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Roanne pendant la Révolution (1789-1796)

Francisque Pothier · 1868 · Scanned text

118,579 words · about 8 h 18 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Francisque Pothier
Language
French
Published
1868
Length
118,579 words · about 8 h 18 min
Sections
14 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (14)
  1. Front matter about 5 min
  2. Preface about 25 min
  3. Chapitre II about 13 min
  4. Chapitre III about 23 min
  5. Chapitre IV about 17 min
  6. Chapitre V about 20 min
  7. Chapitre VI about 45 min
  8. Chapitre VIII about 27 min
  9. Chapitre IX about 15 min
  10. Chapitre X about 33 min
  11. Chapitre XI about 2 h 10 min
  12. Chapitre XIII about 41 min
  13. Chapitre XIV about 38 min
  14. Chapitre XV about 1 h 6 min

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Front matter

ROANNE PF.NnvXT LA RÉVOLUTION 1 789-179(1 MVEI, CHOROVOÎV, IMPRIMEUR-LIBRAIRE A ROATV*NE, RUE SAINTE-ELISABETH. ROANNE PENDANT LA RÉVOLUTION (1789-1796) PAR FRANCISQUE POTHIER ROANNE CHEZ DURAND, LIBRAIRE 18siH MM. Aillv baron d'}, à Parigny. Allier, notaire et maire à Ambierle. Arle.mpde (Charles d'), à Roanne. Assier .Auguste d'), maire de Feurs, membre du conseil général de la Loire. André (Fernand), à Roanne. Androt (Louis), à Relmont. Ardaillû.n, avoué à Roanne. Arddin, propriétaire à Roanne. Audiffred, avocat à Roanne. Auloge, vétérinaire à Roanne. Avril [Alfred , à Montbrison. Bajard (Jules), juge au tribunal de commerce de Roanne. Ballefin, notaire à Saint-Haon-le-Chàtel. Balolzet frères, négociants à Roanne. LISTE DES SOL SCRIPTE LRS. M Barge, curé de Vauchette. Barge (Gilbert), négociant, membre du conseil municipal de Roanne.

Barge Mmc;, à Roanne Beluze (Félix), fabricant à Roanne. Benoist (Antoine), propriétaire à Roanne. Berard, huissier à Lapacaudière. Berger-Fillon, docteur-médecin à Roanne Bergier, propriétaire à Mably. Berthelier, fabricant à Roanne. Besse (Eugène), banquier à Boanne. Bibliothèque de la ville de Boanne. Blettery (Victor), négociant à Roanne. Bohan 'Henri , juge au tribunal civil de Roanne. Bonnassieu, statuaire, membre de l'Institut, à Paris. Bonnaud fils, juge au tribunal de commerce de Boanne. Bonnald (Guillaume , à Roanne. Bonnet, huissier à Charlieu. Bonneton, à Roanne. Boulègue, entrepreneur ù Roanne. Boullier (.Auguste,, à Roanne. Boullier, maire de la ville de Roanne. Bourelier, professeur au collège de Roanne. Boussand, banquier et juge au tribunal de commerce de Boanne. Brison, fabricant à Roanne.

Brissac (Frédéric,, à Boanne. Brossard, ingénieur à Pouilly-sous-Charlieu, Broutin Auguste), ancien maire de Feurs. Burelier (Jean), à Marseille. Cartier Aimé), receveur spécial à Boanne. Cartier, receveur des domaines à Roanne Chamussy (Paul', fabricant à Roanne. Charles (Joseph), à Roanne. Charly (de), à Renaison. Ciiassain (Raoul), avocat à Roanne. Château (colonel du), commandeur de la Légion-d'honneur, à Vernont. Chavallard, à Roanne. Chaverondier (Francisque;, président du tribunal de commerce de Roanne. Cherpin aîné, fabricant, membre du conseil municipal de Roanne. Cholleton, négociant à Roanne. Chorgnon (Àbel), imprimeur-libraire à Roanne. Cognard, négociant à Roanne. Collet fils aine, à Roanne. Colo3ibat (Samuel), négociant à Roanne. Constantin, libraire à Saint-Étienne Coquard, huissier à Roanne.

Preface

. ont quelquefois bien singulièrement changé. Mais que deviendrait l'histoire, si ces faibles raisons pouvaient l'ar rèter ? Non ! II est temps de faire le récit de ces grands évé nements. II n'existe déjà plus de témoins oculaires; dans les réactions qui se sont succédées depuis, à des époques si rapprochées, tant de documents ont été détruits, si peu de souvenirs ont été conservés, il est déjà si difficile de retrouver la trace de certains faits, qu'attendre encore serait s'exposer à ne publier rien de sérieux et de vrai, par conséquent rien d'utile. J'ai donc cru l'heure venue d'entreprendre cette tâche. Quant aux susceptibilités, qu'on se rassure! J'ai complè tement écarté l'anecdote. Trop souvent les récits de ce genre ne reposent que sur des traditions engendrées par la mauvaise foi ou la malignité; dans bien des circonstances ils sont sans profit pour l'histoire.

A quoi bon alors rappeler inutilement des souvenirs blessants? Je sais bien que mon récit, parsemé de personnalités piquantes, de révélations malignes, eùt été moins sec, moins aride; mais j'ai mieux aimé sacrifier ce moyen de succès au respect que m'im posent la vérité et l'honneur des familles. Du reste j'ai eu l'heureuse fortune de n'avoir à raconter que des faits glorieux pour mon pays. Que de fois j'ai tres sailli de bonheur en écrivant cette histoire ! Mes lecteurs éprouveront cette mème joie patriotique , en voyant avec quelle conviction nos pères ont accueilli puis défendu les principes de liberté qu'apporta 89; avec quel patriotisme ils PRÉFACE. 3 ont couru aux frontières pour défendre la France envahie; avec quel courage, quelle indomptable énergie, ils ont osé lutter contre les partisans de la Terreur rouge et ceux de la Terreur blanche ; enfin, avec quelle sagesse, quelle pru dence, quelle fermeté, ils ont su non-seulement conserver la paix intérieure au milieu de la plus effroyable tourmente dont l'histoire ait conservé le souvenir, mais encore augmenter la richesse et la prospérité' de leur pays!

Raconter ces événements, prouver que Boanne a réel lement bien mérité ce beau titre de Roanne la Sage, que lui décernaient les communes environnantes, n'est-ce pas faire acte de patriotisme ? n'est-ce pas accomplir un devoir de reconnaissance envers des hommes qui ont su donner à leurs enfants de si nobles exemples? J'aime mon pays de toute mon âme; c'est pour sa gloire que j'ai écrit ces pages, c'est à lui que je les dédie. Rien n'est plus fastidieux <juc de semer loutes les pages d'un livre d'incessants renvois. Pour éviter cet inconvénient, nous prévenons que nous avons puisé nos renseignements, soit dans les ouvrages de MM. Frédéric Morin, Balleydicr, d'Assicr de Valenches et Alain Maret, soit dans les archives de la municipalité de Roanne, soit dans celles du département, soit enfin dans de nombreuses pièces mises à notre disposition par MM.

Auguste Chaverondier et Alphonse Costc. ROANNE PENDANT LA RÉVOLUTION CHAPITRE PREMIER Assemblée provinciale du Roannais. — Vœux des communes de Saint-Germain- Laval, Charlieu et Roanne. — Etat des esprits cn 1789. — Noblesse: MM. d'Ilarcourt, de Saint-Vincent, de Saint-André, lc marquis de Rostaing. — Haute bourgeoisie : familles Populle, Verne, Dusauzey, Cartier, Larochcttc, Chassain, Desvernay, Meaudre, etc., etc. — Charges des contribuables. — Convocation des états généraux. — Vœux de la ville de Roanne. — Réunion des électeurs à Montbrison. — Cahiers du clergé, de la noblesse et du tiers état. — MM. de Nompère de Champagny et Goulard, curé de Roanne, députes aux états généraux. Louis XVI venait de signer le règlement qui convoquait les états généraux du royaume. Le premier acte de la révolution était accompli.

Le profond désordre qui régnait dans toutes les admi nistrations, les abus sans nombre qui s'abritaient à l'ombre R0A>">"E 6 des lois et des coutumes féodales, les dilapidations mons trueuses que favorisaient les vices de notre système finan cier, les exactions odieuses des agents du fisc écrasant un peuple déjà pressuré par la noblesse et le clergé, la cessa tion de tout commerce, de toute industrie, la menace d'une banqueroute que le vide du trésor entraînait inévitable ment; tout enfin avait rendu cette grande mesure d'une absolue nécessité. Louis XVI avait longtemps hésité; longtemps il avait cherché à satisfaire à la pression des événements par des mesures malheureusement insuffisantes, et qui ne servaient pas mème à cacher la grandeur des périls qui menaçaient la nation. Pour remédier à la pénurie du trésor, il avait songé, en 1787, à contracter un emprunt de 440 millions, mais les parlements avaient refusé leur sanction.

II avait alors réuni une assemblée des notables, mais cette assemblée s'était séparée après de vaines propositions de réfor mes; son unique résultat avait été de provoquer la convocation des assemblées provinciales. Ces assemblées provinciales, composées elles aussi des membres du haut clergé et de la noblesse, de fonctionnaires publics ou de grands possesseurs de fiefs, ne pouvaient apporter aucun remède aux souffrances du pays. Très-libérales en paroles, elles ne consentirent en réalité au sacrifice d'aucun de leurs privilèges. Nous n'en voulons pour preuve que la nullité des résultats de Tassemblée provinciale du Forez. Elle s'était tenue à Roanne en 1788. Toutes les communes y avaient envoyé des représentants, mais forcément pris dans les rangs de la noblesse. La réclamation la plus générale qui se pro duisit dans cette assemblée fut celle de Tégalité des terres ■ devant le fisc.

Le Roannais était alors un pays misérable au point de vue de Tagriculture, et ne pouvait suffire à nourrir plus du tiers de ses habitants. Les privilèges de la noblesse et du clergé, qui ne payaient aucun impôt, étaient, pour le Roannais, une des charges les plus lourdes et les plus odieuses. La commune de Saint-Germain-Laval réclama l'abolition de ce privilège Aux députés qui devaient la représenter à rassemblée provinciale, elle avait donné un mandat où il était dit : « Toute exception faite en faveur d'une corpo ration ou d'un particulier est contraire à Tordre public, à la raison, à la justice, contre lesquels il n'y a ni titre, ni prescription qui puisse valoir. La municipalité espère que vous ferez le généreux oubli de vos qualités de nobles et privilégiés, pour ne voir que celle de représentants du tiers étiit. » La dime était un impôt qui frappait aussi bien fortement les terres; la mème municipalité réclamait, à ce sujet, de sages améliorations : «La dime, disait-elle, cette portion des fruits, dont une partie fut consacrée au soulagement des pauvres par les fidèles des premiers siècles, a changé de destination; un prieur commendataire en consomme les fruits dans une province étrangère.

Pourquoi Tassemblée provinciale ne solliciterait-elle pas un arrêt qui assujettit chaque décimateur à compter, au profit des pauvres, la dixième partie du produit de sa dime dans les endroits où elle est perçue? » Charlieu avait réclamé l'abolition des banalités, des droits de lods et de milods, des droits de banvin et de crédit. Roanne avait demandé la liberté du commerce à Tinté rieur, la suppression des douanes existant entre les pro- ROANNE vinces françaises, celle des droits de péage, d'acquit et congé et de navigation sur la Loire, la suppression de la compagnie établie à Roanne pour le balisage, la réduction de moitié du droit qu'elle percevait sur les bateaux de Saint-Rambert. II y eut bien d'autres plaintes, bien d'autres vœux expri més à Tassemblée provinciale, mais cette assemblée, comme du reste celles des autres provinces, ne fit rien ; ses vœux restèrent stériles.

L'irritation des esprits ne fit qu'augmen ter. Voyant Tinutilité de ses efforts, la municipalité de Saint-Germain-Laval, agissant, prend-elle soin de le dire, comme corps politique, décida « qu'elle n'accepterait plus désormais ni noble ni anobli pour représenter le tiers état, soit dans les assemblées de la province, soit aux états généraux, tant que le principe de la contribution commune n'aurait pas été proclamé. » De toute part, on réclamait la convocation des états généraux. Eux seuls pouvaient mettre un terme à l'anarchie qui régnait partout. Louis XVI dut enfin céder et signa le décret de convocation. Un immense enthousiasme accueillit cette nouvelle. Dans toute la France on se prépara à la nomination des députés avec une ardeur que, depuis, aucun autre appel à la nation n'a fait dépasser.

Le sentiment des idées nouvelles, ces aspi rations vers la liberté, cette haine du régime qui allait finir, cette agitation universelle des esprits pénétrant au sein des campagnes les plus reculées, soulevant des discussions passionnées jusque dans les bourgades et les villages les plus éloignés des grandes villes, ces mouvements puissants de toutes les classes de la société éclatant dans des adresses parfois sublimes, cet élan admirable de tout un peuple vers un idéal de justice et de liberté, c'est-à-dire de bonheur, montrent combien étaient profonds les maux qu'on avait si longtemps soufi'erts, combien était irrésistible Teffort que la nation entière allait tenter pour briser ce joug d'injus tice et de tyrannie qui T étouffait depuis dix siècles. Cette disposition de T opinion publique était encore plus générale, plus unanime à Roanne que dans bien d'autres parties de la France.

Cet accord universel tenait surtout à Tabsence de toute noblesse véritable dans nos pays. En 1697, Tintendant d'Herbigny, dans un mémoire sur la gé néralité de Lyon, déclarait déjà, en parlant du Lyonnais, du Beaujolais et du Forez : « S'il n'y a véritablement de grandes maisons que celles où se trouvent tout ensemble une ancienne noblesse, de Tillustration et de grands biens, l'état des grandes maisons de ce pays serait fort court... Les titres de marquis ou de comte sont tous usurpés dans ces trois provinces. » Cette absence de noblesse réelle, signalée si franchement en 1697 et surtout vraie pour le Roannais, Tétait encore bien davantage en 1789. Quelques titres avaient bien été accordés sous Louis XV ', mais c'était si nouveau, si ré cent ! Au moment où éclatèrent les premiers événements de la révolution, on peut assurer qu'il n'y avait presque plus, dans le Roannais, que des nobles de fraîche date et n'ayant obtenu leurs titres que par Toecupatiòn de charges confé rant la noblesse.

II n'était simple bourgeois, notaire ou homme de loi, qui n'ait pu prétendre à un titre nobiliaire quelconque; beaucoup avaient refusé de se parer d'une noblesse mème légi- 1 Ainsi, la terre de Vougy avait été érigée cn comté en 1700. ROANNE 10 timement acquise. Les Populle, les Basset, les Dusauzey, les Cartier, les Chassain, les Verne, les Larochette, les Desvernay, les Meaudre, etc. etc., avaient longtemps exercé les mêmes fonctions qui en avaient anobli d'autres. Ils n'en avaient retiré, eux, qu'une estime, une considération générale, une influence que ne contrebalançait ou, du moins, n'effaçait nullement celle des familles qui s'étaient anoblies. Quel nom pouvait égaler celui des Populle? Aucune des familles de Tépoque n'avait jamais exercé des fonctions plus importantes, aucune ne remontait à une ancienneté plus reculée1, aucune ne comptait dans sa généalogie des hommes d'une capacité et d'une valeur personnelle aussi incontestable.

Pas une seule famille noble n'avait autant de droit à la noblesse que la maison Populle; et cependant, comme bien d'autres, jamais elle n'avait voulu s'enrichir d'un titre qui ne pouvait ajouter à Tinfluence dont elle jouissait. Ce fut dans cette classe de la bourgeoisie que les premiers événements de la révolution produisirent le plus d'en thousiasme. C'était cette classe qui devait le plus profiter du nouvel ordre de choses. Elle touchait au peuple de très près, elle ne jouissait que de privilèges fort restreints, elle n'avait ni fiefs ni droits bien étendus, les sacrifices que la révolution devait lui imposer étaient à peu près insi gnifiants, et c'était au contraire sa grandeur, c'était son avènement au pouvoir cpie la révolution semblait lui préparer. Elle accueillit donc la révolution de touíe son àme; elle prit une part active à tous les événements qui signalèrent 1789, 1790 et 1791 ; elle dirigea le mouvement, s'empara 1 Lc nom de Populle ligure dans les terriers de Roanne de l'au 1200.

En 1*3*20, un George Populle était lieutenant général du Roannais. REVOLUTION. 11 du pouvoir et le garda jusqu'à Theure où il lui glissa des mains pour tomber dans celles du peuple. l'ne autre cause encore explique Texplosion qui salua, dans notre arrondissement , la convocation des états généraux. Nous avons dit qu'il n'y avait pas, dans le Roannais, de noblesse, originaire bien réelle et bien importante. Tou tefois il existait des familles nobles, étrangères, il est vrai, mais établies dans Tarrondissement depuis un nombre d'années plus ou moins considérable. Parmi ces membres de la noblesse, les deux hommes les plus importants et les plus considérés étaient le marquis de Rostaing, grand bailli de Forez, et le marquis de Saint-Georges-Saint-André. Or ces deux hommes avaient suivi Lafayette en Amérique, avaient combattu aux cotés de Washington, et, partisans des théories libérales sur lesquelles venait de se former le peuple des Etats-Unis, avaient rapporté dans nos pays un amour ardent pour ces principes, qui devaient, en un demi siècle à peine, élever ce peuple naissant au niveau des pre mières nations du monde.

II faut, de plus, ajouter que les principes philosophiques du dix-huitième siècle avaient exercé une immense in lluence sur les esprits très-cultivés de ces deux classes de la société roannaise. Les bibliothèques de la plupart des châ teaux de nos contrées contenaient les œuvres des Bousseau, des d'Alembert et des Voltaire. Plus d'une fois ce dernier écrivain avait accepté Thospitalité que lui offrait le marquis de Saint-Vincent, et s'était vu entouré d'une jeunesse em pressée à venir lui présenter Thommage de son admiration. Ce fut sans doute sous Tinspiration directe de Voltaire, et pendant l'un des séjours qu'il fit au château de Saint- Vincent, que furent exécutées les peintures qui ornent le ROANNE salon de ce château. « Aux quatre angles se trouvent des panneaux sur lesquels on voit peintes, à la manière de Jordaens, quatre figures allégoriques, le Fétichisme, le Boudhisme, le Mahométisme et le Catholicisme, toutes les grandes religions dans Tappareil du triomphe.

Le Catholi cisme est représenté par le pape porté sur les épaules de quatre dominicains, aux joues avinées, tenant des torches et des poignards, et posant le pied sur des tètes de rois étendus par terre. Un bûcher d'inquisition flambe dans le lointain, entouré d'une ronde de fanatiques; des lueurs livides éclairent les visages et toute la scène1.» D'autres peintures, attribuées à Boucher, attesteraient le séjour de cet artiste, soit au château de Saint-Vincent, soit à l'hòtel que le marquis possédait à Boanne, près de la chapelle du collège -. Très-souvent le marquis de Saint -André avait reçu chez lui sa cousine, Mme du Deffant Marie de Vichy , la reine des salons de Paris, dont la maison était le rendez-vous des personnages les plus illustres et des hommes de lettres les plus distingués.

Ses relations avec Horace Walpole, Voltaire, le président Hénault, le duc de Choiseul et le Bégent, sont connues. Liée aussi avec les femmes les plus spirituelles de cette époque, elle amena avec elle chez son cousin Mlle de Lespinasse, qui avait longtemps habité Tarare et Saint-Marcel-d'Urfé , et que ses relations avec d'Alembert ont rendue célèbre. Ce fut mème à la suite d'un de ces voya ges dans le Roannais que les deux amies se brouillèrent, et que M"cde Lespinasse quitta sa protectrice. On peut s'ima giner quel empressement mettait la jeunesse de nos pays à Davin, Grégoire Vil. Maison de M. Lapoire. aujourd'hui. se rendre au château de Saint-André pour admirer ces deux femmes, dont la réputation était si grande qu'il n'était homme de cour, ministre, ambassadeur, homme de lettres ou femme de qualité, qui n'ait envié l'honneur d'être reçu chez elles. « C'était, dit Laharpe, c'était presque un titre de considération d'être reçu dans cette société. » Le fameux abbé Terray, contrôleur des finances et mi nistre sous Louis XV et Louis XVI , venait aussi dans nos pays.

Sa famille habitait Roanne; il ('tait lui-même natif de Boén. Son frère posséda plus tard Changy et Saint-Bonnet des-Quarts , qui passèrent ensuite à la famille de Lévi. L'habileté de l'abbé Terray pour tout ce qui touchait aux finances était reconnue de tous les hommes d'État. L' ordre, la précision qui distinguait chacun de ses comptes, la ré forme d'une foule d'abus, les économies qu'il apporta dans les dépenses, Téquilibre entre les dépenses et les recettes qu'il faillit rétablir, ont fait oublier la dureté' de son administration. Ce n'était point en restant mollement étendu sui des coussins de velours et entouré de fleurs qu'on parve nait à suffire aux prodigalités du roi bien aimé et aux folies de ses courtisanes. La France a toujours payé fort cher les maîtresses de ses rois. On reprochait un jour à Terray une opération qui équivalait à prendre de l 'argent dans les poches. «Eh! où diable voulez-vous donc que je le prenne?» répondit-il... « Appelez-moi voleur, disait-il une autre fois, mais pas imbécile! » II est aisé de comprendre qu'au contact de tous ces personnages, la société roannaise ait fini par s'initier aux travaux philosophiques et aux questions politiques de Tépoque ; qu'elle accepta les idées de ces personnages, les répandit, et se trouva prête au moment où la révolution ROANNE 14 vinl mettre en pratique ce qui, jusqu'alors, n'avait été qu'une magnifique théorie.

Aussi, nous ne nous étonnons pas de Tintelligence et de la culture de labourgoisie. Ce que nous admirons en elle c'est une énergie, c'est une force virile extraordinaire, qui se révèle dans tous les écrits, toutes les proclamations de Tépoque Ouelle âme animait donc nos pères, quel feu brû lait donc dans leurs veines, pour que chacune de leurs pensées fùt frappée avec une telle vigueur de langage, qu'on dirait comme un écho des discours prêtés par Corneille aux héros de la vieille Rome? II fallait qu'il y eùt alors, dans nos pays, comme une sorte de bouillonnement intellectuel; il fallait que l'esprit public, surexcité par Tétude des idées nouvelles répandues par les écrits philosophiques du dix huitième siècle, fùt pénétré de leur valeur et de la nécessité de leur application, pour que nous puissions voir, sans être confondu d'étonnement, les plus simples petiles villes traiter, dans leurs modestes salles de mairie, les questions politiques les plus difficiles, énoncer leurs be soins, leurs désirs, leurs volontés, avec tant de courage, de force, de dignité, de grandeur et de raison!

Le terrain, de ce côté, était donc admirablement préparé1. La classe inférieure n'attendait pas avec une moins vive impatience les réformes que tout semblait annoncer. Bien que le Roannais, pays de droit écrit, n'eùt jamais eu au tant à souffrir de l'abus des droits féodaux que les pays de droit coutumier, cependant Texercice de quelques-uns de ces droits provoquait de sourdes oppositions, se tradui sant par des résistances séculaires de la part des populations que ces droits voulaient frapper. Ouelques procès duraient depuis environ deux cents ans entre certaines communes et les ducs d'Harcourt. En 1789, le sieur Guyot, homme d'aflàires du seigneur du Roannais, avait intenté plus de trois cents procès. La nuit du 4 aoùt vint heureusement les terminer. Le duc d'Harcourt, seigneur du Boan nais, jouissait des droits féodaux.

Voici quels étaient les principaux. II percevait à Boanne : 1° la laide, c'est-à-dire le dixième de loutes les denrées apportées au marché; "2° les droits de greffe, de geôle et prison, affermés 500 livres; 3° le droit de pèche sur la Loire, affermé 300 livres, indépendamment de la pèche des saumons, affermée elle seule 1 800 livres ; 4° les droits de bac ou péage pour la traversée du fleuve, affermés 4,400 livres; 'ò° les langues de tous les animaux abattus dans la ville ; 6° le ban vin, privilège de pouvoir, seul dans tout le pays, vendre du vin pendant le mois de mai ; 7° les banalités des moulins et fours, où chacun était contraint de faire moudre son blé et cuire son pain, et de payer les taxes imposées par le bon plaisir du seigneur; 8° les lods et milods ou droits de mu tation sur les propriétés; 9° les droits de halle; 10° les droits de guet et garde; 11° une portion des dîmes de Roanne Les autres portions de ces dîmes étaient payées au curé de Roanne, au prieuré de Beaulieu, au chapitre de Samt-NLzier de Lyon et au marquis de Saint-André.

Outre ces droits , le peuple payait au roi : la taille, les aides, la gabelle, Timpòt direct et indirect, ordinaire ou extraordinaire, Timpòt du gros, du vingtième, du hui tième, du jaugeage, du courtage, du franc-fief, etc., etc. II payait encore au clergé la dîme, dîme en argent, dime en nature; dime sur les bois, sur les champs, sur les vignes, sur les maisons, sur les pierres de taille, sur tous les objets imaginables; dime sur la sixième gerbe; dîme sur le ROANNE miel, les œufs, les poulardes, les lapins, les canards, les jambons, le vin, le blé, Teau-de-vie, etc.; plus les bonnes mains des messes de mariages, enterrements, baptêmes, les dispenses, etc., etc., plus enfin le casuel. La ville de Charlieu et les communes dépendant de l'ab baye payaient aux moines les droits de justice, les amendes et les confiscations; elles payaient le cens, c'est-à-dire une redevance foncière et perpétuelle sur tous les terrains com pris dans les domaines de l'abbaye; le droit de reconnais sance le treizième puis le sixième de la valeur pour suc cessions, donations ou legs entre étrangers et pour ventes d'immeubles; les banalités de moulins et fours, le banvin, le droit de laide, le droit de patente, le droit de crédit, le droit d'indemnité, le droit de champart, le droit des cor vées, etc., etc.

Les communes obligées de payer ces droits aux moines étaient : Charlieu, Saint-Germain-la-Montagne, la Chapelle-sous-Dun, Saint-Laurent, Cuinzier, Chauffailles, Cublize, Belleroche, Chandon, Cours, Sevelinges, Saint- Denis-de-Cabanne, Saint-Hilaire, Montagny, Saint-Vincent de-Boisset, Vougy, Vernay, Ouches et Mably. Les propriétés roturières payaient donc au roi, payaient donc au seigneur, payaient donc au clergé, et payaient seules, les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques étant affranchies de tout impôt. Les propriétés nobiliaires, quoique importantes, Tétaient bien moins pourtant que les propriétés ecclésiastiques. Sans compter le prieuré de Charlieu, dont nous avons vu les droits étendus, il se trouvait encore, dans notre arrondisse sement : l'abbaye de la Bénissons-Dieu, le prieuré d'Am bierle, ceux de Beaulieu, de Pommiers, de Régny, de Saint-Jean-Sainl-Maurice, de Noailly et de Pouillv-les- Nonnains; sans parler des innombrables couvents des mi nimes, des capucins, des Sainte-Elisabeth, des ursulines et des joséphisles, à Roanne; sans parler des cordeliers, des capucins et des ursulines, à Charlieu; sans parler des récol lels, de Saint-Germain-Laval; sans compter les droits du chapitre de Lyon sur Villemontais, dont il était seigneur; ceux du prieuré de Marcigny sur Villeresl ; ceux de Tordre de Malle, seigneur du Temple à Saint-Romain-la-Molle, et bien d'autres encore.

Au moment où éclata la révolution, tous ces couvents, prieurés et abbayes, étaient devenus déserts. Le goût de la vie monacale était passé. « Le décret, dit M. Desevelinges, du 13 février 1790, qui supprima les ordres monastiques, ne faisait guère que proclamer une ruine et promulguer un décret de la Providence. » La révolution fut un instru ment et non une cause. L'abbaye de Charlieu, en effet, n'avait plus que deux moines; la Bénissons-Dieu n'était plus occupée que par des femmes; Beaulieu ne comptait plus que le prieur; en 1735, les vastes bâtiments du prieuré de Pommiers n'étaient plus habités que par quatre moines « se partageant, dans une sainte indolence, les dîmes et les revenus du prieuré1, » et ces ruines écrasaient toujours les populations du poids inique de leurs inutiles privilèges!

Les restes d'un passé autrefois brillant devaient donc dis paraître, et en effet un souffle les fit crouler, aux acclama tions du peuple. Ainsi donc, à Boanne , toutes les classes de la société étaient préparées aux événements; toutes désiraient voir apporter des modifications radicales au régime sous lequel 1 Rroutin, Histoire de la ville de Fenrs. ROANNE elles vivaient ; et c'est incontestablement à cette unité, à cette unanimité, que Roanne a du le bonheur et la gloire de traverser les crises terribles de 1792 à 1796, sans qu'une goutte de sang ait été répandue dans ses murs. Les événements vont bientôt se précipiter, les hommes vont paraître et disparaître de la scène politique , comme des feuilles emportées par T ouragan ; les vieilles institutions vont être modifiées ; d'un passé de dix siècles, il ne restera plus, dans un an à peine, que des débris, toujours odieux; et, au milieu de cette tourmente universelle, notre pays conservera toujours la mème unité, la même haine pour toutes les tyrannies, tyrannie royale ou tyrannie populaire.

La raison, nous Tavons dit, c'est qu'à Roanne il n'y aura pas de rancunes conservées, de vieilles haines amas sées au cœur de la population ; il n'y aura pas d'adversaires hautains et puissants essayant de disputer au torrent les débris de leur fortune, et augmentant par la lutte la colère du peuple. Si les hommes qui ont pris part aux premiers événements se retirent ensuite, dépassés par la révolution, s'ils laissent à d'autres les pénibles et dangereuses fonctions d'administrateurs, ce sera sans regret, sans jalousie et sans avoir perdu Taffection de leurs concitoyens. Les su blimes efforts de la population roannaise pour les sauver plus tard en seront une preuve glorieuse et incontestable. Louis XVI venait donc de convoquer les états généraux pour le 1er mai 1789. Les électeurs de tout ordre de la pro vince devaient se réunir à Montbrison pour la rédaction des cahiers et la nomination des députés.

Les électeurs de la ville de Roanne se réunirent donc à T effet de préciser les vœux qu'auraient à exprimer les électeurs envoyés à Montbrison. Voici le procès-verbal de cette séance, qui est, pour Roanne, le premier acte de la révolution : « Cejourd'hui 7 décembre 1788, par-devant nous Charles Populle, avocat au parlement, maire de cette ville; François Meynin, Jean-Michel Verne, Edme-Joseph Guillot, éche vins; Claude-Marie Dechastelus, Jean-Claude-Marie Petel, Guillaume Berry-Labarre, conseillers de ville; dans la grande salle de Tassemblée de département, où nous nous sommes rendus d'après l 'invitation qui nous en a été faite par M. Michon Dumarais, procureur syndic de ladite assemblée de département, pour Tordre du tiers étal, sont com parus : « Pour Tordre du clergé : M. Goulard, curé; M. l'abbé Pernéty, prieur de Saint-Jusl-en-Chevalet; M. l'abbé Denis; le R. P. Colombier, supérieur des religieux minimes; le R. P. Legoíf, député du couvent desdits minimes; « Pour Tordre de la noblesse : M. le marquis de Luzy- Couzan, M. le comte de Luzy, M. Valence de Minardière, M. Goyet de Livron, M. le chevalier Dumirat, M. Desvernay- Desarbres; MM.

Merle aîné fils et Merle le jeune, l'un el l'autre fils de secrétaires du roi en exercice; M. Charcot, receveur parliculier des finances; « Pour Tordre du tiers état : M. Michon Dumarais, com mensal de la maison du roi, M. Noailly, procureur géné ral fiscal du bailliage ; M. Latour, avocat général fiscal; MM. Turge, Forest, Auclerc, Barbier, Verne, Mathieu fils, tous avocats au parlement; M. Faraud, directeur des aides; MM. Thyolairon et Dechastelus, notaires royaux; MM.Ta misier, Berthier, bourgeois; MM. Bros, Bonnabaud, pro cureurs; M. Fougas, commissaire en droits seigneuriaux; M. Duret fils, greffier de la maréchaussée; M. Joseph ROANNE Alcock, manufacturier; MM. Berry- Labarre, Passinges, Jars, Desvernay cadet, Gambon, négociants; M. Defranc, receveur de la loterie; MM. Bourdon, Bassot, maîtres en chirurgie; MM.

Détours, Déplace, Carré, marchands épi ciers; M. Delavoyepierre, architecte; et les sieurs Pichon et Dissard, aubergistes; Albert, maître perruquier; Gou torbe, maître tapissier ; Villard, maître teinturier; Moine, Bollet, chamoiseurs; Michaud père et fils, Gaubertière, maîtres boulangers; Bachols et Chevignon, jardiniers; « Auxquels mondit sieur Michon Dumarais a lu un long mémoire très-détaillé, relatif à la future assemblée des états généraux. '< Les citoyens ci-dessus, après avoir remercié M. Du marais des soins qu'il s'est donnés pour la cause commune, ont déclaré d'une voix unanime que leur vœu était : « 1° Que, dans la convocation prochaine des étais généraux, la ville de Roanne ait le droit d'envoyer des députés en nombre proportionné à son commerce et à T étendue de son territoire, comme étant le chef-lieu d'une séné chaussée créée au mois de septembre 1645; « 2° Que les députés du tiers état soient en nombre égal à ceux des deux autres ordres réunis ; « 3° Que les députés qui représenteront le tiers état ne puissent être pris que parmi les citoyens qui sont vérita blement de cet ordre, sans qu'ils puissent être choisis, ni parmi les ecclésiastiques, ni parmi les nobles, ni parmi les anoblis ; « 4° Qu'il soit statué que, dans Tassemblée des états généraux, les ordres se tiendront réunis, délibéreront en commun et voteront par tète ; « 5° Que Tassemblée supplie très-respectueusement Sa .Majesté d'accorder au Forez des états particuliers, à Tinstar de ceux de la province de Dauphine, sous la condition ex presse qu'ils siégeront alternativement dans les villes de Saint-Etienne, Montbrison et Roanne. « Fait à Roanne, » etc.

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