des contribuables, et d'après les conseils de Maupeou et de Terray, le roi ne vit qu'un moyen de vaincre leur résistance: ce fut de les supprimer. Resté ainsi le maître, il en profita pour augmenter les impôts et faire banqueroute.
La suppression de corps de magistrature dont Texis tence datait de cinq siècles avait le caractère d'un coup d'État. En outre, le droit de remontrances faisait en quelque sorte des parlements les organes de la nation : il leur servait à critiquer les édits bursaux, et le tiers-état, ne trouvant qu'en eux une protection contre les atteintes du fisc, les considérait comme ses mandataires. Aussi une émotion générale s'empara de la capitale et des provinces, quand on apprit que dorénavant le roi et ses conseillers seraient libres d'imposer le pays sans avoir à craindre d'observations. Dans la noblesse comme dans la bour geoisie on regretta la disparition de la faible mais unique garantie, que la voix des parlements présentait contre les excès de l'autorité arbitraire. La seule assemblée qui subsistât encore, la cour des Aides, traduisit ce regret avec énergie dans des remontrances du 18 février 1771 :
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« Vous ne tenez votre couronne que de Dieu, disait-elle à Louis XV; mais ne nous refusez pas la satisfaction de croire que vous êtes aussi redevable de votre pouvoir à la soumission volontaire de vos sujets... Ceux qui vous ont déterminé à anéantir la magistrature vous ont-ils persuadé, Sire, qu'il fallût livrer à leur despotisme la na tion entière, sans lui laisser aucun défenseur, aucun in tercesseur auprès de Votre Majesté? Or, par qui les inté rêts de la nation seront-ils défendus contre les entreprises de vos ministres, par qui ses droits vous seront-ils re présentés, quand les cours n'existeront plus? Le peuple dispersé n'a point d'organe pour se faire entendre. » Non contente de soutenir que la royauté devait trouver en face d'elle des corps judiciaires, spécialement investis du droit de plaider la cause des contribuables, la cour des Aides engagea pour la seconde fois le roi à réunir les États généraux.
C'en était trop : Louis XV la supprima. La victoire du despotisme ne fut pourtant qu'apparente. En effet, la banqueroute de 1771 avait produit dans le public le plus fâcheux effet et son souvenir resta jusqu'à la Révolution présent à tous les esprits. Elle fit, pour ainsi dire, toucher du doigt Tabus qu'un roi mal conseillé pouvait faire d'une autorité sans limites. On en conclut qu'il était de nécessité absolue que le monarque eût à compter avec des assemblées indépendantes, capables de Tavertir quand il serait sur le point d'adopter quelque mesure nuisible au pays. De là vint Tunanimité avec laquelle fut réclamé le retour des parlements, et c'est sous la pression de Topinion publique, que ces corps, qui devaient quelques années plus tard forcer par leur opposition le gouvernement à convoquer les États généraux, furent rétablis par Louis XVI. En attendant, le
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IX mécontentement public se manifesta avec hardiesse. De nombreux écrits discutèrent Torigine et les limites du pouvoir royal, soutinrent que la nation avait des droits, que ses contributions ne pouvaient être accrues que du consentement des Etats généraux, et qu'en l'absence de ceux-ci, les lois fiscales ne pouvaient être appliquées qu'après avoir été librement enregistrées par les parle ments. Colportées par les brochures, qui étaient la forme sous laquelle s'exerçait à cette époque l'activité de la presse, répandues par la conversation dans les salons de Paris et des principales villes du royaume, ces idées étaient tout à fait dominantes lorsque Louis XVI monta sur le trône. L'avènement de ce prince, aux bonnes intentions duquel tout le monde rendait hommage et dont on vantait la vertu, fut salué d'unanimes acclamations. 'Le bruit se répandit qu'il allait accomplir des réformes, alléger des impôts, améliorer le sort du peuple et, dès le principe, Topinion publique attendit beaucoup de lui.
Or, Topinion publique, pendant toute la durée du règne de Louis XVI, fut une puissance avec laquelle le gouvernement dut compter: à vrai dire, elle exerçait avant la Révolution un empire peut-être encore plus puissant qu'aujourd'hui. Elle ne se composait pas alors des multiples éléments qui la constituent depuis que le peuple a été investi de droits politiques, depuis que Tinstruction s'est répandue et que la lecture des journaux de toutes nuances est devenue un besoin quotidien pour la démo cratie. Mais précisément parce qu'elle résulte de degrés très divers de culture intellectuelle, qu'à force d'infor mations elle a été rendue impressionable et changeante, •et qu'elle s'égare dans Tappréciation d'intérêts corn-
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X plexes, Topinion générale est souvent de nos jours une énigme difficile à déchiffrer. Lorsque nous disons que telle mesure est désirée ou redoutée par Topinion publique, que telle politique plairait ou déplairait au pays, nous risquons de prendre ce qu'on pense dans la classe de la société à laquelle nous appartenons pour le sentiment du reste de la nation: que de fois les vœux, les tendances ont été différents dans les villes et dans les campagnes, de la part de la bourgeoisie et de la part des classes populaires ! Au contraire, du temps de Louis XVI, Télite du pays était seule en état d'inspirer au gouvernement certaines résolutions, et seule apte à juger celles qu'il prenait ou qu'il repoussait. Cette élite, qui pensait ou parlait pour la France entière, méritait véritablement le titre de classe dirigeante, qu'elle a conservé, comme par une sorte d'ironie, longtemps après qu'elle eût perdu sa prépondérance.
Elle comprenait d'une part les nobles, les ecclé siastiques, ainsi que les membres de la haute magis trature; d'autre part les bourgeois des villes, avocats, hommes de lettres, juges des tribunaux inférieurs, com merçants, manufacturiers et propriétaires roturiers des campagnes. De ces deux groupes, celui des privilégiés était de beaucoup le moins nombreux, et il n'était pas davantage le plus éclairé. Mais ni l'un ni l'autre groupe n'était fermé, la douceur des mœurs et la communauté des sentiments les faisaient se pénétrer réciproquement, et si les aspirations, si les préjugés y étaient en certains cas opposés, adversaires et partisans des idées nouvelles se rencontraient volontiers. Comme le constate un écrivain qui avait conservé un souvenir très vivant des impressions de sa jeunesse : « En France, Tinégalité existait encore
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XI tout entière par le droit, par les lois, par les privilèges; mais de fait, elle s'atténuait chaque jour: les institutions étaient monarchiques et les mœurs républicaines. Les charges, les fonctions publiques, continuaient à être le partage de certaines classes; mais, hors de Texercice de ces fonctions, Tégalité commençait à régner dans les so ciétés ; les titres littéraires avaient même, en beaucoup d'occasions, la préférence sur les titres de noblesse, et ce n'était pas seulement aux hommes de génie qu'on ren dait des hommages qui faisaient disparaître pour eux toute trace d'infériorité ; car on voyait fréquemment, dans le monde, des hommes de lettres de second et de troisième ordre être accueillis et traités avec des égards que n'obtenaient pas les nobles de province... C'était cet esprit d'égalité qui faisait alors le charme des sociétés de Paris et qui y attirait en foule les étrangers de tous les pays.
Partout ailleurs, si ce n'est en Angleterre, on ne savait pas jouir de la vie privée ; on ignorait les dou ceurs d'une société sans morgue, sans gêne, d'une conversation sans déguisement et sans entrave... Ces communications fréquentes des divers étages de la société, ces liaisons mutuelles, ces égards réciproques, ces échanges de pensées accroissaient la richesse de notre civilisation, et dans ces rapports nouveaux, les nobles acquéraient les connaissances et les lumières de tous genres dont ils étaient auparavant privés; tandis que les hommes éclairés des classes inférieures y pui saient des leçons de ce goût fin, de ce tact délicat qu'on ne trouve qu'au sein d'une cour polie '. » On voit qu'à Tinversedece qui se passe de notre temps, on ne se préoccupait alors que de Tavis des gens ayant 1 Mémoires du comte de Ségur, I, 53, 5í
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par leur éducation, leur fortune ou leur naissance, une situation sociale. Seuls ils formaient le public, et il est évident que si nombreux que fussent les salons dans lesquels ils se réunissaient, ceux-ci n'étaient pourtant ouverts qu'à une petite minorité de la population. II en résulte qu'une opinion qui prévalait dans quelques-uns des plus influents se répandait rapidement dans les autres, qu'elle y faisait loi, et que Ton s'empressait en général d'y adhérer, de même qu'aujourd'hui les lecteurs d'un même journal portent d'ordinaire le mème jugement sur les hommes et sur les choses. De là Textrême importance de ce que Ton pensait et de ce qui se disait dans la société bourgeoise et dans la société aristocratique. Même dans celle-ci on se montrait hardi, frondeur, avide de changement. « C'était un spectacle curieux, raconte Talleyrand, que celui de la grande société...
Les carrières, ce grand soutien de la hiérarchie et du bon ordre, se détruisaient. Tous les jeunes gens se croyaient propres à gouverner. On critiquait toutes les opérations des ministres. Ce que faisaient personnelle ment le roi et la reine était soumis à la discussion et presque toujours à Timprobation des salons de Paris. Les jeunes femmes parlaient pertinemment de toutes les par ties de Tadministration... La puissance de ce qu'on appelle en France la société, a été prodigieuse dans les années qui ont précédé la Révolution... Sous le règne de Louis XVI tous les étages de la littérature se répandirent dans la société. Chacun se déplaça, la confusion se mit dans les rangs, les prétentions devinrent hardies. Alors l'esprit de la société subit des modifications de tout genre. On voulait tout connaître, tout approfondir, tout juger. Les sentiments furent remplacés par des idées philosophiques;
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XIII les passions par Tanalyse du cœur humain; Tenvie de plaire, par des opinions; les amusements, par des plans, des projets '. » Dans ces conditions, l'appui des salons n'était pas, pour le gouvernement, chose facile à obtenir. Les ministres, cependant, se montraient en général très désireux de le mériter, et la faveur de la cour ne leur suffisait plus. L'approbation des nobles imbus de doctrines philosophiques, des bourgeois libéraux, des écrivains légers ou sérieux et des abbés mondains, fut Tobjetdel'ambition de plusieurs d'entre eux, et Necker a reconnu en ces termes Tempire qu'exerçait Topinion publique : « Favorisée par diverses causes, elle s'est accrue successivement; elle règne sur tous les esprits, et les princes eux-mêmes la respectent, toutes les fois qu'ils ne sont pas entraînés par de trop grandes passions...
La plupart des étrangers ont peine à se faire une juste idée de l'autorité qu'elle exerce en France. Ils comprennent difficilement ce que c'est qu'une puissance invisible qui, sans trésors, sans gardes et sans armées, donne des lois à la ville, à la cour, et jusque dans les palais des rois... Elle seule, au milieu d'un siècle dépravé, fait entendre sa voix, et sembley tenir les grands jours et comme les assises de Thonneur 2 ». Un roi qui eût compris que la France avait soif de ré formes, qu'elle ne supportait plus qu'avec peine d'être tenue à Técart de la direction de ses propres affaires, que, spécialement, elle estimait odieux les privilèges des deux premiers ordres, et qu'elle souhaitait avec ardeur un re maniement dans le systèmedes impôts pour en chasser Tiné galité etl'arbitraire, un tel prince eût trouvé dans Topinion 1 Talleyrand, Mémoires, I, 60 et suiv. 2 Introduction à {'Administration des finances de la France.
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publique un précieux concours :ellel'aurait aidé à triom. plier des résistances de Tintérêt privé et de la routine. Louis XVI malheureusement ne possédaitpas les qualités qui lui eussent été nécessaires dans un temps comme celui où il vivait. Incapable de se rendre compte des désirs de son peuple, d'apprécier la légitimité des changements réclamés, et de prévoir les dangers auxquels il exposerait le trône en ne donnant pas satisfaction au besoin d'améliorations qui était ressenti par tout le royaume, il ne parvint jamais à arrêter dans son esprit flottant et nua geux une politique déterminée : soit favorable aux réformes, soit contraire aux idées réformatrices. II les pratiqua Tune et l'autre tour à tour, les adoptant et les abandonnant au hasard, sans dessein prémédité. II inspira ainsi à Topinion libérale des espoirs suivis de décep tions, irrita son impatience, et par sa versatilité, par sa faiblesse, la convainquit que si la nation ne se mêlait pas elle-même de ses affaires, toute modification sérieuse au régime établi échouerait.
II n'eut même pas le mérite de bien placer sa con fiance : « Ce n'est pas, dit Machiavel, une chose de peu d'importance pour un prince que le choix de ses mi nistres, qui sont bons ou mauvais, selon qu'il est plus ou moins sage lui-même. Aussi quand on veut apprécier sa capacité, c'est d'abord par les personnes qui Tentourent que Ton en juge. Si elles sont habiles et fidèles, on pré sume toujours qu'il est sage lui-même, puisqu'il a su discerner leur habileté et s'assurer de leur fidélité; mais on pense tout autrement si ces personnes ne sont point telles ' » . Or, on sait quels sont les ministres que Louis XVI prit pour guides : d'abord un vieillard égoïste, Maurepas, 1 .Machiavel, Le Prince; OEuvres complète?, III, 150.
INTRODUCTION.
XV parfait représentant de la classe des grands seigneurs spirituels et frivoles, mais incapable de comprendre et de partager les nobles passions qui voulaient que le gouvernement introduisît plus de justice dans la société; ensuite un prudent diplomate , Vergennes , habile à diriger les relations extérieures de la monarchie, mais imbu de l'idée que la moindre atteinte portée aux institutions serait périlleuse, et n'ayant pas assez de perspicacité pour distinguer l'abime auquel les procédés financiers de Calonne menaient la royauté; enfin un prélat ambitieux, Brienne, doué pour tout talent du génie de Tintrigue. Au début de son règne, Louis XVI paraît pourtant avoir senti que divers abus étaient à corriger et que Tadministration de son royaume gagnerait à certaines modifications. II appela en effet au ministère, d'abord Turgot et Malesherbes, puis Necker.
Mais qu'on ne s'y trompe pas : s'il confia à Turgot la direction de ses finances, ce n'est pas à la suite d'entretiens qu'il aurait eus avec lui et dans lesquels il aurait apprécié soit son rare mérite, soit Topportunité en même temps que les avantages de la ligne de conduite que celui-ci comptait suivre. Non, il lui confia le portefeuille de la marine, et ensuite le contrôle général, simplement parce que Maurepas le lui avait conseillé, et le ministre d'État ne recommanda Turgot au roi que parce qu'il le savait honnête homme, grand travailleur et fort goûté de la secte philosophique à laquelle appartenaient tous les écrivains en renom : ces dispensateurs de la renommée allaient donc immanquablement chanter les louanges du vieux ministre. Voltaire et les encyclopédistes vantèrent en effet Tentrée de Tancien intendant de Limoges dans le conseil du roi. Seulement il arriva une chose que Maurepas n'avait pjint prévue :
INTRODUCTION.
XVI Turgot avait un génie entreprenant, et son amour pour le bien public le poussa à profiter de son passage au pou voir pour réformer une foule d'abus. Bientôt il ne se con tenta plus d'améliorations de détail, et il résolut de supprimer les corvées, d'affranchir Tindustrie, d'abolir les corporations, de donner la liberté au commerce des grains et à celui des vins. Les projets préparés en ce sens par le contrôleur général passionnèrent Topinion et valurent à leur auteur les attaques des privilégiés. La question était dès lors posée entre la politique d'innovation et celle de résistance : c'était le cas pour Louis XVI de choisir celle à laquelle il se rallierait. La pensée ne lui en vint même pas. Personnellement il éprouvait de la sympathie pour Turgot, et Ténergie de ce ministre rassurait sa timidité ; il était disposé à plier devant le caractère entier du con trôleur général.
Mais assailli par les récriminations que soulevaient les édits de celui-ci, il les lui imputa à faute, et quand Maurepas lui eut démontré que Turgot troublait sans motifs TÉtat, il n'hésita pas à le renvoyer. II ne l'avait pas en effet nommé pour essayer de résoudre des problèmes sociaux, ni pour ébranler des institutions qui, bonnes ou mauvaises, existaient depuis des siècles. En ne se bornant pas à administrer avec la réserve d'un ministre médiocre, à remplir le Trésor et à éviter au gouvernement des difficultés, le contrôleur général avait trompé son attente. Le pays au contraire fut profondément remué par les tentatives de Turgot. Par ses actes et surtout par son langage, celui-ci fit pénétrer dans les intelligences la conviction que la liberté valait mieux que la réglemen tation, que le peuple payait plus qu'il ne devait, qu'il était soumis à des impôts oppressifs, et que la suppres-
INTRODUCTION.
XVII sion des exemptions pécuniaires de la noblesse et du clergé était un acte d'équité. Quiconque lira les préambules de ses édits, en se reportant par la pensée au temps où ils ont été écrits et en réfléchissant à Tinégalité qui était alors la base même de l'organisation sociale, com prendra Tinfluence qu'ils ont exercée sur Timagination des masses : ils ont déposé dans l'esprit des paysans et des bourgeois des germes d'égalité et de liberté qui ne pouvaient que grandir. Sous son ministère une idée également se propagea, qui fut acceptée comme un article de foi, pour ainsi dire, et qui était de nature à mettre plus tard le gouvernement dans la situation la plus embarrassante. Depuis une vingtaine d'années, les économistes avaient dirigé maintes attaques contre la plupart des impôts; ils avaient critiqué Tarbitraire de la taille, de la capitation et des vingtièmes, la lcurdeur de la corvée, la diversité et Texagération des droits sur les consommations, Tinhumanité de la gabelle, la gêne résultant pour le commerce des douanes intérieures.
Ils avaient demandé que ces taxes fussent, les unes abolies, les autres remplacées par un impôt qu'au raient acquitté tous les propriétaires sans exception. Ils avaient soutenu que le fisc tirait de la nation le maximum de ce qu'il pouvait lui prendre, et que jamais roi de France, pour peu qu'il aimât ses sujets, ne se déciderait à augmenter des impositions dont Tassiette et la répartition étaient notoirement vicieuses. A force d'être ré pétée, cette doctrine, qui du reste flattait les contribuables dans leurs intérêts, ayait fini par se répandre bien au delà de la classe restreinte des lecteurs d'écrits économiques et de pamphlets financiers. Mais elle n'avait pas reçu de consécration officielle, lorsque, devenu ministre, Turgot
INTRODUCTION.
XVIII la proclama très haut. II déclara à Louis XVI que tout accroissement des charges publiques était impossible ; qu'il rie fallait pas davantage emprunter, parce que le service des emprunts entraînerait un relèvement des con tributions, et que Téconomie était le seul moyen d'équili brer les recettes et les dépenses de TÉtat. Dès lors il n'y eut plus un Français qui ne demeurât persuadé que les impôts avaient atteint leur apogée, et que les revenus du roi montaient à un chiffre assez élevé pour que celui-ci pût facilement parer aux besoins généraux du royaume, pourvu qu'il se montrât ménager des deniers publics. Le programme de Turgot : pas d'impôts nouveaux, pas d'emprunts, des économies, était certes d'une réalisation difficile; cependant la continuation de la paix aurait peut-être permis de s'y tenir.
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