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LA SUÈDE AU XVI™ SIÈCLE Paris. — Imprimerie de Ad. Laine cl J. Ilavanl, rue des Saints-Pères, 19. LA SUÈDE AU XVI"" SIÈCLE HISTOIRE DE LA SUÈDE SOUS LES PRINC1ÎS D K LA MAISON DE WASA ÉRIC XIV, JEAN III, SIGISMOND PAR A. DE FLAUX PARIS G. REINWALD, LIBRAIRE - ÉDITEUR RUE DES SAINTS PÈRES, 15 AD. LAINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR RUE DES SAI.NTS-1'ERES, 19 1 S (5 8 Droits de traduction et de reproduction lísefvís. HISTOIRE DE LA SUÈDE sous LES FILS DE GUSTAVE WASA. RÈGNE D'ÉRIC XIV. CHAPITRE PREMIER. De l'avénenient d'Eric à son couronnement. Éric XIV, né en 1533 (13 décembre), avait vingt sept ans à la mort de Gustave Ier. C'est le bon âge. Le corps a toute sa vigueur. On a de l'expérience. L'é poque des illusions est passée; celle du découragement n'est pas venue. Éric, d'une taille plus élégante qu'élevée, d'une figure agréable, très-recherché dans sa mise, pétulant, intrépide, affable, instruit, prompt à la repartie, adroit et passionné pour tous les exercices du corps, aimant la guerre et ayant l'apparence, sinon la réalité du courage , était adoré des peuples sur lesquels Dieu l'appelait à régner.
II n'était pas jusqu'à ses défauts, V ÉRIC XIV. [1360] jusqu'à ses vices qui , contrastant avec les vertus aus tères et moroses de son père, ne servissent à accroître sa popularité. Si jamais un règne s'est ouvert sous de favorables auspices, c'est à coup sûr le sien. Succédant à un prince dont la sagesse seule pouvait égaler l'habileté, il trou vait tous les obstacles aplanis, toutes les difficultés surmontées par ce prévoyant et infatigable génie. Le trésor public était plein ; le bien-être régnait dans les provinces, et avec lui la sécurité dans les cam pagnes, Tordre dans les villes , la soumission dans les cœurs. Gustave avait donné au pouvoir tant de prestige ; il s'était élevé tellement au-dessus de tous qu'il n'existait pas en Suède un seul homme, parmi les Stures, les Roos, les Bondes, les Sparres, parmi tous ceux enfin qui jadis avaient porté la couronne, qui ne vît dans les enfants du feu roi des maîtres lé gitimes , et qui songeât à se soustraire à leur auto rité.
Tout allait aussi bien au dehors. Hormis en Li vonie où la guerre cependant n'était qu'imminente, la Suède n'avait à craindre aucun conflit avec ses voi sins. II semblait donc qu'Éric XIV, pour être un homme heureux et un prince puissant , n'eût qu'à suivre la voie tracée par son père. Mais encore, pour maintenir la prospérité dans une fortune ou dans un royaume, faut-il savoir résister aux forces destructives de la nature : par malheur Éric, né d'une mère hypo condre et maniaque, portait en lui un germe de folie. II y avait peu de suite, presque de l'incohérence dans ses idées, et déjà il était sous la domination du mi sérable qui devait exercer sur son faible esprit une si grande et si fatale influence. INGRATITUDE ET MAUVAIS PENCHANTS DU ROI. 3 Nous avons vu Gustave, à la fin de ses jours, pous ser la faiblesse, ou plutôt la bonté, jusqu'à se dé pouiller pour ses enfants.
Chapitre II
Négociations et .démarches iionr le mariage du roi. Démembrement de la "Livonie. Conquête de Revel. Éric XIV ne voulait pas que les dépenses énormes, causées par la négociation de son mariage avec la reine Élisabeth, fussent faites en pure perte. Ensuite la va nité, mauvaise conseillère, le poussait avec passion à la conclusion de ce projet chimérique, conçu et pour suivi contre la volonté de son père et blâmé par les plus sages esprits. Je conviens qu'Éric était léger et peu clairvoyant ; mais bien des gens plus graves et plus subtils que lui auraient été les dupes d'une jeune reine, belle, adroite, dissimulée et artificieuse. Élisa beth à toutes les qualités d'une reine de génie unissait les travers et les ridicules d'une coquette de comédie. Son amour-propre de femme Temportait sur son or gueil de reine.
Elle était plus flattée de voir les souverains de son époque épris de ses charmes que trem blants devant sa puissance. Elle avait le cœur trop froid, trop faux et trop dur, le caractère trop altier, trop entier et trop dominateur, pour n'être pas ins tinctivement éloignée du mariage. D'ailleurs les du retés et les tracasseries que dans son enfance elle avait eu à souffrir de son père et de ses marâtres, les dan gers qu'elle avait courus sous le règne de son implaca- ÉRIC XIV. [1861] 22 ble sœur, et auxquels Tavaient soustraite une prudence et une dissimulation extraordinaires, avaient fait naître en son cœur un amour passionné d'indépendance. Sentant qu'elle n'avait pas besoin d'un protecteur, elle ne voulait pas prendre un époux, de peur de se donner un maître. Cependant, dans un intérêt dynasti que et en haine des Stuarts, ses héritiers naturels, elle s'efforçait de vaincre ses répugnances et de se rendre aux vœux de son conseil.
Dans ces moments elle in clinait vers Éric XIV dont on ne connaissait encore que la beauté physique et les aimables qualités, et qui avait donné à ses amours un caractère romanesque, un air de passion et de désintéressement qui, par bizar rerie, avait enchanté la femme la plus positive, la plus froide et la plus intéressée qui fut au monde. Ensuite les protestants de tous les pays avaient les yeux fixés sur elle. Le grand Calvin, désespérant des Valois, et désireux de voir se former une vaste monarchie pro testante autour de laquelle les États secondaires se raient venus se grouper, et qui aurait contre-balancé Tinsluence que les deux grandes puissances de l'épo que, TEspagne et la France, restées catholiques, exerçaient en Europe, poussait vivement à Tunion du chef des Wasas avec la dernière des Tudors.
II avait écrit aux parties intéressées pour leur faire sentir les avantages d'un mariage qui non-seulement semblait assurer leur bonheur, domestique, mais augmenter la prospérité de leur pays, et assurer le triomphe de la religion. II avait été toujours favorablement écouté, parce qu'Élisabeth ne suivait que les mouvements de son cœur, et Éric ceux de Tinlérèt et de la vanité. Beurrée était à Londres depuis 1558. En prodiguant PROJETS DE MARIAGE DU ROI AVEC ÉLISABETH. 23 del'argent à la noblesse, il avait formé autour de lui et pour son maître un parti puissant, ayant à sa tête le comte d'Arundel qui d'abord s'était mis au rang des prétendants indigènes à la main d'Élisabeth, mais qui s'était retiré devant Tascendant chaque jour croissant de lord Dudley. Je ne doute pas, quant à moi, que ce séduisant seigneur qui avait connu Élisabeth enfant et prisonnière à la Tour de Londres ne soit devenu son amant à la barbe de Beurrée et de Gyllenstjerna; mais la reine avait trop hérité de T orgueil de son père pour descendre jamais à épouser un sujet, et puis elle avait trop de clairvoyance, pour ne pas découvrir chez cet homme, derrière des dehors brillants, une âme vile et un esprit borné.
Aussi, dès qu'elle n'était plus sous le charme de son regard, avait-elle honte d'elle-même et revenait-elle à Éric qui ne valait certes pas davantage, mais qui avait le prestige de Tinconnu et Téclat du rang suprême. Elle était dans un de ces moments, lorsqu'elle écrivit la lettre (1) que Beurrée vint remettre en triomphe à Éric, pendant la diète d' Arboga. On y retrouvait bien les réticences habituelles, mais cette fois elles étaient mêlées à de tendres aveux. La reine ne dissimulait pas son éloignement pour le mariage. Mais elle reconnaissait avoir de Testime, de T admirations de Tattachement pour le roi de Suède. De tous les prétendants c'était le préféré. Si elle hésitait encore, c'est que, pour se décider, elle avait besoin de le voir, étant bien résolue de n'accorder sa main qu'à un homme dont elle aurait pu juger elle-même la valeur personnelle.
Éric, persuadé de n'avoir, comme César, qu'à se montrer pour vaincre, forma le projet, (1) Datée du 4 mai 1561. ÉRIC XIV. [1361] aussitôt lecture faite, de se rendre à Londres; et les États, croyant comme lui au succès de sa démarche, lui accordèrent, sans marchander, les grosses sommes nécessaires à Taccomplissement de son voyage. II con vient ici de dire que Tamour sentimental du roi pour la reine d'Angleterre ne Tavait pas détourné des goûts obscènes dont il n'avait pas épargné le spectacle à son chaste père, et qui avaient rempli d'amertume ses derniers jours, et que ses ministres, en T éloignant de la Suède, espéraient surtout le soustraire à Tinfluence des femmes de mauvaise vie dont il était entouré. A cette époque il était imprudent à un roi de quit ter son pays, sans être à la tête d'une armée.
Quel sort serait réservé à Éric et aux siens, s'ils étaient jetés par la tempête sur les côtes d'Écosse ou sur celles des Pays-Bas? Quels procédés pouvait-on attendre de Marie Stuart qui détestait Élisabeth, et de Philippe II qui affectait de Taimer ? Avant le départ, des négo ciations furent entamées à ce sujet entre le gouvernement suédois et les cours d'Edimbourg et de Bruxel les. Toutes les précautions une fois prises, le duc de Finlande fut renvoyé dans son duché, au-delà du golfe de Bothnie ; des gouverneurs d'une fidélité à toute épreuve furent placés dans chaque province ; une escouade de brodeurs, de tailleurs, de serviteurs de toute espèce, conduite par le jeiuie Nils Sture, par tit pour Londres, amenant avec elle dix-huit che vaux et toutes sortes de présents magnifiques destinés à la reine ; et enfin Éric, accompagné de deux de ses frères, le duc de Vestanstâng (1) et le duc de Suder manie, et de deux de ses cousins germains, le duc (1) Etd'Çstrogothie. 11 portait alternativement l'un ou l'autre titre. [18611 DÉPART DU ROI POUR LONDRES. 25 de Saxe-Lauenbourg et le comte Pehr Brahe, quitta Elfsborg, le 3 septembre 1561.
Quatorze vaisseaux, bien équipés, devaient mener tout ce monde à Lon dres, directement, sans relâcher nulle part. Mais les dieux n'étaient pas favorables à ce voyage. La flotte avait à peine traversé le Cattégat, et, entrée dans les eaux du Skager-Rack, se trouvait en face du port de Skagen,à la pointe septentrionale du Jutland, qu'il s'éleva une de ces tempêtes terribles et trop fréquen tes dans ces mers voisines du pôle. En un instant, la flotte est dissipée; le vaisseau du roi, battu avec plus de fureur, est plusieurs fois sur le point d'être en glouti. Les avaries étaient graves et nombreuses. On ne pouvait, sans imprudence, tenter d'aller plus avant. Les pilotes décidèrent de retourner en Suède, et ce ne fut pas sans peine que Ton parvint à regagner le port d'où Ton était parti. Les princes qui étaient sur un autre vaisseau, jetés plus avant par Torage dans le Skager-Rack, ne rentrèrent à Elfsborg que trois jours après le roi, sains et saufs, mais exténués de fatigue et épouvantés des dangers qu'ils avaient courus (1).
Éric était persévérant. Ces nouveaux obstacles, au lieu de le décourager, ne firent que l'irriter et le sti muler. II désirait avec plus d'ardeur aller en Angle terre depuis que les éléments semblaient s'être ligués aux princes pour l'en empêcher. Mais, redoutant la mer, il songea à la voie de terre. Gustave Stenbock et Ture Bjelke furent envoyés à Copenhague auprès de Frédéric qui promit de laisser passer librement son cousin à travers ses États, mais qui refusa de lui li- (1) Lettre d'Éric XIV à Élisabeth d'Angleterre où il raconte sa mésaven ture. Elle est écrite avec esprit. Elle porte la date du 12 novembre 1561. ERIC XIV, [1862] vrer les onze otages qtì'il réclamait pour la sûreté de sa personne. Les princes allemands ne furent pas plus courtois; ils prétendirent qu'on devait se fier à leur parole, et ne voulurent point donner de passeport.
La mauvaise saison avançait. Éric fut donc contraint de renvoyer à une autre époque ses projets de séduction. Les absents ont tort. Le chancelier Gyllenstjerna ne remplaçait son maître que très-imparfaitement. Quoi qu'il fît de son mieux et qu'il eût pris une grande position à Londres, il ne pouvait empêcher le beau Dudley d'étendre chaque jour davantage son empire sur l'esprit prévenu de la reine. Éric, jaloux de cet aimable favori, Tavait provoqué (juin 1562), en vrai paladin, à un combat singulier, organisé d'après les règles de la chevalerie et qui aurait lieu soit en France, soit en Écosse. Dudley avait, comme de rai son, repoussé ce défi impossible. Éric, au comble de la fureur, s'était oublié jusqu'à donner de sa propre main Tordre écrit de faire assassiner par un sbire ce rival dangereux.
II était disposé à sacrifier 10,000 thalers pour ce mauvais coup, et, pour le justifier auprès de ses contemporains, il accusait sa victime d'avoir envoyé en Suède des brigands chargés d'attenter à sa vie. Cependant Éric, qui voulait une femme et surtoul une reine, expédia le comte Brahe (1) en Écosse, auprès de la belle Marie Stuart. Pendant que ce sei gneur faisait le 'galant par procuration à Holyrood, Gyllenstjerna jouait le même rôle à Hampton-Court ; (1) II avait avec lui Charles de Mornay et Mârten Helsingius. II avait reçu 5,000 thalers pour le voyage. II apportait à la reine, -comme moyen de sé duction, des fourrures admirables, des colliers et des bracelets. NÉGOCIATIONS DU MARIAGE AVEC MARIE STUART. 27 des historiens ont vu dans cette démarche un moyen adroit d'exciter la jalousie d'Élisabeth.
Le moyen pou vait en effet être ingénieux; mais il, ne réussit pas. Marie Stuart ne voulut pas des restes de sa cousine qui, de son côté, fut blessée d'un si prompt découra gement. Gyllenstjerna, plus froidement accueilli, se décida à quitter Londres (mai 1562). Les négociations avec Marie Stuart furent alors poussées avec un sur croît d'énergie. Éric écrivit tour à tour à Charles IX, à Catherine de Módicis, au cardinal de Lorraine. Mais il en fut pour ses peines et ses frais d'esprit. La reine d'Écosse resta inébranlable, et les négociateurs, pour ne pas perdre leur temps, mirent en avant le duc d'Os trogothie, Magnus, qui était le plus bel homme du royaume, et qui, sans doute, à cause des charmes de son physique, fut moins mal accueilli. Éric avait rompu à regret avec Élisabeth. II hasarda une lettre passionnée.
La réponse qu'il reçut ralluma ses feux et ranima ses espérances. Gyllenstjerna fut sur-le-champ renvoyé à Londres (21 juillet 1562). Par bonheur le versatile Éric changea d'idée pendant que son chancelier était en route. En le rappelant d'Elfs borg, il évita à celui-ci beaucoup de désagréments et à lui-même beaucoup de ridicules. Nous avons dit dans les dernières pages du volume consacré à Gustave Ier par quelle série de sinistres catastrophes la Livonie avait disparu du livre des na tions. Pour donner plus de clarté à notre récit, nous allons reprendre les faits d'un peu plus haut et tracer à grands traits les principaux événements dont ce malheureux pays fut le théâtre. Walter de Pletten berg, un des grands hommes de guerre de son épo- ÉRIC XIV. [1862] 28 que, était le grand maître des chevaliers Porte-Glaive.
Après une série d'éclatantes victoires remportées .sur les Russes, il avait profité de la puissance qu'il avait acquise et de son prestige sur les masses pour rendre son ordre indépendant des chevaliers de Tordre Teu lonique dont il avait étéjusqu'à ce jour le vassal. Plet tenberg avait ensuite embrassé la réforme et Tavait imposée à son peuple. Par malheur il était mort en I 535, avant d'avoir accompli son œuvre. Tout était à refaire dans un pays qui venait de passer de la domination des prêtres au protestantisme. II fallait, pour opérer, sans trop de secousses, ce changement, la tête et le bras de Plettenberg. Furstenberg, son succes seur, n'était pas à la hauteur de cette tâche. II fut à peine élu qu'il vit s'élever contre son autorité l'arche vèque de Riga et Tévêque de Kokenhausen. Le premier était margrave de Brandebourg, et le second, duc de Mecklembourg.
C'était deux grands seigneurs que Tintérêt retenait dans le catholicisme. Ils préférèrent se révolter plutôt que de se soumettre à un chef hérétique. La guerre civile éclata avec fureur. L'archevèque et Tévêque, sans appuis dans un pays devenu tout entier luthérien, surent vaincus et faits prisonniers. Ils n'en étaient pas moins embarrassants. Ils étaient alliés à tous les souverains de TAllemagne qui, par esprit de famille, se crurent obligés d'embrasser leur querelle, ou tout au moins de leur donner leur protection. Si gismond-Auguste, demandant leur liberté, envoie au grand maître un sabre nu, lui disant que, s'il fait le récalcitrant, avec une clef pareille il aura bien vite ou vert la prison de ses parents. Lorsque le pays se trouva affaibli, épuisé par cette lutte fratricide, le AFFAIRES DE LIVONIE. 29 grand-duc de Moscovie, Iwan Basilowitch, qui, de son rocher de Moscou, avait ses yeux d'aigle constam ment fixés sur la Baltique, traversa la rivière de Narva, s'avança jusque sous les murs de Revel, incendiant les villes, pillant les villages, dévastant les campagnes, mas sacrant les hommes, et amenant les filles en capti vité.
La terreur, inspirée par Tinvasion de ces barbares, avait fait nommer Gothard Kettler pour coadjuteur à Furstenberg. Gothard Kettler n'était pas un homme ordinaire. II avait du courage, de Tintelligence et une grande aptitude pour les affaires; mais les ressources dont il disposait étaient trop inférieures à la tâche qui lui était imposée. Lorsque le malheureux Furstenberg eut été vaincu et fait prisonnier par les Russes à Fel lin, Kettler comprit Tinutilité de ses efforts contre ces formidables adversaires. Reprenant de vieilles négociations entamées avec Sigismond-Auguste , il lui abandonna la Livonie, proprement dite, TEsthonie et Tîle d'OEsel, se réservant pour lui-même le duché de Cour lande dont il serait reconnu souverain héréditaire par la couronne de Pologne, et protégé par elle contre tous ceux qui lui contesteraient son nouveau titre et ses nou veaux droits.
Lts chevaliers Porte-Glaive, comme lesche valiers Teutons, étaient dans T origine des vassaux de la Pologne. Ils avaient été mis là par les rois polonais pour protéger ces pays devenus chrétiens contre les invasions des Lithuaniens et des Finnois, restés idolâtres. Ils avaient jusqu'à présent rempli dignement leur mission. Mais, aujourd'hui qu'ils étaient tombés au-dessous de leur tâche, ils ne faisaient que continuer leur devoir, en rendant à leurs maîtres primitifs des provinces dont ils n'avaient le droit de jouir qu'en ayant le pou voir de les défendre de leur épée. Donc rien de plus naturel et de plus équitable que leur héritage, tombé en déshérence, échût à Sigismond. Mais Tadversité qui relève, qui ennoblit les grandes natures, toujours rares, abaisse et avilit les petits caractères, toujours nombreux, dont se composent les multitudes.
II y avait eu ce moment chez les malheureux habitants de ces contrées ce trouble dans les esprits, cette anarchie. ce malaise qui s'empare d'une nation que Dieu va rayer du livre de Thumanité. Les États, réunis à Dor pat, virent avec appréhension leur destinée dépendre d'un souverain catholique. Kettler, en s'adjugeant la Courlande, avait donné le signal de la curée. Les États, imitant le chef, ne se firent pas plus de scrupule de morceler la patrie que de la livrer à T étranger. L'Esthonie préféra la domination de la Suède, et la Livonie celle du Danemark. Les deux monarchies scandinaves étaient en ce moment gouvernées par deux princes qui, dans leur jeunesse, ayant conquis leur couronne à la pointe de leur épée et ne T ayant conservée que grâce à une excessive sagesse, ne vou laient pas dans leur vieillesse perdre, en courant les aventures, tout le fruit d'une vie consacrée à rétablissement et à Tagrandissement de leur maison.
Ils accueillirent donc très-froidement les ouvertures qui leur surent faites à ce sujet, n'ignorant pas que des peuples qui aiment mieux céder leur patrie que mourir sous ses décombres sont tombés au dernier degré de la démoralisation, et qu'il est imprudent de faire sur eux le moindre fondement. Cependant Christian II, cédant aux sollicitations de ses fils, ambitieux et té- MORCELLEMENT ET PARTAGE DE LA LIVONIE. 31 méraires, comme tous les jeunes princes, avait fini par entrer en marché avec Jean Munchausen, évêque sou verain d'Arensbourg, dans Tîle d'OEsel, et de Pilten, en Courlande; mais la mort, le surprenant au milieu de ces tiraillements et de ces hésitations, avait coupé court à la négociation qui fut reprise et conclue par Frédéric II, son fils et son successeur. Le prince Ma gnus, frère du jeune roi, reçut pour sa dot les pays vendus par Munchausen.
Ce jeune homme, aussi im prudent qu'inexpérimenté, abandonna pour ces chi mères tous les droits que le testament de son père lui donnait sur le Slesvig et le Holstein. La présence des Danois en Livonie avait fait cesser tout à coup les in décisions de Gustave. Épouvanté de voir ces éternels et redoutables rivaux en face de la Finlande, il avait tout à coup promis sa protection, ses secours, aux bourgeois de Revel qui les imploraient en vain depuis bien longtemps. Mais, toujours méticuleux et prudent à Texcès, comme Christian III, il était mort avant d'a voir rien entrepris. Konarski, envoyé auprès d'É ric XIV pour le féliciter sur son avènement au trône, profita de Toccasion pour demander au fils Texécution des promesses faites par le père. II étai accompagné de deux bourgeois influents de Revel, chargés par les bourgmestres de faire connaître les bonnes dispositions des habitants de cette ville libre, si riche et si puissante.
Éric trouva avec juste raison que de simples protestations de dévouement et d'ami tié ne pouvaient compenser les dangers et les frais d'une expédition si aventureuse, et déclara très-nettement qu'il n'enverrait ses troupes à la défense de la ville assiégée par les Russes qu'après avoir reçu de ses magistrats la promesse de la soumettre à la cou ronne de Suède. Les ambassadeurs acceptèrent, sans hésiter, ces conditions qu'ils avaient prévues et qui étaient tout à fait de leur goût. Éric envoya alors en Esthonie Clas Christiansson Horn qui, à la tête d'une armée formée et recrutée par lui, n'attendait qu'un signal pour commencer une campagne qui devait le couvrir de gloire. A peine le général suédois eut-il paru devant Revel que tout le monde se prononça pour lui. La noblesse des districts de Harrie et de Wi rie qui s'étendent autour de la ville prêta serment de fidélité à Éric XIV, de même que les bourgmestres qui excitèrent les habitants à chasser la garnison po lonaise.
Le château seul resta au pouvoir de Gaspard d'Oldenbourg, créature de Kettler et de Sigismond. II le défendit vaillamment pendant six semaines; mais, se trouvant alors à bout de ressources, en face d'une garnison malintentionnée , et sans espoir d'être se couru, il obtint du généreux Horn une honorable ca pitulation, et, le 28 juillet I56Í, le général suédois se trouva le maître incontesté de la ville la plus opulente et la plus forte de ces vastes contrées. Cette négociation, menée par le jeune roi avec au tant de sagesse que de fermeté, avait valu un fleuron de plus à la vieille couronne de Suède. La présence inattendue de ces nouveaux sujets au couronnement du roi à Upsal non -seulement, rehaussa Téclat et doubla Timportance de cette fête nationale, mais en core, donnant à tout le monde le pressentiment d'un règne brillant et fécond, elle contribua grandement à la franche gaieté qui régnait dans tous les cœurs et se manifestait sur tous les visages.
AMBASSADE DU COMTE DE LUBLIN A STOCKHOLM. 33 Sigismond n'avait vu qu'à regret et avec appréhension la Suède franchir le golfe de Finlande et prendre possession d'une province qu'il regardait déjà comme sienne. Teczin , comte palatin de Lublin, envoyé par lui à Stockholm, fut chargé de faire comprendre à Éric que, au lieu de vouloir enlever à un prince allié une province qui lui avait été cédée en toute règle, qui du reste avait de tout temps relevé de sa couronne, et qu'il ne cesserait de défendre tant qu'il lui resterait un homme et un écu, il ferait bien mieux de s'entendre avec lui pour refouler dans ses steppes ce farouche Iwan Basilowitch que ses conquêtes en Asie et dans Test de TEurope rendaient chaque jour plus formidable, et qui ne cachait pas plus ses prétentions sur la Lithuanie et la Finlande que sur la Livonie.
Pour preuve et comme garantie des bons sentiments de son maître, Teczin, proposant une alliance entre les maisons de Jagellon et de Wasa, offrait à Jean, duc deFinlande, la main de la princesse Catherine , la plus jeune sœur de Sigismond-Auguste. Éric, qui n'avait jamais cessé d'être jaloux de son frère , n'était pas désireux de le marier aussi bien. N'étant pas mieux disposé à làcher sa proie, il répondit très-sèchement que Kettler, en cédant des pays qu'il ne possédait plus, avait outrepassé ses pouvoirs; qu'il garderait quant à lui les pro vinces que ses armes lui avaient conquises, mais qu'il respecterait celles dont Sigismond avait déjà pris possession. II ne consentit même à prêter les 30,000 rixdalers qui lui étaient demandés qu'à la condition que Dunamûnde , Wolmar et Wenden, lui seraient livrés pour la sûreté de sa créance.
Teczin cependant ne perdit pas tout à fait son temps en Suède ; il y devint l'a- ÉRIC XIV. [1862 34 mant de la belle Cécile Wasa. 11 aspira même ouvertement à sa main, et poussa l'audace jusqu'à faire frapper une médaille , portant ensemble , accolées Tune à l'autre, son effigie et celle de la princesse. Éric XIV avait raison de parler haut et ferme. II avait un héros à la tête de ses troupes de Livonie. Aussi ce fut en vain que Gothard Kettler tenta un coup de main contre Revel (août 1561). II fut repoussé avec perte. Mais par malheur, à ce moment, les Suédois, vainqueurs des hommes, furent vaincus par une maladie terrible qui ne s'attaquait qu'à eux, et qui, dans l'espace d'un mois, en enleva deux mille. Le gouverneur, Lars Fleming, baron de Sundholm, succomba au fléau et fut remplacé par le comte Svante Sture.
Pendant que l'intrépide Horn soumettait l'Esthonie à la Suède, le prince Magnus d'Oldenbourg était reçu avec enthousiasme dans l'ìle d'OEsel ; Henri Wolf, le gouverneur de Sonneburg, lui remettait les clefs de la forteresse, et Maurice von Angel, évêque de Revel. et ennemi des Suédois, lui cédait tous ses droits sur son diocèse qui dépendait de l'île. En même temps, les États, assemblés à Pernau, confiant leur destinée àsesjeunes mains, le proclamaient roi de Livonie. La présence des Russes, accourus de Dorpat à Fellin, rompit brusquement les délibérations de la diète qui prit peur et se dispersa. Magnus, au lieu de rallier et* de maintenir autour de lui cette poignée d'hommes qui de fait composait toute la nation, céda lui-même à la terreur panique qui s'était emparée de tous les es prits; au lieu d'aller au-devant de l'ennemi plus nombreux que redoutable, il s'en retourna lâchement dans son île sans essayer même d'une bataille, et de là en CREATION DES BIENS PRIVILÉGIÉS. 33 Danemark, sous prétexte d'aller chercher de nouvelles recrues.
II y fut très-froidement reçu par Frédéric II qui ne put plus douter que le cœur et T intelligence de son frère ne fussent au-dessous de la tâche difficile que son ambition et sa légèreté Tavaient poussé à entre prendre. Voilà donc la malheureuse Livonie, envahie au nord par les Suédois, à Test par les Russes, au midi par les Polonais et à Touest par les Danois. Ses vastes et fertiles plaines vont se changer en un champ clos où quatre grands peuples se battront avec acharnement pendant cent soixante années, jusqu'à ce qu'elle soit devenue la proie de celui à qui Dieu dans ses décrets a réservé la suprématie du Nord. Les commencements de règne sont d'ordinaire fa vorables à Thumanité. Les nouveaux rois sont en général pleins de zèle; leurs bonnes intentions ré parent et au delà les torts que peul causer leur inex périence.
Les deux premières années du règne d'Éric abondent en mesures neuves, utiles et marquées au coin de la sagesse. C'est sur son ordre que furent établies sur les grands chemins des auberges destinées à recevoir les voyageurs, et ayant pour but de dé livrer les paysans de visites importunes et souvent suivies de violences. Mais la noblesse surtout fut l'objet de son attention, de ses prévenances. Après l'avoir pourvue de titres héréditaires, il lui donna la faculté de racheter les terres réunies à la couronne et par ce fait devenues inaliénables. II réduisit de moitié Té quipement des cavaliers. Un comte put désigner trois terres, et par ce seul fait les rendre exemptes de cette lourde charge; un baron put en désigner deux, et un noble une. Telle fut Torigine des biens privilégiés. ÉRIC XIV. [1362] 36 Les nobles, outre leurs domaines seigneuriaux, purent, sur leur demande, étendre leurs droits sur de simples métairies.
La cour de Suède était on ne peut plus simple. Gustave 1er, avant tout économe, ne s'était pas entouré de toute la pompe nécessaire peut-être au rang su prême. L'ordonnance (19 novembre 1560) d'Éric XIV qui compose et règle sa cour est tout à fait sage. Le grand chambellan avait la haute main sur toutes choses. Sous ses ordres étaient neuf gentilshommes de la chambre , choisis parmi les plus anciennes familles du royaume. Ils se tenaient dans la pièce qui précé dait celle où le roi donnait audience. Ils marchaient devant lui quand il sortait, et le suivaient, tout armés, quand il allait en guerre ou en voyage. Le maître d'hôtel était chargé de la dépense de la maison. Cet emploi, destiné à un grand seigneur, était occupé par Pehr Ribbing, 11 avait Tintendance de tout ce qui regardait la table du roi.
Les gentilshommes servants, les cuisiniers, les celleriers, les valets de la garde-robe et les huissiers étaient sous ses ordres. Le roi avait une garde particulière formée de trabans. Ils étaient com mandés par un capitaine. Un fourrier précédait le roi dans ses voyages et préparait les logements (I ). Les sénateurs étaient pris parmi les grands sei gneurs; vivant, le plus souvent, dans leurs terres où leurs plaisirs et leurs intérêts les retenaient, ils ne pa raissaient que rarement à la cour, appelés seulement par les affaires du pays qui d'ordinaire ne venaient qu'en second lieu. Le service de TÉtat en souffrait. (1) Celsius, Histoire d'Éric XIV, t. I, p. 140. [1S02J ÉTABLISSEMENT DU JURY DU ROI. 37 Éric décida qu'à l'avenir le nombre des sénateurs se rait fixé à douze , et que six d'entr'eux, obligés de ré sider continuellement auprès du roi , auraient le titre de conseillers intimes.
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