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LES GIRONDINS LEUR VIE PRIVÉE LEUR VIE PUBLIQUE LEUR PROSCRIPTION ET LEUR MORT PAR J. GUADET Neveu du Représentant En nous taisant naître a l'époque de la liberté naissante, le sort nous a placés comme les enfants perdus de l'armée qui doit combattre pour elle et la faire triompher-/ c'est à nous de bien faire notre tâche, et de préparer ainsi \e bonheur des générations suivantes. M™c Roland. TOME PREMIER PARIS LÍBRA1RIE ACADÉMIQUE DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35 r( 1861 > LES GIRONDINS LEUR VIE PRIVÉE LEUR VIE PUBLIQUE LEUR PROSCRIPTION ET LEUR MORT I OUVRAGES HISTORIQUES Saint-Émilion, son histoire et snSsSnaiSsíius. Ouvrage couronné par l'Institut. 1 vol. in-8°, 1841, impr. royale. Histoire ecclésiastique «les Francs, par G.-F. Grégoire, évêque de Tours, traduite du latin. 4 vol. in-S", publiés par la Société de l'Histoire de France. nicher, Histoire de son temps, traduite du latin avec Notices et Commentaires. 2 vol. in-S°, publiés par la Société de l'Histoire de France.
Mémoires divers, couronnés par l'Institut. SAINT-DENIS. — TYPOGRAPHIE DE A. MOULIX. LES GIRONDINS LEUR VIE PRIVÉE LEUR VIE PUBLIQUE LEUR PROSCRIPTION ET LEUR MORT PAR J. GUADET Neveu du Représentant En nous faisant naître à l'époque de la liberté naissante, le sort nous a placés comme les entants perdus de l'armée qui doit combattre pour elle et la faire triompher; c'est à nous de bien faire notre tâche, et de préparer ainsi le bonheur des générations suivantes. Mm« Roland. TOME P R E .M I E R PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET 0% LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS , 30 PRÉFACE. Pourquoi ai-je écrit cetle Histoire des Girondins? Dans quel esprit l'ai-je écrite? Je vais répondre à ces deiîx questions : I Pourquoi ai-je écrit cette Histoire des Girondins. Je suis né et mon enfance s'est passée au millieu d'une famille que la Révolution frappa dans sept de ses membres : le représentant Guadet proscrit, mis hors la loi, entraîna sous le fer de la guillotine son vieux père, un frère, une tante, son beau-père, une belle-sœur et un beau-frère.
La petite ville de Saint-Émilion, que j'habitais, avait donné l'hospila- Yi~ PRÉFACE. VI lité à plusieurs collègues de Guadet, proscrits comme lui, Salle, Buzot, Pétion, Barbaroux, et con servait à leur mémoire un pieux souvenir. Dans ma famille je n'entendis parler qu'avec respect de ces grands citoyens dévoués à la cause de la Révolution qu'ils avaient scellée de leur sang, qu'avec hor reur, au contraire de la Terreur et des terroristes ; Dans ma ville je vis encore les cœurs s'attendrir et les yeux se mouiller au souvenir de malheurs immé rités, je vis montrer du doigt des hommes tenus à l'éeart comme des réprouvés, parce qu'ils avaientété des terroristes. * — D'un autre côté, ma petfte ville avait eu une riche collégiale, deux couvents d'hom mes, un couvent de femmes. Tout cela avait laissé des souvenirs assez mondains; sur tout cela cou raient même des anecdotes qui nous amusaient beaucoup, nous, enfants du siècle dont la précoce et maligne intelligence s'ouvrait aisément à ces ré cits.
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. XI principale place, on sent qu'elle ne leur fut pas des tinée, et que leur nom n'est inscrit à la tête du livre qu'à titre d'enseigne et pour attirer l'attention. Pas plus que la forme, l'esprit du livre ne répondit à ce que j'attendais. M. De Lamartine naquit dans les régions aristocratiques, et ses affections sont restées là, on le sent en le lisant ; il est à l'aise, il est dans sa sphère avec les gentilshommes de la cour, avec les dames de la reine ; là j'admire son talent. Mais son génie vaste, inquiet, ne pouvait rester em prisonné dansées limites resserrées. II prend F essor, franchit l'espace, de son aile d'or frappe et balaye en passant ces insolentes classes moyennes, qui, parce qu'elles ont richesse, lumière et talent, osent se croire quelque chose, qui prétendent traiter d'égal à égal avec la noblesse ; et il va s'ébattre dans les bas fonds de la société, au milieu d'une plèbe turbulente, s'agitant dans les rues ou vociférant dans les clubs ; là au moins on n'a pas de rapprochements à subir, on traite à distance, on domine de haut, on peut même trouver d'utiles auxiliaires '.
Ici je retire mon 1 On ne peut douter, en lisant certaines pages de M. De Lamartine, qu'il n'y ait eu chez lui parti piis de sacrifier les Girondins à l'aris- PRÉFACE. admiration; je ne vois plus qu'un illustre écrivain, descendu de son piédestal pour ramasser à terre une vieille lactique chère à ses co-religionnaires. Noblesse oblige , disait-on autrefois ; un nom oblige, peut-on dire aujourd'hui : je repris donc la plume pour ne la plus quitter. Je sais bien que la grande, la consciencieuse histoire, celle qui s'élève et vit au-dessus des clameurs des partis, protège la mémoire des Girondins; que la Révolution a trouvé depuis longtemps son Salluste et son Tite-Live, et que les historiens de cette trempe traversent seuls et dominent les siècles; je sais que la calomnie et la fureur ont appelé le fouet de la vengeance, que l'hon nêteté indignée leur a crié d'une voix imposante : Vous en avez menti.
Mais M. Mignet, M. Thiers, M. Lanfrey n'ont pas écrit YHistoire des Girondins; et il est temps enfin qu'une véritable Histoire des Girondins dise toutcequ'ilyeutde nobles espérances dans la jeunesse de ces enfants de la Gironde, tout ce qu'il y eut de bon et d'honnête dans leur vie pritocratie d'un côíé, à la démagogie de l'autre ; et dans ce double but il ne craint ni de dénaturer les faits, ni de traveslir lts paroles. Nous en citerons de nombreux exemples. PRÉFACE. XIII vée, de vues fécondes et de travaux élevés dans leur carrière publique, de grandeur et de courage dans leurs luttes, de dignité dans leur mort. J'entreprends de le faire, soutenu par cette pensée consolante qu'en dépit des partis extrêmes, il est impossible que la cause de l'égalité contre le privilège, de la liberté contre le despotisme, de la légalité contre Fanarchie, des nobles émulations contre un nivelle ment jaloux, de l'humanité contre la proscription et Fassassinat ne soit pas la bonne cause ; il est impossible qu'un livre basé sur ces principes ne soit pas un livre libéral et sage à la fois.
II Dans quel esprit ai-je écrit cette Histoire des Girondins. L'histoire est sujette à tomber dans deux grands défauts : elle se complait trop souvent à grouper les hommes par masses qu'elle anime d'un même esprit et fait agir d'ensemble, sans tenir compte de ces mille différences que fournit la réalité et dont Fab sence donne presque toujours une physionomie, je PRÉFACE. XIV ne voudrais pas dire fausse, mais au moins trop arrêtée et trop absolue aux tableaux qu'elle nous présente. Puis elle reporte trop les idées du temps présent sur les temps passés, ce qu'elle voit nettement autour d'elle, dans le vague et F obscurité du lointain. — C'est ainsi que, chez plusieurs historiens de la Révolution française, tous les hommes qui furent enveloppés dans la chute des Girondins, sont des Girondins dès Forigine de leur carrière politique ; c'est ainsi que de tous ces hommes, ils forment un parti compacte, solidaire, parlant, agis sont selon un mot d'ordre arrêté.
En réalité, il y eut des Girondins, puis, autour de ces Girondins, il y eut des hommes de talent et de cœur, dont les uns les 'dépassèrent en ardeur révolutionnaire, dont les autres restèrent en deçà. Souvent ces hommes se réunirent pour former un faisceau de volontés ou un ensemble d'action ; souvent aussi ils se divisèrent au gré de leurs opinions, de leurs sentiments, de leurs intérêts peut-être. II y eut les Girondins et les alliés des Girondins; et cette alliance fut mobile comme les événements. — II n'y a pour moi de Girondins que du jour où les députés de la Gironde PRÉFACE. XV paraissent à l'Assemblée législative; tout ce qui se fait à Paris avant ce moment est étranger aux Giron dins. De même tel qui plus tard s'associe à leur fortune, ne sera Girondin que du jouroù il marchera avec eux, et alors encore, distinguerai-je, car, des Girondins, chacun avait et voulait conserver son libre arbitre.
On a vu depuis les partis parler et agir avec ensemble et d'après une seule et mèine impulsion; on nc possédait pas alors cette savante tactique. Autre point : les historiens n'ont guère considéré les Girondins qu'à Paris, dans leur vie publique et parlementaire. Mais avant Paris et la vie pu blique et parlementaire, il y eut pour les députés de la Gironde, la vie privée, il y eut Bordeaux et son barreau, Bordeaux et ses sociétés littéraires, Bor deaux et ses institutions nouvelles. Jc montrerai d'abord les députés de la Gironde au milieu de la population bordelaise ; là tout sera neuf [tour la plupart de mes lecteurs. — La vie publique des Girondins fera le fond de mou ouvrage. Cette partie est nécessairement plus connue que la précédente; et pourtant je crois pouvoir dire, sans trop de pré-
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. somption, que, dans cette partie même, mon livre ne ressemble guère à aucun autre. — Puis une troisième division exposera le mouvement départemental qui se fit pour réintégrer les Girondins à leur poste, lc procès et la mort de ceux qui restèrent en otage à Paris, la misère et les derniers moments de ceux que virent périr d'autres points de la France et notamment Bordeaux. Ici les choses seront présentées avec ensemble pour la première fois. — Ainsi, trois divisions principales. Les députés de la Gironde surent la gloire du barreau de Bordeaux qui était de leur temps le premier barreau de France : Vie privée. — Devenus hommes politiques, ils marquent d'un sillon lumineux leur passage à travers la Révolution : Vie publique. — La force brutale les arrache à leurs fonctions et les égorge : Proscription et mort. — Comme complément, Appréciation du caractère, des vues et des actes des Girondins.
Au reste, je me suis renfermé dans mon sujet : j'ai écrit une Histoire des Girondins, et non une Histoire de la Révolution; j'ai développé tout ce qui se rattachait naturellement aux Girondins, j'ai laissé à Fécart touteequi leur était étranger. Ainsi, PRÉFACE. XVII je n'ai parlé ni de la conduite et des opérations de la guerre ; ni du séjour au Temple de la famille royale ; ni de Fassassinat de Marat et du procès de Charlotte Corday, etc., etc. Je dis cela pour qu'on ne me demande pas autre chose que ce que j'ai voulu donner; et qu'on ne considère pas comme une omission par inadvertance, ce qui a été de ma part l'exécution d'un plan raisonné. Le devoir le plus sacré de Fhistorien c'est incon testablement d'être vrai, et l'on n'est historien qu'à cette condition. Or, on pèche contre la vérité de deux manières principales : 1° en répandant des faits matériellement faux; 2° en enlevant aux faits la couleur qu'ils eurent.
Je m'efforcerai d'atteindre au plus haut degré d'exactitude possible, de rapporter les faits comme ils se sont passés, de leur donner l'esprit et la couleur qui leur appartiennent, de faire parler les hommes comme ils parlèrent. Ce dernier point, qu'il faudrait toujours observer et que les his toriens même les plus graves n'observent presque jamais, devient essentiel lorsqu'il s'agit des Giron dins : les effets de leur éloquence tiennent une trop PRÉFACE. XVIII grande place dans leur histoire pour qu'il soit per mis à leur historien de dénaturer leurs paroles '. — Je citerai mes autorités parce qu'on ne peut, selon moi, mériter la confiance du lecteur qu'en lui donnant les moyens de vérifier Fexactitude de ce qu'on lui dit. Et d'ailleurs cette obligation m'est, plus qu'à tout autre, imposée par mon nom.
De même, où les autres racontent, je me croirai quelquefois dans Fo bligation de transcrire, de m'abriter derrière le juge ment ou le témoignage d'un tiers. Dans tous mes travaux historiques je me suis fait la loi de composer d'abord sur documents origi naux, afin d'éviter toute influence d'ouvrages de seconde main, et ensuite de ne rien emprunter de confiance à ces ouvrages, mais de remonter toujours à la source de ce qu'ils me fournissent. — Je suis resté fidèle à ce principe. — J'ai puisé largement dans les grands recueils, dans les grandes collections qui sont à la disposition de tout le monde, comme le 1 Je les rapporte (oujours d'après le Moniteur. Les orateurs firent souvent imprimer leurs discours à part, mais raremen! tels qu'ils furent prononcés. J'ai fait usage d'un seul de ces discours détachés (celui que prononça Guadet attaqué par Robespierre), et uniquement parce que le Moniteur de le donne pas.
PRÉFACE. XIX Moniteur, les collections de Mémoires, les pièces officielles, etc. ; mais j'ai eu aussi à ma disposition particulière un très-grand nombre de documents originaux que je grouperai comme suit : 1 ° pièces détachées, publiées sur tous les points de la France mais principalement à Bordeaux et en Normandie pendant Finsurrection départementale; 2° les archi ves publiques, surtout celles de la Gironde, m'ont fourni de nombreux matériaux ' ; 3° dans plusieurs familles, et particulièrement dans la mienne, j'ai trouvé beaucoup de manuscrits, de correspondances intimes. La collection eût été beaucoup plus riche si une partie considérable n'avait été saisie ou détruite lors des arrestations opérées à Saint-Émilion ; 4° enfin les souvenirs des contemporains, consultés avec empressement toutes les fois que j'ai eu l'occasion de le faire, les souvenirs de Mme Guadet sur tout, m'ont appris bien des choses que je n'aurais pu trouver dans aucun livre. 1 Indépendamment de ce que j'y ai trouvé moi-même, j'ai reçu communication de plusieurs pièces importantes et notamment d'un volume manuscrit contenant un extrait des archives de la commission militaire de Bordeaux, recueil dans lequel l'auteur, M. Aurélien Vivie, a bien voulu m'autoriser à puiser largement.
PRÉFACE. XX Quanta l'esprit qui a présidé à la composition de mon ouvrage, je le crois essentiellement libéral et en même temps éminemment sage ; et cependant, je n'en doute pas, les uns trouveront que je fais trop bon marché de ['autorité parce que je ne vois sa lé gitimée que dans Fintérêt de l'ordre social et de la liberté individuelle ; d'autres diront que je n'entends rien au gouvernement représentatif, car je ne le comprends pas à leur manière; d'autres enfin, que ma démocratie ne descend pas assez profondément dans la société, car elle ne va pas chercher ses cou ches inférieures pour en couvrir sa surface. J'ai cherché loyalement la vérité, et dit franchement ma pensée. Veut-on, au reste, ma profession de foi? la voici : Mes affections ne sont ni pour Faristocratie de naissance ni pour la démocratie abolue.
L'aristo cratie de naissance a été irrévocablement détruite en 1791. Depuis ce temps, tous ses efforts pour renaître ont été vains, le sol a rejeté ses racines, les éléments qui pouvaient leur donner vie étaient épuisés ; il n'y a plus de possible aujourd'hui, telle est ma conviction, il n'y a de légitime qu'une aris-
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. XXI tocratie sondée sur la considération publique, les lumières, le talent, les services rendus à la patrie ou à l'humanité. — La démocratie absolue, volcan qui ébranle le sol, et roule à sa surface une lave dévorante mais qui heureusement s'éteint vite, la démocratie absolue n'a jamais pu et ne pourra ja mais s'établir nulle part d'une manière stable ; elle ne sera jamais qu'une étape vers la barbarie. — L'aristocratie de naissance, c'est le despotisme d'en haut : la démocratie absolue, c'est le despotisme d'en bas, et je n'aime ni l'un ni l'autre. — Ce que je veux, c'est une égalité complète devant la loi, la société seule devant tenir compte de l'honorabi lité, des lumières, du talent, des services rendus. En fait de liberté, je veux une liberté large et assurée, mais en même temps une répression énergique, efficace; le droit absolu de faire tout ce qui ne blesse ni la société ni les individus, mais aussi des peines sévères contre les atteintes portées à leurs droits.
Je^veux que tout citoyen ait dans la loi un rempart derrière lequel il puisse vivre en sécurité; mais qu'en même temps, il soit vigoureusement contraint au respect envers cette même loi; I. h
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. que le pouvoir nc soit autre chose que Finterprète et l'agent de la loi, mais que dans le cercle de ses fonctions il soit fort et respecté. Je crois, en un mot, que le droit de faire absolument tout ce qui nc nuit à personne, ne peut être exercé complètement qu'à la condition d'être strictement circonscrit et rigoureusement maintenu dans ses limites, qu'il ne peut y avoir de liberté forte sans une forte autorité , qu'ainsi seulement la liberté peut être durable. Elle dégénère si aisément, chez nous au moins, en li cence ou en despotisme ; et la licence et le despotisme sont aussi bien l'un que l'autre Fanéantissement de la liberté. Bien que je n'aie pas voulu faire de mon livre un titre de famille, Guadet, cependant, y tient une grande place. Guadet fut la ligure la plus animée qu'il y eùt parmi les Girondins; il fut des princi paux Girondins celui qui resta le plus tard en scène, et c'est sur lui que je possédais naturellement le plus de données particulières. Je ne m'en défends pas, du reste, fier de porter le nom qu'il illustra, bien que n'en recevant qu'un reflet latéral, je n'é-
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. XXIII crivis pas sans émotion quelques-unes des pages qu'on va lire. Après avoir lu, toutefois, on me rendra, j'en suis sùr, la justice de reconnaître que je ne sacrifiai jamais à Guadet aucun de ses collègues, et que chez moi, la piété du neveu n'a pas exclu ['impartialité de Fhistorien. LES GIRONDINS PREMIÈRE PARTIE LA VIE PRIVÉE CHAPITRE PREMIER. BORDEAUX VERS 1789. — CORPS MUNICIPAL ET CORPS JUDI- CIAIRE. — BARREAU : VERGNIAUD, GUADET, GENSONNÉ. — DÉPUTATION DE BORDEAUX AUX ÉTATS GÉNÉRAUX. ì I. — Aspect général du midi de la France et particulièrement de Bordeaux vers 1789. Chacune des provinces dont Fensemble composait la France avant 1 789, avait son caractère parti culier : la Normandie ne ressemblait pas à l'Au vergne, la Champagne au Languedoc, File de France à la Gascogne. Mais ces provinces diverses se dis tribuaient en deux groupes généraux : le groupe du midi et le groupe du nord.
La Loire formait la limite i. l entre la France septentrionale et la France méri dionale. Dans la France du nord, à la population gauloise d'abord, à la population gallo-romaine ensuite, vinrent se mêler, à diverses reprises, des flots de population germaine qui laissèrent leur empreinte profondément gravée dans les mœurs, dans la langue, dans les lois du pays. — La langue, trace indé lébile du passage des peuples à travers les siècles, la langue a retenu, dans le nord de la France, un très-grand nombre de germanismes, et si, sur quel ques points, en Lorraine, en Alsace, il existe un idiome populaire, c'est un idiome germain. — Les lois découlaient de même de sources germaines, car les lois des Francs Saliens, celles des Francs Ripuaires, les Capitulâmes carlovingiens, plus ou moins modifiés, passèrent dans nos Coutumes. — Les mœurs conservèrent également les prineipaux caractères des mœurs germaines.
Les hommes sont peu attachés au sol ; ils sont plus portés vers Fin dustrie que vers Fagriculture, l'exploitation de la terre est même une industrie, et le fermier n'est autre chose qu'un spéculateur placé entre le proprié taire du sol et le laboureur ' . ' Dans ces derniers temps, l'érudition a beaucoup disserté sur Pelh nologie gauloise; je me contente de remonter à César : Gallia est omnis divisa in partes Ires quarum unam incolunt Belgœ, aliam Aqui tani... Ht omnis ttngua, institulis, legibus inter se dtfferum (Caes. de Bel l. Hall. I, I). Ilepinebal plerosque lieiqas esse ortos a Germants, 1789. 3 Dans les provinces du midi, au contraire, tout conserva Fempreinte vive et profonde du séjour des Romains : la population primitive, devenue, pour ainsi dire, romaine sous la domination de Rome, a subi des mélanges, mais généralement avec des populations qui avaient traversé l'Italie et s'y étaient façonnées à la civilisation italienne, comme les Visi goths '.
Aussi, voyez quelles sont la langue, la législation, les mœurs du midi de la France. — La langue ! Qui peut douter que les patois du Langue doc, de la Gascogne, de la Guienne, du Périgord, du Limousin, de F Auvergne, n'aient pour base le latin ? Eh bien, ces patois furent, jusqu'au xve siècle, la langue généralement parlée, généralement écrite : les Anciennes Coutumes étaient rédigées en patois ; les chartes, lorsqu'elles ne sont pas latines, sont patoises 2; aujourd'hui encore le peuple ne connaît guère que son patois; le français même, parlé dans ces provinces, a conservé une grande quantité de Rhenumque antiquitus transduclos (U, i). Agricullurœ non student (Germani)... neque quisquam agri modum certum, aut fines proprios iïabet{Vl, 22). Frumenli modum dominus (servo), aut pecoris, aut vestis, utcolono injungit; et servus hactenus paret (Tacit.
German. 25). 1 Les Arabes étaient venus aussi mêler leur civilisation asiatique à la civilisation du pays, mais dans une proportion si minime qu'il est permis de n'en tenir aucun compte. 2 Voir, dans le livre publié par les frères Lamothe sous le litre de Coutumes du ressort du parlement de Guienne, les Anciennes Cou tumes de Bordeaux (Las Coustumas de la vda de Bordeii). Voir aussi mon Histoire de Saint-Émilion, p. 96 et suiv. locutions latines. — La législation romaine, on le sait, resta la législation générale du midi de la France. II y eut des Coutumes aussi, mais ces Coutumes, indépendamment de ce qu'elles eurent un carac tère plus romain que les Coutumes des provinces septentrionales, si je puis ainsi parler, ne firent que compléter la loi romaine, que régler des points de police locale. — Enfin, les mœurs du midi ressem blèrent peu à celles du nord : les populations méri dionales sont surtout agricoles et sédentaires; là, on ne trafique pas du domaine de ses pères, il reste dans la famille; là, le propriétaire vit sur sa terre labourée par des colons qui en partagent avec lui le produit; là, pas de ces exploitations industrielles du sol, pas de ces spéculateurs placés entre le proprié taire et le laboureur.
Tel était l'état des choses vers 1 789 ; tel il est encore aujourd'hui à plusieurs égards. Au cœur de ces provinces méridionales, nour ries de la civilisation romaine, était Bordeaux, la reine du midi. Lorsque du sommet du coteau qui domine la Ga ronne, vous découvrez Bordeaux, vous avez sous les yeux le spectacle le plus majestueux, le plus pittoresque et le plus riche qu'aient jamais produit la nature, la science, Fart et Findustrie réunis. A 1789. 5 vos pieds, la puissante Garonne, courbée en demi cercle, étale une forêt de mats élevant dans les airs leurs flammes variées. Au-delà du fleuve se dé ploie une ville imposante, dont les points extrêmes sont entre eux à plus d'une lieue de distance. En 1789 encore, une muraille, flanquée de tours d'es pace en espace et percée de douze portes, envelop pait la ville de tous côtés.
Cette ville était défendue de plus par trois forteresses : sur le point le plus éloigné, le fort du Ha, bâti par Charles VII après l'expulsion des Anglais; sur la gauche et près du fleuve, le château dit Fort Saint-Louis ou Sainte- Croix, construit en 1676 par ordre de Louis XIV. Enfm, le Château-Trompette, bien plus considérable que les deux autres, commandait le port; sa cita delle était du même temps que le fort du Ha, le sur plus fut bâti sur les dessins de Vauban. — De l'inté rieur de la ville se détachent de vastes édifices où tous les âges sont représentés : Fantiquité romaine par la Porte-Basse, le Palais-Gallien, Famphithéâtrc connu sous le nom des Arènes, enfin, le Palais-dc- Tutelle, tous monuments en ruine ou détruits en partie. Au moyen âge appartiennent la cathédrale, dont les deux aiguilles jumelles s'élancent légères vers le ciel , et tout auprès Fimposante tour de Pey-Berland ' ; i P**y Berland, archevêque de Bordeaux, (ìt bâlir cette tour veis le miheu du xv* siècle, Elle a 47 mèlres 50 cent, de haut.
Elle pondit autrefois une llèche de H mètres. ici l'élégante église de Saint-Michel avec sa tour isolée '; plus loin la porte Saint-Éloi, monument de l'autorité municipale du vieux Bordeaux. Les temps modernes offrent avec orgueil à nos regards ces belles et spacieuses promenades dues au génie administratif de Tourny, et ce Grand-Théâtre dont les Bordelais sont si fiers et à si juste titre 2. Dans le lointain, se déploie un immense horizon. — Si vous êtes peintre ou poëte, arrêtez-vous, et dites si jamais tableau plus majestueux, plus riche et plus varié vint frapper votre vue. Maintenant descendez la colline , entrez dans cette frêle barque, traversez ce fleuve en louvoyant au milieu des cordages qui tiennent à Fancre tous ces navires; entrez dans Bordeaux. Sur les places, dans les rues, quel aspect tout nouveau pour vous ! quel mouvement ! quelle vie !
Cent cinquante mille individus 3, appartenant à tous les points du globe, Anglais, Russes, Hollandais , Américains, Orien taux, y sont mêlés et confondus; on dirait le rendez - 1 La tour, élevée de plus de 50 mètres, portait autrefois une flèche d'une hauteur presque égale. Dans cette tour existe un caveau ouvert à la curiosité du public et renfermant un grand nombre de corps hu mains desséchés et parfaitement conservés. 2 Ce théâtre, construit par l'architecte Louis, fut ouvert en 1780. C'est un des plus beaux de l'Europe. Sur la construction de ce théâtre voir Histoire des théâtres de Bordeaux , par Arnaud Detcheverry. Bord. 1860. 3 En 1793, deux envoyés de la commune de Bordeaux, parlant à la barre de la Convention, se disaient les organes des 120 mille citoyens de Bordeaux. Moniteur du 16 mai 1793. 1789. 7 vous de l'univcrs.
Mais du milieu de ces types variés se détache saillant le type bordelais, type fortement accentué : des lignes généralement belles, un front haut, de grands yeux bien fendus, de beaux cheveux noirs , un teint légèrement bruni , une physionomie vive et animée sont les traits ca ractéristiques des Bordelais. Vous entendez là une parole brève, sonore, harmonieuse, naturellement éloquente. Le Bordelais est enthousiaste, expansif, généreux, mais léger, inconstant et moqueur; il est sérieux en affaires, mais il y procède en riant; il est capable de grandes choses, mais prompt à se décourager. Un homme d'esprit a dit que les Borde lais sont les Athéniens de la France ', et ce rapprochement n'est pas dénué de justesse; Montaigne, ce sublime bavard, est, selon le même écrivain, le type le plus exact de la population bordelaise ; pour être justes, ajoutons que Montesquieu, ce sublime penseur , fut plus réellement encore un enfant de Bordeaux 2.
De tout temps Bordeaux fut ville de commerce avant tout : ailleurs la noblesse et le clergé tenaient le haut rang, la bourgeoisie était effacée; c'était le contraire à Bordeaux : nobles et prêtres s'y effaçaient devant le négociant. ' M. Cuvillier-Fleury. 2 Montaigne naquit au château deMonlaigneen Périgord, mais il fui élevé à Bordeaux au collège de Guienne, et devint plus tard maire de cette ville.
On voit par les Anciennes Coutumes de la ville que, vers la fin du xne siècle, tandis qu'ailleurs on ne pensait gûère qu'à pressurer les marchands , les lois bordelaises les prenaient, au contraire, sous leur protection : « II est de coutume et de fait à Bor » deaux que si un homme bat un étranger qui soit » marchand, il payera une amende de 65 sous, et » fera honneur au battu au jugement du maire et » des jurats ou sera mis au pilori ' . » Nous voyons aussi, dans un manuscrit postérieur, que les causes des étrangers devaient être expédiées avant toutes autres : « Le prévost doibt oyr les personnes qui » playdoieront pardevant luy sommérement et de » plain, et sans longue figure de procès; et doibt » faire droict entre les estrangiers dedens troys » marées, si bonnement faire se peult, sinon que » la cause fust de grant pois et valeur et de si grant » faict que elle ne se puisse déterminer dedens les » dictes troys marées 2. » C'étaient là d'excellents moyens, et même les seuls moyens qu'il y eùt, d'étendre les relations commerciales, alors que les voyages de long cours étaient choses rares, alors que les difficultés des communications par terre empêchaient d'aller, comme aujourd'hui, tenter le consommateur jusque dans ses foyers. 1 Las Coustumas de la vila de Bordeii, § 22. 2 D'après les frères Lamothe : Coutumes du ressort du parlement de Guienne, avant-propos, note 29. 1789. 9 Tous ces soins portèrent leurs fruits : le com merce et la prospérité se développèrent, et lorsque les mers s'ouvrirent, Bordeaux se trouva tout pré paré à profiter de Fadmirable position que la na ture lui avait faite. « La généralité de Bordeaux, disait Necker, réunit les plus précieuses ressources : Fexportation considérable de ses vins dans l'étranger et Fimportation de la plus grande partie des denrées des colonies d'Amérique, qui se distribuent ensuite de Bordeaux dans toute FEurope '. » Pres que tout le commerce colonial du continent euro péen passait en effet par Bordeaux, et la douane de cette ville était, après celle de Londres, la plus pro ductive de FEurope.
II n'y a pas de grand commerce sans grandes for tunes, aussi Bordeaux comptait-il , en 1789, des fortunes prodigieuses. On citait plusieurs maisons possédant 10 et 12 millions de francs 2. Une telle opulence entretenait à Bordeaux un luxe inconnu dans les autres cités. Suivez le négociant bordelais dans son magnifique hôtel, assistez, dans ses splen dides salons, à la soirée qu'il donne (car s'il con- 1 Necker. De l'administration des finances de la France, t. I,p. 241 (1784). - Le représentant Ysabeau, en mission à Bordeaux, annonçait, en novembre 1793, l'exécution de Saige, ex-maire de Bordeaux, homme riche de 10 millions; le même représentant écrivait : « Bordeaux » versera plus de 100 millions dans les coffres de la république. » Voir le Moniteur du 13 décembre 1793. LA VIE PRIVEE. sacre le jour aux affaires, la soirée appartient au plaisir), vous serez émerveillé : les femmes font assaut de diamants, les hommes disputent à qui ré pandra le plus d'or sur une table à jeu, car la haute société bordelaise aima toujours à placer des chances de fortune sur une carte ou sur un dé ' .
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