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Le Dernier Roi (Louis-Philippe)

Alexandre Dumas · 1854 · Scanned text

305,609 words · about 21 h 24 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1854
Length
305,609 words · about 21 h 24 min
Sections
48 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (48)
  1. Front matter about 14 min
  2. Chapitre II about 13 min
  3. Chapitre III about 11 min
  4. Chapitre IV about 7 min
  5. Chapitre V about 7 min
  6. Chapitre VI about 5 min
  7. Chapitre VII about 10 min
  8. Chapitre VIII about 8 min
  9. Chapitre IX about 8 min
  10. Chapitre X about 8 min
  11. Chapitre XI. II about 10 min
  12. Chapitre XII about 12 min
  13. Chapitre XIII about 8 min
  14. Chapitre XIV about 11 min
  15. Chapitre XV about 8 min
  16. Chapitre XVI about 13 min
  17. Chapitre XVII about 7 min
  18. Chapitre XVIII about 13 min
  19. Chapitre XIX about 9 min
  20. Chapitre XX about 7 min
  21. Chapitre XXI about 22 min
  22. Chapitre XXIII about 7 min
  23. Chapitre XXIV about 3 min
  24. Chapitre XXV about 18 min
  25. Chapitre XXVI about 12 min
  26. Chapitre XXVIII about 10 min
  27. Chapitre XXIX about 6 min
  28. Chapitre XXX about 5 min
  29. Chapitre XXXI about 9 min
  30. Chapitre XXXII about 6 min
  31. Chapitre XXXIII about 10 min
  32. Chapitre XXXIV about 9 min
  33. Chapitre XXXV about 12 min
  34. Chapitre XXXVI about 10 min
  35. Chapitre XXXVII about 10 min
  36. Chapitre Xxxviii about 11 min
  37. Chapitre XXXIX about 9 min
  38. Chapitre XL about 20 min
  39. Chapitre XLII about 15 min
  40. Chapitre XLIII about 8 min
  41. Chapitre XLIV about 13 min
  42. Chapitre XLV about 8 min
  43. Chapitre XLVI about 4 min
  44. Chapitre XLVII about 20 min
  45. Chapitre XLIX about 10 min
  46. Chapitre L about 4 min
  47. Chapitre LI about 11 min
  48. Chapitre LII about 13 h 32 min

Continue:

Front matter

HISTOIRE DE DIX-HUIT ANS DEPUIS L'AVÈNEMENT DE LOUIS-PHILIPPE JUSQU'A LA REVOLUTION DE 1848 PAR ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉE DE MAGNIFIQUES GRAVURES SUR ACIER PARIS P.-H. KRABBE, LIBRAIRE-ÉDITEUR 12, RUE DE SAVOIE HISTOIRE DE DIX-HUIT ANS I Paris. — Imprimerie Dr Sovb st Boichet, 9 . place du Panthéon. PWDOPIPE ÉëALDTE sasemmeleurs enfanls,lvPm'deGeTilisleur Souvernanfe HISTOIRE DE DIX-HUIT ANS DEPUIS L'AVÈNEMENT DE LOUIS-PHILIPPE jusqu'à LA RÉVOLUTION DE 1848 PAR ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉE DE MAGNIFIQUES GRAVURES SUR ACIER PARIS P.-H. KRABBE, LIBRAIRE-ÉDITEUR 12, RUE DE SAVOIE CHAPITRE PREMIER. Le 6 octobre 1773, Louis-Philippe d'Orléans naquit au Palais-Royal , et re çut en naissant le titre de duc de Valois. Son père était Louis-Philippe-Joseph, qui se fit appeler plus tard Philippe Éga lité, et qui portait à cette époque le titre de duc de Chartres.

Sa mère était Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon , fille du duc de Penthièvre, dernier représentant de la descendance légitimée de Louis XIV et de madame de Montespan , dans la personne du comte de Toulouse. Louis-Philippe remonte donc à Monsieur, frère du roi Louis XIV, par son père : branche légitime. Et à Louis XIV lui-même par sa mère : branche légitimée. Son grand-père était Louis-Philippe d'Orléans, de Valois, de Ne mours, de Chartres et de Montpensier. Sa grand'mère, Louise-Henriette de Bourbon-Conti. Le mariage de ces deux derniers avait eu lieu en 1743. Pendant les deux premières années de cette union, Louis-Philippe d'Orléans avait été le plus heureux mari et l'amant le plus amoureux qu'il y T. I. « LOUIS-PHU-IPPí. 2 eût au monde : ces deux nouveaux époux étaient cités pour la pas sion exagérée qu'ils avaient l'un pour l'autre.

On racontait sur cette passion les anecdotes les plus singulières. II n'entre point dans notre plan de les rapporter. C'étaient des rendez-vous mystérieux , des billets doux, des^surprises , des attentions délicates, tout ce que l'a mour a de recherches et de manœuvres coquettes pour en venir à ses fins. Les triomphes étaient faciles ; mais on se plaisait à feindre des obstacles avant la conquête. LOEil-de-Bœuf, cet impitoyable railleur, enregistrait la chronique galante des deux amants-époux. Comme les bergers de YAstrêe, ils jouaient leur pastorale passionnée jusque dans les jardins de Versailles , se souciant de la cour et des railleries autant que des murmures du vent et des regards des étoiles. Qui se lassa le premier des deux, c'est ce qu'il est disicile de dire. Mais ce que l'on remarqua bientôt, c'est qu'à cet enthousiasme conjugal succédait, de la part de la princesse, une répulsion qui tenait de la haine.

Chapitre II

Rousseau, qui venait de mourir, était alors le philosophe à la mode, tout le monde n'avait pas lu Y Emile, mais tout le monde en parlait. Madame de Genlis décida qu'elle formerait ses illustres élèves selon la méthode de Jean-Jacques. C'est-à-dire qu'elle en ferait d'abord des hommes ; les princes de vaient venir ensuite.

Étrange prévision des destinées réservées aux trois frères , pour lesquels Rousseau semble avoir écrit ces lignes. « Dans l'ordre naturel , les hommes étant tous égaux, leur voca tion commune est l'état d'homme; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent : qu'on destine mon élève à l'épée , à l' Église, au barreau, peu m'importe; avant la vocation des parents la nature l' appelle à la vie humaine , vivre est le métier que je veux lui apprendre ; en sortant de mes mains il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre, il sera premiè rement homme, tout ce qu'un homme doit être, il saura l'être au LOUIS-PHILIPPE besoin tout aussi bien que qui que ce soit, la fortune aura beau le faire changer de place , il sera toujours à la sienne. « On ne songe qu'à conserver son enfant, ce n'est point assez, on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver l' opulence et la misère, à vivre s'il le faut dans les glaces d'Islande, ou sur le brûlant rocher de Malte. « Exercez les enfants aux atteintes qu'ils auront à supporter un jour, endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des climats, des éléments, à la faim , à la soif, à la fatigue, trempez-les dans l'eau du Styx. » O roi élevé dans l'exil, et mort dans l'exil , après avoir passé dix huit ans sur le plus beau trône du monde! dites, votre sévère institutrice avait-elle fait de vous cette âme stoïque capable de braver l'opulence et la misère?

Du moins son but était-il celui-là, aussi réforma-t-elle à l'instant les abus de la première éducation. Ni l'un ni l'autre des deux princes, — M. de Beaujolais ne leur fut adjoint qu'en 1783, — ni l'un ni l'autre des deux princes n'avait l'oreille musicale . et cependant ils avaient un maître de musique qui depuis deux ans n'avait pu leur apprendre ni le nom ni la valeur des notes. Le maître de musique fut supprimé et remplacé par des maîtres de latin, de grec, d'allemand, d'anglais et d'italien. Des domestiques parlant chacun une de ces langues modernes , et ayant reçu l'ordre positif de ne jamais parler français, furent placés auprès des princes: on déjeunait en allemand , on dînait en anglais , on soupait en ita lien. La mythologie , la physique, la géographie , les sciences exactes^ les lois, le dessin, l'agriculture , la chirurgie, la pharmacie, l'archi tecture et les arts mécaniques, complétèrent cette éducation merveil leuse, à l'aide de laquelle nous avons vu le roi, non-seulement, in dépendant dans l'exil, mais redevenu prince, mais devenu roi, faisant Y étonnement des diplomates avec lesquels il parlait politique, dans leur langue nationale, des savants avec lesquels il parlait science, des praticiens avec lesquels il parlait médecine et pharmacie, enfin, des commerçants, des agriculteurs et des ouvriers, avec lesquels il parlait commerce, agriculture et arts mécaniques.

LOUIS-PHILIPPE Quant aux métiers qui doivent faire partie de Féducation de l'homme, Rousseau recommande aux parents d'en faire apprendre un à leur enfant. Madame de Genlis voulut que Faîne de ses élèves en apprît trois. Dans ses moments perdus le jeune duc de Valois, fut menui sier, chirurgien, jardinier. Au reste, ce côté de Féducation plaisait fort aux illustres écoliers; il n'en était pas de même du côté scientifique, madame de Genlis raconte elle-même, dans ses Mémoires, la peine qu'elle eut à donner une certaine application au duc de Valois. a Les enfants ne savaient rien, dit-elle dans ses Mémoires, et M. le duc de Valois, qui avait huit ans, était d'une inapplication inouïe ; je commençai par lui faire des lectures d'histoire, il n'écoutait pas, s'étendait, bâillait et je fus étrangement surprise, à la première lecture , de le voir se coucher sur le canapé sur lequel nous étions assis, et mettre ses pieds sur la table qui était devant nous ; pour faire con naissance ensemble , je le mis sur-le-champ en pénitence , et lui fis si bien entendre raison, qu'il ne m'en sut aucun mauvais gré. » II y eut plus, au dire de madame de Genlis, toujours, son élève s'attacha plus tard passionnément à elle.

L' adverbe y est. « II avait, dit madame de Genlis, — c'est du duc de Valois qu'elle parle, car comme si elle eût pressenti sa destinée, c'est de lui par ticulièrement qu'elle s'occupe, — il avait un bon sens naturel qui, dès les premiers jours, me frappa, il aimait la raison comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles; dès qu'on la lui pré sentait à propos et avec clarté, il F écoutait avec intérêt. II s'attacha passionnément à moi, parce qu'il me trouva toujours conséquente et raisonnable. » Si nous avons relevé cet adverbe , passionnément , c'est que dans un pamphlet écrit contre le roi depuis sa chute , on a voulu faire de cet adverbe une accusation. En citant toute la phrase, nous croyons lui avoir rendu Finnocence de la pensée qui Fa dictée. Nous l'avons dit, nous tâcherons de n'être ni pamphlétaire ni panégyriste, nous tâcherons d'être historien.

Nous ne voulons pas, certes, faire madame de Genlis meilleure LOUIS-PHILIPPE qu'elle n'était, mais nous n'avons pas le droit de la faire plus mauvaise. Un jour, dit-on, en visitant le tombeau de Diane de Poitiers, à Anet, la gouvernante du duc de Valois se serait écriée : Heureuse femme, elle a été aimée du père et du fils ! Et l'on augura de là qu'elle avait sinon été aussi heureuse que Diane de Poitiers, mais que tout au moins elle avait désiré le même bonheur. C'est donc sur un adverbe écrit et sur une exclamation rapportée par le secrétaire des commandements Myris que l'on base cette accu sation que nous laisserons de côté , nous , parce qu'elle nous répugne d'abord et ensuite parce qu'elle est loin de nous paraître prouvée. II est vrai qu'il existe de par le monde une cruelle lettre de la gouvernante à son élève.

II y a bien de la femme blessée au cœur dans cette lettre. Nous la citerons plus tard à son jour et à son heure. Elle a été imprimée pendant le règne du roi et sonde profondément plusieurs replis du cœur de l'homme. Au reste, il résulta du mode d'enseignement appliqué à ses élèves par madame de Genlis, qu'ils furent bientôt familiers avec les trois langues vivantes qu'ils apprenaient par la pratique plus encore que par la théorie; que le duc de Valois, particulièrement, devint de première force en histoire, histoire naturelle et géographie, au point qu'il put entrer quinze ans plus tard comme professeur au collège de Reichenau, et assez fort en chirurgie pour pratiquer une saignée et poser le premier appareil sur une blessure. Quant aux amusements, ils étaient aussi intelligemment réglés que le reste.

Deux fois la semaine madame de Genlis menait ses élèves à Paris et les conduisait au théâtre. Ils y prirent le goût des maîtres et Fadmiration des génies primitifs; goût et admiration qui s'exagé rèrent peut-être un peu trop chez le roi qui , oubliant les promesses faites par le duc d'Orléans, refusa constamment une fois monté sur le trône d'accorder la moindre valeur aux œuvres de la littérature moderne. Ce mépris affecté pour les grandes sommités littéraires du dix-neu vième siècle a peut-être, le 24 février 1848 , coûté la régence à ma dame la duchesse d'Orléans et le trône au comte de Paris. Le tribun Lamartine a cruellement vengé Lamartine le poëte. LOUIS-PHILIPPE Au reste, c'est dans le tempérament qu'il a reçu de la nature, c'est dans Féducation qu'il a reçue de la société, que Fhistorien doit chercher les causes premières des actes qui, chez l'homme privé, ont une conséquence grave pour la famille; qui, chez l'homme poli tique, ont une conséquence grave pour le monde.

Maintenant, le roi n'a-t-il pas dû aux travaux manuels exécutés par M. le duc de Valois et qui comprenaient la menuiserie, le jardi nage, la reliure des livres, ce goût de bâtisse, de culture, d'ameu blement intérieur qui a coûté tant d'argent au roi et qui a fait , de F architecte Fontaine, le plus assidu deses compagnons de promenade. En même temps que madame de Genlis perfectionnait les hommes, elle corrigeait les princes, appliquant tous ses soins à les guérir de toutes ces petites mièvreries qui font les femmes vaporeuses eî íes grands capricieux : grâce aux travaux, aux promenades, aux visites dans les ateliers et dans les usines, les élèves de Fauteur d'Adèle et Théodore, cessèrent de craindre le chaud, le froid, la pluie, Forage, l'humidité, le bruit, le danger, et presque la douleur.

Ainsi le duc de Valois avait, étant enfant, une horreur instinctive pour les chiens; M. de Bonnard, en conséquence, dans les promenades , avait pris Fhabitude de faire marcher devant le prince, deux valets de pied chargés d'écarter ces animaux ; de sorte qu'après avoir eu de la répugnance pour eux, depuis, le duc de Valois ne pouvait plus même les voir de loin. Tout au contraire, dès la première con versation, madame de Genlis aborda ce sujet, fit comprendre à son élève le ridicule d'une pareille crainte et la leçon n'était pas finie, que le jeune prince avait demandé un chien. Une chose avait fort frappé le duc de Valois dans Fhistoire an tique. C'était Fanecdote de ce jeune Spartiate se laissant dévorer les entrailles par un renard, sans pousser une plainte, sans pousser un cri. Aussi, s'était-il toujours promis, le cas échéant, d'être aussi im passible qu'un Spartiate.

Le cas se présenta. Un jour, madame de Genlis assistait avec son élève, âgé alors de treize ans, et devenu duc de Chartres par la mort de son grand père, à une fonte d'argent chez un orfèvre. Le duc de Chartres LOUIS-PHILIPPE s'approcha trop près de la matière jaillissante, dont une éclabous sure lui brûla la jambe ; le duc de Chartres ne souffla pas le mot , ne donna pas le moindre signe de douleur, et ce fut madame de Genlis elle-même, qui, à son bas brûlé, s'aperçut de l'accident. II s'était tenu parole à lui-même. Une des qualités remarquables du roi Louis-Philippe, ou plutôt deux de ses qualités remarquables, et, il les dut tout entières, nous n'hésitons pas à le dire, à son éducation, furent — le courage et la patience. Courageux, il sut affronter ; patient, il sut attendre. En outre, chez le roi, et la chose devait être encore plus sensible chez le prince, puisqu'il y avait en lui la jeunesse, c'est-à-dire, la virginité de toutes les sensations ; chez le prince , le premier mouvement était toujours bon, généreux même, aussi, tant que le duc de Chartres ne fut que prince, ou que le duc d'Orléans ne fut que pros crit, ces bons mouvements atteignirent-ils toute leur extension; mais il n'en fut pas toujours de même du duc d'Orléans au Palais-Royal ou du roi aux Tuileries.

Comme ces bons mouvements, chose étrange, venaient plutôt d'une éducation libérale que d'un cœur généreux, ceux qui entouraient le prince, ceux qui conseillaient le roi, com battaient à Finstant même ce bon mouvement. S'il s'agissait chez le prince d'accorder un secours de mille francs, ils le réduisaient à cinq cents; s'il s'agissait chez le roi d'accorder grâce complète , ils la commuaient en bagne, en prison, en surveillance. De sorte que toute grandeur était ôtée au bienfait, que la spontanéité personnelle avait fait entier et grand, et que la suggestion étrangère faisait pauvre et mesquin. J'ai été chargé pendant deux ans de la distribution des secours de M. le duc d'Orléans; il donnait à peu près mille francs par jour, c'est-à-dire quelque chose comme le douzième de son revenu. Bien souvent j'ai eu Foccasion de lui demander directement quand les misères, au nom desquelles je parlais, étaient pressantes, toujours j'ai obtenu; seulement, quand je pouvais faire donner à l'instant même et sans intermédiaire , j'obtenais du duc d'Orléans tout ce que je demandais.

Quand la chose était seulement remise au lendemain, LOUIS-PHILIPPE j'obtenais moitié; si elle était remise au surlendemain, le tiers, et ainsi de suite. Tout ce qui entourait le duc comme tout ce qui en toura le roi, au lieu de tendre à le grandir, tendait à le rapetisser. A côté de leur frère aîné grandissaient les deux autres princes, le duc de Montpensier, presque du même âge que le duc de Chartres, le duc de Beaujolais les suivant d'un peu plus loin. Ces deux jeunes princes sont morts; l'un à Salthil, près de Windsor, âgé de trente-deux ans. L'autre à Malte, âgé de vingt-huit. Un an à peine s'était écoulé, entre la double mort de ces deux frères qui semblaient pressés de se rejoindre, le duc de Montpensier mourut en 1807 et le duc de Beaujolais en 1808. La France les a peu connus, car ils ont quitté la France avant d'être des hommes.

Voyons ce que leur institutrice pensait d'eux ; son journal va nous être sur ce point d'une grande utilité. Nous F ouvrons à la date de 1791. « M. le duc de Montpensier, dit madame de Genlis, a un excellent naturel : je lui recommande seulement de se corriger de sa vivacité ; en général il est bon pour ses gens et généreux quand ils ont besoin de ses secours; mais pour des bagatelles il s'impatiente et dit des choses dures ; si ce tort devenait une habitude , ce serait une véri table tache dans son caractère. Sa nourrice est accouchée tout à Fheure, il a été lui-même la voir et lui a donné tout l'argent de ses menus plaisirs, qui pouvait ajouter à son aisance. II a fait depuis six mois, à ma connaissance, plusieurs choses de ce genre, et comme on les doit faire, sans aucune ostentation et avec une extrême simpli cité; d'ailleurs son esprit prend de la solidité.

II a toujours pris le plus vif intérêt à la révolution , il y jouit à présent de s'occuper des affaires et d'y montrer une grande intelligence. » Le duc de Montpensier était à la fois écrivain et peintre. II a laissé des Mémoires charmants de grâce , de gaieté et même remarquables de style sur sa captivité à Marseille ; il est difsicde de faire à la fois avec la plume et le crayon un portrait plus original que celui que le jeune prince a tracé de M. de Conti, dont les terreurs folles venaient les distraire, son père et lui, de leurs terreurs réelles. LOUIS-PHILIPPE 17 Las de sa captivité dans la tour Saint-Jean, un jour le duc de Montpensier essaya de fuir par une petite fenêtre élevée d'une tren taine de pieds; mais en tentant cette évasion le prince fit une chute el se brisa la cuisse : retrouvé évanoui au pied de la tour, il fut con duit chez un perruquier nommé Coriol , dont la fille devint plus tard sa maîtresse; il résulta de ces amours un garçon, qui tient parmi les notaires à grande clientelle et les joueurs élégants de Paris une place distinguée ; il était à peu près reconnu par la maison d'Orléans , dont ses laquais portent encore aujourd'hui la petite livrée.

II existait dans la galerie du Palais-Royal plusieurs tableaux de M. le duc de Montpensier, et parmi ces tableaux une toile assez re marquable représentant la chute du Niagara. Quant au comte de Beaujolais, ceux qui Font connu, ont connu, à ce qu'ils affirment, un cœur et une figure d'ange; c'était pour le cœur la douceur, la sensibilité , la droiture et la loyauté ; c'était pour le corps les formes suaves de Fadolescent antique : le sourire divin du poëte et de la femme mêlés ensemble. Voici ce que disait de lui son institutrice : « M. de Beaujolais est charmant, lorsqu'il est aimable ce n'est point à (sifflai, jc n'ai jamais vu tant de désir de bien faire, son attachement n'est pas seulement en démonstrations. « Ses sentiments sont excellents et j'ose même dire au-dessus de son âge , il an nonce déjà le patriotisme de ses frères; il m'a écrit l'autre jour là-dessus, ayant pris ce sujet de composition; cette petite pièce est charmante pour son âge; il y détaille avec clarté et bon sens les raisons qui lui font aimer la révolulion, et il la termine ainsi : voilà les sentiments de Beaujolais. « Son seul défaut était d'être volontaire et capricieux; mais alors il exprimait les raisons de sa volonté et les causes de son caprice avec une telle hardiesse que de ce défaut il faisait une vertu. » Cette vertu c'était la franchise, qu'il poussait à un degré prodigieux ; nul de ceux qui ont approché M. de Beaujolais ne se sont rap pelé l'avoir entendu mentir une seule fois dans sa vie.

Quant à madame Adélaïde nous l'avons tous connue, c'était un esprit ferme , droit et honnête : lorsqu'on voulait faire faire au roi quelque chose de bien , de bon et de grand, une chose pour laquelle malgré tout cela il avait de la répugnance , c'était à elle qu'on s'adressait. Au Palais-Royal elle était Famie de son frère ; aux Tuileries elle T. I. LOUIS-PHILIPPE fut son bon génie; morte au mois de décembre 1847, elle le laissa isolé dans cette grande crise de 1848. Le duc d'Orléans et madame Adélaïde, c'étaient les deux anses visibles du roi. La Providence les lui prit l'un après l'autre, la Providence avait ses desseins. Jeune, c'était une douce et charmante enfant, bonne, reconnaissante, spirituelle, à qui l'on ne pouvait reprocher que certaines bou tades d'impolitesse, certains éclairs de moquerie.

Seule parmi toute cette jeune lignée de princes elle aimait la musique. Madame de Genlis lui avait appris à jouer de la harpe, et elle était arrivée à être, pour une princesse, bien entendu, d'une cer taine force sur cet instrument.

Chapitre III

Sur ces entrefaites, et vers 1786, madame de Genlis perdit une de ses filles ; comme elle éprouvait une grande douleur de cette perte , M. le duc d'Orléans essaya de F adoucir en faisant venir d'Angleterre une petite fille que lui et madame de Genlis aimaient comme leur enfant; le prétexte fut de donner à la princesse Adélaïde, une com pagne de jeu qui parlât anglais; le but réel fut de rapprocher une fille de son père et de sa mère : cette fille qu'on ne nommait jamais de son nom de famille, s'appelait Hermine , de son nom de baptême; celui qui écrit ces lignes a été presque élevé par elle; ce fut la grand' mère de la malheureuse Marie Capelle, qui, du côté gauche, se trouvait être ainsi la petite-nièce du roi Louis-Philippe. Une chose remarquable, chez M. le duc de Chartres, une chose constatée par madame de Genlis, et confirmée par le journal mème du jeune prince : c'est pendant sa jamesse une grande ouverture de cœur aux sentiments religieux.

Eh bien! il faut le dire, toute trace de cette religion qui baigna d'une douce piété l'entrée dans la vie des jeunes princes , tout souve- LOUIS-PHILIPPE 19 nir de ce côté consolateur que la foi en Dieu donne dans les grandes infortunes, s'étaient affaiblis chez le roi. Après avoir été pieux et croyant dès le commencement de sa vie, il était devenu, aux approches de sa vieillesse, presque irréligieux , le malheur avait-il produit en lui Feffet contraire à celui qu'il produit habituellement, F avait-il éloigné du Seigneur, au lieu de l'en rappro cher, ou bien n'était-ce pas plutôt le bonheur, la réussite facile à des projets souvent peu moraux, enfin, la protection directe accor dée par le ciel à une vie si souvent menacée , et qui était devenue tellement providentielle qu'on pouvait finir par Fattribuer au hasard?

Nous rencontrerons plus d'une fois dans le journal du jeune prince, l'expression de ces pieux sentiments et nous les soulignerons pour qu'ils ne passent pas inaperçus sous les yeux du lecteur. Peut-être mettra-t-on ces sentiments sur le compte de Fhypocrisie, on aura tort à notre avis pour deux raisons, d'abord à dix-huit ans on est rarement hypocrite, puis à cette époque à quoi eût servi Fhy pocrisie religieuse, la mode n'était point à la religion, mais bien plutôt à F impiété. C'est à cette même époque que le jeune duc de Chartres commença comme prince une série de voyages qu'il devait continuer comme exilé. Depuis longtemps le duc d'Orléans son père était mal avec la cour dont il vivait entièrement séparé. Grand chasseur, comme sa chasse rencontrait parfois dans la forêt de Villers-Cotterets la chasse du roi , qui chassait dans la forêt de Compiègne, et qu'alors F étiquette vou lait qu'il abandonnât sa chasse et suivît celle du roi, il fit entourer le parc de Villers-Cotterets d'un mur, de façon à être toujours chez lui.

Ce mur lui coûta trois à quatre millions. C'était surtout avec la reine que le duc d'Orléans était au plus mal. Si on s'en fût rapporté à ce qu'il disait dans certains moments de dépit, cette inimitié de la reine contre lui serait venue de ce qu'il n'eût pas voulu répondre à des avances qui, disait-il encore, avaient eu plus de succès près de M. le comte d'Artois. Cette inimitié de Marie-Antoinette éclata surtout à propos de la bataille d'Ouessant. M. le duc de Chartres montait le Saint-Esprit. II engagea un LOUIS-PHILIPPE des premiers le combat, qui dura quatre heures. Pendant toutce temps, le jeune lieutenant général se tint sur son banc de quart, habit et gilet bas, son cordon bleu en bandoulière sur sa chemise, s'offrant ainsi à tous les coups, non-seulement comme soldat, mais comme prince.

La nouvelle de la victoire arriva à la cour. La reine la sut des premières et Fannonça à ses intimes , en disant : « Tout le monde a fait son devoir, excepté M. Ie duc de Chartres qui a failli nous faire perdre la bataille. » Rien n'autorisait la reine à tenir ce propos haineux. Au contraire, le rapport du ministre de la marine à M. de Penthièvre était admi rable pour le duc de Chartres. Au reste, cette haine de Marie-Antoinette fit grand bien au duc d'Orléans. La reine commençait à se dépopulariser et par contre coup son inimitié popularisait. Le roi eut la faiblesse de partager celte inimitié à l'endroit d'un homme auquel il écrivait un moisauparavant : Versailles, 28 juin 1778. « J'ai reçu, mon cousin, la lettre que vous m'avez écrite. M. de Sartine m'a mis <t sous les yeux les détails de voire inspection.

J'ai été fort content de la manière dont « vous vous êtes conduit et du bon exemple que vous avez donné; je ne doute pas « de la bonne volonté que vous avez pour mon service, et je serai toujours content « de votre service. Vous allez avoir l'occasion de vous exercer. Je suis sûr que tout « se passera bien avec la volonté que montre la marine et les exemples que vous « donnez. Comptez toujours, mon cousin, sur mon amitié. « Louis. » Ainsi, au lieu de rendre justice au duc de Chartres, au lieu de le venger des mauvais propos de la reine par une réception digne des services rendus, Louis XVI consentit que le Te Deum qui devait être chanté à propos de la victoire d'Ouessant, fût chanté à propos de la grossesse de la reine. Aussi, quelqu'un ayant porté devant le duc de Chartres la santé du futur dauphin : — Le fils de Coigny, répondit le duc de Chartres, ne sera jamais mon roi.

II est vrai qu'à son retour de Brest le prince fut vengé par Far dent accueil que lui firent les Parisiens du froid accueil que lui fit la cour. LOUis-PHn.rppE Entrant dans sa loge à l'Opéra, au milieu de la représentation à'Ermelinde, Facteur qui était en scène s'interrompit, alla prendre une couronne dans la coulisse et, revenant sur le devant du théâtre, l'offrit au prince en lui adressant directement ces vers de la pièce qui semblaient laits pour lui : Jeune et brave guerrier, c'est à votre valeur Que nous devons cet avantage ; Recevez ce laurier, il est votre partage : Ce fut toujours le prix qu'on accorde au vainqueur. Ce triomphe eût pu faire oublier au prince Fanimosité de la reine. mais à un bal masqué de l'Opéra , il comprit que cette calomnie avait été mal étouffée. Voyant un domino qu'il prenait pour une femme, et qui cependant était un homme , il s'arrêta devant lui et le regarda avec cette impudence qu'autorise le masque. — Je te connais, lui dit-il. — Et qui suis-je alors? — Une beauté passée, reprit le prince. — Comme votre gloire, Monseigneur, répondit le masque.

Et avec un grand éclat de rire il se perdit dans la foule. Le duc de Chartres avait donc continué de vivre en brouille avec le roi, lorsque, le 20 septembre, Louis XVI présenta en personne au Parlement Fédit créant 1 emprunt successif et fixant la convocation des états généraux à cinq ans : le duc de Chartres , devenu duc d'Or léans à la mort de son père , assistait à cette séance , se levant alors, il demanda au roi : « s'il fallait regarder la séance de ce jour comme un lit de justice ou comme une délibération libre. » — C'est une séance royale, répondit Louis XVI. — En ce cas . reprit le duc d'Orléans , je prie Votre Majesté de permettre que je dépose à ses pieds et dans le sein de la cour, la déclaration que je regarde cet enregistrement comme illégal, et qu'il serait nécessaire pour la décharge des personnes qui sont cen sées y avoir délibéré d'y ajouter : « que c'est par l'exprès comman dement du roi. » Cette apostrophe fit exiler le duc d'Orléans à Villers-Cotterets, et fut cause que le jeune duc de Chartres, qui eùt dû recevoir le cordon LOUIS-PHILIPPE bleu à quatorze ans comme c'était Fhabitude pour les princes du sang, c'est-à-dire le 6 octobre 1 7 87 , ne le reçut que le 1 er janvier 1789.

Madame de Genlis jugea à propos de profiter de cet exil momen tané du père pour faire voyager les enfants; comme elle esi à peu près le seul historien des premières années du futur roi de France, devenu duc de Chartres, le jour où son père était devenu duc d'Or léans, c'est à elle que nous empruntons les détails des premiers voyages des jeunes princes. Le voyage commença par Spa où se trouvait madame la duchesse d'Orléans, qui, pour cause de santé, prenait les eaux de la Sauvinière. De Spa, les jeunes princes revinrent en France et s'arrêtèrent à Givet, où le duc de Chartres passa en revue le 14e régiment de dragons, dont il était colonel propriétaire depuis 1785, puis de Givet, on gagna Sillery. Cette terre, érigée en marquisat, appartenait au mari de madame de Genlis, il y reçut et y fêta les jeunes princes pendant plusieurs jours.

Le marquis de Sillery fut jusqu'au dernier moment un des fidèles de M. le duc d'Orléans, et même plus que son fidèle, son àme damnée. Puis on revint à Paris, et l'année suivante on se remit en route pour visiter la Normandie, la Bretagne et laTouraine. On commença par la Normandie. A Saint- Valéry le jeune duc de Chartres fut parrain d'un vaisseau qu'on lançait à la mer. De Saint-Valéry on gagna le Havre , et du Havre le Mont-Saint- Michel. Depuis le seizième siècle, le Mont-Saint-Michel était une prison; le grand roi Louis XTV renouvelant pour un pauvre gazetier de Hol lande le supplice infligé par Louis XI au fameux cardinal La Balue, avait fait périr ce malheureux dans une cage. Toute la différence était que la cage de Louis XI était en fer, et la cage de Louis XIV en bois, que La Balue y resta onze ans et que le gazetier y mourut au bout de dix-huit.

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