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LA SUÈDE AU XV P" SIÈCLE Paris. — Typographie de Firmirt Didot frères, fils «t O. rue Jacob, LA SUÈDE AL XVI"" SIÈCLE HISTOIRE DE LA SUÈDE PENDANT LA VIE ET SOUS LE RÈGNE DE GUSTAVE P PAR A. DE FLAUX A PARIS FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C" IMPRIME-JUS DE JL* INSTITUT, RUF JACOB, 56 1861 Droit de traduction et de reproduction reîerve. HISTOIRE DE GUSTAVE F ROI DE SUÈDE CHAPITRE PREMIER Les Sture. Sten Sture l' Ancien, maître de nouveau de la capi tale (27 mai 1502) et régent du royaume, venait de conduire jusqu'à la frontière la reine Christine, que, malgré la capitulation de Stockholm, il avait retenue prisonnière et enfermée dans le couvent de Sainte-Bri gitte à Wadstena. II mourut, au retour, à Jònkòping (13 déc. 1503), d'un poison versé, d'après les uns, par le médecin de la reine et sur ses ordres, d'après les autres, dans un festin, à Soderkòping, par une femme tarée nommée Mérette ( Marthe ) , veuve d'un gentil homme norvégien , maîtresse de Svante Sture , à qui elle voulait frayer le chemin du trône, espérant y monter avec lui (1).
Comme notre projet est bien moins d'é- (1) Elle fut en effet épousée eu 1504 1 GUSTAYF, I. [1S05] 2 crire l'histoire particulière de Gustave Wasa que celle de la Suède pendant sa vie, c'est du 13 décembre 1503, de la mort de Sture ( 1 ), que nous faisons partir notre récit. A cette époque, Gustave, né en 1490, n'est encore qu'un enfant : mais il est à la cour de son oncle ; il y tient sa place et son rang, et, grâce à la rare précocité de sa nature, nous le verrons prendre part avant le temps aux affaires de son pays et avoir une grande influence sur ses destinées. Le parti danois, comprimé sous la main de fer de Sture, s'était relevé à sa mort. Dirigé par Éric Trolle, soutenu par la majorité des sénateurs et par l'unanimité des évêques , puisqu'on ne peut compter parmi eux Tévêque de Linkòping (2), Hemming Gadd, qui n'avait jamais quitté le casque pour la mitre et était sur la voie de l'excommunication, il demande bruyamment le rétablissement de Jean et de l'Union de Calmar.
Les paysans, moins oublieux des exactions et des sévices des baillis danois, repoussent ces propositions avec une énergie farouche ; les bourgeois se joignent à eux, et ces deux corps, puisant dans leur union une grande audace, imposent Svante Sture, leur candidat, aux corps supérieurs. On ne pouvait, d'ailleurs, choisir un plus digne successeur au vaillant Sten. Svante Nilsson Sture, jadis son rival, était devenu, dans ces derniers temps, son compagnon (1) Sture ne laissa après lui qu'une fille, religieuse au couvent de Wadsféna; son fils était mort en 1493. (2) En 1501, Hemming Gadd avait été élu évêque de Linkòping par le chapitre, mais contre la volonté du pape , qui avait désigné un cardinal espagnol, son légat dans le Nord, Jacques Arborensis. Malgré cela, H. Gadd avait pris possession de son évêché, et, n'ayant pas voulu s'en désister, il avait été, ainsi que les deux sture, dont l'un était mort, excommunié par le pape Jules II en 1506.
Chapitre II
De la mort de Sten Stnre le Jeune à la prise de Stockholm. Cependant les paysans, malgré le désastre de Boge sund, restaient à leur poste dans leurs défilés, et défen daient avec un grand courage les forteresses que le régent avait improvisées et confiées à leur courage. Les Danois avaient essayé, mais en vain, de les em porter. II ne fallait rien moins que la furia srancese pour y parvenir; et ce ne fut pas sans de grands sacrifices. Un des plus braves officiers, Devalle, fut tué dans la mêlée ; Gaston de Brézé, prince de Fou carmont, général en chef , fut blessé d'un coup de flèche. Tifveden passé, la Suède était de fait au pouvoir de Christian. Tout le monde était épouvanté , démoralisé. Les paysans, privés de chef, surent chassés comme un vil troupeau et bientôt dissipés (1). Le désordre , le trouble était encore plus grand chez les nobles; les uns allaient se cacher au fond d'un hem man perdu, les autres allaient se jeter dans Stockholm (1) Sed quumduce carent, instar palantis gregis facile disturbantur. et y partager les dangers, les privations, les espérances de la veuve /le leur maître, Christine Gyllenstjerna; mais le plus grand nombre se rendit au camp danois, fit Taveu de ses fautes, implora son pardon, offrit ses services, et s'applaudit d'avoir, au prix d'une lâcheté, sauvé sa vie et conservé sa fortune à ses enfants.
Gus tave Trolle, comme un oiseau de proie, suivait l'armée danoise. Après Bogesund il accourt à Upsal, et, en vertu de la bulle de Léon X, il s'installe à l'archevêché. Le passé ne Ta ni éclairé, ni dégoûté de la politique; il intervient aussitôt auprès de Crumpe, et ob tient une trêve de onze jours; il en profite pour convoquer les états à Upsal. Aidé de Matts (Mathieu) Gregorsson , évêque de Strengnàs et chancelier du royaume, et de Brask, évêque de Linkòping, il déploie une activité extraordinaire. Des avertissements sont envoyés à tous les notables et dans les parties les plus reculées et les plus sauvages de la monarchie. Tous les moyens sont employés pour que la réunion soit nom breuse et brillante ; on offre à tous des sauf-conduits ; on leur assure une liberté complète dans les discussions, comme dans les votes; aucune influence étrangère ne se fera sentir ; il ne s'agit que de mettre un peu d'or dre dans le chaos que la mort du régent a produit, et de donner aux Suédois un gouvernement qui leur soit sympathique et utile.
Le choix même de la ville d'Up sal, où Tarchevêque gouvernait en maître, où Crumpe était attendu avec ses meilleures troupes , donnait un éclatant démenti à ces belles promesses ; aussi personne ne se laissa-t-il prendre aux appeaux des prélats. En vain on alla relancer Christine et ses amis jusque dans Stockholm : il ne parut aux états que les hommes at- ÉTATS D'UPSAL. 31 tachés de longue date au parti danois, et les lâches qui, le lendemain de Bogesund, étaient allés se mettre à plat ventre devant les pas du vainqueur. Le clergé y figura en masse; les sénateurs y furent au nombre de trois (1); il y eut assez de nobles, peu de bourgeois et encore moins de paysans. Othon Crumpe y vint siéger, entouré d'une cohue d'officiers et de gardes. Cepen dant la direction des débats fut confiée à Tarchevêque.
Tout ce qu'il proposa fut accepté par des gens bien décidés à ne reculer devant aucune infamie. La qualité d'administrateur fut abolie, Tunion de Calmar rétablie, et Christian proclamé roi de Suède. Crumpe, se levant alors, promit au nom de son maître Toubli des inju res (2) , la délivrance des otages et des prisonniers de guerre, le respect des privilèges, des immunités possédés par les provinces, le maintien des anciennes consti tutions , même Télectivité de la couronne , quoique Christian affectât dans les actes publics de prendre le titre de roi légitime et héréditaire , enfin tout ce qu'on pouvait attendre d'un homme qui voulait , à force de grandeur d'âme et de générosité, vaincre les préventions d'un peuple sur lequel il était appelé à régner. Venues de la part d'un prince loyal , ces déclarations étaient de celles qui changent des ennemis acharnés en partisans dévoués; mais, de la part d'un Christian, elles étaient considérées comme autant de pièges ten dus à la bonne foi d'honnêtes gens.
Néanmoins elles furent répandues à profusion dans le» royaume, et (1) Éric Trolle, Éric Abrahamsson, Bengt Canutsson, d'après Arkenoltz, Des roclies et Vertot. Ils furent au nombre de sept d'après Pufsendorf, qui ne donne pas leurs noms. (2) Cette généreuse amnistie n'admettait point d'exceptions et s'étendait jus qu'à Christine et à ses ministres. Othon Crumpe, accompagné du primat et de Tévêque de Strengnàs, alla lui-même en faire part à Christine et aux dignitaires enfermés avec elle dans Stockholm. Crumpe, accompagné de forces imposantes, était dé cidé à user des menaces si les prières étaient vaines. II avait campé dans l'île du Saint-Esprit, et de là avait fait demander un entretien à Christine ; mais Green, plus ennuyé qu'effrayé de ce voisinage, avait répondu à coups de canon à ces ouvertures, et Crumpe, sur pris, désappointé de trouver tant de résolution chez des gens qu'il croyait démoralisés par les revers, s'é tait retiré à la hâte , ne songeant qu'à mettre en sûreté sa vie et celle des prélats, compromises par son im prévoyance.
La régence de Lùbeck n'avait pas vu sans terreur les résultats de la bataille de Bogesund. L'accroisse ment de puissance d'un tyran tel que Christian était une menace incessante contre sa liberté, pour laquelle elle était passionnée ; aussi , revenant tout à coup à sa vieille politique, d'où le fanatisme Tavait un instant détournée , elle avait pris fait et cause pour Chris tine, et lui avait envoyé des vivres et des soldats, sous la conduite d'un gentilhomme holsteinois , Étienne de Sachs. Othon Crumpe, n'osant pas, en présence de ces renforts , poursuivre les travaux d'un siège com mencé prématurément et avec imprévoyance, quitta Stockholm, et alla prendre à Tintérieur ses quartiers d'hiver. 11 eut soin de répandre partout le royaume son armée, trop nombreuse pour être nourrie sur un même point.
Mille hommes furent laissés à Westerâs ; une grande partie de la cavalerie fut casernée à Strengnàs; lui-même se retira à Upsal avec Télite de ses troupes. LE VENDREDI SAINT D'UPSAL. 33 II ne s'agit que de parcourir les annales de la Suède pour être bien convaincu que les Suédois étaient alors indomptables; que Dieu pouvait les exterminer, mais aucun homme les asservir. Ces paysans que nous avons vus à Tifveden battus, dispersés, égorgés, s'étaient ral liés et reparaissaient aussi nombreux, aussi redoutables qu'avant leur défaite, à Arboga, à Westerâs (1) , à Streng nàs, à Upsal, provoquant les Danois, les attirant dans des pièges, et ne reculant jamais quand ils avaient fait naître Toccasion d'une échauffourée (2) . Enhardis par quelques succès, ils avaient résolu de s'emparer d'Upsal, où Gustave Trolle, Othon Crumpe, tous les chefs enfin du parti danois se trouvaient réunis.
Conduits par un des leurs, Lambert Mattsson , ils parurent un beau matin dans la plaine en nombre innombrable. La chronique dit qu'ils étaient trente mille. C'était le vendredi saint (5 avril). Dès que les sentinelles du haut des remparts les eurent aperçus , on courut avertir Othon Crumpe, qui se trouvait à Téglise, comme il convient à pareil jour. II rassemble son monde , huit mille hom mes, moitié fantassins , moitié cavaliers , descend dans la plaine , accourt résolument au-devant de ces multi tudes et leur offre le combat, qu'elles acceptent avec enthousiasme. Loccénius dit, dans son beau style latin, digne de Tacite, que le ciel intervint dans le combat et se déclara pour les Suédois (3). II est de fait qu'une pluie, mêlée de verglas et de grêle, fouettait le visage des Da- (1) C'est-à-dire à Balundsâs, à un demi-mille à l'est de Westerâs.
(2) Jacques Ulfsson, l'ex archevêque, partisan des Danois, avait été attaqué dans sa terre d' Arno ; l'évêque de Westerâs, arrêté parles paysans dans sa propre cathédrale; l'évêque de Linkòping, assiégé dans son palais; et Éric Abrahamsson Lejonhufvud , accusé d'avoir guidé les Danois au passage de Tifveden, emprisonné dans son château par les Nériciens. (3) Etjam ipsum cœlum in parles pugnx venerat acpro nobis stabat. GUSTAVE I. •' nois et les aveuglait, tandis que les Suédois, qui la re cevaient par derrière , n'en éprouvaient aucune incom modité. Pour comble de malheur , la cavalerie était presque condamnée à Tinaction. On était en plein dé gel. Le sol était couvert d'une neige à moitié fondue, qui , s'attachant au pied des chevaux et comblant le vide qui se trouve entre la corne et le fer, les faisait au moindre mouvement tomber et entraîner leurs cavaliers dans leur chute.
Ces avantages, en donnant aux pay sans la prévision de la victoire, les faisaient redoubler de courage et d'audace. L'aile gauche des Danois, for tement attaquée, avait plié et commençait à battre en retraite; le porte-drapeau pâlissait; Tétendard allait glisser de ses mains ; c'en .était fait, la victoire restait au paysan Lambert Mattsson. Un vieux soldat, dont Thistoire n'a pas enregistré le nom, arrache le drapeau à cette main défaillante , s'en empare , le porte haut et au-devant de T ennemi. Le courage ne se communique pas moins que la peur ; les Danois se groupent, se ral lient, se maintiennent autour de ce brave. Ils savent d'ailleurs qu'il faut vaincre ou mourir; que leur défaite sera le signal d'une insurrection générale ; que ceux qui échapperont à ce désastre seront massacrés par les paysans dans leur retraite.
Ils ont de plus à leur tête un grand homme de guerre, et chaque régiment est commandé par des généraux d'un courage éprouvé, et de qui Tesprit est non moins fécond en ressources. Les Sué dois, au contraire, trouvent que la victoire est bien lente à se déclarer. Comme toutes les troupes indisciplinées, si, dans leur premier élan, ils sont presque irrésistibles, ils sont plus prompts au découragement. Les piétine ments des fantassins, dans leurs marches et contremar- DÉFAITE ET MASSACRE DES PAYSANS. 35 ches, avaient rendu tout à fait liquides les débris de glace eL de neige dont le sol était couvert au commencement de Taction. La cavalerie, sortant de son fu neste repos , pouvait enfin être employée. Crumpe or donna, dirigea lui-même une charge avec tant d'habileté et d'à propos qu'elle pénétra fort avant dans les rangs de ces bandes tumultueuses.
Tout à coup, à la victoire qui semblait imminente, succéda le désordre, la confu sion, la déroute; les rangs étaient rompus, les positions perdues. Cet échec était sans doute facile à réparer. Des chefs habiles, ralliant et stimulant leurs hommes , les auraient ramenés au combat , retrempés par cette épreuve et plus terribles que jamais. Mais les paysans étaient abandonnés à leur propre inexpérience. Lam bert n'avait ni la capacité hi l'autoritó nécessaires au commandement. Les généraux danois profitèrent de' toutes ses salîtes, et la moindre imprudence devenait la cause d'un nouveau désastre. Cependant les paysans, foulés par la cavalerie, mitraillés, privés de leurs armes perdues dans la mêlée, s'obstinaient à ne pas quitter le champ de bataille, dont ils s'étaient crus les maîtres, et s'y faisaient égorger avec lin héroïque stoïcisme.
Quelques-uns s'étaient retirés et retranchés dans tin grand bâtiment, servant de four à briques. Us y furent assiégés. La cous était pleine de fagots, destinés à la cuisson des terres. On y mit le feu, qui se Commu niqua tout à cóup aux bâtisses. Tous ceux qui avaient cru trouver tin asile derrière ces murs périrent dans les flammes, sans daigner même tenter de s'enfuir. La fin de cette bataille ne fut plus qu'une boucherie. Les paysans, démoralisés, égarés, et cependant remplis du même courage, venaient en masse offrir lettr gorge au couteau des vainqueurs; ceux-ci, qui ne reculaient pas devant cette besogne de bourreaux, disaient avec jactance qu'ils verraient la fin de ces gens, quand même il en pleuvrait du ciel (1). Cependant les Danois, gorgés de sang jusqu'au dégoût, furent plutôt las que les Sué dois de leur rôle.
Crumpe fit cesser le carnage et rentra dans Upsal, affectant une grande joie de sa victoire, mais au fond du cœur désolé de voir une aussi farou che énergie chez un peuple qu'il croyait avoir abattu en même temps que vaincu, et épouvanté de songer que la vie de ses soldats dépendait du hasard d'une bataille sans cesse renaissante. Cette journée fut terrible; les paysans perdirent, dit-on, vingt mille hommes, les deux tiers de leur monde, et les Danois la moitié, quatre mille. Le comte d'Essex, général en chef du contingent anglais, fut tué (2), et Crumpe blessé de deux coups de flèche. Gustave Trolle, Thomme d'Église, fut plus cruel que Thomme de guerre : il ne voulut pas que les cadavres des Suédois, morts en état d'hérésie, fussent livrés à la terre ; invoquant les canons de TÉglise , il exigea que leurs membres maudits , abandonnés aux courroux des éléments, servissent de pâture aux animaux carnas siers et aux oiseaux de proie.
Le désastre d'Upsal, après celui de Bogesund, répandit la terreur dans tout le royaume. Le chancelier, évêque de Strengnàs, parcourant à cheval son vaste dio cèse, fit proclamer Christian et prêter serment de fidélité à des hommes qui en auraient, quelques jours au paravant, considéré la proposition comme une insulte (1) Etiamsi cœlo depluant. (2) Ainsi que Sibon d'Essens, parent du roi, et Simon et Sivard de Mélen, of ficiers allemands, renommés pour leur courage et leur haine contre les Suédois. 11820J NAISSANCE ET JEUNESSE DE GUSTAVE. 37 et ne Tauraient pas laissée impunie. C'est un triste spec tacle de voir une nation se débattre dans les angoisses de Tagonie. Oublions le passé, jetons un voile sur le présent et courons à celui qui représente Tavenir. S'il est dans l'histoire un homme que la Providence ait marqué au front de son sceau, qui, préservé par elle des plus grands dangers et conduit à son but par des voies mystérieuses, impénétrables, ait semblé ne naître et ne vivre que pour le salut d'un peuple, c'est, à coup sûr, Gustave Éricsson.
II naquit, le 12 mai 1490, au château de Lindholm, dans le Roslagen, paroisse d'OEkestad, province d'Up land, à trois milles de Stockholm. Son père s'appelait Éric Johansson de Rydboholm ; il était chevalier, seul titre de noblesse qui existât en Suède à cette époque et qui était Tapanage seulement des grandes familles, sénateur du royaume et gouverneur d'Aland. Sa mère, Cécile, était fille de Mans (Magnus) Carlsson, seigneur d'Eka et chevalier; elle était de la famille des Sture et petite-nièce du roi Charles Knutsson. II vint au monde, la tête coiffée d'une peau qui ressemblait à un bonnet, ou, comme on dit vulgairement, avec la crépine ; il avait de plus sur la poitrine une croix rouge, de sorte que les matrones qui assistèrent à sa naissance virent dans ces signes un gage de bonheur et la certitude d'une haute destinée.
A l'âge de six ans, il est conduit à la cour de son grand-oncle Sten Sture TAncien, et déjà la pré diction des bonnes femmes se réalise. II exerce un as cendant immense sur les marmots qui Tentourent. Les jeux vulgaires cèdent la place aux combats ; il réunit ses jeunes compagnons, les range en bataille et leur fait exécuter des manœuvres. Tous, ceux-là même qui sont ses égaux, le reconnaissent d'instinct pour leur chef. Un jour que le roi Hans (Jean) était en tournée, il re marqua, dans un festin que Sture lui donna à Stockholm, le charmant visage du petit Gustave, sa grâce, sa pé tulance, Tà-propos de ses reparties; il fit venir Tenfant auprès de lui, lui caressa la tête avec la main, lui pré dit qu'il serait un jour un homme remarquable (1), si Dieu lui prêtait vie, et manifesta le désir de l'amener en Danemark comme page et compagnon de son fils.
Le vieux Sten Sture, qui voyait dans Tenfant un Moïse, se hâta de le soustraire à cet honneur, en Ten voyant précipitamment à Aland , auprès de son père. Plus tard, le maître d'école danois qui lui apprenait à lire, indigné de la persistance de sa haine contre Tétran ger, si extraordinaire à un âge où les idées et les senti ments sont si mobiles, Taccablait de mauvais traitements, afin d'apprivoiser, disait-il, ce louveteau qu'il n'osait pas étrangler. Des bancs du maître d'école il va s'asseoir sur ceux de Tuniversité d'Upsal ; il y reste cinq ans, et tout le monde, professeurs et condisciples, ad mirent en lui une grande aptitude au travail, secondée par une persévérance plus grande encore. C'est là qu'il prit, avec un goût très-vif pour les études classiques, une espèce de passion pour la théologie et les dis putes qu'elle engendre.
En 1514 il va se ranger sous les drapeaux de Sten Sture. Ce jeune homme, que sa beauté, sa fortune, son nom, mettent à part et au-dessus de tous, rie se fait re marquer au camp que par la pureté de ses mœurs, sa bonne conduite et son intrépidité. II est bientôt l'ami, le confident de Tadministrateur, dont il devient le bras (1) Virum aliquando evasurum si lùtdfrui contingat. CAPTIVITÉ DE GUSTAVE ET SON ÉVASION. 3i) droit. Christian avait reconnu sa supériorité ; il avait remarqué que Sture, généreux, loyal, brave, mais léger à Texcès, ne devait T énergie, la suite, la prudence qu'on remarquait dans ses nouveaux actes qu'à Tascendant que Gustave exerçait sur son esprit. Aussi, dès que le régent eut échappé à ses pièges, il se rabattit bien vite sur son lieutenant, et, pour les séparer l'un de l'autre, il n'hésita pas à se déshonorer.
J'ai raconté comment Gustave fut saisi , malgré son caractère sacré d'otage (1518), traîné en Danemark, jeté dans un cachot, et comment il en fut tiré par Tintervention d'Éric Banner. Gustave, déjà affectionné de son parent, sut bientôt, par ses manières et sa joyeuse humeur, s'attirer les bonnes grâces de toute la famille. II vivait au milieu d'eux plutôt en hôte qu'en prisonnier. Néanmoins il était toujours à la merci de Christian, dont il connaissait mieux que personne Thumeur inquiète, soupçon neuse et sanguinaire. 11 ne doutait pas que, si le tyran éprouvait quelque échec dans la grande expédition qu'il préparait contre la Suède, il ne fût homme à se venger de Théroïsme des Suédois absents par le supplice de ceux qui seraient en son pouvoir. Après bien des hési tations, Gustave, retenu d'ailleurs contre le droit des gens, résolut de briser ses fers, quoique sa fuite fut une violation de son serment, qu'elle blessât les intérêts et compromît même la vie de son bienfaiteur.
Un jour (sept. 1519), parti de grand matin pour aller à la chasse, il se dépouille de ses vêtements, qu'il rem place par ceux d'un valet de ferme jutlandais, et se di rige du côté de Flensbourg, où il arrive après deux jours et deux nuits de marche. Tous les ans, à cette époque, la ville était remplie de marchands saxons, venus pour acheter des bœufs. II entre au service de l'un d'eux comme garçon bouvier, et, parti avec lui, il arrive à Lùbeck le dernier jour de septembre. Le sénat de Lùbeck était en ce moment divisé en deux partis. Celui qui triomphait, sacrifiant à la reli gion les intérêts de la patrie, s'était déclaré pour Rome et pour Christian contre la Suède. L'autre, jaloux avant tout de sa liberté, malgré le roi, malgré le pape, restait fidèle à des vaincus, à des excommuniés. Banner, lésé dans ses intérêts, épouvanté surtout d'avoir, par sa négligence, excité le courroux de son maître, était ac couru sur les pas du fugitif.
II demandait, à grands cris, qu'il lui fût livré, se prévalant d'une lettre du roi pleine de menaces contre les autorités de la régence et d'un écrit de Gustave dans lequel celui-ci s'engageait à ne jamais chercher à recouvrer sa liberté par une évasion. Gustave répondait à cela qu'il reconnaissait, comme une dette sacrée, les 6,000 écus d'or que le tyran pouvait exiger de son hôte; mais qu'ayant été fait prison nier par une perfidie, et non à la suite d'un combat malheureux, il ne pouvait être lié par un serment que lui avait dicté le désir d'être soustrait aux horreurs des cachots danois ; qu'il était venu d'ailleurs, conduit par Dieu, chercher à Lùbeck un abri, un refuge contre d'i niques persécutions ; qu'en devenant Thôte de la régence, il mettait sa cause entre ses mains et qu'il savait qu'elle serait défendue avec autant de courage que de loyauté.
Gustave était éloquent et avait raison ; mais sa bonne mine, son grand air, sa jeunesse, sa beauté, sa réputation de héros et de victime, avaient touché les cœurs bien plus que ses discours et son bon droit. Ces avantages lui avaient valu Taffection des femmes et [1320J SÉJOUR DE GUSTAVE A LUBECK. 11 Tenthousiasme de la multitude, deux leviers également puissants dans un état populaire. Cependant le sénat, composé d'hommes timorés, comme il arrive souvent dans les petits États qui n'ont que trop la conscience de leur faiblesse, opinait pour que le fugitif fût ren voyé à Christian ; il énumérait les mauvais procédés dont la régence avait, comme à plaisir, abreuvé le Da nemarck depuis que ses succès le rendaient plus redoutable, et suppliait de ne pas laisser échapper Tocca sion providentiellement offerte de se faire pardonner à si bon compte des griefs si légitimes.
Par bonheur, le bourguemestre Nils Broms, qui avait pressenti, deviné le génie de Gustave, prit sa cause en main et la défen dit avec tant d'habileté que non-seulement le proscrit ne fut pas livré à son bourreau , mais qu'il reçut du gouvernement une pension qui lui permit de passer Thi ver ( 1 5 1 9- 1 520) d'une manière honorable et conforme à son rang. C'est à Lùbeck qu'il apprit que Crumpe, à la la tête de ses croisés, avait battu et tué le régent à Bo gesund, qu'il avait passé les défilés de Tifveden et s'était installé à Upsal, au cœur même du royaume. Les gran des infortunes prédisposent au recueillement, à la piété. Gustave chercha des distractions aux ennuis, aux dou leurs de son exil, non pas dans les nombreux plaisirs que cette grande et opulente cité offrait aux jeunes gens de son âge, mais dans les discussions, dans les conféren ces, dans les tournois théologiques que les sectateurs de Luther livraient aux prêtres romains.
C'est là qu'il étu dia les dogmes de la doctrine nouvelle qui semblait alors devoir conquérir le monde, qu'il embrassa plus tard avec tant d'ardeur et qu'il imposa à ses sujets. Cependant sa destinée était 4,out à fait précaire. Les agents de Christian s'agitaient, intriguaient, menaçaient, marchan daient. La vie de Témigré dépendait des caprices d'une multitude si facile à passionner. Nils Broms, de qui la vigilance dévouée Tavait soustrait à tous les pièges, comprit qu'il fallait Téloigner. Autant pour le protéger que pour créer des embarras à Christian, il Tembarqua sur un vaisseau marchand qui devait tenter d'aller, à travers les croisières ennemies, porter des aliments aux habitants de Stockholm ; mais la flotte de Séverin Norrby était si nombreuse que le pilote osa à peine pénétrer dans la Baltique.
II déposa Gustave à Stensò, petit pro montoire situé près de Calmar, et retourna vivement sur ses pas (31 mai). L'étrange chose que la destinée d'un homme ! comme il est vrai que les voies de Dieu ne sont pas les nôtres et qu'elles nous sont impénétrables ! Nous venons de voir Gustave, jeté seul comme un fardeau compromet tant, sur une côte inhospitalière, ayant devant soi les angoisses de la faim^ les transes de la persécution, et, pour une espérance de succès, mille certitudes d'une mort violente et ignominieuse. Nons le verrons bientôt après renié de sa famille (1), bafoué, chassé à coups de pierre par ceux-là même pour qui il se dévoue, En même temps Christian se dirige sur Stockholm, passant par les Gothies et TUpland qu'il traverse en maître, fêté, acclame par les populations à qui il fait distribuer du sel et des harengs, trouvant tous les obstacles applanis par le génie d'Othou Crumpe, et n'ayant qu'à cueillir les lauriers, qu'à ramasser les fruits de la victoire.
Eh bien ! quel homme, témoin de ce spectacle, aurait pu supposer (1) Le nom de son père figure parmi les signataires de la capitulation de Stockholm. [1820j ARRIVÉE DE GADD A STOCKHOLM. 43 que la gloire, la puissance, le bonheur, étaient par Dieu réservés au proscrit, tandis que la honte, Tabandon et la souffrance seraient le lot du triomphateur ? La Suède entière était aux pieds de Christian. Cal mar venait de se rendre à Séverin Norrby. Stockholm seule résistait. Toutes les défections dont elle était témoin n'abattaient pas le courage de Christine; elle répétait à ses conseillers la recommandation de Sten Sture, de mourir plutôt que de se livrer à la clémence d'un Christian. Elle était approuvée, secondée dans ses résolutions par le peuple et parles bourgeois; mais son entourage, composé de nobles et de sénateurs, gens que Tattrait d'une cour séduit toujours , étaient d'un avis contraire.
D'après leurs exagérations , les ressources du roi étaient aussi vastes que leurs propres moyens de défense étaient restreints. Ils présageaient une misère prochaine et la prise certaine de Stockholm. Une capitulation seule pouvait les préserver des violences, des atrocités qu'autorise le sac d'une ville prise d'assaut. Les assiégés étaient divisés en ces deux partis, tous deux puissants, l'un par le nombre, l'autre par la qualité de ses adhérents, lorsque Hemming Gadd fut introduit dans leurs murs. C'était un vieillard qui, par sa haine constante des Danois, s'était acquis une grande popula* rite. Moitié clerc, moitié laïque, mais soldat tout entier, dans les différents postes qu'il avait occupés, il avait fait preuve d'une grande énergie et d'une haute capacité. A la fin de sa carrière, pour soustraire à la prison les quel ques jours qui lui restaient à vivre, il renia son passé, se dévoua à Christian, promit de le placer sur le trône d'où il avait chassé son père, ne tint que trop sa promesse, et fut récompensé de ses peines comme il le méritait.
Christine, Tayant admis en son conseil, fut surprise, indignée du rôle qu'il avait accepté. On refusa de Técou ter; le peuple, à sa sortie, Taccompagna chez lui avec des huées, et, chemin faisant, faillit à le massacrer. Gadd était plein d'énergie et de persévérance ; il avait vécu dans un temps de révolution ; il avait de Texpé rience, et savait qu'en Suède, plus encore qu'ailleurs peut-être, le peuple est d'autant plus mobile que ses passions sont plus surexcitées. II ne cessait de vanter à tous propos et en tous lieux la bienveillance, les égards de Christian envers un homme, qui, comme lui, avait, toute sa vie, combattu sa famille et sa nation ; il re parut devant Chistine, lui persuada qu'elle serait main tenue dans ses dignités et dans ses biens ; aux séna teurs, qu'à leurs emplois, qui leur seraient conservés, s'ajouteraient des titres de noblesse et des charges de cour ; aux bourgeois, que leurs privilèges seraient res pectés ; à tout le monde enfin, qu'on aurait dans Chris tian un maître puissant, jeune, intelligent, qui, ayant commencé son règne par la violence et en ayant vu les tristes résultats, était décidé à le finir dans la mansué tude.
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