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Louis XVI, le Marquis de Bouillé et Varennes. Épisode de la Revolution française Juin 1791

Charles Nicolas Gabriel · 1874 · Scanned text

120,555 words · about 8 h 27 min to read

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About this book

Author
Charles Nicolas Gabriel
Language
French
Published
1874
Length
120,555 words · about 8 h 27 min
Sections
15 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (15)
  1. Front matter about 6 min
  2. Chapitre I about 30 min
  3. Chapitre II about 19 min
  4. Chapitre III about 15 min
  5. Chapitre IV about 21 min
  6. Chapitre V about 31 min
  7. Chapitre VI about 22 min
  8. Chapitre VII about 17 min
  9. Chapitre VIII about 22 min
  10. Chapitre IX about 42 min
  11. Chapitre X about 1 h
  12. Chapitre XI about 49 min
  13. Chapitre XII about 30 min
  14. Chapitre XIII about 40 min
  15. Chapitre XIV about 1 h 44 min

Continue:

Front matter

LOUIS XVI LE MARQUIS DE BOUILLE ET VARENNES PROPRIÉTÉ DE L'AUTEUR. LOUIS XVI II 1.1(011$ M (MILLE ET VARENNES ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE /@Ketn SVysJ PAR L'ABBÉ GABRIEL AUMONIER DU COLLEGE DE VERDUN Membre correspondant de la Société des Lettres, Sciences et Arts de Bar-le-Duc PARIS Auguste GHIO , libraire -éditeur Quai des Grands-Augustins, 41 VERDUN IMPRIMERIE RENYÉ-LALI.EMANÏ , RUE SAINT-PAUL, 6 (Extrait du Courrier de Verdun). BIBLIOGRAPHIE. LOUIS XVI LE MARQUIS DE BOUILLE ET VARENNES Par l'abbé GABRIEL, AUMÔNIER DU COLLÈGE DE VERDUN. Le champ de l'histoire est inépuisable comme celui de la nature ; plus on le cultive, plus on y découvre de nouveaux trésors. Tel qui croit avoir donné le dernier mot d'un évènement, lègue encore à ses suc cesseurs une ample moisson de doutes à éclaircir et de problèmes à résoudre.

L'erreur est d'autant plus facile que l'époque, dont on raconte les gestes, était plus troublée, les faits plus complexes, les acteurs plus divers et les passions plus exaltées ; au milieu d'un pareil chaos, il n'y a de salut pour l'historien que dans une critique scrupuleuse des sources, faite sur le théâtre même des évènements, avec une entière indépendance d'opinions et d'intérêts. II n'est pas toujours aisé d'écrire dans ces condi tions; on trouve plus commode d'accepter sans con trôle des documents de seconde main, de les assembler à la hâte sans les mettre d'accord et quelquefois de suppléer à leur silence par des hypothèses ingénieuses et hasardées. Est-ce de l'histoire ou du roman? l'une et l'autre , mais ce n'est pas la vérité. Faut-il s'é tonner alors de voir les écrivains sérieux reprendre des questions qui semblaient épuisées pour le public, et d'entendre les esprits légers, saturés de productions analogues mais fantaisistes, leur crier, avec une sorte de lassitude dédaigneuse : tout a été dit là-dessus ; à quoi bon y revenir?

Ces simples réflexions se présentaient naguère à notre esprit lorsque nous lisions l'intéressant ouvrage qui vient de paraître, sous ce titre : Louis XVI, le marquis de Bouille et Varennes, par l'abbé Gabriel, aumônier du collège de Verdun. L'auteur a réuni ces conditions heureuses dont nous parlions; avec une patience infatigable , il a fouillé dans des archives jusqu'alors inexplorées, lu, la plume à la main, les documents originaux, collationné et pesé les témoignages, étudié les lieux, interrogé les traditions et les derniers contemporains de ce grand drame. Pru dent jusqu'au scrupule, il n'avance rien dont il ne fournisse les pièces à l'appui, et si la lumière se refuse à ses investigations, ce qui est très-rare, il réserve le point obscur et suspend son jugement. Précis jusque dans les moindres détails , il suit pas à pas l'itinéraire du royal martyr et en marque, heure par heure, toutes les étapes; car dans ce fatal voyage, les moindres incidents acquièrent une importance décisive, comme l'observe l'auteur : « On perd trente cinq minutes à attendre !

Chapitre I

Etat de la France. — Louis XVI se décide à iruitlcr Paris. — Projet de son évasion concerte avec le marquis de Bouille. Avant de raconter l'histoire de la fuite et de Tarrestation de Louis XVI à Varennes, il est utile peut-être de jeter un coup-d'œil sur Tétat intérieur de la France, dans les premiers mois de Tannée 1791. La France, fatiguée de ce que Ton est convenu d'appeler l 'ancien régime, avait généralement adopté les réformes décrétées par TAssemblée nationale. Seuls, la noblesse et le clergé, à quelques exceptions près, regrettaient un passé, qu'il n'était plus en leur pouvoir de faire revivre. La noblesse le regrettait, parce qu'elle avait perdu tous ses droits féodaux, toutes ses juridictions seigneuriales, tous ses privilèges (1), et (1) Nuit mémorable da 4 août 1789. !. 'Assemblée nationale. jusqu'à ses titres (1); le clergé parce qu'il avait été dépouillé des biens d'Eglise au profit de l'Etat (2), et surtout parce que sa conscience repoussait la Cons titution civile qu'on imposait à l'Eglise de France (3), et le serment civique, qu'on exigeait de lui (4).

Cependant, tandis que Timmense majorité des prêtres restait attachée au sol natal et à son devoir, des milliers de gentilshommes passaient la frontière et couraient à Turin ou à Coblentz attendre le jour, qui suivant eux ne pouvait tarder, où ils rentreraient en vainqueurs dans leurs châteaux, et ressaisiraient, sur un peuple facilement intimidé, leurs privilèges perdus. Les hommes auxquels notre pays devait le nouvel état de choses, étaient sans contredit les plus éclairés, les plus patriotes, mais aussi les plus ardents des anciens Trois Ordres, Noblesse, Clergé et Tiers-Etat. Ces Trois Ordres n'existaient plus, même de nom. Les députés du Tiers, aussi nombreux à eux seuls que ceux des deux autres Ordres réunis, et représentant la presque totalité de la nation , c'est-à-dire les hommes voués au commerce, à Tindustrie et à Tagri culture, avaient effacé toutes les distinctions, parfois humiliantes pour eux, qui les séparaient de leurs collègues et les avaient pour ainsi dire absorbés dans leurs rangs, afin de ne former tous ensemble qu'une seule et unique représentation du peuple Français, (1) Décret et séance do 16 Juin 1790.

(2) Loi du 2 novembre 1789. (3) Juin 1790. (4) Décret du 27 novembre 1790. <• Le peuple qui s'était donné le nom nouveau d'Assemblée nationale (1). Cette Assemblée, certaine d'être l'expression des volontés et du désir de la France, car jusqu'alors elle avait été généralement fidèle à son mandat, et Topinion publique la soutenait ; fière aussi d'avoir reconquis sur des pouvoirs séculaires, la royauté et Taristocratie, certains droits légitimes qui apportaient légalité devant la loi à tous les enfants d'une même patrie, cette Assemblée, disons-nous, usait peut-être de sa victoire avec une raideur parfois insolente , qui ressemblait à la morgue des parvenus, et qui la faisait traiter de révolutionnaire à la Cour et d'a ristocrate dans les clubs. Cependant, on peut dire que la plupart de ses membres étaient encore roya listes constitutionnels.

La partie honnête, laborieuse ou aisée de la po pulation des villes et des campagnes, contente de ce qu'elle avait gagné de libertés depuis deux ans, était sincèrement attachée à la monarchie et à la personne de Louis XVI, dont tout le monde reconnaissait les bonnes intentions et les vertus privées. Le triste épisode de la vie de ce prince que nous allons ra conter, n'est point la preuve du contraire : en arrêtant le Roi, nos gardes nationaux croyaient prévenir la guerre civile et la guerre étrangère. Les émeutes qui avaient déjà eu lieu soit à Paris, soit en province, et où l'on avait tué et pillé, étaient le fait de cette classe malsaine et dangereuse d'hommes qui se trouvent partout, plus ou moins nombreux suivant Timportance des localités, et qui semblent se (1) Séance» de» 16 et 17 juin 1789.

L'armée perpétuer de siècle en siècle, pour fournir, à un moment donné, des soldats à l'anarchie, quel qu'en soit le drapeau. Ils s'appellent Cabochiens en 1410; ils tendent des chaînes dans les rues de Paris et désolent la France, sous prétexte de religion, de 1572 à 1590 ; ils s'arment de piques et se coiffent du bonnet rouge aux mauvais jours de la Terreur; enfin, à toutes les époques, ils vendent leurs hideuses pas sions et leurs bras sanglants aux ambitieux qui les flattent ou les paient. Souvent mème, ils deviennent les maîtres pour quelques instants , parce que les honnêtes gens ont peur ! L'armée, en tout temps dernier soutien du pouvoir établi , avait subi à sa façon l'influence des idées nouvelles. Dans les clubs, où le ministre de la guerre avait maladroitement permis aux sous-officiers et aux soldats de se rendre, on leur avait parlé de liberté et d'indépendance , on leur avait dit que la discipline était trop sévère et la paie trop faible ; que leurs officiers nobles trahissaient la France; que, malgré la déclaration de TAssemblée, portant qu'à Tavenir les grades seraient accordés au seul mérite, il n'y aurait jamais d'avancement pour eux, et qu'il fallait par conséquent un changement plus radical.

Ces discours avaient été commentés dans les cham brées. De là, un esprit général d'insubordination, des infractions continuelles à la discipline, et parfois même des menaces contre les chefs , menaces que Ténergie de ces derniers pouvait à peine contenir. Cependant tous les régiments n'étaient pas au même point gagnés à la cause d'une Révolution, qui leur Le Roi faisait de si belles promesses. La cavalerie surtout avait plus fidèlement gardé les traditions royalistes, Tesprit d'ordre et le respect du commandement. Cette différence provenait, soit de ce que les cava liers, presque tous recrutés dans les campagnes, étaient moins accessibles aux inspirations des clubs, soit d'une espèce d'orgueil de corps, assez fréquent dans les régiments à cheval, qui les écartait de ces réunions populaires.

Quant à la Royauté, son rôle était bien changé! La Nation, la Loi, le Roi, telle était la devise de la France nouvelle. La Nation qui fait les lois, la Loi supérieure à tous, et le Roi, dépositaire suprême de Tautorité, qui fait exécuter la loi à la quelle il est lui-même soumis. La souveraineté nationale de la sorte proclamée , Louis XVI ne conservait des anciennes prérogatives de la monarchie absolue que le premier rang, avec le titre de Roi des Français , Thérédité de la couronne dans sa famille, Tinviolabilité de sa personne, une liste civile de 25 millions, au lieu de la libre disposition des finances de TEtat, le droit de suspendre, pour un temps limité, les décrets de TAssemblée nationale, et le commandement des armées, avec la faculté de déclarer la guerre ou de conclure la paix, de concert avec les Représentants de la nation.

On venait même de lui enlever le droit de faire grâce, et cette mesure de TAssemblée, qui n'avait pas d'excuse, l'avait blessé dans la partie la plus sensible de son cœur; le droit de grâce étant à ses yeux, la prérogative de la couronne la plus chère et la plus douce à exercer. Ainsi, ce trône de France, sur le quel depuis XIII siècles tant de rois s'étaient assis, tombait pièce à pièce. Tel on voit un vieil édifice, lézardé par les années, battu par tous les vents, attaqué par des démolisseurs secrets, perdre chaque jour quelques pierres de ses murailles, jusqu'au moment où s'effon drant tout entier, il ensevelira sous ses ruines les malheureux qui Thabitent. Louis XVI depuis longtemps, pressentait ces périls. Peut-ètre les eut-il écartés, s'il se fût mis tout d'abord à la tête du mouvement de 1 789, s'il eût, spontanément et sans arrière-pensée, accordé à la France toutes les libertés politiques qu'elle réclamait, et montré en mème temps, aux factieux de toutes couleurs, la résolution bien arrêtée de maintenir Tordre et de faire respecter Tautorité, au besoin par la force.

Mais Louis XVI n'avait ni assez d'énergie dans la volonté, ni assez de génie politique pour jouer un tel rôle. Sans doute, par bonté de cœur et par raison, il avait adopté dans la société et dans le gouvernement toutes les réformes jugées nécessaires pour le bien du peuple qu'il désirait ardemment; mais, par instinct de race et en souvenir du passé, il regrettait certaines préroga tives de l'ancienne monarchie dont on l'avait dépouillé, et il déplorait dans TAssemblée ce parti pris, parfois injuste, de tout modifier, de tout réformer, qui sans cesse Tobligeait à de nouvelles concessions. Une sur tout coûta plus que Ton ne peut dire aux sentiments religieux du Roi : ce fut la sanction qu'il dût accorder au décret de la constitution civile du ciergé, sanction qui du reste ne lui fut arrachée que fias une émeute.

Raisons qui portent le Roi k quitter Paris. Le petit-fils de Louis XIV n'était donc plus en réalité, par le fait de la constitution nouvelle, que le premier magistrat de France. Cependant , outre ces motifs de ressentiments, si légitimes aux yeux de la royauté , Tinfortuné prince en avait bien d'autres encore. II croyait sa sûreté personnelle et celle de sa famille compromise par les émeutes, qui, à chaque instant, ensanglantaient les rues de la capitale, et il supportait avec une douloureuse impatience la sur veillance mal déguisée, dont il était Tobjet de la part de Lafayette et de la municipalité de Paris. En effet, Louis XVI était véritablement prisonnier dans son palais. Naguère encore '18 avril 1791 ), le peuple s'était tumultueusement opposé à un voyage qu'il voulait faire à St-Cloud , à l'occasion des fêtes de Pâques.

Aussi, la longanimité du débonnaire monarque était à bout : il résolut enfin de quitter Paris. Depuis les journées d'octobre 1789, divers projets d'évasion avaient été proposés au Roi, par des hommes à coup sûr fort dévoués. Mais le Roi les avait constamment repoussés, soit parce que son irrésolution, disons le mot, sa timidité Tempêchait de se lancer dans une aventure dont les conséquences , qu'elle réussît ou non, devaient être très-graves; soit parce que les hommes qui le sollicitaient, n'avaient person nellement ni assez de puissance, ni assez de popularité pour mener leurs projets à bonne fin. La Reine Marie-Antoinette elle-même, quoique plus résolue, plus entreprenante que le Roi, et plus dési. reuse encore de s'éloigner de ce Paris qui Tépou vantait, Marie-Antoinette elle-même , disons-nous , Mirabeau approuve le départ du Ro Plan Jr Mirabeau n'avait osé jusqu'alors employer son influence sur son auguste époux, afin de le décider à une entreprise dont elle entrevoyait les insurmontables difficultés, et dont les moyens d'exécution lui semblaient insuf fisants.

Or, ce fut au moment mème ou Louis XVI com mença à prêter Toreille aux projets d'évasion , et à chercher autour de lui un secours assez puissant pour Tarracher à des périls sans cesse renouvelés, que se rencontrèrent les deux hommes , qui seuls étaient capables de le sauver, si son salut eût été possible. J'ai nommé Mirabeau et le marquis de Bouille. Mirabeau était devenu depuis quelques mois (1) Tami de la Cour. Ce changement avait-il été opéré par l'or que Ton prodigua à ses besoins toujours inassouvis, ou bien le grand tribun trouvait-il que la Révolution se faisait trop radicale, et que les meneurs de clubs et les émcutiers de la rue prenaient trop d'influence sur TAssemblée nationale? L'une et l'autre de ces causes, on ne peut en douter, le rallièrent à la monarchie que sa puissante parole avait si pro fondément modifiée et ébranlée, mais qu'il prétendait conserver à l'avenir, avec toutes les libertés acquises.

Le plan de Mirabeau était hardi. Louis XVI devait sortir de Paris, au grand jour, en roi, pour se retirer, soit à Compiègne ou à Fontainebleau, soit en Nor mandie ou mème à Lyon, mais, dans tous les cas, loin des frontières, afin de ne point paraître compter jsur les secours de Tétranger. Une ville forte, ou frontière, ne devait servir d'asile, qu'à la dernière (1) Avril 1790. extrémité. Là, le Roi, se proclamant le restaurateur de Tordre et de la liberté, adresserait un patriotique appel au peuple français, convoquerait une seconde représentation nationale, et, à la place de la récente Constitution , de laquelle il indiquerait les articles vicieux, il en proclamerait une nouvelle, aussi libé rale et plus monarchique, dont le modèle était tracé à Pavanée par son redoutable protecteur. Déjà trenle six départements, au dire de Téloquent tribun, étaient favorables à ses desseins.

Mais il fallait une armée autour du Roi; une armée fidèle et un général non moins habile que dévoué. Mirabeau lui-même songea au marquis de Bouille. Dans les premiers jours de février 1791, le comte de la Marck se rendit à Metz , près du marquis de Bouille, atìn de lui porter de la part du Roi et aussi sans nul doute, de celle de Mirabeau dont il était Tami et lc confident, les projets de ce dernier, lui demandant le concours de son épée et de son influence dans les six départements où il commandait. Le marquis de Bouille n'avait qu'un but, servir le Roi. Le plan de Mirabeau lui paraissant préférable à celui qui, depuis longtemps déjà, se combinait entre Louis XVI et lui-même, il n'hésita point à prendre Tengagement de consacrer loutes ses forces à son exécution. Des hommes comme Mirabeau, mandait-il au Roi, « qui dans leur perversité, ont le talent et » Taudace de faire le mal, connaissent seuls les moyens » de le guérir, et en ont peut-être la faculté. » (1) (1) Essai sur la t-ie du marquis de Bouille, par son petitlits, René de Bouille.

Page 305. Le marquis de Bouille Mais, le 2 avril 1791, la mort frappait la tête la plus forte de France (1) et ravissait à la monarchie peut-être sa seule chance de salut. Mirabeau mort, Louis XVI ne devait plus retrouver à son service un tel génie uni à une aussi immense popularité. Per sonne désormais n'était de taille à étayer le trône croulant, en place du géant tombé. Ses vastes concep tions furent avec lui ensevelies dans la tombe. Après ce coup aussi fatal qu'imprévu, Louis XVI se rattacha tout entier à un second plan d'évasion, auquel nous venons de faire allusion plus haut. Depuis cinq mois, en effet, le Roi Tétudiait en mème temps que le premier, de concert avec le marquis de Bouille et à Tinsu de Mirabeau, menant ainsi de front les deux négociations, dans la pensée sans doute, de prendre, au moment favorable, le parti qui lui offrirait le plus prompt ou le plus facile succès.

Ce fut ce second projet qui conduisit Louis XVI â Varennes. Le marquis de Bouille y joua le rôle le plus actif et le plus considérable. François-Claude-Amour de Bouille avait cinquante deux ans, à Tépoque de Tévènement de Varennes (2). II avait fait ses premières armes pendant la guerre de sept ans, où il avait gagné deux blessures graves et le brevet de colonel à vingt-deux ans. En 1777, il fut nommé gouverneur général des Iles du Vent, c'est-à-dire de la Martinique, de la Guadeloupe et de (1) « Soutiens cette tête, la plus forte de France, disait 'a ton domestique, Mirabeau mourant. (2) II élait né le 19 novembre 1739, au château de Cluzel-Saint-Elbe, en Auvergne. II était voisin de château et parent avec le marquis de Lafayette. S'*-Lucie, seuls restes de nos splendides colonies. Dans ce poste difficile et ingrat, il se fit craindre des Anglais par son courage et son habileté militaire, et estimer en mème temps pour sa loyauté et sa cour toisie.

Rentré en France en 1783, il consacra deux années à voyager en Europe, autant pour rétablir sa santé délabrée par les fatigues de la guerre, que pour s'instruire en étudiant les hommes et les gouverne ments. II fut l'hòte affectionné du grand Frédéric, à Sans-Souci, et de TEmpereur Joseph II, au camp de Prague. En mai 1785, le marquis de Bouille fut appelé au commandement militaire des Trois-Evèchés , Metz, , Toul et Verdun. 11 avait là sous ses ordres, une vingtaine de mille hommes, parmi les quels il sût maintenir, au milieu de la désorganisation générale de Tannée, la discipline et la fidélité au Roi. Mais, les troubles de 89 , le fol entêtement de la plupart des nobles, qui repoussaient de la Révolution cc qu'il y avait de bien comme ce qu'il y avait de mal, les continuelles tergiversations de Louis XVI, qui n'avait jamais été capable de prendre un parti vigoureux et décisif, les tracasseries enfin des patriotes de Metz, sa résidence habituelle, qui par tous les moyens pos sibles, cherchaient à le brouiller avec les populations de son gouvernement et à lui ôter Taffection de l'armée , tout cela lui inspira la pensée de quitter la France.

Le ministre de la guerre, comte de la Tour du Pin, l'en détourna au nom du Roi, et le marquis de Lafayette, commandant général de la garde natio nale parisienne, lui écrivit ces paroles flatteuses ; « J'ai appris que vous aviez Tidée de quitter votre > patrie, comme si vos talents ne lui appartenaient » pas, comme si mème quelques torts particuliers » avaient pu vous donner le droit de nous voler les » batailles que vous gagnerez pour nous, et dans les » quelles j'espère que vous me permettrez de com » battre sous vos ordres... » (1) Le marquis de Bouille devant de telles instances, resta au service du Roi. Le 4 mai 1790, il prêta, avec tout son état-major, le serment de fidélité à la Constitution, en présence de la garnison de Metz et des gardes nationales de la province réunies dans cette ville, au nombre de huit mille hommes, pour la fête de la fédération. « Bouille » était plein d'honneur.

Son serment prêté, il ne » songea plus qu'à servir le Roi et la Constitution » (2). Le soir, au théâtre, on lui jeta des couronnes, et le lendemain, les gardes nationales des Trois-Evêchés voulurent Télire pour leur commandant. II refusa ; mais plus tard il se repentit de ce refus , lorsqu'il comprit combien ce commandement dans ses mains, eut été utile à la cause royale. Cependant, Tesprit d'insubordination pénétrait dans son armée. A Metz, le régiment étranger de Salm- Infanterie, se révolta contre ses officiers et pilla la caisse aux cris de : Elut oder geld ! du sang ou de Targent! Les autres régiments de la garnison refu sèrent de charger les rebelles, et déclarèrent approuver leur conduite. Pendant deux heures, le marquis de (i) Essai sur la fie du marquis de Rouillé, par René de Bouille, 6on petit-lils.

(2) Thier». Histoire de la Révolution française. Bouille, Tépée à la main, et presque seul au milieu des soldats qui le couchèrent plusieurs fois en joue, les contint par Tascendant de son courage et de sa parole, et les fit enfin rentrer dans leurs casernes. Bientôt après, le Roi, sur la proposition du ministre de la guerre, le nomma commandant de Tannée de l'Est. (Août 1790). Ce commandement comprenait toutes les troupes réparties dans les anciennes pro vinces de Champagne, Lorraine, Trois-Evêchés, -Alsace et Franche-Comté. Ce fut à cette époque qu'éclata la formidable insur rection des trois régiments en garnison à Nancy, se condés par la populace. M. de Bouille réunit à la hâte trois mille fantassins, dont huit cents gardes nationaux, quinze cents cavaliers, huit pièces de canon, et pénétra à leur tète dans cette grande ville.

Les rebelles aussi avaient des canons; ils se défen dirent avec furie aux abords des portes, puis dans les rues barricadées, el ne posèrent les armes qu'après quatre heures d'un combat meurtrier. « Vous êtes le sauveur de la chose publique, mon » cher cousin, » écrit Lafayette au général victorieux. L'Assemblée nationale, par un décret du 3 septembre 1790, le félicite « d'avoir glorieusement rempli son devoir; » la commune de Nancy lui vote des remer ciements ; le Directoire du département de la Meurthe Tappelle V immortel Bouille ; toute la France s'as socie à ce concert d'éloges, et le Roi, dans une lettre affectueuse, lui adresse ces paroles : « Vous avez sauvé ».la France le 31 août, et vous avez par là montré > aux autres le chemin, et comme ils doivent se M. de Breteuil inspirateui du voyage de Varennes. » conduire....

Continuez sur la même route; soignez » votre popularité ; elle peut m'être utile et au » royaume. » (1) Mais ce qui faisait la gloire du marquis de Bouille, ce qui lui attirait la confiance du Roi, lui valait en même temps la haine des amis passionnés de la Révolution, et la défiance mème de ceux. qui, comme Lafayette, prétendaient encore soutenir la royauté. Les uns et les autres redoutaient ce général, qui jus qu'alors n'appartenait en politique à aucun parti, mais dont Ténergie dans l'action était connue, dont Tin fluence sur Tannée, officiers et soldats, était acceptée, dont le dévouement au Roi n'était pas douteux, et dont la puissance militaire était grande, car il com mandait des frontières de la Suisse aux rives de la Sambre. Tels étaient les antécédents , le caractère et la position de Thomme aux mains duquel Louis XVI allait confier ses destinées, celles de sa famille et de la vieille couronne de France.

Cependant, le marquis de Bouille ne fut pas Tins pirateur du fatal voyage de Varennes. L'idée en avait été depuis longtemps donnée au Roi par le baron de Breteuil, ancien ministre de sa maison. Breteuil, quoique réfugié en Suisse, n'en conservait pas moins sur l'esprit de Louis XVI et de Marie-Antoinette, une influence qui datait de loin, et dont il usait pour leur persuader de quitter Paris et peut-être la France. Lorsqu'il vit M. de Bouille à la tête de l'armée de (1) Essai sur la vie du marquis de Bouille, par son petit-fils, René de Bouille. Page 273. M. de Bouille informé du projet d évasion du Roi TEst, il résolut d'associer ce général à Taccomplis sement de ses desseins , en lui demandant pour la famille royale, un asile dans son commandement. Dès lors, ses instances près de Louis*XVI furent de jour en jour plus pressantes, tandis que de jour en jour aussi , Tinfortuné monarque et son auguste épouse éprouvaient d'avantage le besoin d'échapper à la position pleine d'embarras, de soucis et d'alarmes dans laquelle ils se trouvaient.

L'intermédiaire entre le Roi et Tancien ministre, était M. d'Agoult, évêque de Pamiers. M. d'Agoult présenta au Roi le plan du baron de Breteuil, et ce plan fut admis en principe et mème dans quelques-uns de ses points les plus importants. (1) U fallait maintenant en confier le secret au marquis de Bouille, en discuter avec lui tous les détails , et s'en remettre à son dévouement et à son habileté, pour en assurer Texécution. C'est pourquoi, le 23 octobre 1790, Louis XVI en voya au marquis de Bouille Tévêque de Pamiers, pour lui faire de vive voix, les premières ouvertures rela tives à la résolution qu'il avait prise de s'éloigner de Paris, et de se retirer dans Tune des places fortes de la frontière, dont ce général avait le commandement. M. de Bouille protesta de son obéissance aux volontés du Roi, montra à Tévèque les obstacles nombreux et difficiles, que rencontrerait inévitablement un tel pro jet, mais n'en promit pas moins son active coopé ration, si le Roi persistait dans son dessein.

(1) Celte influence décisive du baron de Breteuil est un fait incontesté. > C'est Breteuil qui l'a voulu, n disait iouvent le Roi, après le retour de Varennes. Villes ollertes comme asile au Roi. Valenciennes Besançon Monlmédy En effet quelques jours après, le général écrivait à Louis XVI une lettre en chiffres, dans laquelle il indi quait trois villes, comme pouvant offrir à Sa Majesté un lieu de retraite assuré. Ces trois villes étaient Valenciennes, Besançon et Montmédy. Chacune d'elles avait ses inconvénients et ses avantages. Valenciennes ne se trouvait qu'à cinquante lieues de Paris; la municipalité et le peuple y étaient roya listes; la garnison, composée de régiments étrangers, n'y aì ait point encore été gagnée à la Révolution; de nombreux voyageurs sillonnaient chaque jour la route qui mène de Paris à cette ville, et les augustes fugitifs pourraient y passer inaperçus.

Mais une dif ficulté se présentait : Valenciennes n'appartenait point au ressort militaire du général de Bouille, et le comte de Rochambeau qui y commandait, était un ami de M. de Lafayette. Besançon, Tune des places les plus fortes du com mandement de M. de Bouille, offrait aussi une popu lation et une garnison dévouées au Roi, et de plus touchait à la Bourgogne, où le parti royaliste était puissant. Mais Besançon était à quatre-vingt-dix lieues de Paris, et le voisinage de la Suisse républicaine, qui dans aucun cas ne voudrait faire de démonstration hostile contre la France, ne présentait pas les mêmes ressources que les Etats de Tempire, desquels la for teresse de Montmédy était proche. Montmédy donc semblait offrir au Roi Tasile le plus sûr. La forteresse est petite, mais difficile à attaquer et facile à défendre; la population y est peu nombreuse, et une faible garnison suffira pour la contenir, Le Roi agrée Montmédy Routes qui mènent à Montmédy si elle fait mine de prendre parti contre le Roi.

Du reste, on n'est qu'à soixante-dix lieues de Paris, on touche au pays de domination autrichienne et à la forte position de Luxembourg. Or, cette proximité a un double avantage; d'abord, elle permettra à Louis XVI de se réfugier en pays ami , dans le cas extrême où il serait forcé de quitter la France; et secondement, elle fournira au marquis de Bouille un prétexte plausible pour rassembler, selon le désir du Roi, une petite armée sur ce point de la frontière, en répandant le bruit d'une attaque de la part des Autrichiens. Ces pourparlers durèrent trois mois, et nécessitèrent, outre une correspondance aussi secrète que souvent répétée, la présence à Paris du fils aîné du général de Bouille. Enfin, dans les derniers jours de janvier 1791, le Roi annonça à M. de Bouille qu'il choisissait Montmédy pour le lieu de sa retraite; qu'il espérait partir en mars ou en avril, mais qu'auparavant il désirait connaître la route à suivre, pour arriver plus facilement à Montmédy.

Deux routes pouvaient conduire de Paris à Mont médy. La première par Reims, Rethel et Stenay; la seconde par Chàlons-sur-Marne, Sainte-Ménehould, Clermont, Varennes ou Verdun et toujours Stenay. M. de Bouille les indiqua toutes deux au Roi, et donna son avis sur la sûreté et sur la facilité de chacune. La route par Reims, Rethel et Stenay paraît au général, la plus facile, la plus sûre, celle qui nécessite le moins de mouvements de troupes, et elle est la plus courte. L'autre, en effet, présente un double inconvénient. Si , de Clermont on oblique à gauche ì pour se jeter sur Varennes, on ne trouvera point dans cette dernière ville de postes aux chevaux, où puissent relayer les voitures royales ; si au contraire on va droit à Verdun, pour de là descendre la Meuse jusqu'à Stenay, on rencontre, dans Verdun mème, un obstacle impossible à franchir.

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