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Voyages en Californie et dans l'Orégon

Pierre Charles de Saint-Amant · 1854 · Scanned text

205,441 words · about 14 h 23 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Pierre Charles de Saint-Amant
Language
French
Published
1854
Length
205,441 words · about 14 h 23 min
Sections
35 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (35)
  1. Front matter about 1 h 43 min
  2. Chapitre II about 47 min
  3. Chapitre III about 13 min
  4. Chapitre IV about 48 min
  5. Chapitre V about 11 min
  6. Chapitre VI about 21 min
  7. Chapitre VII about 15 min
  8. Chapitre VIII about 15 min
  9. Chapitre IX about 15 min
  10. Chapitre X about 11 min
  11. Chapitre XI about 31 min
  12. Chapitre XII about 9 min
  13. Chapitre XIII about 13 min
  14. Chapitre XIV about 11 min
  15. Chapitre XV about 20 min
  16. Chapitre XVI about 19 min
  17. Chapitre XVII about 13 min
  18. Chapitre XVIII about 19 min
  19. Chapitre XIX about 26 min
  20. Chapitre XX about 16 min
  21. Chapitre XXI about 23 min
  22. Chapitre XXII about 18 min
  23. Chapitre XXIII about 12 min
  24. Chapitre XXIV about 11 min
  25. Chapitre XXV about 9 min
  26. Chapitre XXVI about 29 min
  27. Chapitre XXVII about 17 min
  28. Chapitre XXVIII about 46 min
  29. Chapitre XXIX about 29 min
  30. Chapitre XXX about 17 min
  31. Chapitre XXXI about 42 min
  32. Chapitre XXXII about 24 min
  33. Chapitre XXXIII about 12 min
  34. Chapitre XXXIV about 28 min
  35. Chapitre XXXV about 1 h 11 min

Continue:

Front matter

VOYAGES liN CALIFORNIE 17 DANS IsORÉGON l'AIl yi. DE SADfT-AMANT ENVOYÉ DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS, EN 1851-1852. PARIS L. MAISON, LIBRAIRE, ÉDITEUR DES ITINÉRAIRES RICHARD, AD. JOANNE, ETC., 17, RUE DE TOURNON, El ctiez tous les Libraires de Paris et des Départements. \m VOYAGES EN CALIFORNIE Kl DANS LORÉGON 43&. — 1MPBIMERIE H. SIMON DA^ÏR^VIlS^^/ruÌS^ÎEUVE-DES-BONS-ENFANTS, 3. VOYAGES EN CALIFORNIE SST DANS L^RÉGON i «i. M. »E SAINT- AMANT ENVOYÉ DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS, EN 1851-1852. PARIS LIBRAIRIE L. MAISON 17, RUE DE TOURNON, ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES DE TARIS ET DES DÉPARTEMENTS. C'est à la bonté du Président de la République que j'ai dû cette mission dans les régions du Pacifique. Aussitôt mon retour, j'espérais pouvoir déposer mes rapports aux pieds de TEmpereur, avec les sentiments d'un dévoûment à sa race et à sa personne qui ne dataient pas seulement de la veille mais de l 'avant-veille.

Les graves intérêts dont Sa Majesté est l'arbitre ne lui ont pas permis de me recevoir; l'ancien commandant des Tuileries ne devait pas rentrer dans le palais qu'il eut sous sa garde au jour des tempêtes et des périls. Si cet ouvrage , plus heureux , tombe sous les yeux de TEmpereur, Sa Majesté n'y verra, à chaque page, que la continuation des sentiments de respect et de dévoûment dont quelques traces sont déjà inscrites dans les pages de sa propre histoire (*). Saint-Amant. (*) Histoire de Napoléon III , Empereur des Français, et de la Dynastie na polconienne, par Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), tome III, pages 65, 66 93, 98, 99, 143 et 144. í AYANT-PROPOS.() Un voyage ne sera jamais complètement senti qu'autant que le voyageur lui-même pourra être apprécié. Leur con nexité est inséparable dans la pensée du lecteur.

II est éga lement indispensable d'exposer les causes et le but de ces courses aux lointains rivages , surtout lorsqu'elles sont sorties des événements accomplis sous nos yeux, qu'elles sont le fait même de l'histoire politique contemporaine. Je profite de cette circonstance non pas pour remonter jus qu'à l'origine du monde, mais simplement à ma propre origine marchant avec le siècle actuel. II ne me fut jamais accordé de percer la nuit de mes an cêtres au-delà de mon bisaïeul, et j'ignore si nous avons eu l'avantage d'en perdre aux Croisades. Mon bisaïeul, Fournie de Saint-Amant, le Pharamond de ma race, n'est pas du moins un personnage fabuleux pour moi. Je lui dois, sans mélange et sans croisement, tout le sang qui coule dans mes veines. II entendit mes premiers vagisse- (1) Les renvois par lettres font suite immédiatement.

Chapitre II

Traversée de lTsthmc. — sttavy-Bay. — Chemin de fer. Arrivée à Pauaina. Les principales villes de l'isthme sont d'abord Panama, chef-lieu de la province; Porlo-Bello, aulrefois sa rivale sur l'Allanlique ; Chorrera, ville de 4,000 âmes ; Cha grès, Gatun, Gorgona, Crucès, qui jalonnent la route actuelle entre les deux Océans ; Aspinivall-Cily sur Navy- Bay, destinée à devenir l'émule et la correspondante de Panama, comme tenant à l'une des extrémités du chemin de fer. Nous l'avons déjà dit : il ne faut plus compter avec Chagrès, à l'embouchure du fleuve. Les steamers n'y entraient pas ; ils vous déposaient, quelque fût l'état de la mer, dans des barques ou canots, à 2 ou 3 milles au large, d'où vous ne gagniez pas toujours la plage sans être exposé à bien des accidents. Ce vilain morceau de route a disparu avec ses dangers.

L'avenir s'est de nouveau fermé sur Chagrès ; déserté par tous les étrangers, il n'est plus, comme jadis, qu'une simple bourgade d'indigènes. Sur la rive opposée, où s'était élevée, comme par enchantement, une ville américaine, tout a disparu, habitants et maisons. Ceux qui ne se sont pas trouvés assez riches ont poursuivi leur route pour la Californie, ou bien, pour la plupart, ont transporté leurs carapaces à Navy-Bay, où ils ont ouvert magasins et auberges. Fai sons comme ces industriels, transportons-nous à cette nouvelle ouverture de l'isthme. Chagrès, son embou chure pittoresque, les beaux vestiges du château-fort de San-Lorenzo, n'ont conservé d'attraits que pour les touristes, et ce n'est pas pour eux que nous écrivons ces lignes. Qu'à leur tour ils aillent visiter ces antiqui tés qui signalent un passé remarquable, relever les sites enchanteurs de ces rives aux mille fleurs, paysages si dangereux et si pénibles pour l'émigrant.

Quittons ce passé, abandonnons une nature rendue de nouveau à tous ses caprices, pour décrire les merveilles plus posi tives de la civilisation, conquêtes à la fois glorieuses et utiles, et qui profiteront surtout aux générations appelées à nous succéder. Navy-Bay ou la Baie du Limon est à 6 ou 7 milles, à Test de l'embouchure du Chagrès, et à peu près à la même distance ouest de Porto-Bello. Elle se prolonge de 4 à 5 milles dans les terres, et offre partout un sûr mouillage et de bons attérissemenls. Le long de Man zanilla-lsland (île du Mancenillier) est un espace étendu, coupé verticalement par un port en bois auquel les plus grands navires peuvent venir s'amarrer dans une profondeur d'eau suffisante pour permettre d'embarquer et de débarquer de bord à bord. Nous sommes SÉJOUR A ASPINWALL-CITY. ici par 9° 25' de latitude Nord , et 82° 20' de longitude Ouest du méridien de Paris.

Que l'on arrive directement d'Europe par les An tilles, ou que ce soient les steamers américains de New- York qui vous débarquent à Navy-Bay, du pont du na vire on saule sur ce solide tvharf, dont tribord est consacré à la marine, et bâbord sert de débarcadère au chemin de fer. Voyageurs et bagages changent immé diatement de véhicule sans toucher seulement la terre, s'ils ne recherchent pas, eux-mêmes et volontairement, le séjour d'Aspimvall-City. A moins de circonstances exceptionnelles, à peine a t-on le temps de faire autre chose que de surveiller le débarquement et le rechargement des bagages. Vous ne pouvez qu'à la dérobée jouir du coup d'œil de cette île, à l'apparence si trompeuse, avec sa luxuriante végéta tion, parmi laquelle les variétés infinies de palmiers se balancent si gracieusement au souffle de la plus légère brise.

La vapeur chauffe et vous entraîne de toute la puissance de ses poumons sur la terre ferme de l'isthme. Comme j'ai fait un séjour forcé de dix jours sur celte plage, et que personne ne peut être à l'abri d'y passer par les mêmes dangers , je les dépeindrai tels que j'ai été à portée de les juger. La plupart de ces observations sont d'ailleurs applicables, en tout ou en partie, aux au tres localités de l'isthme; mais de toutes, cette nouvelle ville est la plus dangereuse. Pour en donner l'idée en peu de mots, elle est désertée par les résidents, quand ils sont malades, pour aller à Porto-Bello, appelé jadis le tombeau des Euro péens! ou à Chagrès, dont l'insalubrité est proverbiale. Les gens plus riches poussent jusqu'à Carlhagène, lorsqu'ils craignent de succomber à Navy-Bay, où la plus légère indisposition prend de la gravité.

La population est en grande partie composée des aborigènes de la Nouvelle-Grenade, race espagnole croi sée à l'infini avec l'africaine, et dont le sang caraïbe est aujourd'hui la partie la moins abondante. Les blancs sont généralement des Américains y faisant le négoce, tenant les bars-rooms et hôtels , ou employés comme agents et ouvriers par la compagnie du chemin de fer. Cette compagnie, W. Aspinwall et John Stephens, di recteurs, se forma en 1849 et employa plus d'une année à faire les explorations el relevés nécessaires pour éta blir le chemin de fer. II fallut aussi l'agrément du gouvernement républicain de la Nouvelle-Grenade, qui donna à la compagnie avec empressement cetle île Man cenillier, cadeau qui ne lui coûta guère, car pas un être humain ne pouvait réclamer l'ìlot marécageux qui n'a vait jamais eu d'emploi, et où le pied de l'homme avait à peine laissé une empreinte.

Cet endroit maudit est aujourd'hui le siège d'une entreprise colossale, à la quelle travaillent sans relâche plus de deux mille hom mes. Les terrains expropriés à travers les forêts vierges ont été payés d'autant moins cher qu'ils prennent, sur les bords du tracé, une valeur quelconque qu'ils n'a vaient jamais eue depuis la création, les bêtes sauvages ayant seules pu y pénétrer. 11 a fallu travailler enfoncé jusqu'à la ceinture dans l'eau croupissante de ces ma rais, y couper des essences de bois aussi pernicieuses souvent que les animaux venimeux habitants de ces cloaques. Les blancs y ont succombé par centaines, et les travaux y sont restés définitivement un privilège de la race de couleur. Conviction du reste bien arrêtée chez moi, depuis un liers de siècle, et après un séjour ILE MANCENILI.IER. 29 prolongé dans des régions similaires, à cette même Guyane française, dont je pense qu'on a fait un malheureux choix comme colonie pénitentiaire.

Bien des tombes ont été creusées depuis deux ans dans les mares infectes de la Nouvelle-Grenade, et la Guyane ne sera pas épargnée davantage (1). La ville d'Aspinivall a été construite sur la côte Ouest de l'île Mancenillìer. Celte île, unie, plate et de peu d'élévation au-dessus des marées, qui ne montent ja mais à plus de dix-huit ou vingt pouces, est séparée de la côte Est de la baie du Limon par une passe navigable quoique étroite. Les eaux pluviales dont elle est baignée et qui n'ont pas d'écoulement, s'évaporent, dans la saison sèche, en miasmes délétères. Il a fallu établir les divers ivharves et bâtiments sur pilotis, ainsi que le chemin de fer qui relie l'île au continent. Sur la terre ferme, également, on a été contraint à des transports de terres et à des remblais considérables.

Les eaux des pluies diluviennes qui, en certains endroits, montent des deux côtés des rails jusque sur la voie ferrée, ren- (1) Je serais cependant désolé que, tout en ne faisant que conserver la plénitude de mes vieilles convictions, je pusse être suspecté ici d'un esprit de critique envers la haute pensée qui a eu en vue de débarrasser la France de ses ignobles bagnes. Personne ne s'est incliné avec plus de respect que moi, devant un projet dont les intentions rentrent si parfaitement dans l'esprit de la dignité nationale, et mëme de Thumanité bien entendue. Mais je n'en persiste pas moins à proclamer l'impossibilité du travail extérieur de la race blanche sous le soleil de l'Équateur, quel que persécution que cette opinion rendue publique m'ait valu jadis. Et cependant il n'est pas douteux que cette fois-ci les agents pratiques d'une belle conception procéderont mieux que leurs devanciers ; ils prou veront que les leçons del'expérience ne sont pas toujours perdues, et l'on recherchera de nouvelles conditions pour coloniser, surtout en évilant tout ce qui pourrait rappeler les épouvantables désastres qui ont suivi les essais tentés, avec tant d'imprévoyance et de cruauté, à Kourou et à Sinnamary. dent les réparations incessantes pour que le service lo comotif ne soit jamais interrompu.

L'île, d'environ un mille de longueur sur un mille et demi de largeur, n'est défrichée que juste sur la plage où ont été établis le chemin de fer et ses différentes dépendances. Tous les hôtels et magasins se sont grou pés autour, de proche en proche. Il y a aujourd'hui plus de quatre-vingts maisons ; elles sont toutes en bois , mais la plupart de très grande dimension. Les divers bâtiments de la compagnie sont surtout remarquables et construits en matériaux importés. Aucun culte n'a jusqu'à présent de temples. Entre le débarcadère, tracé en ligne droite, et le rivage capricieux de l'île, il y a des espaces encore baignés par les eaux de la mer, appelés waler-lots et destinés à être comblés. Ces terrains à bâtir seront les plus recherchés, comme à San-Francisco. La compagnie n'en veut pas encore disposer.

Cette place ne produit absolument rien, pas même d'autre eau douce que celle des pluies, qu'on recueille dans de grands tonneaux, citernes placées au pied des toitures. Toute la victuaille est importée des marchés voisins de Chagrès, Porto-Bello, San-Blas et principale ment de Carthagène. San-Blas est un littoral encore toul indien. On n'y reconnaît même pas le gouvernement de la république de la Nouvelle-Grenade. Ces mo ricauds forment un Etat dans l'Etat, sont demeurés complètement indépendants et tiennent en suspicion toute face blanche. C'est s'exposer beaucoup que d'y pénétrer. Cependant, comme on prétend que ce serait sur ce point, où l'isthme est le plus resserré, que le percement du canal de jonction serait de la moins diffi cile exécution, dernièrement des ingénieurs anglo-américains sont venus le visiter.

Ils ont dû être très cir- SAN-BLAS ET ESCOCE. 31 conspects dans leurs investigations, ayant été obligés de se faire passer pour des apôtres de l'humanité à la recherche des simples bienfaisants. Ils auraient été en danger d'être massacrés, si on se fût aperçu qu'ils ve naient en éclaireurs de la civilisation. Je crains à présent que l' expédition qui doit bientôt commencer les travaux du canal dans un territoire un peu plus à l'Est, entre Escoce et San-Miguel, ne rencontre de grandes difficultés et même des dangers, de la part de ces sau vages, qui sont très cruels. Les Indiens savent assez d'histoire pour ne pas ignorerque par tout où les blancs pénètrent, les sauvages doivent reculer et même disparaître. L'île Mancenillier, de formation primitive de coraux, a reçu, d'une riche végétation et des divers détritus, une consistance suffisamment solide pour pouvoir se couvrir d'une épaisse forêt.

On ne la défriche qu'au fur et à mesure des besoins. Toutes les constructions faisant face à la mer sont adossées aux forêts vierges. Le sol de celles-ci est détrempé, chargé de vignes , lianes et détritus, qui en barrent l'accès; et puis, qu'y aller chercher? Il n'y a ni bons végétaux , ni gibier, ni oi seaux. Des vautours chargés du nettoyage de la ville, voilà toute l'ornilhologie. Il n'est pas jusqu'à cette ver dure , de l'aspect le plus charmant, qui ne soit malfai sante.Le mancenillier (manzani lia), qui a donné sonnom à l'île, y est très abondant. L'aspect de cet arbre est su perbe, son fruit séduisant, son feuillage plein d'élégance ; mais tout en lui est aussi dangereux qu'engageant : ses émanations, son ombrage, sa sève laiteuse, et par des sus tout sa belle pomme d'or, fruit fatal qui semble toujours voué à la perdition de l'humanité !

Le bois est très propre à des ouvrages d'ébénisterie et de tour. J'ai possédé une belle crosse de fusil sculptée avec le bois du mancenillier ; elle m'a été dérobée dans l'isthme même. Tant que l'arbre est vert et sur pied, c'est à qui n'y portera pas la hache. Il y a aussi d'autres arbres, des arbustes et des herbes de cette famille dangereuse du genre euphorbe. Quoique la médecine leur emprunte divers médicaments, leurs gaz n'en sont pas moins pes tilentiels. Les palmiers, par compensation, abondent et sont du plus pittoresque effet ; mais comme la terre ferme est également couverte des mille espèces de cet arbre, donné un jour de grâce aux contrées tropicales, on n'a pas besoin de s'adresser à ceux de l'île Mance nillier, d'une exploitation moins facile et plus dangereuse. L'herbe même, avec l'éclat de sa verdure, ne vaut rien.

On importe pour la boucherie des bêtes bo vines et ovines, destinées à être tuées suivant les be soins. Quand ces malheureux animaux ont seulement passé deux semaines dans l'île, ce sont de vrais sque lettes. Ce pâturage n'a que des vertus purgatives et rien de nutritif; aussi est-on obligé de se dépêcher à tuer bœufs et moutons pour qu'ils ne meurent pas de faim dans ces funestes pacages. Quelquefois ces pauvres bêtes tentent de suppléer à l'insufsisance de l'herbage par les feuilles et les fruits des arbres, mancenilliers ou autres; ce n'est plus alors d'éthisie mais d'empoison nement qu'elles crèvent. Qu'on juge par là combien est saine la nourriture qui sort des boucheries ! Tout le monde est malade à Aspinwall-City : blancs, cuivrés et noirs ; c'est l'élat normal après une semaine de résidence ; il faudrait être de fer pour ne pas ressentir les influences du climat.

Les fièvres aiguës, bilieu ses, cérébrales , sont mortelles au second accès quand vous avez échappé au premier. Et quels soins attendre HYGIÈNE A ASPINWALL-CITY. 33 des spectres qui vous entourent? Ils sont déjà assez em barrassés de leurs propres personnes. Même avec de l'argent on ne peut trouver ni un bon médecin, ni un pharmacien connaissant son métier, ni une garde pour vous donner de la tisane ou vous renouveler assidû ment la provision d'eau douce. Combien en peu de jours ai-je vu mourir d'Européens qu'un peu de soins auraient sauvés ! Le médecin américain qui exerçait sur cette place ne voulait pas se déranger pour les pauvres, dont le domicile, comme celui des chiens, était sous les wagons de la compagnie du chemin de fer ou sous les auvents de quelque boutiquier compatissant. Quant à ce médecin de nom, je ne sais pas s'il fallait lui en vouloir de ne pas prodiguer ses ordonnances : je l'ai vu lui-même tomber très malade ayant avalé une dose d'é métique pour un sel purgatif.

Notre Esculape avait pour complice dans cette espèce de suicide un apothicaire de sa force. Voilà en quelles mains vous tombez si votre santé vient à se déranger ! J'ai pourtant pu résider dix jours à Aspinwall-City, dans l'hôtel français de ce nom , qui n'est pas le plus beau de la ville, mais qui est celui dont la cuisine passe à juste titre pour la moins mauvaise. C'est aussi le plus sûr (je n'y ai été volé que deux fois). Les maîtres, dont un Corse (1) et l'autre un Italien, sont de braves gens et méritent la préférence à tous égards. Les meilleurs lits sont tout bonnement des fonds sanglés, avec un morceau de calicot pour couverture. (1) Pierre Luigi, d'Ajaccio, fier d'être né dans la ville berceau de Napoléon. Matelot à bord d'un navire de l'État, il déserta, il y a quinze ans, pour faire de l'industrie sur ces côtes.

II a été au Mexique et à Chagrès, d où il arrive; possesseur aujourd'hui d'une petite fortune, il brûle d'aller la partager avec sa vieille mère, qu'il chérit et vénère, et à laquelle il n'a pourtant jamais donné ni demandé de nouvelles. Singu- Si l'on parvient a obtenir une moustiquaire et à ne pas être plus d'une demi-douzaine dans une chambre où la pluie ne pénètre pas trop, on n'a que des grâces à rendre à la Providence ; on est tombé sur un lot princier. Ce qui est important avant tout est de conserver la position verticale pour se donner un peu de soins à soi-même ; car, horizontalement, le malade est abandonné à la nature, et là-bas cette tendre mère n'est qu'une terrible marâtre. Quant à moi, j'ai été royalement partagé pour la santé ; n'ayant jamais abusé, j'ai conservé une organisation forte par son parfait équilibre; je sais d'ailleurs me traiter.

Voici le régime que je m'étais imposé dans cette infirmerie : je prenais café et thé deux ou trois fois par jour; à mes deux repas, déjeuner et dîner, je buvais du vin de Bordeaux coupé avec moitié eau. Sans me priver entièrement de fruits, j'en mangeais avec infiniment de réserve. Dans l'intervalle des repas, pour étancher la soif continuelle, je buvais à la glace, mais en mettant de l'eau-de-vie dans l'eau et en y ajoutant toujours force camphre. C'est lui, c'est ce bienfaisant camphre, que je regardais comme mon sauveur. Mes poches en étaient remplies ; je le humais, je le mâchais sans cesse, en face des bonnes comme des déplaisantes émanations : je les tenais toutes en même défiance. Matin et soir , en me levant et en me couchant, je m'épongeais de la tête aux pieds avec de l'eau froide mélangée d'eau-de-vie camphrée.

J'absorbais plus de camphre que jamais momie embaumée , pour tenir à distance miasmes et animalcules. Jusqu'aux lière contradiction ! II ignore s'il est assez heureux pour la posséder en core, et n'a pas le courage d'écrire seulement une lettre pour s'en assu rer ! Je cite ce fait, excessivement commun dans ces régions tropicales, pour démontrer à quel degré d'apathie elles conduisent même les na tures d'une origine énergique. CAMPHRE. — TABAC. moustiques, si friands de ma peau, qui ne m' abordaient plus qu'avec une extrême circonspection. Je ne saurais trop recommander cet exemple à tous les voyageurs. Prodigalité de camphre jour et nuit. Mon lit en était rempli, ce qui me permettait de dormir la fenêtre ou verte, quoique l'air de la nuit soit reconnu le plus dan gereux, non-seulement parce qu'il est frais et humide, mais à cause des vapeurs qui s'élèvent d'une terre échauf fée toute la journée par un soleil brûlant.

Il est d'ail leurs prouvé que pendant le sommeil le système est plus relâché, que les pores, ouverts davantage à la trans piration , rendent le corps en repos plus impression nable. C'est alors que vous êtes tout-à-fait livré aux gaz putrides dont l'action sur les organes vivants développe si rapidement les symptômes de l'empoisonnement mias matique. Conclusion et moralité : dans la ville d'As pinwall fermez bien portes et fenêtres, si vous craignez voleurs et peste. Vous seriez aussi moins exposé à rat teinte des miasmes délétères dans les appartements élevés que dans les rez-de-chaussée , surtout si c'était par la toiture que vous pussiez les aérer. L'usage du tabac , dont la Providence n'a pas pour rien doté ces pays, est très hygiénique. Priser est bon; chiquer n'est pas mauvais ; fumer est encore mieux pour écarter les funestes influences.

Quand je sortais, le soleil avait beau paraître voilé , je n'en prenais pas moins mon parasol , qui d'ailleurs me servait en cas de pluie. Il est bon de garnir l'intérieur du chapeau de quelques feuilles de papier pour atténuer l'effet des rayons solaires. L'isthme étant par 8 et 9 degrés de latitude, subit deux fois Tannée les dangers d'un soleil vertical, vers le 21 avril et au mi lieu d'août, époque où je m'y trouvais. Voici le relevé de mes observations au thermomètre centigrade à l'ombre, exposition au nord de la chambre que j'occupais. Comme nous étions dans la saison de l'hivernage, tous les jours le tonnerre grondait, et les averses étaient fréquentes surtout la nuit. Le ciel, couvert tous les matins, ne s'éclaircissait généralement que dans l'après-midi. Au lever 9 heures 3 heures 9 heures 1852, du soleil. du matin. après-midi. du soir. 8 août. 21" 23" 25° 24° 9 24 15 24 30 26 25 50 10 24 10 24 30 27 24 30 11 22 24 30 25 30 24 30 12 23 24 30 25 23 13 23 10 23 30 25 30 24 30 14 23 05 24 30 25 30 25 15 23 10 24 40 25 15 23 20 16 22 25 25 25 20 22 10 17 21 50 24 15 25 35 23 50 18 21 45 25 30 26 20 25 Les vents régnaient presque constamment de Ouest- Nord-Ouest, très favorables à l'entrée des navires.

La brise commence généralement le matin et tombe dans la soirée. Les navires en profitent pour sortir à la ma rée descendante. Tandis qu'elle s'élève de plusieurs mètres de l'autre côté de l'isthme, la marée n'est pas de soixante-dix centimètres sur cette côte de l'Atlanti que. De là cette différence dans le niveau des deux Océans qu'on a si souvent opposée aux projets de jonction à l'aide d'un canal. A la moindre humidité aux pieds je changeais de bas et de souliers, après m'être bien essuyé les pieds et les avoir frictionnés avec mon eau-de-vie camphrée. Les bains froids tous les trois ou quatre jours sont d'une bonne hygiène et provoquent au sommeil dont on res- POLICE DE L'ISTHME. 37 sent la privation les premiers jours. L'action du feu est aussi très salutaire; les fumigations de bois purifient l'air des appartements.

Je me suis un peu appesanti , et j'ai peut-être trop délayé et répété certaines observations ; mais il est plus important de prémunir que de charmer. Faute de pré caution vous succombez sous l'ennemi. Ne traversez un pareil champ de bataille qu'armé de pied en cap, œil et oreille au guet. Vous portez alors en vous le principe morbisique le plus actif, gardez-vous donc bien de fournir aliment à son développement. Évitez une excessive fatigue; ne sortez pas à jeun : les émanations ont plus de prise sur un estomac vide. Si vous vous mouillez étant en transpiration, changez le plus vite possible ; ne buvez de rien avec excès et mangez mo dérément. Tâchez de maintenir votre canal digestif entre les extrêmes de la constipation et du relâchement. Bedoublez de précautions à cet endroit. Même en revenant d'habiter la Californie, on est cho que de l'absence de police et de lois.

Cette nouvelle place de Navy-Bay ne possède encore ni justice ni édi lité. Elle faisait partie géographiquement du district de Chagrès, et jusqu'à présent on a continué de la sorte. C'est une négation de toute société gouvernée et civilisée. Les Américains qui ont entrepris le chemin de fer se gouvernent par leur Compagnie, et ce sont leurs capitaines, administrateurs et supérieurs qui sont leurs alcades. Le reste de la société n'ayant pas l'ombre d'une organisation, les marchands et propriétaires de Ten droit ont, en désespoir de cause, íìni par créer un alcade de leur choix. C'est un pauvre petit caballero de Carthagène qui est venu se dévouer à cette fonction. Il dépérit à vue d'œil d'ennui et de fièvres, et peut-être à Theure où j'écris ces lignes, a-t-il rendu le dernier sou pir. Il était on ne peut plus mal quand j'ai quitté.

Il paie quarante dollars par mois pour sa pension et ne jouit d'aucune espèce de traitement. Les agents de la force publique n'existent pas encore ; le signor alcade exécute lui-même ses ordonnances : il est le premier martyr du pays dans toute la force du terme. Nous lo gions sous la même toiture, nos lits n'étant séparés que par quelques planches. C'est à travers les fentes de cetle cloison que je lui portai plainte un malin des vols dont j'avais été victime dans la nuit: il me répondit qu'on venait de lui voler aussi, à lui-même signor alcade ! et pendant qu'il sommeillait, la malle de T Allemand décédé la veille entre nous deux, et dont il avait pris la charge en sa qualité de magistrat. Il m'avoua naïvement qu'il ne découvrait jamais rien, et qu'il ne fallait parler des vols consommés que pour s'en servir comme de leçons à l'avenir.

Je compris qu'il voulait me convaincre que dans Tislhme de Panama le bienne venait pas, mais s'en allait en dormant. Maxime consolante et on ne peut pìus honorable pour cette juridiction ! Un meurlre avait été commis quelques jours auparavant. Le grand-juge de Chagrès, informé du fait, finit par arriver sur les lieux. On me présenta à ce haut personnage, gros mulâtre ressemblant plus, et d'ha bit et de mine, à un commandeur d'habitation qu'à un fonctionnaire judiciaire; il débuta, en débarquant de son canot et avant de se transporter sur le théâtre du crime, par faire une partie de billard et par avaler quelques tournées de whiskey. Si j'avais eu personnellement à démêler avec celte justice, je me serais écrié : « Ramenez-moi plutôt en Californie ! » Car encore mieux que dans cette contrée, il faut avoir sans cesse le COSTUMES DANS L'ISTHME. 39 pistolet à la main pour se faire justice soi-même.

Par compensation on n'a aucun tracas de police ni de gêne en douane. Le port, franc comme tous ceux de Tislhme, n'a pas même encore de capitaine dé port. Chaque patron de barque continue à y être maître après Dieu. Un chef de port pour la navigation ne peut tarder long-temps à venir régulariser Tancrage et le pilotage, le mouvement de la rade grandissant d'une manière prodigieuse. La place d'Aspimvall-Cily n'en est pas moins très mal approvisionnée. On dit que les maisons de commerce auxquelles New-York avait fait des avan ces , ont tellement négligé les retours, qu'on a fini par leur relirer tout crédit. Aujourd'hui leurs assortiments en ressentent Teffet. II ne faut en rien se formaliser de la simplicité et de la diversité des costumes. Sous ce brûlant climat, le vêtement le plus léger est le plus à la mode.

Chacun se met comme bon lui semble : la loi est muette sur les outrages aux bonnes mœurs et à la pudeur. Chaque nationalité disparaît sous la bizarrerie de Taccoutrement. Cependant à quelques traits on peut encore se reconnaître. L' Américain porte une chemise de laine de couleur, un pantalon, de grosses bottes et un feutre ; le créole aime la toile et le coton blanc, les souliers-pantoufles et, par dessus tout, le chapeau de paille de Panama ou de Guyaquil. La distinction est dans la finesse de ce tissu végétal. Les Européens achèvent d'user leurs habillements de bord, suivant leurs nationalités respectives : larges, prodigues et confortables chez les Anglais; délicats et insuffisants chez les Français. Quant à TAfricain, il brille par sa simplicité : affranchi de toute contrainte , il ne porte , et encore tout au plus , que le calimbé, diminutif du caleçon de bain.

Leurs noires compagnes ne poussent pas plus loin la recherche de la fashion, ou bien elles se couvrent de mirifiques fal balas, lorsqu'elles cherchent à plaire et à séduire. Il y a deux manières tranchées de franchir Tlstbme pendant la saison des pluies et lorsqu'on n'a plus que les mules pour véhicule, ou à sec, ou en consentant à se mouiller complètement. J'ai passé par les deux. Avec chapeau, manteau, longues bottes imperméables, vous pouvez arriver à sec comme sortant d'une boîte ; mais vous avez excessivement chaud et vous êtes épuisé. Cependant, en prenant la précaution de ne pas se découvrir trop vite à Tarrivée, c'est encore la plus prudente manière de cheminer. L'autre, que je préfère pourtant pour mon compte, est beaucoup plus simple et me laissait respirer à Taise : un pantalon de toile, des chaussons de lisières, une chemise de laine et un chapeau de paille.

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