Front matter
MÉMOIRES D’UN MÉDECIN
LA COMTESSE
DE
0
MÉMOIRES D’UN MÉDECIN
LA
INTRODUCTION
Ceux de nos excellents lecteurs qui se sont inféodés en quelque sorte à nous, ceux qui nous suivent partout où nous allons, ceux pour lesquels il est curieux de ne jamais abandonner, même dans ses écarts, un homme qui, comme nous, a entrepris cette tâche immense, de dérouler feuille à feuille chacune des pages de la monarchie, ont bien dû comprendre, en lisant le mot fin au bas du dernier feuilleton d’Ange Pitou, qu’il y avait là quelque monstrueuse erreur qui lui serait un jour ou l’autre expliquée par nous.
En effet, comment supposer qu’un auteur dont la prétention, prétention peut-être fort déplacée, est avant tout de savoir faire un livre avec toutes les conditions de ce livre, comme un architecte a la prétention de savoir faire une maison avec toutes les conditions d’une maison, va laisser son livre au milieu de son intérêt, sa maison abandonnée au troisième étage.
Voilà pourtant ce qu’il en serait du pauvre Ange Pitou, si le lecteur avait pris au sérieux le mot fin placé justement à l’endroit le plus intéressant du livre : c’est-à-dire quand le roi et la reine s’apprêtent à quitter Versailles pour Paris ; quand Charny commence à s’apercevoir qu’une femme charmante à laquelle depuis cinq ans il n’a pas fait la moindre attention, rougit dès que son regard rencontre ses yeux, dès que sa main touche sa main ; quand Gilbert et Billot plongent un œil sombre mais résolu dans l’abîme révolutionnaire qui s’ouvre devant eux, creusé par les mains monarchiques de Lafayette et de Mirabeau qui représentent bien, l’un la popularité, l’autre le génie de l’époque ; enfin, quand le pauvre Ange Pitou, l’humble héros de cette humble histoire, tient en travers de ses genoux, sur le chemin de Villers-Cotterets à Pisseleux, Catherine évanouie au dernier adieu de son amant, lequel à travers champs, au galop de son cheval, regagne avec son domestique le grand chemin de Paris.
Et puis, il y a encore d’autres personnages dans ce roman, personnages secondaires, c’est vrai, mais auxquels nos lecteurs ont bien voulu, nous en sommes certains, accorder leur part d’intérêt ; et nous, on le sait, notre habitude est, dès que nous avons mis un drame en scène, d’en suivre, jusqu’au lointain le plus vaporeux du théâtre, non-seulement les héros principaux, mais encore les personnages secondaires, mais encore jusqu’aux moindres comparses.
Il y a l’abbé Fortier, ce monarchiste rigide qui, bien certainement, ne se prêtera pas à se transformer en prêtre constitutionnel, et qui préférera la persécution au serment.
Il y a ce jeune Gilbert, composé de deux natures en lutte à cette époque, des deux éléments en fusion depuis dix ans, de l’élément démocratique auquel il tient par son père, de l’élément aristocratique d’où il sort par sa mère.
Il y a madame Billot, pauvre femme, mère avant tout, et qui, aveugle comme une mère, vient de laisser sa fille sur le chemin par lequel on a passé et qui rentre seule à la ferme déjà si esseulée elle-même depuis le départ de Billot.
Il y a le père Clouï, avec sa hutte au milieu de la forêt, et qui ne sait encore si avec le fusil que vient de lui donner Pitou, en échange de celui qui lui a emporté deux ou trois doigts de la main gauche, il tuera, comme avec le premier, cent quatre-vingt-deux lièvres et cent quatre-vingt-deux lapins dans les années ordinaires, et cent quatre-vingt-trois lièvres et cent quatre-vingt-trois lapins dans les années bissextiles.
Enfin, il y a Claude Tellier et Désiré Maniquet, ces révolutionnaires de village qui ne demandent pas mieux que de marcher sur les traces des révolutionnaires de Paris, mais auxquels l’honnête Pitou, leur capitaine, leur commandant, leur colonel, leur officier supérieur, enfin, servira, il faut l’espérer, de guide et de frein.
Tout ce que nous venons de dire ne peut que renouveler l’étonnement du lecteur à l’endroit de ce mot fin, si bizarrement placé au bout du chapitre qu’il termine, qu’il ressemble au sphinx antique accroupi à l’entrée de son antre, sur la route de Thèbes, et proposant une insoluble énigme aux voyageurs béotiens.
Eh bien ! Pitou n’était pas mort le moins du monde, mais il avait totalement disparu.
Il va donc reparaître, et moi je vous prie, au milieu de ces temps de troubles et de révolutions qui allument tant de torches et qui éteignent tant de bougies, de ne tenir mes héros pour trépassés que lorsque vous aurez reçu un billet de faire part signé de ma main.
Et encore !…
1
LA
COMTESSE DE CHARNY
01
Si le lecteur veut bien se reporter un instant à notre roman d’Ange Pitou, et jeter un instant les yeux sur le chapitre intitulé la Nuit du 5 au 6 octobre, il y retrouvera quelques faits qu’il n’est point sans importance qu’il se remette en mémoire avant de commencer ce livre, qui s’ouvre lui-même dans la matinée du 6 du même mois.
Après avoir cité quelques lignes importantes de ce chapitre, nous résumerons les faits qui doivent précéder la reprise de notre récit dans le moins de paroles possibles.
Ces lignes, les voici :
« À trois heures, comme nous l’avons dit, tout était tranquille à Versailles ; l’Assemblée elle-même, rassurée par le rapport de ses huissiers, s’était retirée.
« On comptait bien que cette tranquillité ne serait point troublée.
« On comptait mal.
« Dans presque tous les mouvements populaires qui préparent les grandes révolutions, il y a un temps d’arrêt pendant lequel on croit que tout est fini et que l’on peut dormir tranquille.
« On se trompe.
« Derrière les hommes qui font les premiers mouvements, il y a ceux qui attendent que les premiers mouvements soient faits, et que, fatigués
ou satisfaits, et dans l’un ou l’autre cas ne voulant pas aller plus loin, ceux qui ont accompli ce premier mouvement se reposent.
« C’est alors qu’à leur tour ces hommes inconnus, mystérieux, agents des passions fatales, se glissent dans les ténèbres, reprennent le mouvement où il a été abandonné et le poursuivent jusqu’à ses dernières limites, épouvantent à leur réveil ceux qui leur ont ouvert le chemin et qui s’étaient couchés à la moitié de la route, croyant le but atteint. »
Nous avons nommé trois de ces hommes dans le livre auquel nous empruntons les quelques lignes que nous venons de citer.
Qu’on nous permette d’introduire sur notre scène, c’est-à-dire à la porte du cabaret du pont de Sèvres, un personnage qui, pour n’avoir pas été nommé par nous, n’en avait pas moins joué pour cela un moindre rôle dans cette nuit terrible.
C’était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, vêtu en ouvrier, c’est-à-dire d’une culotte de velours, garantie par un tablier de cuir à poches comme les tabliers des maréchaux-ferrants et des serruriers ; il était chaussé de bas gris et de souliers à boucles de cuivre, coiffé d’une espèce de bonnet de poil, ressemblant à un bonnet dit hulan, coupé par la moitié ; une forêt de cheveux grisonnants s’échappaient de dessous ce bonnet pour se joindre à d’énormes sourcils et ombragés de compte à demi avec eux ; de grands yeux à fleur de tête, vifs et intelligents, dont les reflets étaient si rapides et les nuances si changeantes, qu’il était difficile d’arrêter s’ils étaient verts ou gris, bleus ou noirs ; le reste de la figure se composait d’un nez plutôt fort que moyen, de grosses lèvres, de dents blanches, et d’un teint hâlé par le soleil.
Sans être grand, il était admirablement pris dans sa taille, avait les attaches fines, le pied petit, et l’on eût pu voir aussi qu’il avait la main petite et même délicate, si sa main n’eût eu cette teinte bronzée des ouvriers habitués à travailler le fer.
Mais en remontant de cette main au coude, et du coude jusqu’à l’endroit du bras où la chemise retroussée laissait voir le commencement d’un biceps vigoureusement dessiné, on eût pu voir que malgré la vigueur du muscle la peau qui le couvrait était fine, presqu’aristocratique.
Cet homme, debout, comme nous l’avons dit, à la porte du cabaret du pont de Sèvres, avait à portée de sa main un fusil à deux coups, richement incrusté d’or, sur le canon duquel on pouvait lire le nom de Leclerc, armurier, qui commençait à avoir une grande vogue dans l’aristocratie des chasseurs parisiens.
Peut-être nous demandera-t-on comment une si belle arme se trouvait entre les mains d’un simple ouvrier. À ceci nous répondrons qu’au jour des émeutes, et nous en avons vu quelques-unes, ce n’est pas toujours aux mains les plus blanches que l’on voit les plus belles armes.
Cet homme était arrivé de Versailles il y avait une heure à peu près, et savait parfaitement ce qui s’était passé, car aux questions que lui avait faites l’aubergiste en lui servant une bouteille de vin qu’il n’avait pas même entamée, il avait répondu :
Que la reine venait avec le roi et le dauphin.
Qu’elle était partie à midi à peu près.
Qu’elle s’était enfin décidée à habiter le palais des Tuileries. Ce qui faisait qu’à l’avenir Paris ne manquerait probablement plus de pain, puisqu’il allait posséder le boulanger, la boulangère et le petit mitron.
Et que lui attendait pour voir passer le cortège.
Cette dernière assertion pouvait être vraie, et cependant il était facile de remarquer que son regard se tournait plus curieusement du côté de Paris que du côté de Versailles ; ce qui donnait lieu de croire qu’il ne s’était pas cru obligé de rendre un compte bien exact de son intention au digne aubergiste qui s’était permis de la lui demander.
Au bout de quelques instants, au reste, son attente fut satisfaite ; un homme vêtu à peu près comme lui et paraissant exercer une profession analogue à la sienne parut au haut de la montée qui bornait l’horizon de la route.
Cet homme marchait d’un pas alourdi, et comme un voyageur qui a déjà fait un long chemin.
À mesure qu’il approchait on pouvait distinguer ses traits et son âge.
Son âge pouvait être celui de l’inconnu, c’est-à-dire que l’on pouvait affirmer hardiment, comme disent les gens du peuple, qu’il était du mauvais côté de la quarantaine.
Quant à ses traits, c’étaient ceux d’un homme du commun, aux inclinations basses, aux instincts vulgaires.
L’œil de l’inconnu se fixa curieusement sur lui avec une expression étrange, et comme s’il eut voulu mesurer par un seul regard tout ce que l’on pouvait tirer d’impur et de mauvais du cœur de cet homme.
Quand l’ouvrier venant du côté de Paris ne fut plus qu’à vingt pas de l’homme qui attendait sur la porte, celui-ci entra, versa le premier vin de la bouteille dans un des deux verres placés sur la table, et revenant à la porte, ce verre à la main et levé :
— Eh, camarade ! dit-il, le temps est froid et la route longue, est-ce que nous ne prenons pas un verre de vin pour nous soutenir et nous réchauffer ?
L’ouvrier venant de Paris regarda autour de lui comme pour voir si c’ était bien à lui que s’adressait l’invitation.
— Est-ce à moi que vous parlez ? demanda-t-il. — À qui donc, s’il vous plaît, puisque vous êtes seul. — Et vous m’offrez un verre de vin ? — Pourquoi pas. — Ah ! — Est-ce qu’on n’est pas du même métier ou à peu près ?
L’ouvrier regarda une seconde fois l’inconnu.
— Tout le monde, dit-il, peut être du même métier, le tout est de savoir si dans le métier on est compagnon ou maître. — Eh bien ! c’est ce que nous vérifierons tout à l’heure en prenant un second verre de vin et en causant. — Allons, soit ! dit l’ouvrier en s’acheminant vers la porte du cabaret.
L’inconnu lui montra la table et lui tendit le verre.
L’ouvrier prit le verre, en regarda le vin comme s’il eut conçu pour lui une certaine défiance, qui disparut lorsque l’inconnu se fût versé un second verre de liquide bord à bord comme le premier.
— Eh bien ! demanda-t-il, est-ce qu’on est trop fier pour trinquer avec celui que l’on invite ? — Non, ma foi, et au contraire : À la nation !
Les yeux gris de l’ouvrier se fixèrent un moment sur celui qui venait de porter ce toast.
Puis il répéta :
— Eh ! ma foi oui, vous dites bien : À la nation !
Et il avala le contenu du verre tout d’un trait.
Après quoi il essuya ses lèvres avec sa manche.
— Eh ! eh ! c’est du bourgogne. — Et du chenu, hein ? On m’a recommandé le bouchon en passant, j’y suis venu et je ne m’en repens pas ; mais asseyez-vous donc, camarade, il y en a encore dans la bouteille, il y en aura encore dans la cave. — Ah çà ! dit l’ouvrier, qu’est-ce que vous faites donc là ? — Vous le voyez, je viens de Versailles, et j’attends le cortège pour l’accompagner à Paris. — Quel cortège ? — Eh ! parbleu, du roi, de la reine et du dauphin, pour revenir à Paris en compagnie des dames de la halle et de deux cents membres de l’Assemblée, et sous la protection de la garde nationale et de monsieur de Lafayette. — Il s’est donc décidé à aller à Paris, le bourgeois ? — Il a bien fallu. — Je me suis douté de cela cette nuit, à trois heures du matin, quand je suis parti pour Paris. — Ah ! ah ! vous êtes parti cette nuit à trois heures du matin, et vous avez quitté Versailles comme cela, sans curiosité de savoir ce qui allait s’y passer ? — Si fait, j’avais quelque envie de savoir ce que deviendrait le bourgeois, d’autant plus que, sans me vanter, c’est une connaissance ; mais, vous comprenez, l’ouvrage avant tout : on a une femme et des enfants, faut nourrir tout cela, surtout maintenant qu’on n’aura plus la forge royale.
L’inconnu laissa passer les deux allusions sans les relever.
— C’était donc de la besogne pressée que vous êtes allé faire à Paris ? insista l’inconnu. — Ma foi oui, à ce qu’il paraît, et bien payée, ajouta l’ouvrier en faisant sonner quelques écus dans sa poche, quoiqu’elle m’ait été payée tout simplement par un domestique, ce qui n’est pas poli, et encore par un domestique allemand, ce qui fait qu’on n’a pas causé le moindre brin. — Et vous ne détestez pas causer, vous. — Dam ! quand on ne dit pas du mal des autres, ça distrait. — Et même quand on en dit, n’est-ce pas ?
Les deux hommes se mirent à rire, l’inconnu en montrant des dents blanches, l’autre en montrant des dents gâtées.
— Ainsi donc, reprit l’inconnu comme un homme qui avance pas à pas, c’est vrai, mais que rien ne peut empêcher d’avancer, vous avez été faire de la besogne pressée et bien payée ? — Oui. — Parce que c’était de la besogne difficile sans doute ? — Difficile, oui. — Une serrure à secret, hein ? — Une porte invisible. Imaginez-vous une maison dans une maison, quelqu’un qui aurait intérêt à se cacher, n’est-ce pas ? eh bien, il y est et il n’y est pas ; on sonne, le domestique ouvre la porte : — Monsieur ? — Il n’y est pas. — Si fait, il y est. — Eh bien, cherchez. On cherche, bonsoir ; je défie bien qu’on trouve Monsieur. Une porte en fer, comprenez-vous, qu’emboîte une moulure, ric à rac ; on va passer une couche de vieux chêne par-dessus tout cela, impossible de distinguer le bois du fer. — Oui, mais en frappant dessus ? — Bah ! une couche de bois sur le fer mince d’une ligne, juste assez épaisse pour que le son soit le même partout. Tac, tac, tac, tac, voyez-vous, la chose finie, moi-même je m’y trompais. — Et où diable avez-vous été faire cela ? — Ah ! voilà… — Ce que vous ne voulez pas dire. — Ce que je ne peux pas dire, attendu que je ne le sais pas. — On vous a donc bandé les yeux ? — Justement ; j’étais attendu avec une voiture à la barrière. On m’a dit : Êtes-vous un tel ? J’ai dit oui. — Bon, c’est vous que nous attendons, montez. — Il faut que je monte ? — Oui. Je suis monté, on m’a bandé les yeux, la voiture a roulé une demi-heure à peu près, puis une porte s’est ouverte, une grande porte ; j’ai heurté la première marche d’un perron, j’ai monté dix degrés, je suis entré dans un vestibule, là, j’ai trouvé un domestique allemand qui a dit aux autres : — Zet bien, allez-fous-zen, on n’a blus pesoin te fous. Les autres se sont en allés ; il m’a défait mon bandeau, et il m’a montré ce que j’avais à faire. Je me suis mis à la besogne en bon ouvrier, à une heure c’était fait. On m’a payé en beaux louis d’or, on m’a rebandé les yeux, remis dans la voiture, descendu au même endroit où j’étais monté, on m’a souhaité bon voyage, et me voilà. — Sans que vous ayez rien vu, même du coin de l’œil ; que diable ! un bandeau n’est pas si bien serré qu’on ne puisse guigner à droite ou à gauche. — Heu ! heu ! — Allons donc, allons donc, avouez que vous avez vu, dit vivement l’étranger. — Voilà. Quand j’ai fait un faux pas contre la première marche du perron, j’ai profité de cela pour faire un geste, en faisant ce geste, j’ai un peu dérangé le bandeau. — Et en dérangeant le bandeau, dit l’inconnu avec la même vivacité. — J’ai vu une ligne d’arbres à ma gauche, ce qui m’a fait croire que la maison était sur le boulevard ; mais voilà tout. — Voilà tout ? — Ah ! ça, parole d’honneur ! — Ça ne dit pas beaucoup. — Attendu que les boulevards sont longs et qu’il y a plus d’une maison avec grand’porte et perron, du café Saint-Honoré à la Bastille. — De sorte que vous ne reconnaîtriez pas cette maison ?
Le serrurier réfléchit un instant.
— Non, ma foi, dit-il, je n’en serais pas capable.
L’inconnu, quoique son visage ne parût dire d’habitude que ce qu’il voulait bien lui laisser dire, parut assez satisfait de cette assurance.
— Ah çà ! mais, dit-il tout à coup comme passant à un autre ordre d’idées, il n’y a donc plus de serruriers à Paris, que les gens qui y font faire des portes secrètes envoient chercher des serruriers à Versailles.
En même temps il versa un plein verre de vin son compagnon en frappant sur la table avec la bouteille vide, afin que le maître de l’établissement apportât une bouteille pleine.
02
Le serrurier leva son verre à la hauteur de son œil, mira le vin avec complaisance.
Puis, le goûtant avec satisfaction.
— Si fait, dit-il, il y a des serruriers à Paris.
Il but encore quelques gouttes.
— Eh bien ? — Il y a même des maîtres.
Il but encore.
— C’est ce que je me disais. — Oui, mais il y a maître et maître. — Ah ! ah ! fit l’inconnu en souriant, je vois que vous êtes comme saint Éloi, non-seulement maître, mais maître sur maître. — Et maître sur tous. Vous êtes de l’état ? — Mais, à peu près. — Qu’êtes-vous ? — Je suis armurier. — Avez-vous là de votre besogne ? — Voyez ce fusil.
Le serrurier prit le fusil des mains de l’inconnu, l’examina avec attention, fit jouer les ressorts, approuva d’un mouvement de tête le claquement sec des batteries, puis lisant le nom inscrit sur le canon et sur la platine.
— Leclerc, dit-il, impossible, l’ami ; Leclerc a vingt-huit ans tout au plus, et nous marchons tous deux vers la cinquantaine ; soit dit sans vous être désagréable. — C’est vrai, dit-il, je ne suis pas Leclerc, mais c’est tout comme. — Comment, c’est tout comme ? — Sans doute, puisque je suis son maître. — Ah ! bon, s’écria en riant le serrurier, c’est comme si je disais : moi, je ne suis pas le roi, mais c’est tout comme. — Comment ! c’est tout comme, répéta l’inconnu. — Eh oui ! puisque je suis son maître, fit le serrurier. — Oh ! oh ! fit l’inconnu en se levant et en parodiant le salut militaire, serait-ce à monsieur Gamain que j’ai l’honneur de parler ? — À lui-même en personne, et pour vous servir si j’en étais capable, fit le serrurier, enchanté de l’effet que son nom avait produit. — Diable ! fit l’inconnu, je ne savais pas avoir affaire à un homme si considérable. — Hein ? — À un homme si considérable, répéta l’inconnu. — Si conséquent, vous voulez dire. — Eh, oui ! Pardon, reprit en riant l’inconnu ; mais, vous le savez, un pauvre armurier ne parle pas français comme un maître, et quel maître ! le maître du roi de France.
Puis, reprenant la conversation sur un autre ton :
— Dites donc, ça ne doit pas être amusant d’être le maître d’un roi ? — Pourquoi cela ? — Dam ! quand il faut prendre éternellement des mitaines pour dire bonjour ou bonsoir. — Mais, non. — Quand il faut dire : Votre Majesté, prenez cette clé de la main gauche ; sire, prenez cette lime de la main droite ; cela ne doit pas finir. — Aussi nous avions simplifié la chose : je l’appelais bourgeois, et il m’appelait Gamain ; seulement je ne le tutoyais pas et il me tutoyait. — Oui, mais lorsqu’arrivait l’heure du déjeuner ou du dîner, on envoyait Gamain dîner à l’office avec les gens, avec les laquais. — Non pas ; oh ! non pas, il ne m’a jamais fait cela, au contraire ; il me faisait apporter une table toute servie dans la forge, et souvent, au déjeuner surtout, il se mettait à table avec moi et disait : Bah ! je n’irai pas déjeuner chez la reine, cela fait que je n’aurai pas besoin de me laver les mains. — Je ne comprends pas bien. — Vous ne comprenez pas bien que quand le roi venait de travailler avec moi, de manier le fer, pardieu ! il avait les mains comme nous les avons, quoi ! ce qui ne nous empêche pas d’être d’honnêtes gens, de sorte que la reine lui disait avec son petit air bégueule : « Fi ! sire, vous avez les mains sales. » Comme si on pouvait avoir les mains propres quand on vient de travailler à la forge. — Ne m’en parlez pas, dit l’inconnu, ça fait pleurer. — Voyez-vous, en somme, il ne se plaisait que là, cet homme, ou dans son
de géographie, avec moi ou avec son bibliothécaire ; mais je crois que c’était encore moi qu’il aimait le mieux. — N’importe, il n’est pas amusant d’être le maître d’un mauvais élève. — D’un mauvais élève ! s’écria Gamain ; oh ! non, il ne faut pas dire cela : il est bien malheureux, voyez-vous, qu’il soit venu au monde roi et qu’il ait eu à s’occuper d’un tas de bêtises comme celles dont il s’occupe, au lieu de continuer à faire des progrès dans son art. Ça ne fera jamais qu’un roi ordinaire, et ç’aurait fait un excellent serrurier. Il y en a un, par exemple, que j’exécrais pour le temps qu’il lui faisait perdre : c’était monsieur Necker. Lui en a-t-il fait perdre du temps, mon Dieu ! lui en a-t-il fait perdre. — Avec ses comptes, n’est-ce pas ? — Oui, avec ses comptes bleus, ses comptes en l’air, comme on disait. — Eh bien ! mais, mon ami, dites donc ? — Quoi ? — Ça devait être une fameuse pratique pour vous qu’un élève de ce calibre-là. — Eh bien ! non, justement, voilà ce qui vous trompe, voilà ce qui fait que je lui en veux, à votre , à votre père de la patrie, à votre restaurateur de la nation française, comme on l’appelle sur les médailles, c’est que je devrais être riche comme un Crésus et que je suis pauvre comme un Job. — Vous êtes pauvre ? mais son argent, qu’en faisait-il donc ? — Bon ! il en donnait la moitié aux pauvres et l’autre moitié aux riches, de sorte qu’il n’avait jamais le sou. Les Coigny, les Vaudreuil et les Polignac le rongeaient, pauvre cher homme. Un jour il a voulu réduire les appointements de monsieur de Coigny, monsieur de Coigny est venu l’attendre à la porte de la forge ; de sorte qu’après être sorti cinq minutes, le roi est rentré tout pâle, en disant : « Ah ! ma foi, j’ai cru qu’il me battrait. » — Et les appointements, sire ! que je lui ai demandé. — Je les lui ai laissés, m’a-t-il répondu ; le moyen de faire autrement ? Une autre fois, il a voulu faire des observations à la reine sur une layette de madame de Polignac, une layette de trois cent mille francs, dites donc. — C’est joli. — Eh bien ! ce n’était pas assez, la reine lui en a fait donner une de cinq cent mille ; aussi, voyez, ces Polignac qui il y a dix ans n’avaient pas le sou, les voilà qui viennent de quitter la France avec des millions. Si ç’avait des talents, encore ! Mais donnez-moi à tous ces gaillards-là une enclume et un marteau, ils ne seront point capables de forger un fer à cheval ; donnez-leur une lime et un étau, ils ne sont pas capables de fabriquer une vis de serrure ; mais, en échange, des beaux parleurs, des chevaliers, comme ils disent, qui ont poussé le roi en avant, et qui, aujourd’hui, le laissent se tirer de là comme il pourra, avec monsieur Bailly, monsieur Lafayette et monsieur Mirabeau, tandis que moi, moi qui lui eusse donné de si bonnes leçons, s’il eût voulu les écouter, il me laisse-là avec quinze cents livres de rentes qu’il m’a faites ; moi, son maître ; moi, son ami ; moi qui lui ai mis la lime à la main. — Oui, mais quand vous travaillez avec lui, il y a toujours quelque revenant bon. — Allons, est-ce que je travaille avec lui, maintenant ; d’abord, ça serait me compromettre. Depuis la prise de la Bastille, je n’ai pas mis le pied au palais ; une fois ou deux je l’ai rencontré : la première fois il y avait du monde dans la rue, il s’est contenté de me saluer ; la seconde fois c’était sur la route de Satory, nous étions seuls ; il a fait arrêter sa voiture. — Eh bien ! mon pauvre Gamain, bonjour, a-t-il dit avec un soupir. — Eh ! oui, n’est-ce pas, ça ne va pas comme vous voulez ? mais ça vous apprendra… — Et ta femme et tes enfants ? a-t-il interrompu, tout cela se porte-t-il bien ? — Parfaitement ; des apprentis d’enfer, voilà tout. — Tiens ! a dit le roi, tu leur feras ce cadeau de ma part ; et il a fouillé dans ses poches, dans toutes, et il a réuni neuf louis. — C’est tout ce que j’ai sur moi, mon pauvre Gamain, a-t-il dit, et je suis tout honteux de te faire un si triste présent. — En effet, vous en conviendrez, il y a de quoi être honteux : un roi qui n’a que neuf louis dans ses poches, un roi qui fait à un camarade, à un ami, un cadeau de neuf louis !… aussi… — Aussi vous avez refusé. — Non, j’ai dit : faut toujours prendre, il en rencontrerait un autre moins honteux que moi, qui les prendrait ; mais c’est égal, il peut bien être tranquille, je ne remettrai pas le pied à Versailles qu’il ne m’envoie chercher, et encore et encore. — Cœur reconnaissant ! murmura l’inconnu. — Vous dites ? — Je dis que c’est attendrissant, maître Gamain, de voir un dévouement comme le vôtre survivre à la mauvaise fortune. Un dernier verre de vin à la santé de votre élève. — Ah ! ma foi ! il ne le mérite guère ; mais n’importe ! à sa santé tout de même.
Il but.
— Et quand je pense, continua-t-il, qu’il en avait dans ses caves plus de dix mille bouteilles de vin, dont le moins bon valait dix fois mieux que celui-ci, et qu’il n’a jamais dit à un valet de pied : Un tel, prenez un panier de vin et portez-le chez mon ami Gamain ! Ah bien oui ! il a bien mieux aimé le faire boire par ses gardes du corps, par ses Suisses et par ses soldats du régiment de Flandres ; ça lui a bien réussi. — Que voulez-vous, dit l’inconnu en vidant son verre à petits coups, les rois sont ainsi ; mais, chut ! nous ne sommes plus seuls.
En effet, trois individus, deux hommes du peuple et une poissarde venaient d’entrer dans le même cabaret et s’étaient assis à la même table, faisant le pendant de celle où l’inconnu achevait de vider sa seconde bouteille avec maître Gamain.
Le maître serrurier jeta les yeux sur eux, et les examina avec une attention qui fit sourire l’inconnu. En effet, ces trois nouveaux personnages semblaient dignes de quelque attention.
Des deux hommes l’un était tout torse, l’autre était toutes jambes ; quant à la femme, il était difficile de savoir ce qu’elle était. L’homme qui était tout torse ressemblait à un nain : à peine atteignait-il à la taille de cinq pieds ; peut-être aussi perdait-il un pouce ou deux de sa hauteur au fléchissement de ses genoux qui, lorsqu’il était debout, se touchaient à l’intérieur malgré l’écartement de ses pieds. Son visage, au lieu de relever cette difformité, semblait la rendre plus sensible encore ; ses cheveux gras et sales s’aplatissaient sur un front déprimé ; ses sourcils, mal dessinés, semblaient avoir été rassortis par hasard ; ses yeux étaient vitreux dans l’état habituel, ternes et sans flammes, comme ceux du crapaud ; seulement, dans ses moments d’irritation, ils jetaient une étincelle pareille à celle qui jaillit de la prunelle contractée d’une vipère furieuse ; son nez était aplati, et déviant de la ligne droite, faisait d’autant plus ressortir la proéminence des pommettes de ses joues ; enfin, complétant ce hideux ensemble, sa bouche tordue recouvrait, de ses lèvres jaunâtres, quelques dents branlantes et noires.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of La Comtesse de Charny.
