Introduction
SOMMAIRE : Pourquoi une introduction ? — Les « comédiens de quinze ans <>. — Le ministère Polignac. — L'adresse des deux cent-vingt-etun. — Les élections de 1830. — Les Ordonnances du 20 juillet. — Sont-elles illégales? — La Révolution maîtresse de Paris. — La commission municipale de l'Hòtel-de- Ville et la réunion des Députés. — Rôle de Lafayette, de M. Laffitte et de M. Thiers. Le duc d'Orléans. — Les concessions de Charles X. — Lu mission du duc de Mortemart. — 11 est trop tard. — Lc duc d'Orléans, lieutenant-général. — Abdication du roi et du duc d'Angoulême. — A Rambouillet. — Départ et embarquement de Charles X etde la famille royale. — Réunion des Chambres. — La proposition Bérard. — La Charte modifiée ; la pairie. — Discussion et vote des deux Chambres. — ■ Louis-Philippe, roi des Français. — L'installation royale.
II serait impossible de faire l'histoire de la monarchie de juillet, sans rappeler comment elle s'était ou avaitété im posée à la France. Sorti des barricades, le trône du roi des Français s'est toujours ressenti de cette tache originelle. Les journées de février 1848 n'ont été que la conséquence naturelle des journées de juillet 1830, et Louis-Philippe fugitif, le reconnaissait avec raison lorsqu'il s'écriait : « Comme Charles N. comme Charles X! » Pendant toute la durée de la Restauration, régime répa rateur, qui relevait la France en même temps qu'il cica trisait les plaies faites par la Révolution et l'Empire, les « comédiens de quinze ans (1) » n'avaient pas cessé leurs perfides attaques contre la royauté légitime; libéraux, républicains. bonapartistes, s'unissaient contre un gouver nement qu'ils attaquaient avec d'autant plus de courage qu'ils le savaient plus débonnaire.
En 1815, au lendemain de Waterloo, le général de Lafayette, à la tète d'une dépu tation de libéraux, allait demander pour roi aux coalisés, soit le duc d'Orléans, soit même un prince étranger et protestant, un Nassau, et il faisait cette démarche alors que seul, le retour de Louis XVIII pouvait sauver la France d'un démembrement, et lui rendre immédiatement son rang parmi les nations. Cette haine n'avait pas désarmé un seul instant; elle souhaitait l'échec de Texpédition d'Alger, cette .trloire suprême du drapeau blanc, parce qu'elle craignait que l'autorité royale ne bénéficie de la victoire. L'opposition libérale travaillait à enfermer le roi dans la Charte en lui rendant tout gouvernement impossible, de manière à l' obliger à en sortir. C'est là qu'on l'attendait. Charles X ne pouvait pas ne pas comprendre cette odieuse tactique ; il avait vainement essayé de gagner au moins les libéraux modérés en appelant' M. de Marti- (1) Ce sont des libéraux eux-mêmes qui ont avoué qu'ils avaient joué une comédie de quinze ans dans leur opposition a la Restauration.
Voici ce qu'écrivait, peu de temps âpres la Révolution de juillet, le Globe qui avait compté parmi ses fondateurs des hommes comme MM de Rémusat et Duchatel : « Lorsque nous avons juré fidélité a Charles X et obéissance à la Charte lorsque nous avons étourdi ce monarque de nos protestations d'amour lorsque nous couvrions pour lui nos routes d'arcs de triomphe lorsque nous rassemblions les populations sur son passage pour le saluer de mille acclamations, lorsque nous semions l'admiration sur ses pas, lorsque les temples, les académies, les écoles retentissaient d'un concert parfumé d éloges de bénédictions pour lui et sa race, lorsque nos poètes chantaient ses vertus, orsqmls s'épanchaient en allusions louangeuses sur les vertus de ce nouvel Henri IV, la grâce de cet autre François 1", tout cela n'était qu une teinte a l'aide de laquelle nous tâchions de nous dérober aux chaînes dans esquelles il s'efforçait de nous enlacer Députés magistrats, simples citoyens, nous avons tous joué une comédie de quinze gnac au pouvoir.
L'échec de celui-ci décida le roi à constituer un ministère de résistance, dont le chef fut le prince de Polignac dans le dévouement duquel il avait toute con fiance. La lutte commença immédiatement à la Chambre des députés contre le ministère, ou plutôt contre le roi qui était directement vise. La fameuse adresse des deux cent vingt-et-un était certainement une déclaration de guerre au roi auquel la majorité refusait son concours. Royer-Collard, quelque peu libéral à titre de chef du parti doctrinaire, condamnait absolument Tadresse. II a été longtemps de mode de vanter le courage des deux cenl vingt-et-un; ils n'ignoraient pas qu'ils ne risquaient rien avec un roi comme* Charles X. et de gaîté de cœur, pour donner satisfaction il leurs préjugés, à leurs haines, ils se préparaient à jeter de nouveau la France dans la voie des révolutions.
Le ministre des finances, le comte de Cha brol, en leur présentant un budget d'un milliard, constatait qne la situation financière était excellente et ne cessait de s'améliorer, et les députés se récriaient contre ce milliard qui devail être >i rapidement dépassé. Mais le ministère Polignac n'avait été constitué que pour faire un coup d'Etat et supprimer la Charte ; le devoir des députés était doue de lui faire immédiatement opposition. Cela a été répété si souvent qu'on avait fini par le croire, ce n'en est pas moins une assertion toute gratuite que contredisent les faits. Après la Révolution de juillet on a retrouvé la minute d'un rapport confidentiel du prince de Polignac au roi. annoté de la main du prince. Que disait-il : « Privé de la possibilité de réaliser des améliorations en présence des Chambres, le ministère ne peut que persé vérer dans les voies légales, dont il ne s'est pas écarté un seul instant, et laisser à la conscience publique le soin de prononcer entre une conduite irréprochable et des imputa tions purement gratuites. » Le roi lui-même, sortant de la réserve constitutionnelle, ce qui n'était nullement illégal, et adressant un appel suprême aux électeurs avant les élections de 1830, leur disait : « Français, la dernière Chambre des députés a ■s HISTOIRE DE FRANCE méconnu mes intentions.... ; elle m'a refusé son concoure.
Comme père de mon peuple, mon cœur s'en est affligé ; comme roi, j'en ai été offensé. J'ai prononcé la dissolu tion de la Chambre. » Et Charles X protestait de sa volonté do maintenir la Charte constitutionnelle. II n'y a rien là qui indique une intention, même éloignée, de coup d'Etat. Sur 458 députés, les électeurs n'envoyèrent que 143 mi nistériels; les autres appartenaient tous à Topinion libérale, quoiqu'ils ne fussent pas tous, ni même en majorité, hostiles à la dynastie des Boni bons. Le roi devait-il céder. renvoyer le ministère Polignac et essayer de nouveau d'un cabinet semi-libéral? L'échec récent de M. de Martignac ne lui laissait voir de ce côté aucune chance de succès. II put considérer la résistance comme un devoir, et le Moni teur du 26 juillet publia les fameuses Ordonnances.
La première suspendait la liberté de la presse ; la deuxième prononçait la dissolution de la Chambre des députés qui venait d'être élue; la troisième imposait de nouvelles régies pour les élections. Par ces Ordonnances, le roi violait-illa Charte, faisait-il un coup d'Etat, établissait-il le despotisme? Mettons de côté le despotisme qui n'a rien à voir ici : les deux Cham bres subsistaient, ce qui exclut toute idée de pouvoir absolu. Quant à la violation de la Charte, elle a été tant de fois affirmée pour justifier les journées de juillet, qu'elle était devenue comme un axiome histi nique. Des protestations se sont produites cependant; la question a été examinée de plus près à mesure que les passions se dissipaient, et le doute est venu. II est d'abord incontestable que la deuxième Ordonnance, celle qui. dissolvant à nouveau la Chambre des députés, irritait le plus les nouveaux élus, était légale.
Rien dans la Charte ne limitait sur ce point le droit du roi. Quant aux deux Ordonnances prononçant la suspension, et non la sup pression, de la liberté de la presse, et apportant des modifi cations aux élections, violaient-elles' réellement la Charte? Le ministère prétendait, au contraire, «. rentrer dans la Charte »; cela est dit dans le rapport du prince de Polignac qui précède l'Ordonnance sur la suspension de la liberté de la presse. Ce rapport, rappelant les abus de la presse, disait* que. non seulement elle avait combattu Tex pédition d'Alger, mais qu'elle en avait même dévoilé les préparatifs, sacrifiant les intérêts du pays ;ï ses haines. « II n'est qu'un seul moyen de préserver la France du retour des calamités dont elle a eu à gémir, c'est de rentrer dans la Charte ». qui est ouvertement » violée ».
Puis, le rapport, invoquant Tarticle 14 de la Charte. « qui remet tait au roi la garde et le salut du royaume ». ajoutait : « D'impérieuses nécesiíés ne permettent plus de dilîérer Texercice de ce pouvoir suprême. Le moment est. venu de recourir à des mesures qui rentrent dans Tesprit de la Charte, mais qui sont en dehors de Tordre légal, dont toutes les ressources ont été épuisées. » L'article 14 de la Charte donnait-il réellement au roi les droits et les devoirs que lui attribue le rapport ministê- ' En voici le texte : « Le roi est le chef de TEtat, il commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traites de paix, d'alliance et de commerce, nomme à tous les emploi> d'administration, et fait les règlements et ordonnances nécessaires pour Texécutinn des lois et la sûreté de l'Etat. » Toute la question est dans Tinterprétation de ces der niers mots : « le roi fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de TEtat. » II nous semble difficile de contester que, par là. un pouvoir exceptionnel était donné au roi. qui lui permettait et même ; h cas échéant, pouvait lui faire un devoir de prendre par des ordonnances des mesures extra-légales.
C'est juste ment ce que faisait Charles X par les ordonnances du 26 juillet. Mais une deuxième question se pose : La sûreté de TEtat justifiait-elle ces mesures? Le fait même de la révolution de juillet montre combien la situation était tendue. Une révolution n'éclate pas ainsi, au premierpré texte. sçtns que Tordre public n'ait été au préalable grave ment atteint. On peut donc soutenir que les ordonnances étaient, de par Tarticle 14 de la Charte, strictement légales, et les libéraux eux-mêmes n'étaient pas sans le croire un peu, car ils s'empressèrent, comme nous le verrons plus loin, de supprimer cet article 14 qui donnait trop au pouvoir royal. Ce qui n'est pas douteux, c'est que le roi et le prince de Polignac étaient convenus qu'ils agissaient dans la plénitude du droit royal; il est probable qu'ils croyaient même remplir un devoir en faisant des « ordonnances nécessaires pour la sûreté de TEtat. » Le ministère pous sait jusqu'au scrupule le respect de la légalité, comme en témoigne cette anecdote racontée par un témoin oculaire, M. Laurentie: « Après avoir lu les ordonnances qui venaient de pa raître, M. Laurentie demanda au prince de Polignac, le 26 juillet, k huit heures du matin, ce qui était résolu par rapport aux journaux.
Le ministre étonné, répondit : «Vous venez de lire Tordonnance. — Je demande ce qui doit se faire aujourd'hui. — Aujourd'hui, rien — Comment ! rien ? Mais prince, si aujourd'hui k midi, le scellé n'est pas sur toutes les presses de Paris sans exception, demain matin vous avez la révolution dans les rues. >■ Le prince sans s'émouvoir, mais avec son sourire ordinaire de* sérénité, répondit : « Aux termes des lois, Tordonnance n'est exé cutoire que vingt-quatre heures après son insertion au Bulletin des lois. » Voilà qui n'annonce guère un coup d'Etat. Ce n'est pas avec ces scrupules de légalité que procéda le prince L"ui*^ Napoléon le 2 décembre 1851. Si, d'ailleurs, le roi et ses ministres avaient cru sortir des voies constitutionnelles et faire un coup de force, est-ce qu'ils n'auraient pas pris les précautions indiquées par la plus simple prudence?
Le maréchal de Bourmont, mi nistre de la guerre, était à Alger. On pouvait attendre son retour avec une portion de l'armée victorieuse. Si Ton était pressé, le prince de Polignac. qui avait Tintérim de la guerre, pouvait au moins renforcer l'armée de Paris, rappeler de Normandie les compagnies de la garde royale qu'on y avait envoyées pour empêcher des incendies qui n'ont jamais été bien expliqués, masser dans un camp d'inspection à peu de distance de Paris un certain nombre de régiments. II y avait bien un camp à Saint-Omer, mais c'était bien loin, et alors les troupes ne voyageaient pas rapidement, Rien de tout cela ne fut fait, La garnison de Paris ne comptait sur le papier que 11.500 hommes fournissant à peine 7,000 combattants. Le27 juillet, au mo ment où éclataient les premiers désordres, le colonel de gendarmerie de Foucault, qui n'avait méme pas été prévenu, passait au Champ de Mars la revue de la gendarmerie de la Seine.
Rien n'avait été prévu pour une résis tance á laquelle on ne s'attendait pas. tellemeni les ordonnances semblaient légales. Cette imprévoyance du prinee de Polignac, ministre intérimaire de la guerre, est certainement une faute, cai . suivant un mot connu. « gouverner, c'est prévoir », niais c'est aussi, à un autre point de vue. la justification du ministre qui aurait prisquelq précautions s'il avait cru faire un coup d'* force. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de la lutte des trois jours: elle avait commencé et s'était poursuivie dans des conditions trop inégales. Les régiments de ligne se trouvèrent noyés au milieu de la population; ils ne tournèrent pas. comme on Ta dit. ils furent immobilisés, réduits á Timpuissance. La garde royale et les pat des suisses essayè rent de venir au Louvre, que le maréchal Marmont voulait conserver; une fausse manœuvre les obligea á la retraite.
L'insurrection était maîtresse de Paris. La lutte n'était pas pour cela terminée ; le roi pouvait encore résister. II avait la garde royale et les gardes suis ses qui Tavaient rejoint k Saint-Cloud nu déjà s'étaient rendus les ministres. Cela lui donnait un corps d'élite de 0 à 7.000 hommes qui pouvait se renforcer des troupes de province. L'émeute, faite dans les rues étroites de .Paris. était impuissante en rase campagne: si elle commettait la faute de sortir. — et elle se préparait à le faire. — elle devant d'une défaite honteuse. D'ailleurs, parmi les hommes de Topposition et même parmi les signataires des protestations contre les ordon nances, lá royauté légitime comptait des partisans qui voulaient seulement le retrait des ordonnances et le ren voi du ministère Polignac. A ceux-là, il était encore possible de donner satisfaction par un ministère Casimir Périer et même au besoin par une abdication en faveur du duc de Bordeaux.
Deux pouvoirs s'étaient constitués dans Paris, la com mission municipale de THôtel-de- Ville, espèce de com mune insurrectionnelle, et la réunion des députés pré sents k Paris. A THôtel-de- Ville toutes los nuances de Topposition étaient représentées, depuis les plus modé rées jusqu'aux plus violentes; on y voyait des députés comme Casimir Périer, Laffitte, Barthe, des généraux de Tempire. comme Lobau. quelque peu surpris de se trou ver dans un tel milieu ; des républicains qui se rangeaient derrière le général Lafayette ; celui-ci était l'homme in fluent de Tassemblée. La réunion des députés qui se tenait chez Laffitte, ne comptait le premier jour qu'une quarantaine de membres; ils furent ensuite une centaine. C'était une minorité sur une chambre de 457 députés, et cette minorité était divisée.
Les uns. avec Royer-Collard et Casimir Périer. se seraient volontiers entendus avec le roi; ils auraient au moins aecepté le duc de Bordeaux ; les autres, avec Laffitte et Barthe, songeaient déjà au duc d'Orléans, rêvaient une révolution comme celle de 1688 en Angleterre ; les parti sans de la République, s'il y en avait, étaient si peu nom breux qu'ils ne comptaient pas. Naturellement ces deux pouvoirs également illégaux étaient en opposition, quoique certains personnages comme I lasimir Périer et Laffitte. fissent partie des deux ; ils en tendaient l'un et l'autre prendre la direction dumouvement. La commission municipale, avec Lafayette qui lui apportait sa popularité, avait plus d'action , d'autant que, plus vio lente, elle répondait mieux aux passions populaires soule vées. La réunion des députés avait pour elle un semblant de légalité; elle était censée représenter la volonté des élec teurs.
Cette opposition même paraissait devoir rendre plus facile un rapprochement avec le roi. N'était-il pas naturel que la réunion des députés, menacéeet débordée par la com mission municipale où la République avait des partisans bruyants, se rejetât du côté de Charles X?La République faisaitpeur; elle avait contre elle, suivantl'expression de Royer- Collard, et les souvenirs du passé, et son personnel actuel qui n'était pas de nature à inspirerconfiance. Comment donc les tentatives, de Charles X pour tin rapprochement, tentatives qui allèrent jusqu'à Tabdication, échouèrent-elles ? Comment la France se trouva-t-elle de nouveau lancée dans la voie des révolutions pour n'en plus sortir peut être ì Lafayette était resté le révolutionnaire de 1790; de lui on peut dire avec plus de vente que des émigrés, qu'il i n'avait rien appris, ni rien oublié ».
Les leçons de la Terreur, de Texil, de la prison, avaient été perdues ; il con servait tous ses préjugés révolutionnaires, son infatuation de lui-même et son amour d'une popularité malsaine k la quelle il etait prêt á fout sacrifier (1). En 1815, il deman dait aux souverains alliés un prince protestant plutôt qu'un Bourbon. En 1830, craignant la République, quoiqu'il fût Tidole des républicains, il usa de son influence pour substituer le duc d'Orléans au nu légitime et constituer ce qu'il appelait la « meilleure des républiques -. Pendant toute la Restauration, Lafayette avait été soupçonnéde complicité dans les diverses conspirations qui s'étaient pro duites ; il avait même été nommé dans un des actes d'aciion. Royer-Collard le lui rappelait, en lui disant qu'il avait été'* calomnié ». « Jefusoutravé. répondit Lafaj ette, non calomnié. — En ce cas, vonfûtes impuni ». lui dit avec hauteur le' chef des doctrinaires.
Peut-être Lafayette avait-il contre les Bourbons, la haine du coupable, même impunie. Le banquier Laffitte avaii sur la partie avancée de la réunion des députés la méme influence que Lafayette sur la commission municipale. Le due de Richelieu, qui Tavait jugé dans Topposition. ne voyait en lui « qu'un banquier ambitieux, qui se croit le roi des Halles et n'est qu'un écer velé, ne sachant ni ce qu'il veut, ni ce qu'il lait, capable de ruiner la France, et de se ruiner par vanité ». Richelieu était prophète. M. Laffitte, après avoir failli ruiner la (1) II disait de lui-même qu'il était « toujours amoureux de la délicieuse sensation du sourire de la multitude ». France, a fini, en effet, par se ruiner. Un récent historien de la monarchie de juillet, très indulgent en général aux hommes et aux choses de 1830, n'est pas moins sévère pour M. Laffitte que le duc de Richelieu ; il l'accusé « de s'être jeté, dans Topposition, sous la Restauration, moins par passion doctrinale que par jalousie de banquier opulent contre Taristocratie de naissance, par soif de popularité et désir d'augmenter la clientèle politique dont il aimait à être suivi ».
Ce banquier politicien était « d'instruction fort médiocre ; son bagage politique intellectuel et moral aurait pu tenir dans une chanson de Béranger ». II n'était « même pas un financier compétent (1) ». Voilà le deuxième des hommes auxquels la France a dû la révolution de juillet. Le troisième est M. Thiers. Longtemps son action a été méconnue ou contestée, quoiqu'il ait lui-même raconté qu'il avait joué dans la constitution de la monarchie de juillet un rôle importa m ; comme sa parole inspirait peu de confiance, on croyait volontiers qu'il se vantait ; on Taurait facilement traité de mouche du coche. Et cependant, il est vrai qu'il a contribué, autant que Lafayette et M. Laffitte, à iransformer en révolution l'émeute de juillet; il a joué dans lè monde des journalistes le rôle de Lafayette i la commission de THôtel-de- Ville etde M. Laf fitte à la Chambre des députés, Mais ces trois personnages étaient impuissants s'ils n'a vaient pas la complicité ou au moins Tassentiment du duc d'Orléans ; comment sans celui-ci faire cette monarchie bâtarde qui devait être « la meilleure des républiques » ?
Par peur ou par haine de la République, le duc d'Orléans manquant et les Bonapartes étant loin, on aurait accepté les propositions du roi CharlesX. qu'un libéral, ami parti culier du duc d'Orléans, le général Sebastiani, trouvait « superbes .. sans refaire ici la vie singulièrement mêlée du prince, sans rappeler ses débuts révolutionnaires, ses relations avec Dumouriez, son rôle équivoque aux Cent Jours, il est nécessaire de signaler son attitude pendant toute la durée de la Restauration ; il affectait de se tenii (1) Thureau-Dangin. Histoire de la monarchie de juillet. T. I, p. 124. à l'écart de la cour, avait des relations suivies avec les plus importants des « comédiens de quinze ans », faisait élever ses enfants par TUniversité. On Ta souvent accusé d'avoir été le complice et méme Tinspirateur des nombreu ses conspirations libérales de la Restauration; la compli cité personnelle du prince n'a jamais été prouvée, mais ses liaisons avec certains des meneurs sont incontestables.
En 1828. M. Cauchois-Lemaire. dans une lettre à S. A. R monseigneur le duc d'Orléans, Sur la crise actuelle, disait: « Allons, prince un peu de courage; il reste dans notre monarchie une belle place à prendre V. A. n'a qu'à se baisser pour prendre un joyau qui est là par terre (la couronne) ». Ces lignes, qui peuvent avoir été écrites sans Taveu du duc. ne prouvent certainement pas sa com plicité dans la «. comédie de quinze ans », mais on ne les aurait certainement pas adressées à un prince dont le parti libéral n'aurait pas espéré le concours, le échéant. Lorsque commencèrent les joui nées de juillet, le duc d'Orléans, au lieu de se rendre auprès du roi où était marquée sa place, se retira au Raincy ; il était ainsi fort éloigné de la cour qui setrouvaitdu côté opposé de Pan-, On a dit, pour expliquer cette désertion, qu'il craignait de se trouver prisonnier des royalistes.
Qu'avait-il donc à craindre, surtout avec un roi comme Charles X. dont la bonté lui était connue, s'il était décidé à faire son devoir.' On a dit encore que le prince, prévoyant la chute de la loyauté et l'exil de la famille royale, ne voulait pas se voir de nouveau exposé à quitter la France. Cela ne Texcuse pas; sa place étaitauprès du roi. auquel il devait le con cours de ses conseils, de son influence, même de son épée. ( omment oubliait-il que (.'harles X lui avait rendu tous ses privilèges de prince du sang, obstinément refusés par Louis XVIII? Est-ce que. si les propositions de Charle- N aux Chambres, au lieu d'être portées parle duc de Morte mart, qui avait peu d'action sur Topposition libérale, l'a vaient été par le duc d'Orléans, elles n'auraient pas trouvé un meilleur accueil? La vérité, c'est que le prince se réser vait, ne voulant ni se brouiller avec le roi qui pouvait et même devait triompher s'il avait su agir et avait été bien servi, ni rompre avec les meneurs d'une révolte qui pou vait devenir une révolution dont il y aurait peut-être à tirer parti.
Un récent historien qui, sous le titre de la monarchie de juillet, nous a donné une longue et fort habile apologie de cette monarchie, le constate lui-même lorsqu'il dit que « le duc d'Orléans, en môme temps et à mesure qu'il saisissait plus complètement le pouvoir et gravissait les marches du trône, dénouait ou brisait, l'un après l'autre, les derniers liens qui Tunissaient k la bran che aînée de sa maison (Il ». Dès le deuxième jour de la lutte, les ministres avaient rejoint le roi k Saint-Cloud; mais leur fermeté et leur intelligence politique n étaient pas à lahauteur de leur dé vouement. Après la retraite de la garde royale sous les ordres de Marmont, ils considérèrent la lutte comme ter minée, et poussèrent eux-mêmes le roi à rapporter les ordonnances et á constituer un ministère de conciliation.
Seul. Guernon-Ranville. l'un des moins favorables autre fois aux ordonnances, faisant preuve dieu fermeté inat tendue, engagea le roi à la résistance. Etait-elle possible* ì < 'ui, avec un homme qui aurait pu en prendre la direction. mais cet homme manquait. Marmont, général d'une haute valeur, n'inspirait pas confiance, et il avait contre lui les souvenirs de 1814. Le due de Mortemart fut chargé de porter aux Chambres les concessions royales ; il n'accepta la mission qu'à regret sur les instances personnelles du roi; il la remplit sans conviction, n'allant qu'àla Chambre des pairs, et envoyant à la réunion des députés et à la commission municipale des délégués qui n'avaient pas son autorité. Dans ces con ditions, la mission ne pouvait guère réussir, quoique les concessions royales fussent « superbes », suivant d'expression de Sebastiani ; c'était le retrait des ordonnances, avec la constitution d'un ministère Mortemart dont faisaient partie M. Casimir Périer et le général Gérard ; les Chambres étaient convoquées pour le 3 août, M. Laffitte, au nom de (1) Thureau-Dangin.
T. I. p. 24. la réunion des députés, M. Mauguin. pour la commission municipale, répondirent qu'il était trop tard. Un des cn voyés du duc de Mortemart courut mème des dangers à THôtel-de- Ville; le général Lobau, qui voulait le protéger. se a it menacé par un élèvedel'Ecole polytechnique qui ne parlait de rien moins que de le faire fusiller, Le général dut regretter de s'être compromis dans un tel milieu (1). Lorsque M. Laffitte disait á Tenvoyé du due de Morte mart, il est trop tard, il avait, de concert avec M. Thiers, préparé la nomination du duc d'Orléans comme lieutenant général du royaume. Une première difficulté s'était pré sentée : le prince s'était dérobé; où était-il? On apprit bientôt, par une indiscrétion sans doute calculée, qu'il était au Raincy. La lieutenance-générale lui fut offert-e ; c'était. évidemment, dans l'esprit de ceux qui lui faisaient cetofíre, la préparation de son avènement au trône ; il accepta et le lendemain il était au Palais-Royal.
En méme temps, comme le moment ne lui semblait pas encore venu. « de dénouer ou de briser tous les liens qui l'unissaienl à la branche aînée de sa maison ». — un revirement pouvait encore se produire, — il envoyait au roi, par le due de Mortemart, une lettre où il protestait de son dévouement (2) ; il di qu'il n'allait à Paris que par force et qu'il ne se laisserait (1) Comme contraste avec la conduite des généraux Lobau, Gérard, Pajol et autres si prompts a se mettre au service de l'émeute, nous rite rons le général Excelmans, qui était en demi-solde, c'est-a-dire en pleine disgrâce, et qui vint en grand uniforme se mettre à la disposition du gou vernement royal. (2) On n'a jamais connu le texte de cette lettre, que le duc d'Orléans réclama au duede Mortemart qui avait commis la lautc de ne pas renvoyer imediatement au roi ;mais il n'y a pas de doute surle sens.
Voici <lu reste, comment M. Thureau-Dangin, historien peu suspect, raconte cet épisode de la lettre : t. L'un des premiers soins du duc d'Oïl a i . ant mème d'accepter l'ofl're des députés, avait été de faire venir le duc de Mortemart, s'excu sant. par la contrainte de**, événements, des résolutions qu'il pouvait être amené à prendre ou plutôt à subir ; il avait demande au ministre nominal de Charles X sises pouvoirs étaient suffisants pour le reconnaître en q ualité de lieutenant-général, et il lui avait remis une lettre destinée au roi. Letexte de cette lettre, objet de nombreuses cont * onnu, mais tout donne à supposer qu'elle avait . n faite moins pour consommer une rupture que pour ménager une chance d'accord. » D un panégyriste l'aveu est significatif. pas poser la couronne sur la tête il).
Cependant, apiès avoir accepté d'une minorité de députés, — ils n'étaient pas cent, — le titre de lieutenant général, il le refusait du roi. Cela pouvait le gêner pour l'exécution de ses projets. Le duc d'Orléans était lieutenant-général de par la Chambredcsdéputés.ouplutótdeparMM. Laffitte et Thiers, mais il lui fallait se faire accepter par la commission municipale. On était à peu près assuré de Lafayette qui avait peur de la République et qu'effrayaient les violences de certains de ses auxiliaires. Le prince se rendit à THôtel de-Ville avec MM. Laffitte et Benjamin Constant, tous les deux obligés de se faire porter; il fut salué en route par de nombreux cris'de « Vive la République » ; ce n'était pas en courageant. En arrivant à THôtel-de-Ville il s'annonça ainsi : <* Messieurs, c'est un ancien garde national qui vient rendre visite àson ancien général»; c'était peu royal.
Du reste, la visite réussit pleinement, grâce à Tappui de La fayette; lorsque lelieutenant-généralquittaTHôtel-de- Ville, il était accepté par tous. C'est dans cette entrevue qu'aurait été arrêté ce qu'on appelle « le programme de THôtel-de- Ville ». En fait, aucun programme n'a été officiellement discutées accepté, et M. Casimir Périer avait raisonlorsqu'il le niait plus tard, mais le duc d'Orléans fit et laissa faire en son nom toutes les promesses qu'on voulut ; à Lafayette qui réclamait « un trône populaire entouré d'institutions républicaines », il répondait: «. C'est bien ainsi que je Tentends ». Certes cela n'est pas précis, mais enfin cela signifie bien quelque chose, et les républicains, comme les membres de Topposition dynastique, avaient un peu le droit de dire qu'il y avait eu certains engagements.
Pendant que le duc d'Orléans, avec le concours de Lafayette et de M. Laffitte, préparait ainsi son usurpation, le vieux roi, au lieu d'agir, faisait de nouvelles conces sions ; il abdiquait, ainsi que le duc d'Angoulême, qui se savait impopulaire, par suite des calomnies libérales, en faveur du duc de Bordeaux. Le roi et son fils pensaient qu'on ne rendrait pas un enfant responsable des ordon- (1) M. Mazas, secrétaire jlu duc de Mortemart, activement mêlé à ces négociations. nances. Cette concession suprême et tardive n'était-elle pas une faute? La duchesse de Berry, jeune, ardente, voulait se rendre à Paris avec son fils. L'idée était hardie, au dacieuse mème ; elle avait cependant des chances de réussite. Le peuple pouvait s'émouvoir à la vue de la veuve du duc* de Berry venant avec son enfant se confier à lui.
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The end
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