Introduction
. Des hommes primitifs. — Comment ils se formèrent en société. — Comment ils se constituèrent en nations. — La Gaule. — Sa conquête par les Romains. — Première invasion des peuplades germaniques. Lorsque les hommes sentirent la nécessité de se réunir pour former entre eux une ligue défensive contre tout ce qui pourrait porter atteinte à leur sécurité et à leur bien être, ils y furent entraînés à leur insu par une force irrésistible qu'ils ne pouvaient définir, mais qui agissait puissamment sur leur âme. C'est que la nature a fait de l'homme un être éminem ment sociable , dont les besoins moraux se manifestent mème à l'état sauvage, et acquièrent plus ou moins de développement selon le milieu dans lequel il vit. Or, ce besoin d'association qu'ils ressentirent vivement ì.
INTRODUCTION.
. 2 fut la clé de voûte de l'édisice social, et la première soudure de la grande famille humaine. Cette disposition d'esprit amena un mouvement im mense sur la terre, et toutes ces peuplades primitives que d'affreuses révolutions avaient dispersées çà et là, errant depuis des siècles dans l'immensité des déserts, se grou pèrent, en quelque sorte, à un jour donné, en diverses fractions ; chacune de ces fractions ou tribus s'organisa et se choisit un chef de haute taille, aux formes athléti ques, dont la bravoure avait une renommée souvent fabuleuse. Ces tribus ne furent guidées dans leurs choix que par l'instinct de conservation et celui de domination. Alors l'audace, la force prévalurent, et s'armèrent d'un pouvoir absolu. II fut terrible, car les sentiments du juste et de l'injuste étaient à peine connus de ces peuplades sauvages, dont les appétits grossiers tenaient de la brute.
On ne reconnut guère que le droit du plus fort, qui devint la loi suprême. Aussi cette puissance matérielle fut-elle longtemps en grande vénération parmi les peuples primitifs *. Hercule n'en est-il pas le symbole le plus héroïque? Ce fut donc la force physique qui s'arrogea, pendant les siècles de barbarie, le droit de conduire les hommes. On ne vit, dans cette période enveloppée de ténèbres, que des luttes sans gloire, mais qui eurent pourtant une influence immense sur la civilisation. Ces combats perpétuels, ces rivalités incessantes, firent naître des besoins de tout genre , et, pour les satisfaire,
INTRODUCTION.
. 3 il fallut inventer, d'abord, des armes pour vaincre plus sûrement ses ennemis, puis, une foule d'objets usuels, qui devinrent indispensables à l'existence et à la sécurité de ces sociétés. La nécessité provoqua l'émulation, l'intelligence se développa, et la civilisation se fit jour peu à peu dans cet immense chaos. Le domaine des idées s'agrandit sensiblement par le frottement continuel des peuples. Que ce progrès ait lieu par la guerre ou par la paix, par des échanges commer ciaux ou par des relations purement privées, il n'en exerce pas moins une salutaire influence sur l'esprit humain, surtout lorsque ce dernier est encore enveloppé des langes de la barbarie. « Tout commence, dit Bossuet; il n'y a point d'histoire « où il ne paraisse, non-seulement dans ces premiers « temps, mais longtemps après, des vestiges manifestes « de la nouveauté du monde.
On voit les lois s'établir, « les mœurs se polir, et les empires se former. Le genre « humain sort peu à peu de l'ignorance ; l'expérience « l'instruit, et les arts sont inventés ou perfectionnés. k A mesure que les hommes se multiplient, la terre se « peuple de proche en proche; on passe les montagnes « et les précipices ; on traverse les fleuves, et enfin les « mers, et on établit de nouvelles habitations. La terre, « qui n'éiait au commencement qu'une forêt immense, « prend une autre forme-, les bois abattus font place aux « champs, aux pâturages, aux hameaux, aux bourgades,
INTRODUCTION.
. « et enfin aux villes. On s'instruit à prendre certains « animaux, à apprivoiser les autres, et à les accoutumer « au service. On eut d'abord à combattre les bêtes « farouches : les premiers héros se signalèrent dans ces « guerres, elles firent inventer les armes, que les hommes tournèrent contre leurs semblables l. » Ces premiers germes de civilisation parurent donc à la surface, et se développèrent graduellement, tantôt d'une manière régulière, tantôt par soubresauts ou par violence. Quelquefois même, il y eut des temps d'arrêt et de réac tion, jetant à travers les siècles une telle perturbation dans le monde, qu'il ressemblait alors à ces cataleptiques chez lesquels la mort et la vie se livrent des combats effroyables dont l'issue nous plonge dans de terribles anxiétés. Le soleil de l'Orient réchauffa sensiblement ce cadavre, et le ranima.
Sa lumière féconde le fit sortir de cet état léthargique qui le privait de ses sens et de ses mouvements. Cet enfantement, ou plutôt cette résurrection, eut lieu péniblement, et ne fut pas l'affaire d'un jour, mais de plusieurs siècles, pendant lesquels le flux et le reflux des idées, tantôt progressives, tantôt rétrogrades, sub mergeaient l'humanité et la poussaient en sens divers. Ce mouvement désordonné peu à peu se régla par les lois du progrès, lesquelles ne peuvent jamais manquer à l'humanité, car elles sont éternelles comme l'univers. 1 Discours 6ur Y Histoire Universelle.
INTRODUCTION.
. Ces idées apportèrent plus d'homogénéité dans le mon de , plus de cohésion entre la diversité des peuples dont il se composait. Le droit international de chacun d^eux fut déterminé, soit par les traditions de ses ancêtres, par les usages reçus , et par les habitudes prises; soit par le climat, parles différentes configurations du sol, et par les limites naturelles, telles que les montagnes, les collines, les mers, les fleuves, les rivières. Quelquefois mème de simples ruisseaux séparaient des nations ennemies qui n'avaient entre elles de commun que la haine et la vengeance; leurs mœurs, leurs idiomes étaient dissem blables. Ce fractionnement de l'humanité et la diversité des races constituèrent les nations , et en furent l'origine. Sans aller chercher dans l'antiquité des exemples de ce que nous avançons, nous pouvons citer la Gaule, qui comptait elle-même près de 400 peuples ou tribus avant la conquête des Romains, appartenant à quatre races principales : 1° les Celtes ou Galis; 2° les Ger mains (Kymris ou Cimbres, Belges ou Volkes); 3" Les Ibères ou Ligures; 4° les Grecs (les Massaliotes et leurs colonies). « Les premiers hommes qui peuplèrent l'ouest de l'Eu « rope, dit M. Henri Martin, furent les Galls ou Gaulois, « nos véritables ancêtres; car leur sang prédomine dans « ce mélange successif de peuples divers qui a formé les « modernes français. « Chasseurs et pasteurs, ignorant l'agriculture, se n
INTRODUCTION.
. « tatouant ou se teignant le corps , ces Galls primitifs « devaient offrir beaucoup d'analogie avec les sauvages « belliqueux de l'Amérique du nord. Des haches et des « couteaux de pierre qu'on retrouve parfois enfouis « dans notre sol, pèle-mèle avec des ossements humains, « des flèches armées de cailloux pointus , des épieux « durcis au feu, nommés gais (en latin Gasa), des dards « enflammés, appelés gathteth ou catéies; un bouclier « long et étroit, telles étaient leurs armes offensives et « défensives; de petites barques d'osier recouvertes d'un « cuir de bœuf, telle était leur marine. Les formes poli ce tiques d'une telle société étaient bien simples et bien « élémentaires : les familles s'étaient groupées en clans « ou tribus ; les clans se groupèrent en confédérations, « dont les nécessités de la guerre resserrèrent les liens « et firent peu à peu des corps de nations ; l'autorité h patriarcale des chefs de clans, fondée primitivement « sur la supériorité de la force et du courage, était le « seul élément du pouvoir politique. « Les principaux chefs de familles étaient devenus « chefs de clans (Tiem); les plus vaillants chefs de clans « devinrent chefs de nations, chefs d'armées (brenn^ en « latin breiinus).
Rois. La masse immense et confuse « des Galls forma ainsi un certain nombre de peuples « indépendants les uns des autres , mais unis par la « communauté d'origine, de mœurs, de langage, et « peut-être par une sorte de fédéralisme vague et re « lâché.
INTRODUCTION.
7 « Cette brillante race gauloise, qui sillonna en tous « sens l'ancien monde de ses coIonies guerrières, et qui « ne put être vaincue que par le génie de Rome, appar « tenait à la grande famille humaine, dont l'Inde fut la « mère ou la sœur aînée ; les langues gauloises, comme « le grec, comme le latin, comme le tudesque, tiréílt « leur origine du sanscrit, l'idiome sacré des brahmanes « indiens. « On voit quelle place immense la race gauloise tenait « en Europe, environ cinq siècles avant Jésus-Christ; les « Galls primitifs occupant l'est et le sud de la Gaule, <t l'Alban (Haute-Ecosse), l'île d'Erin (l'Irlande), l'Italie « transpadane ( au nord du Pô), les pays de la rive droite « du Danube et les Alpes illyriennes, sans parler des « populations demi-galliques de l'Espagne ; les Kimris, « tenant le reste de la Gaule, à l'exception de l'Aqiiitaine « et de laLigurie, l'Albion (l'Angleterre), qu'ils avaient « enlevée aux Galls , les contrées au sud du Pô, ou cis « padanes, et les immenses régions d'outre Rhin, jus « qu'aux plages orientales de la Baltique. « Cependant cette vaste domination allait s'élargir « encore comme s'il ne devait être aucune terre de Fan « cien monde où les Gaulois n'eussent passé '. » Nous ne les suivrons ni dans leurs invasions, ni dans leurs exploits guerriers. Nous savons qu'ils envahirent la Macédoine, la Thrace, la Grèce ; menacèrent le fameux • Histoire de France, jar Henri Martin. T. I", p. 10 et 24.
INTRODUCTION.
. temple d'Apollon (à Delphes); conquirent une grande partie de l'Italie; s'emparèrent de Rome, qu'ils rançon nèrent; poussèrent enfin leurs excursions jusqu'en Asie, où ils fondirent un état fédératif. (La Galatie). Ces grandes expéditions leur valurent une immense renommée de bravoure, au point qu'ils furent pris pour des dieux par la Grèce, qui, d'ailleurs, voyait des dieux partout. Mais le destin cessa de leur être propice : les Gaulois, après avoir fait trembler le monde, après avoir sillonné la terre en tous sens, furent à leur tour envahis ; de l'offen sive, ils passèrent à la défensive, et, cette fois, pour être entraînés, précipités, engloutis, comme tant d'autres races, dans le gouffre de la domination romaine. CONQUÊTE DE LA GAULE. ( De 124 à 12 av. I.-C. ) Massalie, voulant s'étendre sur le continent gaulois, prit les armes contre les Gallo-Ligures, afin de conquérir leur territoire; mais ceux-ci, quoiqu'habitués à lui four nir des matelots, des artisans et des soldats mercenai res , ne lui livrèrent pas leur indépendance nationale : les Décéateset les Oxybes (de la rive droite du Var) se portèrent même jusque dans les coIonies Massaliotes
INTRODUCTION.
. 9 d'Antibes et de Nice. Massalie, ne pouvant réprimer ni contenir ces peuplades barbares qu'elle avait imprudem ment provoquées, invoqua l'assistance de Rome, son éter nelle alliée. Le consul Opimus envahit avec son armée la Gallo-Ligurie, accabla ces deux petits peuples, et les rendit sujets de Massalie ( 154 avant J.-C.) ; ensuite vint le tour des Salyes , nation ligurienne établie entre la basse Durance et la mer. Afin de détruire désormais les pirateries des Ligures, leurs tribus furent refoulées à plus d'un mille de la Méditerranée, et le littoral entier, entre le Var et le Rhône, fut possédé par les Massaliotes; les Romains prirent l'intérieur pour leur propre compte. La colonie d'Aquœ Sextiœ (les Eaux Sextiennes, Aix), (nommée ainsi à cause de l'abondance de ses sources chaudes et froides), fut fondée par le proconsul C. Sextius-Calvi nus, l'an 124 avant J.-C. Cette première cité romaine en Gaule eut aussitôt son sénat ou curie , ses duumvirs représentant les consuls, ses préteurs, ses édiles, ses ques teurs, ses censeurs, qui exercèrent les mêmes pouvoirs que ceux de la métropole ; ses citoyens, en un mot, qui étaient encore, mème dans leur nouvelle patrie , avant tout, citoyens de Rome, et en maintenaient l'orgueil et les droits.
Le sol de la Gaule foulé par les Romains, c'était la conquête. Avec eux, toujours la guerre enfantait la guerre, jusqu'à extinction. Le consul Domitius .Enobar bus-Maximus, conjointement avec le consul Fabius, sou mit les Allobroges et la puissante nation des Arvernes,
INTRODUCTION.
. qui furent successivement battus à Vindalie (près de la Durance), et sur les bords du Rhône, où une grande par tie des armées galliques périrent dans le fleuve ou sous Fépée romaine. Le malheureux Biteuth, roi des Arvernes, fut fait prisonnier par trahison, et envoyé à Rome. On le traîna en triomphe au Capitole, avec ses armes peintes d'écla tantes couleurs et son char d'argent •*. Puis il mourut à Albe. Ainsi s'éteignit le dernier roi des Arvernes, et avec lui les royautés gauloises furent toutes , vers la même époque , emportées par une révolution démocratique. Mais la Gaule méridionale n'en resta pas moins sous le joug de Rome. (118 avant J.-C. ) Une catastrophe épouvantable, d'une gravité extrême, éclata au nord de l'Allemagne, et, par corltre-coup, pro duisit en Gaule de profondes perturbations. « Tandis que la Gaule méridionale courbait le front « sous la domination étrangère, dit M. H. Martin, une « horrible tempête, formée dans les profondeurs du Nord, m allait fondre à la fois sur les oppresseurs et sur les « opprimés.
Vers Tannée 113, avant notre ère., un vaste « tremblement de terre bouleversa les régions du Nord : « la Baltique, soulevée , déborda et dévora ses rivages, « une partie de la Chersonnèse Kimrique et des plages « septentrionales de la Germanie, furent englouties sous « les eaux . • voy. l'Histoire d'Henri Martin. T. l*r, p. 62 et 66.
INTRODUCTION.
. 11 d Les Kimris septentrionaux (les Cimbrcs de l'histoire « romaine), fuyant devant la fureur des éléments, « abandonnèrent leur presqu'île, et s'associèrent à un « peuple voisin, probablement du Mecklembourg et de la « Poméranie, qui avait été victime de la même catas « trophe, et que les historiens appellent du nom généri « que de Teutons , parce qu'il était apparemment le « noyau de la race teutonique, comme les Cimbres « étaient celui de la race Kimrique. Les deux nations « alliées résolurent d'aller chercher au Sud une demeure « nouvelle , et un immense torrent de douze cent mille « créatures humaines roula de la Baltique vers le Da « nube : » Ces deux armées ne tardèrent pas à franchir le Danube et à s'approcher de l'Italie. Un premier en gagement eut lieu avec les Romains à Noreia , dans les Alpes Carniques , où le consul Papirius-Carbon fut battu ; ensuite, elles se portèrent en Illyrie, qu'elles dévastèrent trois années consécutives ; puis, revenant sur leurs pas, elles pénétrèrent dans les vallées des Helvètes (110 avant J.-C).
Ceux ci s'allièrent presqu'aussitôt aux intrépides Germains et leur fournirent un contingent de soixante mille hommes. Ces redoutables coalisés tournèrent au nord du Jura et envahirent la Belgique, qui parvint aussi à détourner le danger et à s'unir avec ces terribles nomades. L'orage , écarté des terres belges, creva sur la Gaule centrale et méridionale; il y fit des ravages affreux : tout fut dévasté.
INTRODUCTION.
. Le consul L. Cassius et son lieutenant Scaurus se portèrent au-devant de ces ennemis indomptables, mais eux-mêmes furent vaincus et Cassius tué au bord du lac Leman. Les débris de ses légions, pour avoir la vie sauve, passèrent sous le joug des Tigurins, honte que Rome n'avait encore éprouvée qu'une fois dans ses plus grands désastres : Scaurus fut pris vivant par les vainqueurs, après avoir eu la douleur de voir son armée anéantie ou dispersée ( 108-107 avant J.-C). Désormais la grande préoccupation des chefs Kimro- Teu'.ons fut l'entrée en Italie : ils agitèrent cette ques tion et interrogèrent leur captif Scaurus sur les forces de Rome. Scaurus eut en ce moment suprême un beau mouve ment d'éloquence, dicté par le sentiment national. « Ne « passez pas les Alpes, leur répondit-il, ne mettez pas le « pied en Italie, car ma patrie est invincible ! » Plein de courroux pour ces paroles téméraires, Boîorigh, chef des Kimris, lui passa son épée à travers le corps *.
On décida qu'on ne se porterait pas en Italie avant d'avoir chassé les Romains de la province ; mais de tels auxiliaires étaient plus redoutables que les oppresseurs mêmes. Cependant, les Volkes-Tectosages, Kimris d'origine, firent partie de la ligue des barbares, quoiqu'ayant accepté le titre de confédérés du peuple romain. Cette défection leur coûta cher : le consul Servilius 1 Voy. VHist. d'Henri Martin. T. I".
INTRODUCTION.
. Cépion, à la tète d'une puissante armée venant d'Italie, marcha sur Tolosa, leur capitale, la prit et la livra au pillage. Tolosa, cette ville sainte de la Gaule, ainsi profanée, avilie!.. Les immenses richesses accumulées dans ses murs et au fond de son étang sacré, For extrait des entrailles des Pyrénées, les dépouilles du temple de Delphes, les offrandes pieuses offertes au Dieu Belen, tout devint le butin de l'armée romaine. (106 avant J.-C.) Celle-ci jouit bien peu de temps de ces trésors. Les barbares se soulevèrent et accoururent de toute part pour venger Tolosa; Cépion et un nouveau consul, Manlius, se portèrent à leur rencontre. Le choc eut lieu sur les bords du Rhône, et," cette fois, cent vingt mille cadavres romains et auxiliaires jonchèrent ses rives déjà si souvent ensanglantées.
(105 avant J.-C.) « Tout fut tué, dit M. Henri Martin, soldats romains, « soldats alliés, valets d'armes, tout, jusqu'aux chevaux « et aux bêtes de somme. Les barbares avaient voué « l'armée romaine tout entière aux dieux de la mort, il « n'y eut ni butin pour le vainqueur, ni miséricorde <» pour le vaincu : tout ce qui était Romain ou avait « appartenu aux Romains fut sabré, pendu ou précipité « dans le Rhône ; les armes mèmes et les habits des « vaincus furent mis en pièces. On n'épargna que dix « hommes pour les envoyer porter en Italie la nouvelle « de la bataille. « Cépion , échappé par miracle au massacre , alla
INTRODUCTION.
. « mourir dans la misère en Asie : For de Tolosa semblait « avoir été funeste à ses ravisseurs, et il en resta dans Rome un proverbe fameux ' . » A la nouvelle d'un si grand désastre, Rome attérée s'imaginait voir les nouveaux Gaulois sous ses murs : elle manda d'Afrique Marius , et Tenvoya comme consul dans la partie de la province qui avait échappé jusque là aux mains des barbares ; les Kimris et les Teutons possédaient déjà tout le pays à Touest du Rhône, pris sur les Romains. Heureusement pour ces derniers, les vainqueurs ne surent point profiter de leur victoire. Au lieu d'anéantir le reste de leurs ennemis et de se porter en Italie, ils se divisèrent : les Teutons recommencèrent leurs dévastations dans Tintérieur de la Gaule; les Kimris s'en allèrent en Espagne pour la piller et la ravager.
Ils y restèrent deux années consécutives, au bout desquelles ils furent repoussés enfin par les Cel tibères. Les Kimris vinrent rejoindre leurs confédérés en Gaule, et les hordes réunies mirent à exécution leur vaste projet. Les Teutons franchirent le Rhône et se trouvèrent en présence de Marius, sans oser Tattaquer derrière ses retranchements. Nous ne suivrons pas ici les marches et contre -marches des deux armées (car ce livre n'est point un livre de stratégie), ni les combats partiels qu'elles se sont livrés avant d'en venir au terrible * Hist. d'Henri Martin. T. I«, p. 72.
INTRODUCTION.
. 16 dénouement. Nous dirons seulement que Marius leva son camp et suivit l'ennemi jusqu'auprès d'Aquae-Sextiae (Aix), puis, s'arrètant en face des barbares, prit une position importante. Ses soldats se plaignant de la soif sous ce ciel brûlant, il leur dit : « voila de l'eau ! en leur montrant la petite « rivière du Ccenus bordée d'ennemis ; voilà de Teau , « mais il faut Tacheter avec du sang ! » Alors, les valets d'armée se précipitèrent en foule, la cruche dans une main, la lance ou la hache dans l'autre, vers la rivière. Les Ambrons prenaient nonchalamment, çà et là, leur repas aux bords du Cœnus, ou se baignaient dans la rivière et dans les sources chaudes des alentours. Mais, voyant accourir leurs ennemis au-devant d'eux , ils s'élancèrent sur leurs armes en poussant leur terrible cri de guerre : Amhra!
Amhra! et furent tout à coup inter dits, frappés d'étonnement, en entendant dans les rangs opposés le mème cri poussé avec fureur. « C'étaient des « Gallo-Italiens au service de Rome, dit M. Henri Martin, « issus d'antiques tribus ambronnes, refoulées jadis en « Ligurie par les Etrusques. Ces frères d'origine se « retrouvaient ainsi après neuf siècles de séparation. Ils « ne se rencontrèrent que pour s'entr'égorger l. » Les Ambrons-Romains, appuyés par les légions, accu lèrent et culbutèrent les Ambrons-Barbares dans le Cœnus, qui fut bientôt encombré de cadavres, et ceux ' Hist. d'Henri Martin. T. ì", p. 74. /NTRODUCTION. qui purent échapper à cette sanglante mêlée s'enfuirent jusqu'à Tenceinte de chariots, où se trouvaient leurs familles et leurs bagages ; mais là, on les contraignit de rebrousser chemin : leurs femmes, se précipitant hors du camp, la hache et le couteau au poing, frappèrent aveu glément les fuyards et ceux qui les poursuivaient.
Les Romains, à la vue de ces singuliers adversaires, s'arrêtè rent étonnés et plein d'admiration, et se replièrent sur leur première position. Ce triomphe fut sans allégresse, et la nuit sans repos pour les soldats romains, qui craignaient à chaque moment d'être attaqués par les Teutons courroucés. Pendant cette nuit horrible, pleine d'insomnies et d'agitations, la plaine, la rivière et les hauteurs retenti rent de hurlements n'ayant rien d'humain : on aurait pensé entendre le rugissement d'une myriade de bêtes féroces. Ce bruit sinistre et lamentable avait quelque chose de terrifiant : Marius lui-même en fut frappé de stupeur. Les gémissements pour les morts de la veille s'entremêlaient chez les barbares, aux cris d'extermina tion du lendemain. Les deux armées restèrent dans Tinaction durant trente-six heures.
Dès que le second soleil apparut sur l'horizon, les Romains quittèrent leurs tentes, et se ran gèrent en bataille sur la colline où se trouvait le camp de Marius. A cette vue, les Teutons traversèrent la rivière, et, faisant reculer la cavalerie ennemie, s'élan cèrent avec furie sur les légions. Les sinuosités et la
INTRODUCTION.
. pente du terrain favorisèrent la résistance des Romains : les hordes refluèrent en arrière, et le combat, commencé sur le vepsant de la colline, continuait dans la plaine lorsque, sur Tordrede Marius, trois mille guerriers d'élite, s'étant embusqués dans des ravins boisés sur les der rières de l'ennemi, chargèrent en queue les Teutons avec d'immenses clameurs. Un sauve qui peut général fut bientôt le signal de la défaite des Germains. Cent mille barbares périrent sur le champ de ba taille ou furent faits prisonniers. Leur roi, Teutobokh, fameux par sa taille colossale et sa force presque surhu maine, fut pris par des Séquanes et livré vivant à Marius. Les populations gauloises , dans leurs ressentiments , exterminèrent en détail le reste des Teutons. Les captifs eurent la vie sauve, mais Marius traita le butin de la mème manière qu'avaient fait les Kimro-Teutons après la journée du Rhône, il le jeta tout entier aux flammes en l'honneur des dieux.
On éleva un temple à la victoire, et une pyramide à Marius sur le champ de bataille, appelé le Champ-Pourri, •■■ à cause, dit Plutarque, des milliers de corps morts qui Tengraissèrent d'une prodi gieuse fécondité. » Puis à Verceil, Marius tailla en pièces les Cimbres ( 101 de J.-C. ), et revint à Rome Tannée qui suivit ses grands triomphes '. Ainsi se termina Tépisode du drame le plus colossal • Voy. l'Histoire d'Henri Martin. T. 1er, p. 67 à 76. ■i
INTRODUCTION.
. 18 de l'histoire européenne, la lutte de Rome avec la race teutoniqueet cimbrique (102-101 avant J.-C). Mais si la Gaule fut débarrassée des barbares, elle ne le fut point de ses premiers conquérants : des Romains. C'est avec eux désormais qu'elle entra en lutte corps à corps, après avoir subi le contre-coup des guerres civiles qui déso laient Rome, par suite de Tambition des consuls. Pompée se porta sur la terre gallique, ravit la Narbo naise aux lieutenants de Sertorius, partisan de Marius, et y fit de cruels ravages, puis, de là, passa en Espagne (78 à 69 avant J.-C). La liberté des Gaules, comme on voit, était bien pré caire et sa nationalité gravement compromise, puisque les partis à Rome pouvaient impunément Topprimer. Si la conspiration de Catilina avait réussi, la Gaule expirante pouvait, pour quelque temps du moins, pro longer son agonie.
Mais la Providence ne le voulut pas à ce prix. D'ailleurs, l'honneur gaulois s'y refusa. « Une révolution à Rome (conspiration de Catilina, « 69 avant J.-C), eût été, dit M. Henri Martin, assuré « ment favorable à la liberté gauloise ; néanmoins les « députés, espérant de la reconnaissance du sénat, ce « que leur offraient les conjurés, eurent Timprudence « de révéler le complot. Catilina et les siens périrent; « mais, en dépit des vaines paroles de Cicéron, la liberté « ne fut pas rendue aux Allobroges. « Ce brave peuple sortit de ses frontières et descendit « au sud de TIsère, pour appeler aux armes le reste de
INTRODUCTION.
. « la province et fondre sur Narbonne et Massalie, vouées « à la haine héréditaire des Gaulois. Après deux vic « toires, leur chef Catugnat succomba sous les forces « trop supérieures du préteur Pomptinus (61 avant J.-C.) « Ce fut le dernier effort de la province transalpine, « pour reconquérir son indépendance. » « La Gaule centrale, déchirée par des dissensions « intestines et par la guerre étrangère, n'était guère « plus heureuse que le midi. La révolution politique ne « s'était achevée qu'à travers de fréquentes conspira it tions des anciens princes, et des ambitieux qui préten « daient au pouvoir arbitraire l. » Une situation aussi désespérée porta les Gaulois à de grandes résolutions. On se prépara, en conséquence, à vaincre ou à mourir. Le cri de guerre retentit de nou veau avec plus d'acharnement que jamais !
Amhra! Amhra! fut prononcé avec violence, comme en ces jours de sublimes crises et de désespoir. On courut aux armes , et une avalanche formidable, se détachant des montagnes de THelvétie , roula dans les provinces gauloises. A cette nouvelle, Rome s'émut : le sénat dépêcha aus sitôt un homme portant le titre de proconsul des deux Gaules cisalpines et transalpines. Cet homme était Caïus Julius Cœsar! Alors, les destinées de la Gaule, de Rome, du monde, ' Histoire d'Henri Martin. T. 1er. INTRODUCTIO.». furent changées. Nous savons comment. Nous ne suivrons pas Jules César dans ses exploits guerriers sur la terre gallique. Disons seulement qu'ils commencèrent Tan 58, et ne se terminèrent qu'en Tan 49 avant J.-C. A Genève, le prélude! à Alésia, le terrible dénouement! (52 avant J.-C). Biteuth, roi des Arvernes, fut le dernier représentant des races royales de la Gaule.
Vercingetorix, le dernier représentant de la liberté gauloise , expira sous le glaive de César. Cette malheureuse terre gallique fut sillonnée d'une cruelle façon par les armées romaines : ses champs surent dévastés, abandonnés, au point de ne pouvoir plus produire de quoi subvenir à la nourriture des habitants. Alors, la hideuse famine apparut à plusieurs reprises dans les Gaules, jadis si florissantes, si fertiles, dont Rome enviait Tabondance et la richesse : les mines d or et d'argent qu'elles possédaient avaient excité la cupi dité des Romains , et les poussèrent à tous les excès. La Gaule résista bravement à ces redoutables ennemis : ses luttes contre Toppression sont admirables de courage et de dévouement. Femmes, enfants, vieillards, combattirent en héros pour la liberté et pour l'indépendanee de leur patrie.
Ils défendirent pied à pied leur territoire envahi, leur nationalité méconnue, préférant périr parle fer et par la faim, plutôt que de se rendre aux Romains. Dans ces combats gigantesques, pleins de péripéties douloureuses , les Gaulois , tantôt vainqueurs , tantôt
INTRODUCTION.
. 2t vaincus, furent enfin entièrement subjugués. La paix alors régna partout en Gaule; ce fut la paix de la mort!... « Mais quelle paix, grand Dieu! s'écrie M. Henri Mar « tin , quel calme que celui qui suivit cette effroyable « crise, cette transformation violente de Texistence de « toute une race humaine ! C'était le silence de Tatonie, « île la mort qui régnait en Gaule. « Durant neuf années « de guerre , César avait forcé plus de huit cents villes , « subjugué trois cents nations, vaincu trois millions de « combattants, dont un million avait péri sur les champs « de bataille, et un million étaient réduits en esclavage. (Plutarq, vie de César.) DISCOURS SUR L'HISTOIRE MODERNE DES DEUX-MONDES. PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE PREMIER. Période Gallo-Romaine, — Sa grandeur, sa décadence et sa chute (49 ans avant J.-C Jusqu'à l'an 436 après l'ère chrétienne ). — Conquête des Francs.
(486) La Gaule ne forma plus alors qu'un seul et vaste empire, au moins en apparence, car il renfermait en son sein bien des éléments dissolvants, que les gouverneurs avaient peine à contenir. Us devaient produire et pro duisirent, en effet, le déchirement et la dissolution de Tempire des Césars. « Les faits sont clairs, dit Tillustre historien, M. Guizot, « la nature de ce gouvernement est évidente ; nulle indé « pendance pour les fonctionnaires ; ils sont subordonnés « l'un à l'autre, jusqu'à l'empereur qui dispose et décide « pleinement de leur sort. Nul recours pour les sujets con « tre les fonctionnaires , sinon à leurs supérieurs. Vous « ne rencontrez nulle part de pouvoirs coordonnés, « égaux, destinés à se contrôler, à se limiter l'un l'autre. « Tout procède du haut en bas ou de bas en haut, selon « une hiérarchie unique et rigoureuse.
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