Introduction
. L'ordre admirable qui règne dans le monde physique dé nonce aux moins clairvoyants une intelligence souveraine, dont la sagesse règle et gouverne tout. Le spectacle que présente le monde moral est plus merveilleux encore, mais il demande des regards plus attentifs. Là aussi règne Tordre, là aussi une sagesse infinie préside et pourvoit à tout : mais à côté de Tordre est le désordre ; à côté du bien, le mal. La raison de cette différence entre les deux ordres de création est dans leur nature même. Dans le monde physi que tout est fatal; dans le monde moral tout est libre. Dans le premier, Dieu commande sans que rien puisse faire obstacle à ses déterminations; daus le second, Dieu aussi com mande, mais une créature libre, l'homme, vient sans cesse contrarier laccomplissement du plan divin.
Or, l'histoire n'est autre chose que le théâtre où se pro duit cette lutte entre la volonté infinie de Dieu et la volonté finie de l'honune. Dieu dispose et prépare les événements : l'homme les ac complit ou ne les accomplit pas; et, selon qu'il obéit ou ré siste à Timpulsion divine, l'ordre ou le désordre, le bien ou le mal règnent dans le monde. Cependant Dieu n'abandonne pas l'homme à sa faiblesse native; il Téclaire, 1 avertit, le relève de sa chute lorsqu'il i. a
INTRODUCTION.
. II tombe, le fait rentrer dans sa voie lorsqu'il s'en détourne, et jamais ne se lasse de le soutenir et de l'assister. Dieu, en un mot, laisse Thomme libre dans chacun de ses actes, parce qu'il respecte en lui l'œuvre de ses mains; mais sans cesse il le rappelle vers la fin pour laquelle il l'a créé, et ne permet pas qu'il s'en écarte au-delà des bornes qu'il a fixées. Ainsi, action providentielle et permanente de Dieu sur le monde, action libre de l'homme qui, tantôt obéit à la volonté de Dieu, tantôt lui résiste sans pouvoir jamais prévaloir défi nitivement contre elle, telles sont les deux grandes lois qui gouvernent le monde et peuvent seules en expliquer l'his toire. Elles ont leur expression principale dans le fait de la religion d'une part, et celui de la civilisation de l'autre. La religion est le lien du rapport qui, en unissant l'homme à Dieu, a pour objet de conduire le premier vers la fin suprê me pour laquelle il a été créé.
Aussi, de tous les faits de l'his toire, il n'en est pas de plus général, de plus universel, qui tienne une place plus considérable dans la vie de l'humanité. De quelque côté qu'on tourne ses regards, ou voit apparaître la religion comme base et consécration de l'état social. En Orient comme en Occident, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, il n'est pas un peuple qui ne soit né et n'ait grandi sous Finspiration du souffle religieux. Seule immua ble, la religion préexiste à la grandeur des nations et survit à leur décadence. L'homme sans doute s'est montré souvent dépositaire in fidèle du divin enseignement ; mais à travers les mille fa bles que son ignorance ou ses passions y ont mêlées, on dis tingue encore les marques du sceau divin, et si détournée qu'elle ait pu être de sa signification première, la religion ne cesse pas d'exprimer le rapport de dépendance, d'amour ou de crainte, que la créature doit entretenir avec le Créateur.
L'histoire d'ailleurs n'est pas silencieuse sur un fait si important. Elle nous apprend qu'il y a eu dès l'origine une révélation divine, contemporaine de la création, dont la tra dition, quoique souvent altérée, ne s'est jamais perdue, qu'un
INTRODUCTION.
. III peuple prédestiné a eu mission de conserver intacte jusqu'au jour où le Verbe de Dieu, s'incarnant dans l'humanité, a perfectionné et accompli la loi première qu'il avait dounée au monde. Ainsi la religion n'est pas une simple aspiration du fini vers l'infini, une poésie de l'âme qui s'élève vers Dieu : c'est un fait , et le plus authentique , c'est un enseignement et le plus précis, celui dont l'autorité est la plus haute , l'action la plus universeUe et la plus irrésistible. En vain l'homme essaie de se soustraire à son empire, la religion le domine et le poursuit jusque dans ses égare ments. L'homme a besoin d'adorer : telle est la loi de sa nature; s'il n'adore pas le créateur, il rend uu culte à la créa ture, il s'adore lui-même, et il n'abat l'autel du vrai Dieu que pour en élever un autre à ses passions.
Dans les temps anciens, même lorsqu'elle a le plus dévié de son institution première, la religion préside encore à la destinée des peuples, eUe inspire tout ce qu'ils accomplis sent de grand, de noble, de généreux. Rome ne devient la maîtresse du monde, que parce qu'elle a appris de bonne heure à respecter ses dieux, et c'est dans le culte qu'eUe leur rend, qu'elle puise les éléments de sa future grandeur. Cependant c'est surtout depuis la venue du Dieu-homme que la religion, portée à sa plus haute puissance, a exercé sur le monde un souverain empire. En renouvelant l'hom me intérieur, eUe a fait prévaloir dans les mœurs, comme dans la législation, des principes de justice et d'amour jus que là inconnus, et pénétré si avant dans la vie morale des peuples que, lors même qu'il leur arrive, dans les jours de délire, de la blasphémer, c'est encore de ses enseignements qu'ils s'inspirent en les accommodant à tous les caprices de leur orgueil.
La civilisation est un autre fait qui s'est produit aussi à un degré quelconque dans toutes les sociétés humaines, car chez les peuples sauvages mème il y a une certaine civilisation, puisqu'il y a un certain mode de vie sociale.
INTRODUCTION.
. IV A la différence de la' religion qui vient directement de Dieu, la civilisation est le produit propre de l'activité humai ne. C'est pourquoi elle revêt divers caractères selon les temps et les lieux, et acquiert plus ou moins de puissance selon la nature et le génie des peuples : ici elle est surtout politique et militaire; là, artistique, savante et littéraire; ailleurs, industrielle et commerciale. Cependant si la civilisation est le produit propre de l'activité humaine, d'autres circonstances, telles que le climat, la position géographique, la religion, ont aussi action sur eUe. La nature humaine est la même sous toutes les zones, elle jouit à toutes les latitudes des mêmes prérogatives; mais les différences de lieu et de température peuvent faire prédomi ner en elle des tendances et des facultés diverses.
Plus cal me, plus réfléchie, plus laborieuse sous le ciel du Nord, elle sera, sous le soleil du Midi, plus vive, plus passionnée, et par là même moins persistante dans l'action; de même, l'homme des montagnes aura d'autres besoins, et par suite d'autres aptitudes, que celui des plaines, ou que l'insulaire jeté au milieu des océans. Néanmoins il faut prendre garde de rien exagérer à cet égard, car les faits vendraient bientôt démentir la théorie; ainsi, pour n'en citer que deux grands exemples, la Grèce et l'Italie sont toujours placées sur le même point du globe, éclairées par le même soleil, et cependant quelle différence dans le degré et le caractère de leur civilisation aux temps anciens et aux temps modernes ! L'influence que la religion exerce sur la civilisation est plus considérable encore, mais il importe d'en bien déterminer la nature.
La religion n'engendre pas directement la civilisation ; elle l'inspire, et, en la pénétrant de son esprit, elle la mo difie sous des rapports essentiels. L'homme peut sans doute, par la vertu propre de son °é nie, exceller dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, dans l'industrie, dans la politique; mais il ne -aurait INTUODUCTION. V trouver en lui-même la raison de ses droits, de ses devoirs et de sa fin : c'est à la religion seule qu'il en peut demander la notion. Dès lors toute civilisation qui se développe en de hors de l'action religieuse, manque de sens et de moralité ; elle pourra accroître la puissance de l'homme, mais celui ci ne saura, ni quel usage il en doit faire, ni vers quelle fin il la doit diriger. Pour se rendre compte d'ailleurs de la nature de l'action religieuse dans une telle œuvre, il suffit de comparer les ci vilisations chrétiennes avec celles qui ne le sont pas.
Les sciences, les lettres, les arts, l'industrie, la politique sont à peu près les mêmes chez les unes et chez les autres; mais tout ce qui concerne d'une façon plus intime les rapporlsde l'homme avec Dieu, avec ses semblables, avec lui-même, diffère essen tiellement : dans les premières, ces rapports sont réglés par des lois de justice et d'amour universellement admises et qui inspirent toute la vie sociale, quoique dans la pratique elles puissent être violées; chez les secondes au contraire, ces rapports ne sont déterminés que par l'égoïsme : partout do mine l'intérêt propre, le plus fort tient le plus faible sous sa loi, et en abuse sans scrupule ; s'il y a des vertus, l'orgueil en est le principe ; pour tout dire, l'esclavage et la polygamie sont les deux éléments essentiels et nécessaires de tout édi fice social ainsi constitué.
Ainsi la civilisation est l'œuvre propre de l'activité de l'homme, mais elle peut être modifiée par diverses circon stances extérieures et surtout par la religion. C'est ce qui ex plique comment elle a varié selon les temps et les lieux, et comment la civilisation chrétienne est dans son ensemble infiniment supérieure à toutes les autres, quoique sous certains points particuliers elle ait pu ne pas atteindre toujours le même développement. Or, concilier la vraie religion avec la vraie civilisation, tel est au fond Tunique problème que toute société ait à résoudre. La religion et la civilisation ne sont, nous venons de le voir, ni de même ordre, ni de même nature. La religion
INTRODUCTION.
. VI vient de Dieu, la civilisation vient de l'homme. La religion est la fin de la vie sociale, tandis que la civilisation n'en est que le moyen. Mais comme il y a action et réaction du moyen sur la fin et de la fin sur le moyen, la société doit s'efforcer sans cesse d'établir entre eux un rapport harmonique (1). De là il suit, entre autres conséquences, que toute perturbation dans Tordre religieux entraîne avec elle une pertur bation correspondante dans Tordre social, qui se trouve dès lors menacé dans la fin même de son existence. Lors donc qu'au xvie siècle, Luther se mit à attaquer la religion catholique dans son principe et la plupart de ses dogmes, il ne porta pas atteinte seulement à Tordre religieux, il ébranla l'ordre social tout entier, ainsi que Texpé rience ne tarda pas à le montrer.
Mais pour pouvoir apprécier quelle sorte de trouble Thé résie protestante venait apporter à la société européenne et plus particulièrement à la société française, il faut, repor tant nos regards sur les temps qui précédèrent, considérer dans quelle relation la religion et la civilisation s'étaient trouvées placées dès Torigine et avaient continué de coexis ter au sein de cette société. Les temps qui ont précédé en France la grande lutte reli gieuse suscitée par le protestantisme peuvent se diviser en quatre périodes : la première qui va de Tétablissement des Francs en Gaule jusqu'à Charlemagne; la deuxième du règne de Charlemagne au pontificat de Grégoire VII ; la troisième du pontificat de Grégoire VII au règne de Philippe le Bel ; la quatrième enfin du règne de Philippe le Bel au commence ment du xvie siècle.
Chacune de ces périodes a son caractère particulier que nous allons essayer de déterminer. (1) La civilisation n'a pas d'action sur la religion considérée en elle même, mais elle en a une sur l'état religieux de la société.
INTRODUCTION.
. VII I. § Ier. — PREMIÈRE PÉRIODE. De l' établissement des Francs dans la Gaule jusqu'au règne de Charlemagne. Après la conquête de César, la Gaule avait été constituée en province romaine ; traitée avec beaucoup de faveur et de ménagement par ses maîtres, elle en prit bientôt les mœurs et la civilisation, en même temps qu'elle en recevait Torga nisation administrative. Le pouvoir politique fut remis tout entier à l'autorité impériale ; mais les villes, constituées à Timage de la métropole, jouirent de privilèges municipaux assez étendus. Les campagnes restèrent à peu près dans l'é tat où elles étaient avant la conquête; le sol appartenait à de riches Gaulois qui habitaient des villas, et les terres étaient cultivées soit par des colons, soit par des esclaves ru raux, dont la position était infiniment meilleure que celle des esclaves domestiques.
Quant à la religion, les empereurs s'efforcèrent de sub stituer au druidisme le paganisme romain : Jupiter, Mars et Vénus, prirent la place de Teutatès. Le règne de ces nou velles divinités fut d'ailleurs de courte durée. Dès le pre mier siècle, le christianisme s'introduisit dans la Gaule ; au second, il y comptait de nombreux fidèles, et vers la fin du quatrième, il y était devenu la religion dominante, comme dans le reste de TEmpire. A cette époque le clergé chrétien exerçait déjà sur Tensemble de la société une très-grande influence; des terres lui avaient été concédées pour subvenir à son entretien, aux besoins du culte et à ceux des pauvres. Dans les villes rien ne se faisait sans le concours de Tévê que qui était le défenseur de la cité (defensor). Du reste les mœurs de la population avaient conservé quelque chose de
INTRODUCTION.
. VIII la mollesse énervante et de la corruption du paganisme. Dans les villes il y avait même encore, çà et là, quelques rhéteurs qui défendaient, en vers ou en prose, la cause des dieux de TOlympe; de même que dans les campagnes on rencontrait aussi des sectateurs atardés de Tancien drui disme. Telle était la situation de la Gaule, lorsque, vers ìlo. les Visigoths envahirent les provinces du Midi, et les Bourgui gnons celles de TEst. Après les avoir ravagées, ces peuples s'y établirent et y fondèrent deux royaumes indépendants. Vers 440, une nouvelle invasion eut lieu : une tribu, d'ail leurs peu nombreuse, de Francs-Saliens, vint s'établir dans le nord de la Gaule, sous la conduite de Clodion. Comme elle ne s'avança pas au-delà de Cambrai, ce fait n'eut d'a bord qu'assez peu d'importance; mais en 486 la même tribu, qui avait alors pour chef Clovis, s'empara du centre de la Gaule, défit Syagrius, général romain qui y exerçait l'au torité depuis la chute de TEmpire, battit les Visigoths à Vou glé et occupa une grande partie de leur territoire, fit la guerre aux Bourguignons, qu'elle s'assujettit également quelques années après, et se trouva ainsi, en Ti34, avoir con quis presque tout le territoire qui comprend la France ac tuelle.
Clovis et ses compagnons étaient encore païens, mais après la bataille de Tolbiac, gagnée sur les Allemands, ils se convertirent au christianisme, et un des principaux résultats de leurs victoires ultérieures sur les Visigoths et les Bourguignons fut de détruire Tarianisme que ces peuples avaient importé dans la Gaule. Quant aux propriétés, il y a lieu de croire que les vainqueurs ne prirent pour eux que les terres incultes, celles du fisc et celles attachées à des fonc tions publiques. Le silence de Grégoire de Tours peut du moins le faire supposer; dans tous les cas, il est certain que Ton voit, dès les premiers temps de la monarchie, des pro priétaires gallo-romains à côté des propriétaires francs. Ainsi, après Tétablissement définitif des Francs dans la
INTRODUCTION.
. IX Gaule, la société nouvelle renfermait en elle la vraie religion et les deux éléments principaux de la civilisation qui devait se développer en elle, à savoir un élément gallo-romain et un élément franc ou barbare. La religion chrétienne lui apportait le principe de vie qui devait inspirer et régler le cours de ses destinées , c'est-à-dire la vraie notion des rapports de l'homme avec Dieu, ainsi que les préceptes de la plus pure morale. En outre elle lui présentait une hiérarchie ecclésiastique, for tement constituée, un collège d'évêques et de prêtres déjà en possession de Tamour et du respect des peuples, qui ne pouvaient manquer d'exercer une action puissante sur les vainqueurs par le double ascendant de la science et de la vertu. L'élément gallo-romain était double : gaulois et romain, ainsi que Tindique sa dénomination.
De Télément gaulois, il n'y avait guère que le naturel propre à la race des fils de Brennus qui eùt survécu et dùt persister jusqu'à la fin. Les mœurs, les institutions et le langage avaient presque entiè rement disparu devant Tinfluence des premiers conquérants. L'élément romain pur apportait à la nouvelle société tous les fruits, bons et mauvais, de la civilisation qui finissait, à savoir : une puissante organisation administrative, des insti tutions municipales sagement réglées, une langue et une littérature riches des œuvres du passé, une législation sa vante, déjà imbue des principes chrétiens, mais aussi la mollesse et la corruption des mœurs. L'élément franc ou barbare offrait également un mélange de bien et de mal, des mœurs rudes et désordonnées, farouches jusqu'à la cruauté, quelques institutions encore mal déterminées, quoique non sans sagesse, ni sans avenir, mais par-dessus tout une séve d'indépendance individuelle et d'héroïsme guerrier, qui devait puissamment concourir au développement du nouvel ordre social. De ces deux éléments de la nouvelle civilisation ainsi juxtaposés, Télément franc apporté par les vainqueurs fut *
INTRODUCTION.
. d'abord celui qui prédomina; Télément gallo-romain lui demeura subordonné, ou du moins n'agit que d'une façon indirecte et latente. Lorsque Clovis eut achevé sa conquête, la Gaule se trouva donc constituée en monarchie indépendante. A la tête de cette monarchie toute militaire était le roi, entouré de ses leudes, premiers officiers de sa couronne, î[ui gouvernaient les provinces en son nom. Pour mieux s'assurer de leur obéissance, Clovis avait eu soin de ne leur concéder la plupart des terres qu'à titre viager ou même temporaire, et de s'en réserver la nue-propriété avec le haut domaine; de plus il ne cessa d'entretenir avec eux des relations fréquentes, en les réunissant dans des assemblées générales où il prenait leurs avis et leur communiquait ses ordres. Clovis avait aussi compris qu'il devait faire une part honorable au clergé catholique; non-seulement il conserva aux évêques et aux abbés des monastères les propriétés qu'ils avaient déjà, mais il leur en distribua de nouvelles à titre inaliénable.
Fidèle aux promesses faites à saint Bemi au jour de son baptême, il continua de se montrer, pendant tout le cours de son règne, plein de respect et de déférence pour TEglise, à la discipline morale de laquelle d'ailleurs il ne sut jamais plier ni ses mœurs farouches, ni celles plus désordonnées encore de ses compagnons. Les Gallo-Romains qui n'appartenaient pas à Tordre ecclésiastique furent traités avec moins de faveur. Cependant, comme ils ne tardèrent pas à faire sentir la supériorité de leurs connaissances et de leur industrie, au bout de peu de temps bon nombre d'entre eux prit rang parmi les vainqueurs et eut droit aux mêmes privilèges. Après la mort de Clovis, la Gaule devenue la France fut partagée en quatre royaumes, puis en deux : le royaume de Neustrie et celui d'Austrasie. La Neustrie comprenait les provinces du Centre et de TOuest; TAustrasie, celles de TEst jusqu'au Rhin. Les anciens habitants de la Germanie avaient trop Thabi-
INTRODUCTION.
. XI tude de la vie guerrière pour y renoncer aussitôt. Au lieu donc de demeurer paisibles possesseurs du pays qu'ils avaient conquis, ils se le disputèrent par les armes et achevèrent de le ruiner par leurs ravages. Une rivalité persistante s'éleva entre les Francs de Neus trie et ceux d'Àustrasie. Les premiers eurent pendant long temps la prééminence. Occupant les provinces soumises de puis plusieurs siècles à la domination romaine, ils avaient acquis quelque chose de la culture intellectuelle des vaincus, sans rien perdre d'abord de leur vertu guerrière; c'est ainsi que Chilpéric, le mari de Frédégonde, alliait à des mœurs dures et féroces une certaine instruction littéraire, était poète et théologien. C'est ainsi encore que le règne de Dagobert, qui paraît avoir été Tapogée de la puissance mérovingienne, offre un singulier mélange de civilisation, de barbarie et de christianisme.
On y trouve un certain développement artistique et littéraire, puis des mœurs dures et cruelles, et en mème temps les vertus les plus rares, telles que la religion seule les peut inspirer. Cette demi-civilisation des Francs de Neustrie, que la morale chrétienne n'avait pas assez profondément pénétrée, tourna contre eux; elle finit par les amollir, et bientôt Fempire passa aux Francs d'Austrasie, qui avaient mieux retenu toute la séve héroïque de leur race. Cependant les descendants de Clovis continuaient à régner, en Austrasie comme en Neustrie; mais, tombés dans une honteuse indolence, incapables de gouverner par eux-mê mes, ils en abandonnaient le soin à des ministres, nommés maires du palais. Parmi les Francs d'Austrasie, Pépin d'Hé ristal s'était distingué entre tous : la bataille de Testry (687), qu'il gagna sur les Neustrieus, acheva de lui assurer le premier rang, et il gouverna dès lors les deux royaumes, sous le titre de maire du palais. Son fils naturel, Charles Martel, succéda à son pouvoir et en rehaussa encore le pres tige par ses victoires, principalement par celle de Poitiers
INTRODUCTION.
. XII qu'il remporta sur les Sarrasins, ennemis redoutables, qui, après s'être emparés de l'Espagne, menaçaient d'implanter en France la religion de Mahomet. Pépin le Bref, fils de Charles, se montra digne par ses hautes qualités de recueillir Théritage de son père et de son aïeul. D'abord il se contenta comme eux de gouverner TAus trasie et la Neustrie sous le nom de maire du palais; mais cet état de choses ne pouvait se prolonger, les rois mérovin giens continuaient à porter un titre méprisé de tous, dont Pépin toutefois n'osait prendre sur lui seul de les dépouiller. Afin de rassurer sa conscience, il se décida à envoyer des députés à Rome auprès du pape Zacharie, pour le consulter au sujet des rois qui existaient en France et qui n'avaient que le nom de rois sans aucune puissance royale.
Le pontife répondit qu'îV valait mieux que celui-là fût roi qui avait la puissance souveraine. Ainsi autorisé par Tavis du chef de la chrétienté, Pépin se fit élire roi par les Francs et sacrer par saint Boniface. Quant au descendant de Clovis, Chilpéric II, il eut les cheveux ra sés et fut relégué dans un monastère. Ce changement de dynastie ne paraît pas avoir causé une grande émotion parmi les Francs. Leur monarchie était élective en mème temps qu'héréditaire. La race de Clovis, il est vrai, régnait sur eux depuis deux siècles et demi, mais cha que nouveau roi avait eu besoin à son avènement d'être con firmé par leurs acclamations: aussi nul d'entre eux ne son gea à refuser son obéissance au fils de Charles Martel, dès qu'à son tour il eut été élevé sur le pavois. Toutefois, pour donner une sanction plus haute à sa nou velle royauté, Pépin, qui avait déjà été sacré par saint Boni face, voulut l'ètre une seconde fois par le pape Etienne, et il s'efforça pendant tout le cours de son règne de rendre plus étroits les liens qui depuis Torigine unissaient la monarchie des Francs aux évêques de Borne : sage politique dont FEgMse et la France devaient retirer de précieux avantages dans le présent et dans Tavenir.
INTRODUCTION.
. XIII II importe d'ailleurs d'observer que cette sorte d'institution des monarques íïaucs par le Saint-Siège avait eu un caractère tout spirituel et nullement civil. « Le pape Zacha » rie, dit Fénelon, avait répondu seulement à la consulta » tion des Francs comme le principal docteur et pasteur qui » est tenu de résoudre les cas particuliers de conscience d pour mettre les âmes en sûreté. Ainsi, ajoute-t-il ailleurs, » TEglise ni ne destituait, ni n'instituait les princes laïques, » elle répondait seulement aux nations qui la consultaient sur » ce qui touche à la conscience sous le rapport du contrat et » du serment ; ce n'est point là une puissance juridique et » civile, mais seulement directive et ordinative, comme » Tapprouve Gerson (1). » §11. — DEUXIÈME PÉRIODE. Du règne de Charlemagne au pontificat de Grégoire VII.
Cependant Pépin n'avait fait que préparer le grand œuvre dont Taccomplissement était réservé à Charlemagne, son fils. Haute et vaste intelligence, génie vraiment précurseur, Char lemagne est plus qu'un grand prince, il est Tinitiateur et la personnification de tout un cycle de l'histoire. Théodose avait été Texpression du monde romain devenu chrétien, Charle magne représente le monde barbare converti à son tour á la foi chrétienne. Mais il y a cette différence essentielle entre les deux princes, ou plutôt entre les deux époques, que le monde de Théodose était destiné à périr et ne lui a pas sur vécu, tandis que celui de Charlemagne, au contraire, ne fait que de naître et a devant lui un immense avenir. (1) Fénelon, t. II, p. 384; Rnhrbacher, t. XI, p. 44.
INTRODUCTION.
. XIV Le fils de Pépin ne fonde pas sans doute un monde nou veau, mais il rassemble les éléments de celui qui existe déjà, et, par la manière dont il les dispose, il indique dans quel sens il conviendra de les développer. Charlemagne, en un mot, conçoit et dessine le plan de la monarchie chrétienne, qui doit être la loi de la société moderne, et telle est la justesse incomparable de son coup d'œil que cette société ne pourra s'écarter de la voie qu'il lui a ouverte, sans courir risque de s'égarer ou de se briser contre un écueil. Habile et heureux guerrier, Charlemagne commence par refouler les Saxons qui menaçaient l'Europe d'une invasion nouvelle, puis il soumet successivement à ses lois tous les peuples de l'Occident et établit ainsi entre eux un hen d'u nité qui ne sera plus jamais entièrement dissous.
Mais ses conquêtes, si éclatantes qu'elles soient, sont la moindre partie de sa gloire. II s'élève plus haut encore par la sagesse de son gouvernement. Dans l'ordre religieux, il pose et formule la loi des vrais rapports de TÉglise et de l'État; il enseigne, par ses décrétales comme par ses actes, que le pouvoir temporel doit respect, amour et déférence au pouvoir spirituel; que, s'il a une mis sion différente à remplir, il aune mème origine et doit tendre vers une même fin : la gloire de Dieu et le bonheur des hom mes. II arrive ainsi à définir les droits et les devoirs de celui qui tient le glaive, par rapport à celui qui a le gouvernement des âmes, en ces termes : « Charles, par la grâce de Dieu, » roi et recteur du royaume des Francs, dévot défenseur de » la sainte Église, et auxiliaire du siège apostolique en » toutes choses. » Fidèle à cette devise, pour assurer dans Tavenir Tindépen dance du chef de la chrétienté, il Tinstitue, ou plutôt il le confirme dans la possession d'une souveraineté temporelle qui s'appellera désormais le patrimoine de saint Pierre.
En même temps il s'efforce de détruire les abus que les mœurs guerrières des Francs ont introduits dans le haut clergé et s'il mérite un reproche, c'est peut-être de s'ètre immisce'
INTRODUCTION.
. XV d'une façon trop directe, quoique avec les intentions les plus pures, dans les choses du domaine spirituel. Dans Tordre politique, il établit la forme de gouverne ment la plus propre à garantir les droits et les intérêts de tous. A la tête se trouve un chef héréditaire, l'empereur, qui commande aux armées, fait la paix et la guerre, dirige et gouverne tout; au-dessous, un grand conseil national, dans lequel sont débattues toutes les questions d'intérêt général ou privé; enfin des conseils provinciaux que vont présider les envoyés de l'empereur (missi dominici) et où ils entendent les doléances du peuple pour les reporter ensuite au chef de l'État (1). Charlemagne jette ainsi les bases du gouvernement qui semble le mieux convenir à une société libre et chrétienne; il ne les prend pas dans les abstractions d'une théorie pré conçue, mais dans les faits, dans l'état social même qu'il est appelé à constituer.
Dans Tordre intellectuel, son action n'est pas moins fécon de : il fait chercher dans les monastères et appelle à sa cour les hommes de science et d'étude, protège les lettres et les arts, particulièrement la musique et Tarchitecture, et éta blit dans son propre palais une école, à la tète de laquelle il place le moine Alcuin. Lui-même donne l'exemple : il est poète, grammairien, astronome, théologien. Mais en même temps qu'il aime et encourage la science, il veut qu'elle soit chrétienne, c'est-à-dire en parfait rapport avec la vérité dont la société qu'il gouverne a le dépôt ; et ici se révèle en core la sagesse de ce rare et prévoyant génie. Telle est Tœuvre de Charlemagne. En introduisant une race nouvelle sur le sol de la Gaule romaine et en embras sant la foi chrétienne, Clovis avait constitué la société française dans ses éléments essentiels; Charlemagne accepte ces éléments tels que le passé les lui donne, et leur imprime leur (1) Pendant les quarante-trois années du règne de Charlemagne, il y eut trente-cinq de ces assemblées générales de la nation.
INTRODUCTION.
. XVI signification morale, en montrant par ses institutions quel usage en doit être fait et vers quelle fin ils doivent être dirigés . Cependant, quelle qu'eût été la prodigieuse activité de ce grand homme, il n'avait pu que tracer le plan de Tédifice et en poser les premières assises, il laissait beaucoup à faire à ses successeurs. Or, précisément Timpéritie des princes qui règnent après lui, et aussi des circonstances plus fortes peut être que la volonté des hommes, empêchent que Tœuvre ne soit continuée, de telle sorte que les fondations, qu'il a jetées dans le sol, ressemblent pendant longtemps plus à des ruines du passé qu'à des pierres d'attente de Tavenir. Les causes de cette décadence prématurée sont de diverses sortes. D'abord la société franque était loin d'avoir renoncé aux mœurs qu'elle tenait de son origine.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Histoire de la Ligue sous les règnes de Henri III et de Henry IV, ou Quinze années de l'histoire de France.
