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La Mer Libre du Pole ... Traduit de l'Anglais et accompagné de notes ... par F. de Lanoye. Ouvrage illustré de 70 gravures, etc

Isaac Israel Hayes · 1868 · Scanned text

140,940 words · about 9 h 52 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Isaac Israel Hayes
Language
French
Published
1868
Length
140,940 words · about 9 h 52 min
Sections
12 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (12)
  1. Front matter about 1 min
  2. Introduction about 13 min
  3. Chapitre I about 14 min
  4. Chapitre II about 4 min
  5. Chapitre III about 6 min
  6. Chapitre IV about 9 min
  7. Chapitre V about 16 min
  8. Chapitre VI about 43 min
  9. Chapitre VII under 1 min
  10. Chapitre VIII about 7 h 58 min
  11. CHAPITRE 1. Départ de Boston. — La rade de Nantasket. — En mer 1 under 1 min
  12. Chapitre VI about 7 min

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Front matter

LA MER LIBRE DU PÔLE' VOYAGE DE DÉCOUVERTES DANS LES MERS ARCTIQUES EXÉCUTÉ EN 1860-1861 — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE Rue de Fleurus, 9 , à Paris Le D' J. J. Hay LA MER LIBRE DU PÛLE VOYAGE DE DÉCOUVERTES DANS LES MERS ARCTIQUES EXÉCUTÉ EN 1860-1861 PAR LE DOCTEUR J. J. HAYES TRADUIT DE L'ANGLAIS ET ACCOMPAGNÉ DE NOTES COMPLÉMENTAIRES PAR FERDINAND DE LANOYE OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 70 GRAVURES SUR BOIS ET ACCOMPAGNÉ DE 3 CARTES PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Gie BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N° 77 1868 Tous droits réservés s S J'AVAIS EU I. IM KM iiin ni. DÉDIER CE L1VKE A WILLIAM PARKER FOULKE DE PHILADELPHIE dont la puissante intelligence et la généreuse amitié m'ont mis à même de donner un corps à mes projets et d'assurer le succès d'une entreprise où je n'avais pour phare et pour guide que la lumière de la foi et l'ardeur de la jeunesse.

Ne pouvant aujourd'hui offrir à cet homme, excellent entre tous, ce tribut de mon admiration je le voue, comme une dette sacrée, A SA MÉMOIRE J. J. Hayes.

Introduction

. Plan de l'expédition. — Publication du projet. — Appel aux sociétés scientifiques. — Lectures et Conférences. — Libéralités du public et de diverses sociétés. — Achat d'un navire à Boston. — Difficultés dans le choix d'un équipage. — Organisation définitive. — Matériel scientifique. — Subsides abondants. Je me propose de raconter dans ce volume les incidents de mon voyage dans les mers polaires. Le plan de cette entreprise date de l'époque où je sui vais en qualité de chirurgien l'expédition du regrettable docteur Kane, de la marine des États-Unis1, et bien qu'à mon retour, en octobre 1855, mon projet ne me parût pas 1. Arctic explorations : the second Grinnell expédition in search os sir John Franklin, in theyears 1853-54-55, by Elisha Kent Kane, M. D. U. S. N. — 2 vol. in-8". Philadelphia.

II est fâcheux que cet ouvrage, magnifique ment illustre et l'un des plus complets qui aient été publiés sur la matière, n'ait pas été intégralement traduit en français. II n'en existe dans notre langue que les fragments que nous en avons publiés dans le premier volume du Tour du monde et dans la modeste compilation où, sous le titre de la Mer polaire, nous avons donné la substance abrégée des relations de voyages entrepris à la recherche des épaves de l'expédition de Franklin. (Trad.) A

INTRODUCTION.

. II encore exécutable, je n'en ai jamais abandonné la pensée. II embrassait un vaste champ de découvertes ; je me pro posais de franchir le détroit de Smith, de compléter l'étude des côtes nord du Groënland et de la terre de Grinnell, puis de pousser mes recherches aussi loin que possible dans la direction du pôle Nord. Pour base de mes opérations, je choisis la terre de Grin nell, découverte par moi dans mon précédent voyage; j'en avais suivi les rivages jusqu'au 80= degré de latitude, et j'é tais persuadé qu'elle conviendrait parfaitement à mon but. Comme plusieurs éminents géographes et naturalistes, j'étais convaincu que l'Océan ne peut être gelé autour du pôle Nord, qu'une vaste mer libre, dont retendue varie avec les saisons, se trouve encadrée dans la formidable ceinture de glaces qui a défié tant d'audacieux assauts, et je désirais ajouter encore aux preuves accumulées à cet égard, d'abord par les anciens navigateurs hollandais et anglais, plus tard par les voyages de Scoresby, de Wrangel et de Parry, et tout récemment par l'expédition du docteur Kane.

On le sait, le plus grand obstacle qu'ait à vaincre l'ex plorateur qui veut résoudre ce problème important de la physique du globe, consiste dans la difficulté de briser avec un navire Pimmense barrière de glaces ou de la franchir en traîneau, de manière à se saisir enfin de la seule preuve décisive. Mon précédent voyage m'avait amené à conclure que la voie du détroit de Smith offre le plus de chances de succès; j'espérais ouvrir une route à mon bâtiment jusqu'au 80e parallèle, puis, à l'aide des chiens indigènes, transpor ter sur la glace un canot, et enfin, si pareille fortune m'était réservée, le lancer dans la mer libre pour continuer ma route vers le Nord.

INTRODUCTION.

. III On verra dans les pages suivantes ce que j'ai pu réaliser de ce dessein. On se rappelle que le point le plus éloigné atteint par les navires du docteur Kane fut le port Van Rensselaer, par 78° 37' de latitude. D'après les souvenirs d'un voyage en traîneau que nous avions entrepris pendant notre séjour dans cette région, il me semblait que, sous le même pa rallèle, mais sur la rive occidentale, je pourrais trouver une station plus favorable à la fois comme lieu d'hivernage et comme centre de recherches. II est inutile de m'étendre sur les avantages d'un tel poste comme centre d'observations scientifiques : j'étais en couragé dans ma tâche, non-seulement par l'espoir de com pléter nos connaissances géographiques sur cette région du globe et de résoudre définitivement le problème de la mer circompolaire , mais aussi par celui d'élucider plu sieurs questions scientifiques qui s'y rattachent intime ment.

Les courants aériens et maritimes, la température de l'eau et de l'air, la pression atmosphérique et les ma rées , les variations de la pesanteur, de la direction et de l'intensité des forces magnétiques, Paurore boréale, la formation et la marche des glaciers, et d'autres importants détails de la physique du globe, forment un ensemble de données, encore un peu confuses, qui, selon moi, ne pou vaient que gagner à être étudiées sur le théâtre en ques - tion. Des années de séjour et les labeurs incessants d'un certain nombre d'hommes spéciaux me semblaient pouvoir être utilement employés dans ce but. Pressé par ces motifs, je m'adressai avec confiance au monde savant et à mes concitoyens. La réponse, quoique très-satisfaisante à la lin, fut plus

INTRODUCTION.

. IV lente à venir que je ne Pavais d'abord espéré. Plusieurs circonstances concouraient à décourager le public, et la principale était Pidée, alors généralement répandue, que toute entreprise ayant le pôle Nord pour but devait néces sairement avorter, et n'amener d'autre résultat que le sacrifice coupable de vies utiles et précieuses. Après plusieurs vaines tentatives, les influences favorables à mes projets commencèrent à prévaloir, et ce fut surtout, j'aime à le reconnaître, le concours de ces As sociations scientifiques dont les opinions font loi dans le monde, qui donna Pimpulsion à ce mouvement. C'est devant la Société américaine de géographie et de statistique que, pour la première fois, en décembre 1857, je développai mon plan d'exploration et les moyens que je comptais employer. C'est là que, pour la première fois aussi, j'éprouvai ce découragement auquel j'ai déjà fait allusion; tous ceux qui s'intéressaient à mes desseins comprirent qu'il fallait, avant de faire appel aux amis de la science, prouver au public que le voyage proposé était, non-seulement praticable, mais encore ne présentait pas, à beaucoup près, autant de dangers qu'on pouvait le craindre.

Je me vouai à cette tâche que bien des gens croyaient sans espoir, mais j'avais vingt-cinq ans, et à cet âge on se décourage difficilement. Aidé des personnes favorables à mon entreprise, je fis annoncer que j'étais prêt à accepter Pappel des sociétés littéraires ou des Clubs qui organisaient des Conférences pour l'hiver; — les Lectures étaient alors très en vogue, et chaque petite ville parlait de ses cours avec orgueil. Les invitations affluèrent et toutes mes heures furent employées. Les journaux littéraires et scientifiques,

INTRODUCTION.

. V la presse, toujours prompte à propager les idées libérales et éclairées, me donnèrent leur appui cordial, et, au com mencement du printemps de 1858, nous eûmes la satisfac tion de constater que plusieurs des erreurs populaires sur les dangers de l'expédition aux terres arctiques étaient déjà dissipées. Sur Pinvitation du professeur Joseph Henry, je fis, dans la magnifique salle de l'Institution Smithsonienne à Was hington, une série de lectures qui assurèrent à mon projet la bienveillance et le soutien du professeur A. D. Bâche, le savant et habile directeur de l'Inspection des côtes des États-Unis. En avril 1858, je soumis mon plan à P Association scientifique américaine et ce corps de « représentants de l'hu manité » désigna seize de ses principaux membres pour former une commission chargée de s'occuper de l'expédition arctique.

II ne restait plus qu'à réunir les fonds nécessaires ; pour cela, des comités furent promptement organisés par la So ciété scientifique, l'Académie des sciences naturelles de Philadelphie, la Société de géographie, le Lycée d'histoire naturelle de New-York, l'Académie des arts et sciences et la Société d'histoire naturelle de Boston. Ces divers comités ouvrirent des listes de souscription et le professeur Bâche, toujours le premier à encourager les découvertes scientifiques, voulut bien inscrire en tête son nonijnfluent et illustre. Le savant secrétaire de l'Institution Smithsonienne, le professeur Joseph Henry, nous offrit généreusement plu sieurs instruments scientifiques ; nous fûmes aussi puis samment aidés par M. Henry Grinnell, dont le zèle et les sacrifices en faveur de l'exploration des régions arctiques

INTRODUCTION.

. VI sont trop bien connus pour que j'aie besoin d'en faire ici Péloge1. Je m'adressai plus tard à la Chambre de commerce de New-York, et à celle de Philadelphie; cette dernière s'em pressa de nommer une commission pour le même but que les sociétés scientifiques. Je parlai aussi, dans la salle des conférences de Pinstitut Lowell à Boston, devant une nombreuse assemblée réunie par les soins de l'Académie des arts et des sciences; à cette occasion et grâce à Péloquent appui du président feu Phonorable Ed Everett et des pro fesseurs Agassiz et W. B. Rogers , un nouveau comité fut organisé pour coopérer avec ceux que j'ai déjà mentionnés. Je continuais pendant ce temps les lectures dont j'avais retiré tant d'avantages, car, tout en intéressant le public à mon entreprise, elles étaient aussi une source de profit matériel.

Le résultat excellent de deux lectures que je fis sous les auspices de la Société de géographie est dû sans aucun doute à l'appui chaleureux que donnèrent à mon projet les discours du Rév. D' Bethune, du Rév. J. P. Thomp son, du professeur, aujourd'hui major général, Mitchel , de M. Egberd Yiele, dont la guerre civile devait faire un brigadier général, et surtout celui du savant Dr Lieber. L'intérêt manifesté par les géographes européens fut à peine moindre que celui de nos associations scientifiques. L'éminent président de la Société géographique de Londres, sir Roderick Impey Murchison, en annonçant à ce corps distingué nos projets d'une nouvelle expédition aux régions polaires, exprima les vœux les plus ardents pour le 1 . M. Grinnell après avoir armé et équipé à ses frais les deux navires qui sous les ordres du lieutenant de Haven prirent part à la grande croisière arctique de 18501851, patronna encore de ses deniers et de son influence l'expédition du Dr Kane en 1853-54. (Trad.)

INTRODUCTION.

. VII succès de notre entreprise, et le savant M. de la Roquette, alors vice-président de la Société géographique de Paris, souscrivit immédiatement une somme importante comme témoignage de sa haute sympathie. D'autres secours, d'autant plus appréciés qu'ils étaient spontanés et tout à fait inattendus, nous vinrent des loges maçonniques de New-York, de Boston et de Philadelphie. En dépit des efforts incessants de tous et de Pintérêt presque universel que notre entreprise avait enfin éveillé, il ne nous fut pas possible de commencer nos préparatifs avant les premiers jours de juin 1860. J'avais d'abord es péré emmener deux navires : — un petit steamer naviguant sous voiles et destiné à marcher à la vapeur seulement dans les glaces, et un navire à voiles qui nous aurait servi de tender et de magasin à provisions, — mais il nous fut bientôt démontré que si nous ajournions notre départ d'une année, nous risquions fort de ne jamais l'effectuer, et nous nous décidâmes à employer sur-le-champ et de notre mieux les ressources que nous avions sous la main ; vé rification faite , nos ressources ne nous permettaient que d'armer un pétit navire à voiles.

La mission de choisir et d'acheter un bâtiment conve nant à la fois au service qu'on en attendait et à Pétat de nos finances, fut remplie avec une intelligence remarqua ble par l'énergique président du comité de Boston, M. Ri chard Baker. Lorsque j'arrivai à Boston, peu de jours après la conclusion du marché , je trouvai le navire amarré au quai et encore encombré de la lourde cargaison qu'il rap portait des Antilles. C'était un schooner tirant huit pieds d'eau et jaugeant cent trente-trois tonneaux, solide, bien membré, et cependant gracieux. Nous nous hâtâmes de changer son nom de Spring Hill en celui d'Uniled Slates,

INTRODUCTION.

. VIII nouveau baptême qui plus tard, à ma requête, fut con firmé par un acte du Congrès. La saison s'avançait rapidement : nous aurions dû être partis déjà et chaque jour de retard ajoutait à mon anxiété ; je craignais de ne pouvoir plus franchir les glaces de la mer de Bassin, et choisir un lieu d'hivernage avant que les banquises n'eussent fermé tout accès. Aussi, ce fut avec la plus vive satisfaction que je vis enfin le navire amarré dans la darse de M. Kelly et les ouvriers activement occupés à le mettre en état. Pour nous protéger contre les frottements et la pression des glaces , un revêtement de bordages en chêne épais de deux pouces et demi fut cloué sur les flancs. et tout Pavant, jusqu'aux écubiers, fut recouvert d'épaisses feuilles de tôle. A l'intérieur, on renforça le schooner par de solides baux, entre-croisés à douze pieds les uns des autres, un peu au-dessous de la ligne de flottaison et fortement maintenus à l'aide de courbes additionnelles et d'entremises en diagonale ; enfin , pour manœuvrer plus facilement au milieu des glaces, son gréement fut changé, et à sa mâture ordinaire on ajouta des huniers.

Pendant ces travaux indispensables, le mois de juin s'é coulait, et il était presque achevé lorsque le bâtiment fut amené au quai pour recevoir son chargement, composé en grande partie « d'offrandes au nom de la science. » Ces dons n'arrivant pas régulièrement , il s'ensuivait assez de confusion dans Pemmagasinage et cela suffit pour expliquer de nouveaux retards. Dans les circonstances les plus favorables, un mois n'eût pas été de trop pour armer un navire, acheter et caser une cargaison des plus variées, construire et rassembler traîneaux, canots, équipements de voyage, se munir d'instruments et de tout le matériel in dispensable à une exploration scientifique, bref, réunir les

INTRODUCTION.

. IX mille et une choses nécessaires à une expédition si hasar deuse et si lointaine. A nulle époque de ma vie je n'en tassai plus d'anxiété et de labeurs que pendant ce long mois de préparatifs. Le choix de Péquipage ne me fut pas un moindre souci ; les volontaires affluaient : j'en aurais eu de quoi former une escadre, le difficile était de trouver ceux que leur con stitution ou leurs habitudes rendaient propres à une pa reille entreprise. Le plus grand nombre n'avait jamais mis le pied sur un navire , et bien qu'ils se déclarassent prêts « à tout faire », la plupart, ainsi qu'il arrive souvent, n'au raient été capables de rien. Je fus assez heureux pour m'assurer le concours de mon ancien compagnon de l'expédition Grinnell, M. Au guste Sonntag, revenu en 1859 du Mexique, où il dirigeait de savantes explorations qu'il m'avait proposé d'abandonner pour m'aider dans mes travaux préliminaires; nommé à son retour directeur adjoint de l'observatoire Dudley, d'Albany, il sacrifia pour m'accompagner la position avantageuse qu'il venait d'obtenir.

Le choix fait, nous étions quinze : Dr J. J. Hayes, commandant. L. J. Aug. Sonntag, astronome, commandant en se cond. S. J. M'Cormick, officier de manœuvres. Henry W. Dodge. Henry G. Radcliffe, aide-astronome. George F. Knorr, secrétaire. Collin C. Starr. Cibson Carruthers, contre-maître et charpentier Francis L. Harris, Harvey Heywood, volontaires.

INTRODUCTION.

. X John M'Donald, Thomas Barnum , Charles M'Cormick, William Miller, John Williams, matelots. Notre matériel scientifique était suffisant : l'Institution Smithsonienne nous fournit une bonne provision de thermomètres, de baromètres et d'instruments non moins uti les , ainsi que de l'esprit-de-vin , et tout le matériel nécessaire pour la conservation de spécimens d'Histoire naturelle. J'ai aussi , pour cette dernière branche de mes préparatifs, à remercier l'Académie des sciences naturelles de Philadelphie et le Muséum de Cambridge. M. Taglia beau , Phabile opticien de New-York , me fit cadeau de splendides thermomètres à alcool , et la courtoisie du di recteur du Bureau topographique de Washington me valut deux sextants de poche, précieux instruments que je n'au rais pu acheter ou emprunter ailleurs.

J'avais espéré que PObservatoire national me fournirait un appareil pour sonder par de grands fonds, mais on m'apprit que cette concession ne pourrait être faite sans un acte du Congrès. Je réussis mieux en dehors des limites de la routine nauti que ; le directeur de Pinspection des côtes me remit un cercle vertical qui remplissait le double emploi d'une lu nette méridienne et d'un théodolite, un magnétomètre bien éprouvé et un cercle à réflexion. Nous avions trois grands chronomètres, deux chronomè tres de poche réservés pour les voyages en traîneau ; un excellent télescope dont l'objectif était de quatre pouces et demi; et, sous la surveillance du regrettable M. Bond, de Cambridge, et de M. Sonntag, je sis construire un pendule d'après le plan de Pinstrument de Foster. De ce côté tout allait bien, mais les hommes spéciaux

INTRODUCTION.

. XI manquaient : de tous mes compagnons, M. Sonntag était le seul réellement instruit. L'armement du schoner était parfait et la soute bien garnie; d'abondantes conserves de viande, de légumes et de fruits nous rassuraient contre le scorbut, et une bonne provision de bœuf séché, de tablettes de bouillon (mélange de viande , de carottes et d'oignons) préparés exprès pour nous par la compagnie de conserves alimentaires de New- York, nous garantissaient une nourriture saine et facile à transporter dans nos courses en traîneau; je la préférai au pemican ordinaire. Nous étions munis de solides et chauds vêtements de laine et quatre grosses balles de peaux de bison nous promettaient aide et protection contre les vents du nord; de plus, nous avions un arsenal de carabines, de fusils et de poudre, quarante tonneaux de charbon, du bois de chauffage et bon nombre de planches de pin desti nées à abriter le navire pendant Phivernage.

Je donnai moi-même le dessin des traîneaux et je lis construire sous mes yeux les tentes, les lampes à cuire nos aliments et le reste du matériel nécessaire. Je ne pourrais sans manquer à la délicatesse dire ici les noms d'une foule d'amis dont nous reçûmes des livres et toutes sortes de petites provisions que nous avons dûment appréciées pen dant notre captivité dans les glaces. Le départ étant fixé au 4 juillet, les amis de l'expédition furent convoqués par M. O. W. Peabody, secrétaire du comité de Boston , pour venir nous dire un dernier adieu. Malgré le temps brumeux et sombre , plusieurs centaines de personnes se rendirent à l'appel : notre petite troupe était réunie pour la première fois, et, quoiqu'un accident imprévu nous empêchât de lever Pancre, nous fûmes aussi heureux qu'on peut Pètre , en écoutant les discours et les

INTRODUCTION.

. XII vœux que nous adressèrent le gouverneur de PÉtat , le maire de la ville, le président du collège d'Harvard, d'il lustres hommes d'État , des orateurs , des pasteurs et des négociants de Boston , des savants de Cambridge : enivrés par Pintérêt enthousiaste que tous manifestaient pour nos destinées, nous nous sentions préparés pour toutes les épreuves que nous gardait l'avenir. CARTE des RÉ610N3 ARCTIQUES DU PÔLE.

Chapitre I

Départ de Boston. — Lu rade de Nantasket. — En mer. Dans la soirée du 6 juillet 1860, le schooner les États-Unis détacha les amarres qui le fixaient au quai, prêt à partir le jour suivant. Le matin se leva clair et brillant; une demi-heure avant moi plusieurs amis vinrent à bord, pour nous accompagner jusqu'à l'entrée de la baie, et parmi eux se trouvaient Son Excellence le gouverneur de PÉtat et les représentants des Comités de Boston, New-York et Philadelphie. Une société nombreuse et sympathique couvrait le pont du grand et beau remorqueur, le R. P. Forbes, qui, se plaçant près de nous et saisissant notre câble, nous remorqua hors de l'ancrage. Sur le quai Long, une batterie, que le maire de la ville avait fait placer en notre honneur, nous salua au passage; maints vivats d'adieu se succédaient à mesure que nous descendions la baie.

Le vent n'étant pas favorable, nous jetâmes Pancre dans la rade de Nantasket ; le remorqueur ramena à Boston la plupart de nos amis et je restai dans ma cabine à conférer une dernière fois avec les principaux promoteurs de l 'entre - prise. Une liasse de papiers, remise alors entre mes mains. me rendit seul propriétaire du navire et de son armement. Le soleil se couchait pendant nos causeries, et comme le vent menaçait de souffler de l'est pendant le reste de la nuit, je retournai à Boston dans le yacht de M. Baker. Pendant ma courte absence, l'officier de manœuvre ne resta pas inactif : il fit rouvrir la cale et essaya de mettre un peu d'ordre dans le chargement des ponts. Certes, nous ne paraissions guère préparés au départ : les provisions nous arrivaient encore en masse aux derniers moments, et le tillac était littéralement couvert de caisses et de ballots qu'on ne savait oû caser; longtemps après la nuit close on travaillait encore à débrouiller cet effrayant pêle-mêle ; le pilote n'était pas venu, et il fallait Pattendre jusqu'au len demain matin.

Je passai cette dernière nuit dans le yacht de M. Baker, qui me ramena en compagnie d'amis décidés à ne nous quitter qu'après nous avoir vus en bon chemin; notre es corte était complétée par les jolis yachts Stella et Howard, aux propriétaires desquels je suis heureux d'adresser ici de nouveaux, remercîments. Aux lueurs grisâtres de la première aube , la petite tlot tille leva ses ancres et fit voile vers la ville , pendant que . oncore émus de leurs derniers adieux et poussés par un bon vent, nous gagnions la pleine mer. Avant le soir, les côtes avaient disparu, et j'étais de nouveau bercé par les vagues du grand Atlantique ; de nou-

CHAPITRE I.

3 veau, je voyais le soleil disparaître sous la ligne des eaux. et je contemplai les nuages aux changeantes couleurs sus pendus au-dessus de la terre que je venais de quitter, jus qu'à ce que la dernière teinte d'or et de cramoisi se fût fondue dans le doux crépuscule. Me glissant alors dans mon humide et étroite cabine, je goûtai le premier repos profond et continu que j'eusse pris depuis plusieurs se maines. L'entreprise, qui durant cinq ans avait absorbe toutes mes pensées, était maintenant en voie d'exécution ; appuyé sur la Providence et fort de mon énergie, j'avais foi dans l'avenir. Traversée de Boston au Groënland. — La discipline à bord. — Les ponts. — Nos quartiers. — Le premier iceberg. — Le cercle polaire. _ Le soleil de minuit. — Le jour sans fin. —Nous approchons de la terre. — Spectacle magique.— Le port de Pròven.

Je n'arrêterai pas longtemps le lecteur sur notre traver sée d'Amérique au Groënland; elle présenta, du reste, peu d'incidents dignes d'attention. Je m'occupai d'abord de Péquipage : officiers et matelots réunis, je leur représentai qu'étant, pour bien des mois sans doute, appelés à former seuls notre petit univers, nos intérêts, notre ambition, notre vie même, tout nous faisait une loi de reconnaître les obligations qui nous liaient les uns aux autres; que, si nous les avions toujours sous les yeux, nous ne trouverions plus difficile de subor donner les considérations de Pégoïsme aux nécessités du bien-être et du salut de tous. La réponse fut telle que je la pouvais attendre et je me suis souvent félicité d'avoir, dès le début, établi nos relations mutuelles d'une manière si satisfaisante.

Non-seulement le résultat en fut très favorable au bonheur commun, mais encore ce système m'é pargna nombre de pénibles soucis; du commencement à la lin de notre voyage, je n'ai eu à constater la moindre in fraction à mes ordres et à la discipline généralement en usage. Ce point important réglé, vint le tour du schooner ; ici les difficultés étaient infiniment plus compliquées : im possible de rendre notre habitation présente un peu con fortable, impossible de mettre un ordre quelconque dans le chaos de son chargement. Nous étions déjà secoués par les flots de POcéan que notre pont offrait encore le spectacle du plus désespérant pêle-mêle : barils, caisses, planches, canots, colis de toutes sortes étaient cloués ou amarrés aux mâts et aux œuvres mortes ; tout était en combré et il ne restait de Pavant à l'arrière qu'un anguleux sentier tracé dans l'entassement.

Pour lieu de promenade, nous n'avions que la dunette, étroit espace de douze pieds de long sur dix de large, et où il nous avait fallu laisser maint objet dont la vraie place eût été à fond de cale; au dessous des écoutilles, tout était bondé : pas un coin, pas un recoin, pas un trou qui ne fùt rempli, et le désordre du pont devait nécessairement durer jusqu'à ce qu'une lame complaisante vînt balayer tout ce bric-à-brac; je dis complaisante, car nous n'aurions pu nous décider à rien jeter à la mer. Cependant nous étions tellement chargés que le pont, par le travers des passavants, ne s'élevait que d'un pied et demi au-dessus de l'eau, et qu'en se courbant sur le bastingage on pouvait toucher la mer. La cuisine occupait toute la place entre le panneau de Pavant et le grand mât; Peau, embarquant par-dessus les murailles, inondait les passavants ; le feu de la cuisine et Pardeur du cuisinier s'éteignaient souvent à la fois, et je laisse à penser si la régularité de nos repas en était com promise.

Ma cabine, ménagée tout à l'arrière du rouf, s'élevait de deux pieds au-dessus du pont , et mesurait dix pieds sur six. Deux œils de bœuf pendant le jour, et la nuit , une lampe grinçant dans ses supports, éclairaient mon réduit d'une faible lueur; de chaque côté, une soute ser vait de magasin pour les provisions et rechanges du navire. Le charpentier confectionna une couche étroite à mon usage et lorsque je l'eus recouverte d'un magnifique tapis brodé et entourée de brillants rideaux rouges, je fus ébloui du luxe qui allait être mon partage. Devant ma cabine, un espace assez restreint était occupé par Péchelle du dôme, l'oflice du maître d'hôtel, le tuyau de poêle, un baril de farine et la « chambre » de .M. Sonntag. En descendant deux marches, on se trouvait dans le carré des officiers, petite pièce de douze pieds de côté et de six pieds de hauteur; elle était lambrissée de chêne et con tenait huit cadres, dont, par bonheur, quelques-uns n'avaient pas de maîtres ; on le voit, notre installation ne pouvait guère prétendre au titre de confortable ; celle des matelots n'était pas meilleure : ils se trouvaient logés sous le gaillard d'avant, tout contre les murailles du navire.

Notre route passait entre l'île de Sable et les caps orien taux de Terre-Neuve. Ceux qui ont navigué dans les parages de la Nouvelle-Écosse, se rappellent ces brouil lards lourdement suspendus sur la mer, pendant la chaude saison surtout; nous en eûmes plus que notre bonne part. Dès le second jour de la traversée, nous avions fait leur connaissance ; pendant une semaine nous fûmes envelop pés d'une atmosphère si dense que le soleil et Phorizon avaient complètement disparu pour nous. Nous ne pûmes faire une seule observation, et pendant cette période il nous fallut recourir sans cesse à la sonde et à nos calculs, mais des courants variables rendaient fort douteuse cette méthode d'appréciation. Le sixième jour de cet éternel brouillard, je commen çais à être très-sérieusement préoccupé, mais le maître de manœuvre réassurait être certain de notre position, et, la carte déployée devant nous, me le prouvait par les sondages : nous doublerions le cap Race pendant le quart du matin.

A l'heure indiquée, je me trouvai sur le pont, et, comme précédemment, notre position fut relevée au moyen de la sonde ; mais le plomb n'était qu'un prophète menteur : nous courions droit sur le cap. Cependant, calmé par les affirmations positives de Mac Cormick , j'étais descendu déjeuner, lorsque j'entendis ce cri terrible et qu'on n'oublie plus jamais : » Les brisants devant nous ! » J'accourus en toute hâte : à une portée de pistolet se dressait une haute falaise noire contre laquelle la mer se précipitait avec fureur. Nous aurions touché au bout de quelques minutes, si le schooner n'était venu rapidement au vent ; les voiles furent masquées ; nous réussîmes à nous arrêter avant que la brise n'eût gonflé la toile, puis nous commençâmes à nous éloigner lentement. L'écume, rejetée par le rocher sombre, retombait sur notre pont et il me semblait que de la main j'aurais pu toucher le récif; nous fûmes bientôt rassurés en le voyant peu à peu disparaître derrière les plis épais du rideau de brume, mais tout danger n'était pas encore passé ; en une demi -heure, le vent tomba presque entièrement, nous laissant aux prises avec une mer très-dure, pendant que des ténèbres montait vers nous la voix profonde de l'abîme irrité d'avoir perdu sa proie.

Le vent fraîchit enfin vers midi et nous délivra de ces angoisses. Résolus de laisser un vaste champ au redoutable cap, nous courûmes E. S. E. jusqu'à ce que la cou leur de l'eau nous eût enfin rassurés sur Péloignement de notre terrible voisin ; la goëlette reprit sa route vers le cap Farewell; une bonne brise soufflait du sud, et à la nuit nous filions vent arrière sous le hunier aux bas-ris. Les latitudes fuyaient sous notre rapide sillage, et peu de jours après nous labourions les' eaux qui baignent les côtes rocheuses du Groënland. Le 30 juillet, à huit heures du soir, j'avais le bonheur de repasser le Cercle polaire arctique ; nous pavoisâmes le navire tandis qu'une salve de canon témoignait de notre joie : nous entrions enfin dans notre champ de tra vail. Vingt jours à peine s'étaient écoulés depuis notre départ de Boston, et en moyenne nous avions fait cent quatre vingts kilomètres par jour : la côte de Groënland, cachée par un nuage, était à dix lieues environ ; le cap Walsing ham1, se trouvait par le travers de notre tribord, et si Pétat de l'atmosphère l'eût permis, nous aurions aperçu de la hanche de bâbord le haut sommet du Suckertoppen.

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