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HISTOIRE DE LA VILLE D'ÉPERNAY VICTOR FIÉVET HISTOIRE DE LA VILLE D ÉPERNAY DEPUIS SA FONDATION JUSQU'A NOS JOURS Provenlu pecorum atque virûm Campania fulget, Artibus ingenuis, uberiore mero ; At claras inter quibus htec regio uffluit urbes, Sparnaco usque fuît non mediocris honor TOME PREMIER ÉPERNAY Victor FIÉVET, imprimeur, rue Flodoard, n° 10. REIMS Paul GIRET, libraire, Ru*1 du Cadron-Soint-Pierre, n" 23. Et chez les principaux LEMOINE-CANART, libraire , Rue du Cslilron-Saint-Pierre, n° .">. libraires de la Marne. 186 Dessins et Planches Renfermés dans le t,r vulume. 1° — Armoiries d'Épernay sous François Ier. -2° — Armes d'Épernay, octroyées par Napoléon Ier en 1813. 3° — Armoiries des ducs de Bouillon. 4° — dilo de Pierre Strozzi, seigneur d'Épernay. 8° — dilo des comtes de Champagne.
G0 — dilo de Louise de Savoie , dame d'Épernay 7" — Écusson de la communauté des Religieux. 8° — dilo de l'abbaye de Saint-Martin d'Épernay. 9" — dilo du couvent des Religieuses Ursulines. 10" — dilo de la communauté des Apothicaires. 11° — dilo de la communauté des Tisserands. 12° — dilo de la communauté des Cordonniers. 13° — dilo de la communauté des Tanneurs. 14" — dilo de la communauté des Boulangers. I!i° — Clés de la ville d'Épernay. 10° — Vue d'Épernay sous Henri IV pendant le siège. 17° — Vue d'Épernay sous Louis XIII, en 1640. «8° — Plan de la ville d'Épernay en 1868. i u Auteurs consultés FLODOARD LELONG MARLOT STAPART BERTIN DU ROCHERET DORIGNY FROISSART L'abbé GARNESSON POTERLET Isidore GODART llippolyte CASTILLE a M, Charles Perrier Maire de la ville d'Epernay, Député au Corps législatif, Chevalier do Légion d'Honneur.
Permettez à un ancien Gondiseiple de vous dédier l'histoire de sa Ville. Puisse, cette modeste Dédicace , lui por ter bonheur ! En vous faisant cet Hommage, ce n'est ni un devoir que j'accomplis, ni une dette que j'acquitte , C'est mieux que cela ; C'est un témoignage d'affection dévouée et reconnaissante que vous donne l'Ami qui signe : Victor FIÉVET. ENVOI a Monsieui\_le Comte de Chevigné Officier de la Légion d'Honneur, Mon ancien Colonel dans la Garde Xalinnale de Reims. Dignuin laude virum Musa votât inori HORACE, Liv. iv, Ode viii. Vous, qu'en cette époque lointaine Où Reims de la garder vous donnait le mandai, J'aimais comme mon capitaine Quand je n'étais que son soldat ; Qui depuis, malgré la distance Que du sort entre nous avait mise la loi, Me gardez avec bienveillance Ces souvenirs si chers pour moi.
Preface
Nous avons la conviction — et cela nous suffit, car nous ne sommes pas ambitieux ! — que ce n'est pas une œuvre de spéculation que nous avons entreprise. Et tout homme intelligent, au courant de la littérature actuelle, connaissant un peu les ressources res treintes de l'imprimerie, sera d'accord avec nous que cette spéculation — acceptons le substantif — serait onéreuse si on voulait bien ne la considérer qu'au point de vue habituel, c'esl-à-dire avec le prisme cha toyant du bénéfice. Non, ce n'est point une spéculation; caria spécu lation se résume par une pile plus ou moins élevée de de pièces d'or ou d'argent; car la spéculation n'est qu'un escompte habile d'une louange ou d'un dénigre ment adroitement encadré dans les pages plus ou moins nombreuses d'un volume; car la spéculation n'est que le risque d'une somme minime pour gagner une som me importante.
En Tannée 1868, il est inutile de poursuivre plus loin une définition que chacun est plus apte à bien donner que nous ne saurions l'êlre nous-mème. Nous repoussons donc le mot spéculation. 11 n'est pas vrai. Mais nous acceptons carrément l'autremot : Livre- Réclame. Oui, c'est un livre-réclame; oui, c'est la réclame en faveur de tous les bienfaiteurs de la ville d'Epernay, en faveur de toutes les intelligences qui ont travaillé à l'amélioration matérielle et morale de noire cité et de notre département. C'est la réclame qui sert de base à l'histoire. Du reste, dans la préface de notre premier petit volume, nous le disions déjà aussi nettement que pos sible : " Ce ne sont ni les hommes de talent ni les hommes de cœur qui manquent dans notre ville. Mais les préoccupations commerciales et le tumulte des affaires les absorbent.
Ils seront les premiers à m'applaudir d'avoir accompli, tant bien que mal, un devoir commun. •> Nous saura-t-on gré de cette publicité? Nous l'espérons. Ne nous en saurait-on pas gré, nous répéterions en toute conscience la devise des anciens chevaliers : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » . Et, sans nous inquiéter autrement de l'eau qui passe sous les ponts, du vent qui courbe les fleurs et les grands arbres, des causeries qui médisent ou calomnient, nous poursuivons notre tâche volontaire. Nous ne luttons point, nous attendons. Après forage vient le rayon d'or du soleil. Nous ne ô discutons pas, nous racontons : on oublie vile la discussion la plus logique, on se souvient de la narra tion la plus informe. Et pour clore ces prolégomènes, qu'on nous par donne de citer un ancien : « Ceci n'est point livre de belles-letlres ou de sciences, mais bien livre de bonne foi et de bonne volonté ! » * ' Les bienfaiteurs de notre ville sout plus nombreux que ne le pense la généralité des habitants de l'enceinte sparnacienne.
Nous ne faisons pas attention aux char mantes fleurs de nos champs, venues a la grâce de Dieu dans les sillons, sur les berges des grandes routes ; nous bâtissons des serres dispendieuses, nous prodi guons des soins coûteux aux fleurs exotiques qui souvent n'ont pas les brillantes couleurs de nos humbles compatriotes, et qui rarement possèdent leur exquis parfum Or, ceci est injuste. Notre livre ne s'occupera donc point des plantes exotiques. Mais aux citadins qui traversent journellement les rues Léger-Bertin, Charruel, Pupin, Flodoard et autres, ignorant les motifs de la dénomination de ces rues, nous dirons : que tôt ou tard chaque bonne œuvre a sa récompense, et que ces noms dont l'étranger cher che la signification, sont un témoignage pour ainsi dire éternel de la reconnaissance publique en faveur d'honnêtes et de laborieux concitoyens, qui ont légué une partie de leur fortune à leur ville natale dans le * Montaigne. but de l'einbellir, ou dans celui non moins bienfaisant de lui créer des institutions d'enseignement.
Le volume que nous publions aujourd'hui aura donc pour destination bien nette , bien précise, bien indiscutable, de rappeler avec gratitude à la mémoire affairée de nos compatriotes, des noms qui ne doivent point rester dans l' oubli. L'ingratitude est la paire de ciseaux avec laquelle on rogne les ailes aux belles actions, aux sentiments généreux, aux vertus patriotiques. Faisons donc de la réclame pour que l'ingratitude ne pousse pas sur notre sol crayonneux. C'est un produit mauvais pour le présent, périlleux et mortel pour l'a venir. Si nous parvenons à lextirper comme un bon jardinier fait des plantes inutiles ou vénéneuses, nous aurons mené à bonne fin l'htimble tâche à laquelle nous nous sommes dévoués, et si ce n'est maintenant, il viendra plus tard un jour où, soit en passant près de nous, soit en regardant notre tombe, un cœur honuète et généreux dira : 11 a fait bien et bravement!...
Nous n'ambilionnons pas d'autre louange, nous ne souhaitons pas d'autre éloge, nous espérons seulement cette laconique oraison funèbre. Ceci, on en conviendra, ne fait point partie du cha pitre de la spéculation : on n'entend pas lk-dessous le tintement métallique de l'or et de l'argent ou le froissement du billet de banque. Mais continuons notre réclame, en indiquant avec rapidité, et d'après les rares documents historiques qui nous restent, les principaux bienfaiteurs de notre cité. Malheureusement les détails sont trèsincomplets. Autrefois on ne s'occupait pas beaucoup des hommes de bien. Pour une ligne qui leur était consacrée, on en distribuait avec générosité cinquante à soixante au moindre écrivain, au plus pelit abbé, au plus gros sier soldat. L'écrivain parlait de lui sans cesse : il appartenait à la grande caste des lettrés — et dans ce temps tout le monde ne savait pas écrire.
L'abbé était puissant; il rayonnait dans sa contrée, et, comme l'écrivain , il faisait partie de la caste omnipotente et lettrée. Le soldat tuait, pillait, brûlait — le sabre et la torche écrivaient son nom pour un siècle, et les générations tremblantes retenaient ce nom en raison de l'épouvante qu'elle en avait ressentie. La peur a bonne mémoire. Mais F ho ui rue de bien, mais le bienfaiteur, on pro fitait silencieusement de ses bienfaits, et comme le manteau de la reconnaissance est habituellement très lourd, on se hâtait d'oublier, — c'est la loi humaine. Une ligne payait le don, et encore trouvait-on parfois que cette ligne valait plus que le legs ou la dotation dont on jouissait, et que déjà l'on s'était accoutumé à considérer comme sa propriété. On n'avait pas encore institué le prix Montyon.
Aujourd'hui on est moins entaché d'ingratitude : l' égoïsme en se divisant par suite du cosmopolitisme, est devenue moins âpre. On commence à savoir gré aux individualités bienfaisantes qui veulent bien ne pas s'occuper exclusivement d'elles-mêmes, et sauf quelques esprits qui oublient de marcher dans les sen tiers créés par le xrxe siècle — on sait trouver de bonnes paroles pour encourager ceux qui se dévouent à leurs semblables, n'importe de qu'elle manière. Ce qui se fait pour le présent, nous essayons d'abord de le faire pour le passé. Le passé est la véritable préface du présent. Nous fesons une préface. Au-devant de notre préface nous mettons ces deux mots touchants que lepigraphie de l'antiquité nous a transmise et que nous reproduisons toujours avec une sincère émotion : Transiit benefaciendo.
Dans la seconde moilié du xvie siècle, en 1.Ï78, Claude Pupin ', relève et dote le collège d'Epernay. Claude Pupin était maître des eaux et forêts; le vieux collège, établi dans les bâliments et sur la place d'Armes de l'ancien château des comtes de Champagne, avait été entièrement ruiné et détruit lors de lincendie général de la ville, en 1544 (3 septembre), en exé cution des ordres de François 1", qui luttait alors con- Ire Charles-Quint. La pauvre ville, qui avait eu grand'peine à se re bâtir, qui, après lincendie, avait eu à supporter une Premier fondateur do collé?!', le 27 décembre 1578. peste de six mois , ne pouvait encore s'occuper de de ses enfants. 11 fallait d'abord les lo ger, les vêtir, les nourrir. L'instruction , c'était du luxe. Claude Pupin pensa que c'était l'avenir — il avait de la fortune, il avait du temps, il possédait des mai sons; il releva l'école, il rétablit le collège; il aida Epernay à reprendre sa place au rang des cités.
Sans lui, Epernay, malgré son heureuse situation, ne serait peut-être plus qu'un de ces villages obscurs et dépeuplés, dont le nom frappe encore le savant et le fait réfléchir sur l'instabilité des choses humaines. Fouillez notre histoire communale : combien de villes mortes et oubliées, faute d'avoir eu un Claude Pupin pour réédifìer les murailles d'un collège et pour en doter les professeurs. La guerre, dans le xvr* siècle, laissait des traces ter ribles. On suivait encore les traditions d'Attila. Les contrées qui avaient eu à supporter la marche et le choc des armées étaient ruinées au moins pour cent années. Les populations disparaissaient. La maladie et la mi sère achevaient ceux qui n'avaient pas succombé sous l'épée et sous l'arquebuse, et le gouvernement, sans force, sans puissance, sans argent, ne s'inquiétait pas encore de venir en aide à ceux qui souffraient.
Les municipalités désorganisées, sans ressources. abattues par ('épouvante, préoccupées de faire face aux impôts excessifs, ne pouvaient pas plus que l'Etat venir eu aide à leurs malheureux concitoyens. Aussi le pauvre peuple mourait. Ceux qui avaient encore un peu de force ou d'argent émigraient. Touché de ces misères, un digne habitant d'Epernay, François Cuissotte , pour alléger toutes ces souffrances imméritées qui l'entouraient , pour rendre un peu de courage à ceux qui ne savaient plus que le désespoir et qui redoutaient l'avenir autant que le présent, donna à l'hôpital d'Epernay la censé de Oiry et soixante-douze arpents de terre qui en dépendaient. Celait un don royal. Claude Pupin s'était inquiété de l'ârne, François Cuissotte avait songé au corps. La ville ne devait pas périr. II suffit souvent d'un bon exemple pour sauver une situation, et ce n'était pas sans nous être souvenu de cet axiome, que nous avions primitivement conçu le projet de nos modestes biographies.
Vers la fin du xvnc siècle — la richesse et la prospérité ne régnaient pas encore en France. La vie était dure à cette époque. Le collège et l'hôpital subsistaient. Mais leurs res sources modiques empêchaient ces deux institutions de produire tout le bien que l'on devait en attendre. La municipalité continuait à être pauvre et obérée : comme tout le inonde, elle vivait au jour le jour. On ne se libérait d'un impôt que pour être écrasé par un autre; il était impossible de rien faire pour la c< munc. Ah! l'histoire communale de ce temps-là est une sinistre histoire. Peu importe le nom du roi — François I" ou Louis XIV — on meurt souvent de faim. Georges Fagnier *, lieutenant particulier au bailliage d'Epernay, vint d'abord en aide à l'hôpital, puis, en 1680, il légua au collège : 1° deux cents livres de rentes annuelles, pour aider au paiement et à l'en tretien d'un régent chargé d'enseigner, sans rétribu tion , la langue française aux enfants , tant pauvres que riches, qui se présenteront; 2° cinquante livres aussi de rente pour un maître d'écriture avec lequel, dit le testament, « les habitants régleront les mois au par dessus des cinquante livres , ainsi qu'ils le trouveront bon. » La pauvre langue française étàit donc exclue du collège d'Epernay, comme elle Fêtait à cette époque de tous les collèges de France.
Beaucoup de latin, un peu de grec : c'était l'essentiel. Le lieutenant particulier au bailliage d' Epernay voyait dans l'avenir; il avait la prescience de la nouvelle in struction , aussi remarquez son legs : il faut apprendre la langue française , la langue que Malherbe, Corneille, Boileau, Molière et Bossuet, savent si bien parler — il faut rapprendre sans rétribution, pauvres et riches : — Puis, écoutez bien — il faut aussi apprendre à écrire : Deuxième fondateur du Collège, en 1080. ('imprimerie avait tué récriture, il fallait une science spéciale pour déchiffrer la calligraphie de l' époque. Ce bienfaiteur d'Epernay n'est-il pas un des aïeux de la Constituante, le bisaïeul de notre xix< siècle. Voici le xvin" siècle qui commence; mais il y a en core cent rudes années de misère. Malgré les efforts particuliers, — le pauvre collège — relevé par Claude Pupin, s'en va pierre par pierre ; bienlôt on ne pourra plus y suivre le cours de la langue française fondée par Georges Fagnier.
La commune est pauvre de plus en plus : la fin du long règne de Louis XIV écrase la France. On ne mange pas tous les jours : les années de peste et de famine sont fréquentes, la ville ne peut reconstruire son collège. Mais il y a toujours des hommes dévoués. En 1700, Charruel de Sanci " lègue à la ville vingt mille livres pour la reconstruction de l'ancien collège. Le mouvement intellectuel qui commence enfin, ne manquera pas d'asile. Après Charruel de Sanci, en 1706, l'abbé de Saint- Martin d'Epernay, Vallot , un homme qui savait aussi Troisième fondateur du Collège, en ITOU marcher en avant de son époque, s'occupe de ceux qui ne pouvaient aller au collège. II a compris les hautes idées et la profonde initiative de Colbert; il a vu et étudié ce qui se passait sous ses yeux ; il a reconnu ce qui faisait défaut à cettejeune société qui ne pouvait encore aller droit à l'avenir, parce qu'elle était embarassée dans les langes informes du passé.
Le digne abbé Vallot laisse deux cents francs de rente annuelle et perpétuelle pour faire apprendre des métiers aux enfants indigents de la ville. Donner un métier, c'est combattre le paupérisme : donner un métier, c'est enlever une recrue à l'arraée de la paresse et de l'ignorancc, c'est utiliser un arbre stérile cn le forçant à produire. Une des rues d'Epernay porte le nom de Charruel. — Pourquoi a-t-on oublié les noms de Cuissotte et de l'abbé Vallot!' N'est-ce pas à notre siècle de réparer les ingrati tudes ou les oublis des siècles passés? lorsque c'est possible. En 1760, G. Maupin et Marie-Anne Durand, veuve Ragot, acquièrent de l'administration de l'Hôtel-Dieu de Reims, au profit de la ville d'Epernay, le droit d'envoyer : " par chaque an et à perpétuité, sans au » cune recommandation, six pauvres malades de la » ville, non attaqués de maladies incurables, mais de » celles pour lesquelles il est d'usage de recevoir les » pauvres malades qui se présentent à FHôtel-Dieu. « En fait de bienfaisance, il ne faut pas d'exclusivisme, quelque soil la forme sous laquelle se produit le bien fait; il n'y a qu'une manière de l'apprécier, c'est tout d'abord d'en témoigner de la reconnaissance.
Est-ce encore là une réclame? Non, c'est une simple appréciation. Dans ce temps-là , comme aujourd'hui , PHôtel-Dieu de Reims jouissait déja d'une illustre réputation ; il possédait des célébrités médicales, et l'acte de G. Mau pin et de Mme Ragot, en permettant à six pauvres malades d' Epernay d'être reçus dans l'Hôtel-Dien de la cité rémoise, avait certes une grande valeur. Plus on approche de la fin du xvme siècle, quoique la grande misère n'ait pas encore disparu , plus les do nations prennent de l'importance et deviennent fré quentes. Le Moyen-âge et la Renaissance léguaient volontiers aux églises, aux couvents, aux prêtres. Ces deux épo ques croyaient que ces dons pouvaient racheter l'âme et lui procurer dans la vie immatérielle les avantages dont elle ne s'était pas rendu digne pendant sa vie ter restre.
Donner son bien à Dieu, c'était acheter une place au paradis. Être utile aux autres, à la société, après sa mort, on n'y songeait point — il fallait d'abord se préoccuper de soi, dans cette vie et surtout dans l'autre. C'était de 1 égoïsme en partie double. Mais à mesure que ces époques s'éloignent, on com mence enGn à s'intéresser à l' humanité : on pense qu'on fait partie de la grande société humaine, et qu'on n'a pas absolument le droit de l'oublier. Les fondations religieuses ne sont plus le grand océan où vont s'engloutir les libéralités de la dernière heure. On sent déjà au lointain le souffle puissant de ce grand vent de 1789. Les donations se transforment. En 1768, Léger-Bertin, originaire d'Epernay, lègue : 1° quatre mille livres à l' église; 2° deux mille livres aux pauvres; 3° dix mille livres à l'hôpital.
Plus heureux que beaucoup des bienfaiteurs de la cité sparnacieune , son nom n'a pas été oublié par la municipalité : il figure sur les angles d'une des rues d'Epernay. Oserons-nons demander la même faveur pour tous ceux dont nous venons de rappeler les bienfaits? Etcetle demande ne sera-t-elle pas encore baptisée du nom de réclame? Âh! que La Fontaine, notre bon et excellent voisin, avait donc raison de dire en souriant : est bien fou du cerveau Qui prétend contenter tout lc monde et son père. » Le vent de l'humanité est levé : la grande généra tion est prête, aussi, en 1788, voyons-nous Monsieur de Serpes de la F âge, Madame Guérin de Bruslart et Mademoiselle Marguerite de Bruslart , donner conjoin tement à la ville d'Epernay, une somme, de quatre mille livres pour en employer annuellement le revenu au soulagement des pauvres femmes en couches.
Ce legs, celte idée ne se seraient pas produits un siècle auparavant — ceci est moderne. Qui doue aux xvie et xvne siècles aurait pu songer aux pauvres femmes en couches ? On s'inquiétait si peu des générations qui devaient fournir des sujets aux royautés despotiques, qu'il n'y avait aucune raison de penser à la pauvre femme. — II y a toujours assez de monde, disait un monarque. — Quand on n'a pas de pain, on mange de la brioche, disait une princesse. Heureusement toute la société ne parlait pas comme la cour : Monsieur de la Fage , Madame et Mademoi selle de Bruslart n'avaient sans doute pas été élevés au palais de Versailles. La grande reconstruction de l'édifice social, entre prise en 1789, poursuivie péniblement et dans de sombres et terribles conditions pendant les dernières années du sémillant xvnr" siècle, avait laissé bien des vides à combler, bien des lacunes à remplir.
On démolit en un jour : il faut un siècle pour bâtir. Bien des villes et même des cités ne se trouvèrent pas beaucoup plus riches après 1780 qu'elles ne l'avaient été auparavant. Seulement elles n'avaicnl plus à se préoccuper de l'impôt, ii prévoir la pcsle ou la famine. Ceci ne devait plus être qu'une page historique, un souvenir des temps anciens. La guerre elle-même avait revêtu un incontestable caractère d'humanité. Mais on avait beaucoup démoli — il fallait grande ment rebâtir ; mais on avait largement dépensé, — il fallait se créer de nouvelles ressources. En 1808, Monsieur Jean Pierrot, président du Tribu nal civil d'Epernay, laissa vingt mille francs à l'hôpital d'Epernay. C'était une belle et une bonne action — mais elle élait déjà oubliée trente ans plus tard. Ainsi va le monde. Aussi quand on songea à en consacrer le souvenir, lorsqu'on voulut donner le 'nom de cet excellent ci toyen à l'une des rues de notre cité, on craignit que le nom de Pierrot ne parût ridicule à quelques per sonnes.
On avait bien accepté le legs sans s'inquiéter du nom; mais en France il faut que l'esprit se fourre par tout après coup. On discuta. Fût-ce sur l'air : au Clair de la lune. mon ami Pierrot? Adhuc sub judice lis est. Et alors on trouva — qui n'a jamais trouvé quelque chose dans sa vie? — qu'il était désirable qu'on choi sit un nom qui imposât davantage, comme par exemple celui de : Président Pierrot. Si le président du Tribunal civil eût été encore de ce monde, il aurait certainement bien ri s'il avait en à juger ce grave litige. Mais les amis du laconisme remportèrent, la rue se nomme simplement : rue Jean Pierrot. Les habitants , nous le supposons , n'en sont pas indignés. Voilà assurément un cortège de bienfaiteurs, bien réels, bien reconnus, bien avoués, qui cependant sont à peu près ignorés de la grande majorité de nos conci lovens.
Le temps passe si vite ! Aussi, pour réparer, autant qu'il est possible, ce grand défaut du temps, nous sommes heureux d'avoir pu mettre ici un peu en relief ces hommes respectables, d'avoir pu faire une nouvelle fois leur éloge, car, ainsi que la dit un de nos compatriotes , M. Poterlet : I! est utile de perpétuer le souvenir des bienfaiteurs de notre ville, afin de prouver à ceux qui seraient tentés de les imiter, que leur mémoire honorable est toujours chère aux véritables amis du bien public. El pour joindre la pratique complète à la théorie absolue, sans crainte dépasser pour ennuyeux en ac colant une longue nomenclature à nos pages rapides, nous insérons ici, comme sur un véritable tableau d'honneur, la liste des bienfaiteurs de l'Hospice d'Epernay. Chapeau bas !
C'est le grand convoi des hommes généreux, des véritables croyants — de ceux qui, par leurs bienfaits, ont voulu resler nos concitoyens après leur mort : HUGUES FABRE, FONDATEUR 1 179 Comte Henry Le large, continuateur. 1S8S Cuissotte, la Censé d'Oiry et 72 arpents de terre en dependant. 1670 Louise Devers, 2,340 francs. 1670 Pierre Mesnager, 1,000 francs. 1672 François Parchappe, 3,050 francs, et prés. 1673 François Fagnier, terres et prés. 1682 Claude Lempereur, 600 francs. 1682 Georges Fagnier, 1,71b francs. 1682 Simone Caillet , sa femme, 700 francs. 1685 Jacques Rennesson, 1,100 francs. 1686 Claire et Anne Henry, 500 francs. 1687 Nicolas Naequart, 2,000 francs. 1691 d° prêtre, 900 francs. 1697 Georges Remy, une maison. 1701 Ve Deblois, 300 francs. 1713 Jeanne Jeanson, 400 francs. 1718 François Vary, 3,000 francs. 1720 Rémi Cardon, legs universel important. 1721 Veuve Nicolas Chertemps , 1,500 francs. 1722 Jean Lemarquant, 2,700 francs. 1724 Simonne Caillet, 20,000 francs. 1723 Robert Sifflet-Dulubre, 477 francs. 1727 Simon Gourdier, 1,800 francs. 1731 Philippe Deniset, 1,200 francs. 1732 Marie Coquebert, 14,046 francs. 1734 N. -F. Paternotte, 1,724 francs. 1752 Pierre Godinot, 2,437 francs. 1734 Frotier, 500 francs. 1767 Jean Devillers, 400 francs. 1770 Jeanne Tremault, 4,000 francs. 1774 Léger- Bertin, 10,000 francs. 1776 Debécourt, 750 francs. 1777 Un anonyme, 3,000 francs. 1784 Joseph Moët, 3,000 francs. 1789 Marie-Anne Hany, 776 francs.
Les dons, les legs se succèdent. C'est presque une épidémie de bienfaisance et de charité. En 1806., madame Virolte , née Marie - Jeanne Georges, fait don, par testament olographe, enregis tré à Epernay, le II septembre 1815, à l'hôpital des pauvres d'Epernay, d'un bien qu'elle estimait 15.000 francs pour aider à soulager les indigents , vieux , hors d'état de travailler, sous la condition de (enir un lit à la disposition du maire d'Ay pour un pauvre. S'il ne s'en trouvait pas dans celte commune, ce se rait Marenil qui le fournirait. 1809 Jean-Pierrot, 20,000 francs. 1810 Madame Marthe, née Muiron, 3,000 francs. 181 1 Gerbaut, 300 francs. 1810 Marie-Jeanne Georges, 9,500 fr., en une maison à Ay. 1828 Jacques-Louis Perrier, 4,000 fr., en vignes à Epernay. 1828 Perrier-Fissier, 500 francs. 1832 t,\"K Chanlaire, 000 francs. 1832 Inconnu présenté par M. Martinet, 300 fr. !833 Camiat, 6,000 francs, en maison et vignes. 1833 Ae-Me Perrier, 3,000 francs. 1834 Pierre Beuglot, rétablissement de puits et pompes. 1836 Veuve Noël, née Philipponnat, 300 francs. 1836 Louis-François Martinet, 300 fr. 1837 Anne Guyot, née Galis , 500 francs. 1838 Veuve Gobancé , 437~francs. 1840 Pierre-Louis Gaucher, 1,000 fr. 1841 Chevauche ur, 300 francs. 1841 Jean-Remi Moët de Romont, 1,000 francs. 1842 Madame Perrier-Jouët, 8,500 fr. 1843 Pierre Hostie, 3,000 francs. 1844 Michel, doyen d'Epernay, 3,000 francs. 1844 Hauífroy, 600 francs. 1844 F. -M. -T. Loriquet, 1,062 francs. 1847 Madame veuve Moët de Romont, 1,000 francs.
Jean -François Barnier, 1,000 francs. 1847 F. -M. Loriquet, 20,000 francs. 1849 Lambert-Bernier, 3,000 francs. 1850 Pierre -Gabriel Chandon-Moët, 3,000 francs. 1850 J.-M.-A. Perrier, 90,000 francs. 1851 Pagnier-Lafont, 4,000 francs. 1853 F. Gobin-Piéton, 1,000 francs. 1854 Pierre-Nicolas-Marie Perrier-Jouët , 5,000 francs. 1-854 Clotilde-Virginie Camiat et Louise-Pauline Camiat, épouse Dorchy, 20,000 francs. Le montant de ce legs ne sera acquis à l'hospioe qu'après le décès de M. Dorchy. 1856 Caroline Moët, épouse Clément, 1,000 francs. 1858 Sidonie Cagniard, épouse V. Moët-Romont, 1,200 francs. 1860 Deux anonymes, 1,100 francs. 1861 Eugénie Thomas, 400 francs. 1863 Moët et Chandon, 20,000 francs. 1864 Gobin-Piéton, héritiers, 1,000 francs. 1864 Thiercelin-Parichault, 10,000 francs. Soumis à ['usufruit de Mme Thiercelin. 1865 Eugénie Thomas, 7,083 francs, pour elle et plusieurs anonymes: 1865 Eugène Gallice, 1,000 francs. 1863 Mme veuve Chaudon-Moët, 22,404 francs 1866 Mlle Pailliez, 1,000 francs. 1867 Eugénie Portant, 1,000 francs.
Celte fois serons-nous encore accusés de faire de la réclame pour ces bienfaiteurs du pays. Si l'on nous accusait encore : — il y a tant déduises que l'on ne peut empêcber! — si les mots spéculation et réclame s'alignaient encore à droite ou à gauche , peu nous importe. Eh! bien, mon Dieu, nous les laisserions tranquille ment s'aligner, et nous relirions saris aucune émotion une gentille fable intitulée : Contre ceux qui ont le goût difficile. Et cela fait, nous continuerons notre lâche. Nous la continuerons avec d'autant plus d'ardeur que nous n'oublions jamais que dans Epernay les actes de générosité de la part de ceux que la fortune a favo risés sont en quelque sorte contagieux. Souvenons-nous seulement : ce n'est pas extraordi nairement difficile; qui n'a pas la mémoire de la veille? A peine la Société des Eaux venait-elle de gratifier notre ville de vomitoires destinés à fournir des ré serves en cas d'incendie, et d'aulant de bornes-fontaines qui contribuent tant à la salubrité publique et à la faci lité d'approvisionnement, de la population, qu'un géné reux citoyen, M. Legée-Laherle, faisait élever à ses frais une fontaine monumentale sur la place de l'Hòtel de-Ville.
Ceci est d'hier. En publiant cette offrande faite à la ville, en parlant de cetle munificence — le mot coûte 6,000 fr., et nous croyons à ce prix pouvoir l'employer — en dormant nos éloges et nos remercîments à M. Legée-Laherle, nous gratisiera-t-on encore du substantif réclame? Ce serait si joli que nous l'accepterions, à la condi tion, bien entendu, que uos contradicteurs voulussent bien — au profit de notre bonne ville natale, nous im poser la même réclame en leur saveur. Mais nos contradicteurs n'ouvriront pas, nous le crai gnons, leur porte-monnaie, et malgré nos précautions oratoires, ils se contenteront de sourire et d'ouvrir de nouveau leur bouche pour que le mot : réclame s'échappe une seconde fois de leurs lèvres. Eh! bien soit. Mais franchement cela deviendrait un peu fort. Si , publier de belles et généreuses actions ; si , raconter la vie honorable et laborieuse de nos concitoyens , c'est faire métier de spéculation et de réclame — íl ne reste donc plus qu'une chose à faire : briser sa plume, condamner sa pensée, fermer sa bouche et se contenter de l'existence végétal ive du brin d'herbe ou du brin de mousse.
Non. Encore une fois peu importent les substantifs de Zoïle dans l'ancienne Grèce, de Basile dans notre France nouvelle, s'il faut accepter comme nue chose due, comme une chose même obligatoire, les dons faits par de généreux habitants sans leur dire merci ! Non, mille fois non !... Nous continuerons, dans ce sens, à cultiver la réclame et la spéculation. Nous n'avons pas peur des mois. Notre nouvel ouvrage aura-t-il le sort de ses devan ciers? Nous l'ignorons. Chaque livre a sa destinée, a dit un poète latin. Mais, dans tous les cas, nous ne reculerons pas de vant la tâche que nous nous sommes imposés bénévo lement et de notre propre initiative, car nous sommes certains de trouver encore des cœurs généreux et im partiaux pour nous crier : Courage! marchez!... Nous n'ignorons pas — nous avons assez vécu pour cela, grâce à Dieu ! — qu'un livre dans lequel on aurait mélangé adroitement l'ironie à la malignité, qu'on au rait légèrement saupoudré de sarcasmes et de person nalités, aurait eu beaucoup plus de lecteurs, et par conséquent aurait obtenu un joli succès de vente, pour nous servir d'une expression parisienne.
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The end
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