Front matter
HISTOIRE III'. U VILLE D'ANVERS |'\l'e EUGÈNE GENS ANVERS l.-B VAN MOL- VA N 1.0 V, LIBR AIRE-ÉDIT El K , ,, I li ! í R 1 R N F 1' V'E, '.! pp., , , I.M HISTOIRE DE LA VILLE D'ANVERS PROPRIÉTÉ DE L'ËDITEUR. Anvers. - Imprimerie de !.. .1. lin Cm. rue do la Prìncosse, •, Chromohth L STROOBANT à Gand Anvers J.B.VAN MOL VANLOYEa! IIISTOIMÌ DE LA VILLE D'ANVERS paii EUGÈNE GENS <~>~^V. M. - V. Ljg^ \NVERS J.-R. VAN MOL-VAN LOY, LIBRAl RE-ÉDIT El' R COURTE RUE .XEUYE, 0 A MESSIEURS LES BOURGMESTRE, ÉCHEVINS & MEMBRES DU CONSEIL COMMUNAL D'ANVERS. Messiklhs, // ij a quinte ans, V Administration Communale d'Anvers me conféra en quelque sorte le droit de bourgeoisie anversoise, en m' appelant a remplir la chaire d'Histoire et de Géographie à V Athénée royal de eette ville . Pour témoigner à ma cité d'adoption mu reconnaissance el man amour, j'ai voulu, dans la mesure de mes forces, retracer le tableau fidèle d'un passé dont elle a droit d'être fière.
Je vous offre aujourd'hui ce livre, à vaus. Messieurs, qui présidez a ses destinées avec tant de tele et de prudence. J'ai le regret, sans doute, que ma faiblesse ne in'ait pus permis d'élever un monument plus digne d'elle et de vous; mais j'ose espérer qu'en faveur de mes intentions vous daignerez en agréer /'hommage, et nie permettre de vous exprimer publiquement les sentiments de respect et de haute estime uvee lesquels j'ai l'honneur d'être, Messieurs, Votre très-humble et tres-obéissant serviteur, Eugène Gens. PRÉFACE. Le livre que nous publions est soumis ;'i l'appréciation du public ; c'est là notre seul juge el tiiut ce que nous pourrions dire ici ne saurait influer sur son jugement. 11 nous importe cependant que ceux qui nous lisent ne se méprennent pas sur nos intentions. Nous n'avons pas la prétention d'avoir reconstruit sur des documents nouveaux une histoire déjà faite, et bien faite.
Nous n'ambitionnons ni le titre de savant ni celui d'érudit ; à peine osons-nous prétendre à celui d'historien. Exposer avec lucidité le résultat des recherches patientes dont notre histoire communale a été l'objet de la part de ceux qui ont exploré avant nous ce vaste champ ; soumettre leurs travaux à une critique rigoureuse; les comparer, les résumer et en tirer un livre qui satisfit á la fois les savants par l'exactitiide, les gens du monde par la forme : tel a élé notre but. C'était là une assez belle tâche. Nous laissons à de plus dignes que nous lc mérite d'une science originale et profonde. Sans être injuste envers les écrivains qui se sont occupés du mème sujet, nous pouvons dire que la place que nous venons occuper était vacante. II n'existait point jusqu'ici d'His toire d'Anvers qui fût en méme temps sérieuse par le fond et d'une lecture agréable et facile.
Chapitre I
" IIKIG1NES. — TEMPS OBSCUliS. — LES SAXONS. — LES GANEKLIENS. Le génie des peuples commerçants s'est tout d'abord manifesté dans le clioix de leur emplacement. Ainsi, tandis que les peuples guerriers cherchaient les lieux de facile défense , les peuples agricoles les plaines fertiles et abritées, ceux que leurs penchants attiraient vers le négoce se sont établis dans les lieux les plus favorables à leurs transactions, quels que sussent les obstacles que les hommes ou la nature leur opposassent. Au point d'intersection des grandes lignes de caravanes, ils ont bâti Palmyre dans le désert, malgré le soleil torride, malgré le sable, malgré le Simoun, malgré l'Arabe pillard et vagabond. Ils ont élevé Tyr au milieu de la mer, Alexandrie sur un banc d'alluvions du Nil, Venise dans les lagunes de l'Adriatique, Amsterdam dans les marais de l'Amstel.
Et ni la menace périodique des inonda lions , ni le sol mobile et détrempé des tourbières , ni les fièvres des marécages ne les ont détournés de leur but. Pour vaincre ces obstacles , Tesprit d'association leur a prêté ses forces ; ils ont eu pour auxiliaires invincibles la patience que rien ne lasse, la per sévérance que rien ne rebute; et ils ont accompli des prodiges dont les résultats ont été , non l'enrichissement de quelques indi vidus , mais la civilisation du monde. L'àpreté au gain , égoïste et mesquine dans les individus, devient sublime dans les masses, quand elle les met aux prises avec les résistances de la nature pour la forcer à se plier à leurs exigences et à leurs besoins. Les premiers habitants qui vinrent se fixer au lieu où s'éleva depuis la ville d'Anvers, ne furent certainement déterminés dans leur choix que par la convenance de cet emplacement aux besoins de leur commerce.
Rien, d'ailleurs, ne pouvait les y attirer. Un air humide, fiévreux, presque toujours chargé de brumes épaisses; un terrain mouvant, coupé de larges flaques d'eau et submergé à chaque haute marée; à perte de vue, des roseaux agités par le vent, au-dessus desquels planaient des essaims d'oi seaux aquatiques : tel élait l'aspect que présentait la contrée. Mais à côté de ces désavantages, dont le génie de l'homme devait triompher, se présentait une situation commerciale magnifique. Un fleuve profond et large, navigable en toute saison, dont les bouches joignaient, par des coupures naturelles, à celles du Rhin et de la Meuse, et dont le bassin embrassait, par ses affluents, plus de la moitié de la Belgique actuelle, offrait la plus facile des communications, d'un côté avec l'Océan, de l'autre avec l'in lérieur du pays.
Ce lieu semblait désigné par la nature comme la station obligée des marchandises qu'on importait par mer des pays étrangers, ou qui descendaient le fleuve par les bateaux venant du Rupel, des deux Nèthes, de la Dyle, de la Scarpe et de la Lys. Les marais eux-mêmes devaient protéger les établissements commerciaux contre les incursions des barbares. Qu'importaient, après cela, les inondations et les fièvres? Un travail intelligent et opiniâtre devait avoir bientôt raison des unes et des autres. Quels ont été les premiers habitants d'Anvers? On l'ignore, et nous ne ferons pas perdre à nos lecteurs un temps précieux en nous égarant avec eux, pour le découvrir, dans le domaine sans bornes des conjectures. Quant à la ville elle-même, de profondes ténèbres environnent son berceau , non qu'il remonte à une antiquité très-reculée, mais parce que les documents his toriques font complètement défaut.
Nous glisserons rapidement sur l'histoire de ces temps incertains , en nous efforçant seulement de saisir tout ce qui pourra jeter quelques lumières sur l'origine des institutions municipales, qui, à Anvers, semblent aussi an ciennes que la ville elle-même. Si quelqu'un des anciens peuples de la Gaule Belgique a com pris ce territoire dans ses dépendances, ce furent les Ménapiens; mais ils n'y ont point laissé de traces. Les historiens qui ont fait d'Anvers le séjour des Ambìvarites, se sont simplement basés sur un rapprochement étymologique, qui se réduit, en der nière analyse, à la conformité de la seule lettre initiale. Les terres élevées et sablonneuses qui bordent au nord la vallée de l'Eseaut, furent occupées par les Taxandres, qui leur laissèrent le nom de Taxandric, sous lequel, au moyen-àge , on désignait la Campine.
C'est à ce dernier peuple que nous sommes tentés de rapporter un monument, découvert en 1812 entre les villages de Zundert et de Rysberg , en ouvrant les fossés de la roule d'Anvers à Bréda. C'est un autel dédié à la déesse Sandraudiga, la Cérès indigente de ces pays stériles. Mais la forme de cet autel et son inscription latine démontrent qu'il ne fut élevé que sous la domination romaine. Le séjour, ou plutôt le passage des Romains sur le territoire d'Anvers est attesté par la découverte de quelques aulres antiquités, déterrées en 1608 dans l'cuceinte de l'ancienne abbaye de S'-Michel. Elles consistaient en un cénotaphe de marbre rose, renfermant une urne cinéraire et deux petits bustes, des lampes sépulcrales et des lacrymatoires. A ces vestiges d'un cimetière se joignent quelques traces de l' existence d'un fort, sur rempla cement actuel d'une partie de la citadelle.
Toutefois, l'histoire locale ne mentionne aucun fait antérieur à la période mérovin gienne. Le plus ancien document où Anvers soil nommé, est un di plôme de l'an 726 , par lequel un seigneur du nom de Rohingus , qui prend le litre de Prince d'Anvers et la qualification d'illuster vir, donne à l'apôtre S'-Willibrord l'église située dans le Châ teau d'Anvers (Castrum Antverpis) et la troisième partie de son tonlieu. Qui est ce Rohingus? Quelle est la valeur de ce titre de Prince d'Anvers? Ces questions n'ont pu être complètement éclaircies. Quant au Château d'Anvers dont il est fait mention, c'est bien évidemment celui dont quelques ruines subsistent encore dans les environs du Marché-aux-poissons et qu'on appelait le Bourg (Rurgt ou Rorgt). L'église donnée à S'-Willibrord est celle qu'avait fait bâtir, vers l'an 660, S'-Amand , évêque des Tongriens, quant il vint prêcher le christianisme chez les An versois.
Un fait digne de remarque , c'est que le nom des Anversois se rencontre près d'un siècle avant celui d'Anvers. Le nom des habitants serait-il réellement antérieur à celui de la ville? Dans ce cas tomberait d'elle-même l'élymologie, aujourd'hui générale ment adoptée, qui fait dériver le nom flamand Antwerpen, des mots aen 't werf, au port. Le mot werf ou vcerp, pris d'ordinaire dans le sens plus étendu de port, signifie proprement une jetée, un ouvrage de terre avancé dans l'eau. C'est ainsi qu'on nomme encore l'espèce de môle qui fait face à la place Stc-Walburge. Telle dut être, en effet, la forme primitive du port d'Anvers. Les rives basses de TEscaut, bordées d'une plage limoneuse, ne per mettaient pas aux navires, d'un tirant d'eau quelque peu considé rable, d'aborder. Une jetée, soutenue par des pilotis, faisant avancer le rivage jusqu'à la partie profonde du fleuve, formait un débar^dère qui répondait aux premiers besoins de la navigation et du commerce.
A cette jetée aboutissait une double digue, désignée dans l'ancienne topographie de la ville sous le nom d'Egendtjk, se dirigeant à travers les marais, d'un côte vers le Kiel, de l'autre vers le village de Deurne (villa Turinum) , deux localités fort anciennes et relativement importantes à cette époque ('). Tout indique que le Werf et cette digue furent construits vers le mème temps; or, c'était là un ouvrage très-considérable et qui n'a pu être entrepris et mené à fin que par une population déjà nombreuse et adonnée au commerce maritime. C'est cette population qui est désignée sous le nom d'Andoverpi dans la vie de S'-Eloi, écrite par S'-Ouen vers l'an 650. Dira-t un qu'avant la construction de ces ouvrages, ce lieu ni ses habitants n'avaient point de nom , ou qu'ils auront changé leur nom ancien à propos de ces mêmes ouvrages?
Cela n'est pas probable. Ce n'est donc pas le Werf, construit par les Anversois , qui a donné son nom aux Anversois. Ce n'est pas sans quelque regret , avouons-le , que nous voyons s'évanouir une étymologie qui paraissait si naturelle et si simple. Peut-ètre, après tout, est-ce la bonne. Mais il s'en est produit une nouvelle qui, pour être plus savante et moins intelligible au vulgaire, n'en est pas pour cela plus mauvaise. II est nécessaire, pour la faire comprendre, de rappeler le mouvement qui s'opéra dans les populations de nos contrées, durant la période des in vasions. Quand, au milieu du troisième siècle, les Francs vinrent s'établir dans la Taxandrie, toutes les petites tribus d'origine germa nique se confondirent avec eux et le plus grand nombre suivit Clodion, Mérovée ou Clovis à la conquête de la Gaule romaine.
Tandis que les Francs, et ce qui restait des anciennes peuplades belgiques, abandonnaient les rives de TEscaut, il s'était formé dans le Nord une ligue entre les Angles, les Saxons, les Jutes et (l) Dans une chronique du X1V« siècle, sur la valeur de laquelle nous ne sommes point fixés, la construction do cette digue est attribuée aux moines du Monastère de S'-Frédégand , à Deurne. Or, il est queslion des Anversois près de 80 ans avant la fondation de ce monastère les Frisons. Les Saxons se répandirent le long des côtes de l'Océan germanique, des bouches de l'Elbe à celles de la Somme. Ce littoral est désigné au cinquième siècle sous le nom de rivage Saxon, littus Saxonicum. A mesure que les Francs se retirèrent, les Saxons pénétrèrent dans l'intérieur des terres, occupèrent les iles de la Zélande et les deux rives du bas Escaut.
Leur nombre allait toujours grossissant, mais cette invasion trouva un dérivatif lorsque les aventuriers conduits par Hengist et Horsa, eurent abordé en Bretagne et fondé le royaume de Kent (455). Ceux qui demeurèrent sur le sol de la Belgique y avaient apporté avec eux les habitudes d'indépendance et les libres institutions de la Ger manie. Fondant leur liberté et leur force sur Tesprit d'association, ils formèrent ces Ghildes puissantes que Cliarlemagne lui même ne put dissoudre, el dont la forte organisation les sauva plus tard de la tyrannie féodale. lTne autre institution dont les Saxons semblent pouvoir revendiquer l'honneur, est celle des Ga nerbiats (Ganerben), vastes associations d'hommes libres et pos sesseurs de biens, formées dans le but de résister aux brigands, si nombreux et si redoutables à une époque où le seul droit respecté était celui de la force, et où quiconque porlait une arme se prévalait hautement du droit du poignet (Faustregt).
Les membres de ces associations , dont les plus anciennes apparaissent dans le nord de la Germanie , vivaient en communauté dans des châteaux forts, où ils mettaient à couvert leurs richesses et leurs familles. Justement fiers de leur liberté , ils considéraient comme une sorte de titre de noblesse ce nom de Ganerbiens, ce qui a fait croire à tort à quelques historiens que c'était une association de nobles. Le mot Ganerben semble provenir du celtique Gan, identique à l'allemand an, au Hollandais et au Flamand aan ou aen, syllabe préfixe marquant une idée d'accession ou de réunion — et de erben, héritages; il signifierait donc l'union des héritages. Dépouillé du signe de la prononciation gutturale, ou simplement ramené à la forme allemande, Ganerben devient Ancrben, et avec la prononciation dure du b, Anerpen.
Si l'on joint à cette re marque que, dans les anciens écrivains on rencontre aussi sou vent le nom d'Anvers écrit Anwerp que Antwerp, il sera facile de reconnaître, dans la population primitive du sol Anversois, un Ganerbiat, Anerp, dont les membres, suivant le mode de désinence propre au bas-Allemand, se sont appelés Anerpenaers. La prononciation locale y aura introduit le t et le w; la forme la plus ancienne serait donc Anwerp, qui se retrouve dans le français Anvers. Cette étymologie, comparée à celles que nous avons citées plus haut, nous semble réunir tous les caractères de vraisemblance et de convenance qui , en l'absence de certitude , peuvent établir la probabilité. Elle est dans un rapport très-direct avec les destinées d'une ville de commerce, et si elle venait à fixer toutes les opi nions, elle consacrerait, pour notre active et libre cité, une ori gine digne d'elle.
Sans soulever entièrement le voile qui recouvre nos origines, cette conjecture les éclaire d'une vive lumière et se trouve en parfait accord avec le peu de renseignements que fournit l'his toire. Ainsi, les Ganerbiens ou Anverpiens, de race Anglo- Saxonne, établis sur la rive droite de l'Escaut, dans un lieu favorable au commerce maritime, d'une défense facile puisqu'il formait une sorte d'île entre le fleuve et une vaste con trée submergée, y auront mis leurs établissements à couvert der rière de solides murailles crénelées et flanquées de tours. De là le Castrum Antverpis , dont la construction pourrait bien remon ter à la fin du VII" ou aux premières années du VIIIe siècle. Le Rohingus qui s'intitule en 726 prince d'Anvers, n'est autre chose, comme son nom l'indique, qu'un chef Saxon. D'ailleurs, son diplòme est daté de Weimodum , aujourd'hui Brême sur le Wéser.
C'était le chef des Ganerbiens de l'Escaut, unis par fédération à d'autres associations de ce genre, établies sur le Wéser, l'Elbc et le Rhin. Ainsi s'expliquent à la fois et le nom d'Anvers , et l'édification du Château, berceau de la ville, et, comme nous le verrons plus lard, l'existence, plusieurs siècles avant l'organisalion de la commune, d'un échevinage conforme aux vieilles coutumes de la Germanie. Mais à quelle époque le Gauerbiat a-t-il été établi sur le bord de l'Escaut? II n'est pas possible de répondre à cette question d'une manière précise; nous ne pouvons qu'indiquer vaguement, et comme une présomption, la seconde moitié du VIe siècle. Nous ne pouvons ni passer entièrement sous silence, ni rap porter sérieusement une autre étymologie, reléguée aujourd'hui parmi les contes de bonne-femme, mais qui fut, pendant plus de trois siècles, populaire à Anvers.
Voici la fable rapportée par Lucius de Tongres, Nicolas le Clerc (0, Jean le Maire, Chrétien Massams, Barlandus, Richard de Wassebourg et Fran çois de Rosières, archidiacre de Toul, surnommé l'archimen teur. Ces historiens transcendants racontent donc qu'autrefois le Château d'Anvers était la résidence d'un géant terrible, appelé Druon Antigon, qui prélevait pour droit de passage, sur tous les marchands qui remontaient ou descendaient l'Escaut, la moitié de leurs marchandises. Aux récalcitrants et à ceux qui essayaient de le tromper, il confisquait le tout et, pour les punir, leur coupait la main droile, qu'il jetait dans le fleuve. Peut-ètre les Anversois gémiraient-ils encore sous celte effroyable tyrannie, si le fameux Salvius Rrabon, roi de Tongres et époux (i) Secrétaire de la ville d'Anvers, mort en 1351. i HISTOIRE LA VILLE D'ANVERS. 10 de Swana, cousine de Jules-Cíesar, ne l'eut à la fin occis, et, lui appliquant la loi du talion, ne lui eut à son tour coupé la main pour la jeler dans l'Escaut.
En récompense de cet exploit, Jules-Cœsar créa Salvius Brabon duc de Brabant et lui donna Anvers à titre de Mar quisat du S'-Empire. Des mots Hand, main, et Werpen, jeter, est venu tout na turellement le nom d'Anhverpen. De là aussi le château du géant et les deux mains coupées qui figurent dans les armoiries d'Anvers. On le voit : rien n'est plus simple, et de cette façon les mystères de nos origines s'éclaircissent comme par enchante ment. Si, pour quelques personnes, cette fable ridicule conservait encore le charme poétique d'une vieille légende, nous ne pourrions méme leur laisser cette illusion. C'est tout simplement l'invention grossière d'un chroniqueur ignorant qui, pour suppléer au silence de l'histoire, a fait appel à son imagination, bourrée de souvenirs classiques mal digérés. Loin que la légende ait donné son nom à la ville, c'est le nom de la ville qui a fourni l'idée première de la légende.
C'était le siècle d'or des historiens que celui où, quand l'histoire leur faisait défaut, il leur était permis de {'inventer. Des écrivains sérieux, prenant cette fable pour une tradition populaire, ont essayé de lui trouver une base historique. Ils font remarquer que le mot Reus (géant), n'est qu'un dérivatif de Rhos, Rus (Russe); qu'il est fort possible qu'on ait désigné sous ce nom, soit les premiers habitants du Château, venus du Nord, soit les Nordmans, qui prélevaient un droit sur les navires naviguant sur l'Escaut; que la mémoire du peuple a pu, longtemps après, conserver le souvenir de ces forbans, dont les proportions auront été exagérées par la terreur, au point qu'on en fit des géants. Nous admettons volontiers que telle ait été en général ('origine des Reuzen, mais quant au géant d'Anvers, nous croyons qu'il ne remonte pas aussi haut, et nous persistons à en faire honneur à l'imagination de quelque pédant du XIIIe siècle.
Chapitre II. Premiers
APÔTRES. LE BOL'RG. — LES NORDMANS. Des missionnaires chrétiens, venus de Rome ou de la Grèce, avaient pénétré dans la Belgique dès le troisième siècle. Mais la langue qu'ils parlaient n'était guère comprise que des Romains. Aussi est-ce parmi eux qu'ils semblent exclusivement avoir opéré des conversions; car, à la retraite des Romains et à l'arrivée des Francs , toute trace de christianisme disparait. Après la conversion des Francs, les prédications recommencèrent avec plus de succès. Des évêques régionnaires s'établissent chez les Nerviens, les Tongres, les Trévires, les Morins et les Atré bales. Tournay, Maestricht, Trêves, Thérouanne, Arras , de viennent autant de centres d'où partent sans cesse d'infatigables et courageux missionnaires, ensemble évêques et apôtres, pour aller catéchiser les rudes habitants des campagnes et des bourgs voisins.
Ils allaient à pied, appuyés sur un bâton à crosse recour bée et portant avec eux la pierre consacrée sur laquelle ils accom plissaient le divin sacrifice (0. Sans autres armes que la parole, (I) On montre à Maestricht la canne (baculus) de S'-Servais et l'autel portatif (altare portante) dont il se servait dans ses missions. ils renversaient le formidable amas de superstitions qui s'était formé sur notre sol du mélange du polythéisme romain avec les croyances odiniques et celtiques. Parfois, pour prix de leur zèle, ils recueillaient la palme du martyr, comme Sl-Liévin, massacré par les paysans de Houthem , aux environs de Gand. Le premier de ces apôtres qui vint visiter les Anversois, fut S'-Eloi, évêque de Noyon et de Tournay, qui, vers l'an 406, descendit des sources de l'Escaut jusqu'à son embouchure.
S'-Ouen , son disciple et son ami , qui fut élevé plus tard au siège épiscopal de Rouen, écrivit sa vie. En racontant l'apostolat de S'-Eloi, il parle des Anversois comme d'un peuple barbare , chez qui la lumière de l'évangile n'avait jamais pénétré, et qui opposa aux prédications du saint la plus vive résistance ('). II nous a con servé une allocution pastorale, adressée aux Flamands et aux Anversois, qui offre un curieux tableau de la situation morale des riverains de l'Escaut en ce temps-là (2). On y trouve la preuve que ceux mêmes qui acceptaient la foi nouvelle, ne renonçaient pas pour cela à leurs anciennes superstitions, dont ils faisaient avec les dogmes chrétiens un bizarre et monstrueux mélange. A S'-Eloi succéda S'-Amand , évêque de Tongres ou de Maes tricht, que les hagiographes regardent comme le véritable apôtre des Anversois.
II fonda, vers 660, l'église comprise dans l'en ceinte du Bourg, et dédiée aux apôtres S'-Pierre et S'-Paul et (1) ...Flandrenses, utque Andoverpienses , Frisones et Suevi et barbari quique circà maris litlora degentes , quos velut in extremis remotos nuilus adhuc predicationis vomer impresserat , primo eum hostili animo et adversa mente susceperunt. Et ailleurs : « Jugi inslantiœ Andoverpis decertavit. » Vila sancti Eligií , apud S. Audoeno, lib. IL, Cap. 3 et 15. Acta SS. Relgii , tom. 3. (2) Ce discours est trop connu pour que nous le reproduisions ici. On en trou vera le texte dans Schayes , la Belgique avant et pendant la domination ro maine, t. II, et la traduction dans Edw. Le Glay, Histoire des comtes de Flandre et dans l'Hisloire d'Anvers de M. Le Poitevin de la Croix. plus tard à S'e-Walburge.
En 693 arrivèrent des moines irlan dais du monastère de Sl-Colomban, et, selon toute apparence, S'-Willibrord, Tillustre apôtre des Frisons, prêcha aussi à Anvers. Ce n'est donc qu'au VIIIe siècle que s'acheva la con version des Anversois au christianisme. S'il faut en croire la chronique manuscrite que nous avons citée plus haut ('), les moines du monastère de S'-Frédégand , à Deurne, contribuèrent activement à la propagation du christia nisme dans ces contrées. Voici ce passage : « Ensuite est venu » S'-Willibrord, qui a converti tout le Brabant au christia » nisme. Et alors fut fondé dans celte franchise de Deurne un couvent de Tordre noir (ordre de S'-Benoìt), et ces » moines allaient avec un très-grand zèle répandre partout la foi » chrétienne. Ils percevaient les dîmes et firent construire la » digue de Deurne vers le Bourg, qu'on nomme Eyendyk, pour » Tentretien de laquelle on payait au pont de Deurne un droit » de barrière que les moines percevaient. » Le pays fut encore redevable à Tiníluence de ces moines d'un autre bienfait.
Après avoir rapporté la fondation du cha pitre de Notre-Dame, le mème chroniqueur ajoute : « En reconnaissance de ce que ces moines et ces chanoines » avaient fait pour le service de Dieu, le peuple s'en alla tra » vailler pour eux, et mème on alla endiguer le Waterland, de manière que la marée ne put plus venir jusqu'à Deurne et » que tout ce pays fut desséché (ivas doen al drooghe rietlant) » et devint habitable. » Ainsi, la conversion d'une grande partie de ses habitants au christianisme, la construction d'une digue ou chaussée faisant (I) Elle est rapportée dans le Register der Oude Mandementen, aux archives de la ville et citée par MM. Mertens et Torfs , tome 1, p. 129 et 130. communiquer le Bourg avec la terre-ferme, Tendiguement et la conquête sur les eaux d'une vaste étendue de marais, for mant aujourd'hui les Polders de Merxem, Eeckeren, Wilmaers donck, Oordereu et Austruweel, tels seraient les bienfaits dont le pays serait redevable au monastère de Deurne.
Pour qui connaît les services rendus dans toute l'Europe par Tordre des Bénédictins, il n'y a rien là qui puisse être un sujet d'étonnement. On ne sait rien de l'histoire d'Anvers durant les années qui précédèrent Tarrivée des Nordmans. La mention d'un droit de tonlieu en Tan 726 est une preuve évidente d'un commerce d'une certaine importance. Toutefois ce n'était encore qu'une très-petite bourgade, dont la population ne s'élevait guère qu'à quelques cen taines d'habitants, exclusivement livrés au commerce et à la pêche. Peut-élre quelques troupeaux erraient-ils dans les pâtu rages , déjà mis à Tabri des inondations de TEscaut par la con struction de la digue d'Eyendyck. Cette prospérité naissante fut brusquement interrompue par Tarrivée des Nordmans. Ces pirates, maîtres de File de Wal cheren depuis Tan 829, s'emparèrent en 837 du château des Anverpiens, pillèrent et incendièrent leurs habitations et ren versèrent Téglise bâtie par S'-Amand.
Ils remontèrent la rivière de Schyn , alors navigable , jusqu'à Deurne , où ils détruisirent le monastère de S'-Frédégand. Par le Rupel et les deux Nèthes, ils pénétrèrent jusqu'à Lierre et à Malines, qui subirent le méme sort. Ils revinrent ensuite mettre leur butin à Tabri dans le château d'Au vers, dont ils relevèrent les murailles et auquel ils ajoutèrent proba blement de nouvelles fortifications. Les antiquaires croient reconnaître, dans les vestiges encore existants de ce vieux bttrg Touvrage des Nordmans. Nous avons vu que ce château existait déjà , un siècle auparavant, au temps de S'-Willibrord, mais que la date de sa construction était incertaine. On ne peut également établir que des conjectures sur sa forme primitive, car, quelle que fût sa solidité , il dut subir dans cette longue suite de siècles qu'il traversa, de nombreuses modifications, principalement à Tépoque oû il devint le chef-lieu d'un Marquisat impérial.
Tel qu'il nous apparaît sous sa dernière forme, le château d'Anvers consistait en une enceinte demi-circulaire, dont la corde regardait le fleuve, et formée d'une épaisse muraille, flanquée de tours couronnées de créneaux. Les pierres semblent provenir des carrières du Hainaut, aux environs de Tournay, d'où il était facile de les transporter par eau. Les débris qui subsistent encore, consistent en une partie du mur d'enceinte du côté sud, une porte à voûte ogivale, et des restes plus ou moins considérables de quatre tours. La seule partie visible est la porte sous laquelle passe la Rue de la prison, et le pan de mur qui regarde le Marché-aux poissons et sur lequel s'élève la vieille prison du Steen. On peut suivre aisément la trace du reste de son enceinte : les rues Pont des anguilles et Fossé du Rourg en marquent les fossés extérieurs.
Du côté de TEscaut ses ruines ont été rasées pour faire place au large quai qui s'étend de la jetée du Werf à la place Sle-Walburge. Nous ne pouvons reconnaître, avec les derniers historiens d'Anvers ('), dans la voûte ogivale de la porte du Bourg un ouvrage des Nordmans. Elle appartient, selon nous, à une res tauration bien postérieure et qui ne remonte pas au-delà de la première moitié du XIIIe siècle. (1) Marshall, Mertens et Torts. Au-dessus de la clef de voûte se trouvent les restes mutilés d'une petite figure, qui n'a pas moins exercé la sagacité des antiquaires. Tous s'accordent à y voir limage d'une ancienne divinité scandinave. Son état de dégradation actuel permet à peine d'en distinguer le contour. Le peuple la désignait sous le nom de God Scmcne et le souvenir s'en conserve encore de nos jours dans cette interjection familière : « Och Semene God! » marquant la surprise ou la pitié.
Le dieu Semen n'élait autre chose qu'un symbole génésiaque, une sorte de priape boréal. En 1387 ou 88, les RR. PP. de la Société de Jésus en firent abattre toutes les parties saillantes, à cause de son in décence. Dans les siècles naïfs du moyeu-âge, nos pères, moins faciles à effaroucher, n'y avaient pas vu sujet de scandale. Outre cette porte ogivale, le bourg avait encore deux autres portes, ouvertes à une époque postérieure, Tune à Test, vers la ville, dans la direction de la Rue du sac, l'autre donnant sur le Werf. Au centre du bourg se trouvait Téglise des SS. -Pierre et Paul, dont on voit encore quelques débris au fond de la place de ce nom. On sait que les Nordmans, sectateurs farouches du sanguinaire Odin , prenaient surtout plaisir à profaner les objets d'un culte qui leur faisait horreur et à convertir en râteliers pour leurs chevaux les pierres consacrées des autels.
Tel fut sans doute le sort de Téglise du Bourg. Après la retraite de ces barbares, elle fut rétablie par les moines de l'abbaye d'Epternach, auxquels S'-Willibrord Tavait léguée par testament. Ceux-ci la cédèrent aux moines d'Aíflighem, qui la laissèrent tomber en ruines. En 1256 elle fut rebâtie et érigée en paroisse, sous Tinvocation de S,e-Walburge. Suivant la légende, S'c-Wal burge avait habité longtemps la crypte de cette église, où plus 2, tard reposèrent ses reliques. Agrandie successivement en 1501, 1506 et 1574, elle avait été complètement restaurée dans les années 1755 et 1757. Les républicains français la fermèrent en 1796; en 1802, on en fit un entrepôt pour la douane, et enfin, en 1815, elle fut vendue pour être démolie. Avec elle disparût la plus ancienne église d'Anvers, et Tune des plus anciennes du pays.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Histoire de la Ville d'Anvers.
