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Voyages Légend?. ires EN IRLANDE L'Abbé DO ME NE C H ZTOiV. EMMANUEL VITTE, 3, PLACE BELLECOUR VOYAGES LÉGENDAIPES EN IRLANDE OUVRAGES DU MÊME AUTEUR Lourdes, hommes et choses, in-8° illustré, 1894. — Lyon, Emmanuel Vitte. Journal d'un Missionnaire au Texas et au Mexique. 1 vol. in-8. — Paris, Gaume. Manuscrit pictographique américain. Pre'cédé d'une notice sur .idéographie des Peaux-Rouges. Publié sous les auspices du M inistère d'Etat. 1 vol. in-8. — Paris, Gide. Voyage dans le Minnesota. 1 vol. in-12. Paris, Sarlit. Histoire du Jansénisme. D'après un manuscrit du P. René Rapin. 1 vol. in-8. Paris, Gaume. La vérité sur le livre des sauvages. 1 vol. in-8, avec 10 planches. — Paris, Dentu. Voyage pittoresque dans les grands déserts du Nouveau Monde. 1 vol. in-40, avec 40 planches. — Paris, Morizot.
L'Empire au Mexique. 1 vol. in-8. Paris, Dentu. Voyages et aventures en Irlande. 1 vol. in-12, ir« série. Paris, Maillet. 2c\?*lA Voyages et Aventures en Irlande. (2e série). 1 vol. in-12. — Paris, Hetzel. La Chaussée des Géants. Dernière série des Voyages et aventures en Irlande. 1 vol. in-12. Paris, Hetzel. Notes anthropologiques, géographiques etgéodésiquessur ses hauts plateaux mexicains. 1 vol. in-8, br., avec carte. Le Mexique tel qu'il est. La vérité sur son climat, ses habitants et son gouvernement. 1 vol. in-12. Paris, Dentu. Voyage homérique dans F ancienne Ichnusa. 1 vol. in-12. Paris. Dentu. Histoire du Mexique, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la mort de Maximilien ier. 3 vol. in-8. Seule histoire complète du Mexique. — Paris, Gaume. Quand j'étais journaliste. Histoire drolatique de la presse. 1 vol, in-i2.
Paris, Dentu. Le Chemin des Femmes. Etude de mœurs. 1 vol. in-12. — Paris. Maillet. Histoire de la campagne de 1870-1871. 1 vol. in-12. — Paris, Dentu. La Prophétie de Daniel. Philosophie de V histoire, depuis la création jusqu'à la fin des temps. 2 vol. in-8. — Paris, Palmé. Les Confessions d'un curé de campagne. 1 vol. in-12. — Paris, Gaume. Souvenirs d'outre-mer. Mes Missions au crépuscule de la Vie. 1 vol. in-12. — Paris, Gaume. Voyages Légendaires E IRLANDE PAR L'Abbé DOMENECH Missionnaire Apostolique LYON LIBRAIRIE GÉNÉRALE CATHOLIQUE ET CLASSIQUE Emmanuel VITTE, Directeur Imprimeur-Libraire de l'Archevêché et des Facultés catholiques 3, PLACE BELLECOUR, 3 CHAPITRE PREMIER Un soir au château de Saint-Georges de Vénéjan. — De'part. — L'Irlande. — Dublin. — Le Saint-Me'dard irlandais. — Dalkey. — Wicklow. — Le glen du diable. — Légende de la belle Eva. une pensée souvent naît un livre, comme d'une graine naît une fleur.
Chapitre II
Glendalough. — Légende des alouettes. — Les Tours-Rondes de l'Irlande. — Saint Kevin. — Légende du roi O'Toole et de son oie. — Légende de Kathleen. 'avais pour compagnon de voyage , dans cette touchante et délicieuse excursion, un jeune prêtre très instruit, fort patriote , professeur de maintes sciences au collège de Tuam, et descendant de Tancienne et célèbre famille des Burke, sur laquelle le doc teur O'Donovan a publié une curieuse brochure. Le Père Ulick Burke, qui m'accompagnait à Glendalough, m'avait pris pour guide dans cette partie de l'Irlande, qu'il ne con naissait pas plus que moi. En ma qualité de voyageur d'outre-mer, il s'imagina que je pourrais le piloter plus savamment que ses collègues, à travers les défilés de ces montagnes légendaires. La vallée de Glen-da-lough, c'est-à-dire des deux lacs, n'a guère plus de quatre kilomètres de longueur : elle commence au village de Laragh et se termine à la cascade de Glencola.
Les monts Brockagh, Glendassan, Coma derry, Derrybawn, Mullicap et Lugduff, qui Tentourent, ont de six à huit cents mètres de hauteur. Autrefois, il existait en cet endroit une cité florissante, très peuplée, qui devint le siège d'un évêque. L'an 12 14, Tévêché fut annexé à Dublin, et cette annexion causa la ruine de la ville. Les deux lacs sont séparés par une petite prairie, jadis couverte d'un bois de chênes, comme tout le reste de la EN IRLANDE 21 vallée ; mais les hommes ont détruit les chênes et n'ont laissé que des broussailles. Les ruines des sept églises de Glendalough commencent au village et finissent à gauche du dernier lac. Jusqu'à ce jour la sainteté de cette solitude est restée cé lèbre. Chaque année, le 3 juin, une foule considérable de pèlerins et de curieux de toutes sortes viennent visiter les ruines des sept églises.
Les guides montrent, avec une éru dition moitié touchante et moitié bouffonne, tout ce qui se rapporte à saint Kevin, patron de ce territoire. Saint Kevin vécut, disent-ils, cent vingt ans avant de mourir. Ils énu mèrent le nombre de pierres dont se composent les arches non cimentées de l'abbaye ; ils font admirer les tombeaux placés autour de la cathédrale, et racontent que tout le monde aime à se faire enterrer là. « Les pauvres âmes, ajouta mon cicerone en culotte courte et bas bleus, se trouvent très bien de reposer en cet endroit, et nous n'avons pas à nous en plaindre du tout, du tout. » Quoique nous vîmes deux ou trois moineaux voltiger par ci, par là, nous n'avions entendu sur toute notre route le chant d'aucun oiseau. Je demandai à mon compagnon si ces pauvres habitants de Tair avaient perdu leur voix quand l'Irlande perdit sa liberté.
Le P. Ulick me répondit que Talouette et les oiseaux chanteurs ne manquaient pas dans Tîle, mais qu'à Glendalough on ne les entendait plus depuis douze siècles, et voici pourquoi : Saint Kevin, àqui Glendalough doit son origine, construisit l'abbaye au commencement du sixième siècle : les ouvriers employés par le saint pour la construction de Tédifice, avaient fait vœu de travailler pour lui tant que chanterait Talouette. Jamais les petites chanteuses ne s'étaient levées si matin ni couchées si tard ; leurs chansons commençaient avant l'aurore et ne finissaient qu'après le crépuscule ; leurs voix argentines sonnaient le clairon du travail avec tant d'en train et si longtemps, que la dernière alouette tomba d'épuise ment à Tinstant où fut posée la dernière pierre de l'abbaye. existe sur ce sujet deux autres versions, qui s'accordent mieux avec le naturel compatissant de ce bon saint Kevin.
L'une raconte qu'après la construction des sept églises, le saint trouvant qu'aucune alouette n'était digne de succéder aux pieux oiseaux dont les mélodies avait accéléré le tra vail, leur défendit de chanter. L'autre assure que le saint, touché devoir plusieurs de ses ouvriers tomber de fatigue, pria Dieu d'empêcher les alouettes de chanter à Glenda lough, et par ce moyen il sauva la vie des travailleurs et leur fidélité au serment qu'ils avaient fait. Les ruines principales sont situées à la jonction du Glen dassan et du Glendalough, et près des autres ruisseaux qui serpentent dans la vallée. D'après les annales manuscrites de l'Irlande, Glendalough renfermait les trésors des chefs du voisinage et fut maintes fois pillé par les Danois et les Anglais. L'an i3oç), Pierre Gaveston défit dans ce district les O'Byrnes; il reconstruisit le château de Kevin et fit de riches présents à la châsse du saint.
En i58o, un des Fitz geralds s'unit à lord Baltinglass et à l'un des O'Byrnes pour s'opposer au gouvernement anglais. Le lord-député Grey, qui venait d'arriver d'Angleterre, voulut les déloger; mais il fut défait et contraint de se retirer à Dublin après avoir perdu la majeure partie de ses .officiers les plus dis tingués. Le plus beau groupe de ruines de toute la vallée se com pose d'une grande tour ronde, de la cathédrale, de l'église de Notre-Dame, de la cuisine ou chapelle de Saint-Kévin, et d'une petite clôture appelée la sacristie, qui sert maintenant à la sépulture des ecclésiastiques. Notre-Dame paraît avoir été le premier des édifices construits par saint Kevin. On assure qu'il y fut enterré. La porte est surmon tée d'un cintre et n'a que deux mètres de hauteur; les pierres sont en granit, et Tarchitrave est ornée de sculp tures.
Les murs de la cathédrale ont quatre mètres d'épaisseur, et sont formés de grosses pierres placées par couches horizontales, plus ou moins irrégulières comme toutes les anciennes constructions irlandaises. Au chœur de l'abbaye, située non loin de Tancienne ville, on trouve une des plus intéressantes ruines de Tarchitecture ornementée de Tir lande ecclésiastique. L'arcade du chœur est tombée; mais les piliers restent debout. Les sculptures des chapiteaux représentent des moulures nattées, des enlacements de queues d'animaux, mélangées de masques et de figures. Des palmettes, des quadrupèdes, des ornements perlés, des chevrons et des zigzags décorent les bases. De Tarcade, il ne reste que peu de débris sculptés; mais quelques-uns sont admirables d'exécution, entre autres un triangle perlé, contenant deux corbeaux becquetant un crâne.
On sait que le corbeau était particulièrement cher à Odin, appelé le roi des corbeaux, et peut-être ce bas-relief était-il un souvenir scandinave. Du reste, Tarchitecture danoise semble avoir eu beaucoup d'influence en Irlande. Les églises bâties avant le dixième siècle possèdent, dans leur orne mentation, plusieurs symboles danois et des nœuds runi ques. Telle est, sans doute, Torigine de ces enlacements merveilleux d'adresse et de goût, prodigués dans les enlu minures des manuscrits irlandais, les moulures des croix en pierre et dans Tornementation des églises de la verte Erinn. Les Tours-Rondes de l'Irlande, dispersées sur toute la surface de Tîle, sont des monuments très anciens, d'une forme remarquable et particulière, dont Torigine et Tusage primitif ont été et seront encore longtemps le sujet de longues contestations entre les antiquaires et les archéolo gues modernes.
Aujourd'hui Ton en compte quatre-vingt dix, dont vingt environ sont assez bien conservées; mais autrefois ce nombre était plus considérable. A part TEcosse, qui en a deux du même genre, le reste de TEurope n'en possède aucune de semblable. Elles sont toutes de forme ronde et conique, hautes de trente à trente-cinq mètres, et terminées par une sorte de toit circulaire et pointu. Elles ont de neuf à quinze mètres de circonférence à leur base, et sont généralement percées d'une porte élevée de deux à quatre mètres au-dessus du sol. Elles conservent des traces de trois ou quatre étages, pourvus chacun d'une petite fenêtre, et de quatre ouvertures placées immédia ment au-dessus du toit. Ces ouvertures ou fenêtres sont ordinairement cintrées et correspondent, si je ne me trompe, aux quatre points cardinaux.
Ces édifices sont creux à Tintérieur, dépourvus d'escalier, et se distinguent encore par cette particularité qu'ils sont toujours dans le voisinage d'une église; quelquefois même ils font corps avec elle. En Tabsence de toute certitude sur leur origine, les sa vants en ont fait des beffrois, des espèces de phares pour guider les pèlerins au milieu des forêts vers un sanctuaire, des prisons, des lieux de refuge contre les malfaiteurs, ou des casemates pour abriter les trésors de l'église et les an nales historiques ou religieuses d'un monastère ou d'une province. M. Windèle, excellent antiquaire de Cork, en fait des temples consacrés au culte du feu, de Baal, et M. Pétrie, célèbre archéologue de Dublin, assure que ces tours furent tout bonnement bâties pour servir de clocher et de dépôt aux objets précieux des églises voisines.
Dans le cimetière, on voit une vieille croix faite d'un seul bloc de granit, de près de quatre mètres de hauteur, ainsi que des fragments de plusieurs autres non moins anciennes. Les restes de la Chapelle-aux-Lierres sont ense velis sous un vaste manteau de verdure, que le vent des montagnes agite sans cesse. Saint Kevin, dont le nom signifie pulcher genitus, tra duction libre, le bel enfant, est un des plus illustres person nages du monde légendaire de l'Irlande. II naquit probable ment Tan 498, sur le territoire des O'Toole. Sa mère Cce mella était de la famille princière des Dal Messincorb. A Tâge de douze ans, il fut placé sous la direction de Lochan, d'Eogan et d'Enna (trois hommes éminents en vertus), pour être élevé par eux dans leur monastère. Plus tard, il devint disciple de Termite Beonanus, et enfin de l'évêque Lugiclus, qui Tordonna prêtre.
C'est sans doute avant Tan née 540 qu'il fonda Tétablissement de Glendalough : il mourut le 3 juin de Tan 618, âgé de cent vingt ans. Voici comment le bon saint Kevin reçut de son seigneur le roi O'Toole (en irlandais O'Tuathal) un joli petit terri toire pour fonder son monastère. Le roi O'Tooie était un bon vivant; il aimait la vie et surtout la chasse, plaisir qu'il se procurait du matin au soir sur ses pauvres terres et ses rudes montagnes. En Ir lande, les rois ont toujours été très nombreux et très ama teurs de Texistence libre et joyeuse. Les chefs du plus petit clan, les propriétaires du moindre village adoraient à cette époque le titre de roi, la bonne chère et les coudées fran ches ; aussi les querelles n'ont jamais manqué dans ce beau pays. Depuisle premierchantdu coq jusqu'à ladernière note du rouge-gorge, Theureux monarque parcourait les mon tagnes de Wicklow, pour tuer des cerfs, alors très com muns.
Lorsqu'il rentrait dans son modeste palais, il s'as seyait devant une table copieusement servie, faisait bombance et se reposait des fatigues de la journée en bu vant une interminable série de grands verres remplis du meilleur whiskey qu'Erinn distillât alors. Cela dura tant que la santé du sire O'Toole le lui permît ; mais il arriva qu'un jour Tâge et les infirmités inséparables de la vieillesse Tobligèrent au repos, aux courtes promenades hygiéniques et aux jouissances monotones du déclin de la vie. Le noble vieillard devint triste ; Tennui lui ron geait le cœur, et sans une oie phénoménale qui le diver tissait par ses étonnantes qualités, le chagrin Taurait bientôt fait descendre dans la tombe. II est vrai que jamais on ne vit une oie pareille; tous les vendredis, elle s'amusait à plonger dans le lac supérieur de Glendalough, et revenait auprès de son vieux maître, tenant dans son bec une truite magnifique pour la table royale.
Les autres jours elle chassait le poil ou la plume dans le voisinage, et faisait des tours de ruse, d'adresse ou d'agilité comme jamais singe ou chien savant n'en firent depuis la création du monde. Aussi le roi faillit-il plusieurs fois mourir de rire, en voyant les malices et les excentri cités de son oie merveilleuse. Le bon vieillard finit par retrouver sa gaieté d'autrefois ; son teint reprit les belles couleurs de Tâge viril, et sa santé s'améliorait considérablement comme son humeur. Mais, hélas ! les oies, mêmes savantes, sont sujettes à la loi commune, et n'ont pas le privilège de rester toujours jeunes. Celle du sire O'Toole devint comme toutes les choses d'ici-bas, caduque et décrépite ; ses ailes, en vieil lissant, ne pouvaient plus la soulever ; sa démarche prit une allure lourde et languissante, et le roi retomba dans une mélancolie plus sombre que jamais.
Un matin qu'il se promenait sur les bords du lac, en déplorant son sort et pensant terminer sa longue carrière par une mort prompte et volontaire, il fut abordé tout à coup par un beau jeune homme, auquel le monarque souhaita le bonjour.
En ces temps-là, la politesse était de bon goût, et même les rois auraient trouvé malséant de ne pas être polis. — Que Dieu vous protège, sire O'Toole, répondit le bel étranger. — C'est vrai, jeune homme, je suis le roi .O'Toole, seigneur de cette contrée ; mais qui donc vous Ta dit ? car je ne vous connais pas. — Que cela ne vous inquiète pas, sire, j'en sais bien plus long sur vous. — Mais encore une fois, qui donc êtes-vous pour me parler ainsi ? demanda le monarque, étonné de Tair mystérieux et des paroles du jeune homme. — Ne vous en occupez pas, sire O'Toole, avant de nous séparer, vous me connaîtrez suffisamment. — Eh bien, je vous déclare que je serais heureux de cette connaissance, car vous m'intriguez déjà beaucoup. — Oui, vous pouvez être certain que vous ne vous re pentirez pas de m'avoir connu ; mais avant d'aller plus loin, dites-moi, pourriez-vous me donner des nouvelles de votre oieî — Oh ! pour le coup, s'écria sire O'Toole, en pronon çant énergiquement un juron des temps passés, qui diable vous a parlé de mon oieî Tout le monde ignore notre inti mité, et les elves (petits génies) seuls ont pu vous en souffler un mot. — Ah ! je puis vous assurer, mon digne seigneur, que les elves ne sont pour rien dans ma question,- vu que je ne fréquente jamais de tels personnages. — Vous pourriez faire pire, mon beau compagnon, car ces personnages, comme vous dites, pourraient vous montrer des trésors qui ne sont pas à dédaigner pour un pauvre homme. — Peut-être ai-je un meilleur moyen de faire de Targent moi-même, sans avoir besoin de recourir à ces êtres-là. — Est-ce que vous seriez un faux monnayeur, par hasard?
Mais non; avec une figure honnête comme la vôtre, cela n'est pas possible. — Et vous avez raison, sire O'Toole ; je méprise trop ce métier pour m'en servir. — Mais, alors, me direz-vous enfin qui vous êtes, pour faire aussi facilement de Targent que vous le dites. — Je suis un honnête homme. — Eh bien, honnête homme, dit le monarque, qui commençait à s'impatienter, aurez-vous la compiaisance de me renseigner sur votre manière de procéder? — C'est tout simple, sire O'Toole ; je rends les vieilles choses aussi bonnes que lorsqu'elles étaient neuves. — Comment, vous êtes donc chaudronnier par état ? — Non, sire, je ne le suis pas ; mon commerce est meilleur que celui de chaudronnier. Ainsi, que diriez-vous si, par exemple, je rendais à votre oie la vigueur et l'agilité de sa jeunesse ? En entendant ces mots, les yeux du bon roi lancèrent subitement des éclairs de bonheur ; un moment il fut suffoqué par l'espérance de dissiper ses ennuis et de re trouver cette bienfaisante gaieté causée par les talents extraordinaires de son amie.
Ne sachant comment exprimer sa reconnaissance à l'étranger pour avoir deviné la cause de ses chagrins, et doutant un peu de la possibilité du re mède, il dit au bel étranger: — En vérité, si vous faisiez cela, je vous donnerais plus d'argent que vous n'en pourriez compter, et je vous serais très obligé, par-dessus le marché. — Je méprise votre argent, répondit le jeune homme; j'ai fait vœu de n'en avoir jamais avec moi ; mais je puis accepter quelques acres déterre, si vous me les donnez. — Avec toutes les veines de mon cœur, reprit le monarque, content de voir que le marché prenait un caractère sérieux. — Alors, appelez votre oie, sire O'Toole, et je vais vous montrer ce que je puis faire pour elle. Le roi siffla sa vieille amie, qui vint aussitôt auprès de son maître. Le jeune homme, en la voyant, dit au vieillard : . — Consentez-vous à me donner tout le terrain au-dessus duquel votre oie volera? — Certainement, j'y consens de toute mon âme, et je vous en donnerai davantage encore, répliqua sire O'Toole.
Saint Kevin, car c'était lui, prit alors l'oiseau dans ses bras, en lui disant : — Viens ici, pauvre impotente, viens ici, je te rajeunirai. Et la prenant par les deux ailes, il lui fit le signe de la croix sur la tête et la lança dans les airs. L'oie s'envola d'abord du côté gauche du lac, où se trouve actuellement le Lit de saint Kevin, puis vers Lugduff; en suite elle passa par la cascade et les mines de Luganure; elle fit le tour du lac et plana sur le pays actuellement occupé par les sept églises et leurs dépendances. Pendant ce temps, le roi restait la bouche béante, regardant son oie voler comme une alouette, et quand elle vint se reposer à ses pieds, il la caressa, Tembrassa et se mit à pleurer de joie. Saint Kevin se fit connaître en ce moment, et sire O'Toole, plus heureux que jamais, lui confirma sa donation et lui fit d'autres présents.
Le roi devint Tami intime du saint et son protecteur : il mourut pourtant, peu de temps après, du chagrin que lui causa la mort de son oie, étranglée par une anguille, qu'elle prit pour une truite. C'est ainsi que saint Kevin reçut de sire O'Toole le territoire sur lequel il construisit son mo nastère et les sept églises que j'étais allé visiter à Glenda lough. Ces O'Toole ont été de tous temps de fiers montagnards, craignant fort peu les Anglais, et leur jouant les plus mau vais tours possible. En cela, les Anglais le leur rendaient à merveille et ne mettaient pas des gants pour les forcer à se soumettre au gouvernement de Dublin. Lorsque les grands seigneurs de l'Irlande, tels que les O'Neil, les O'Donnell, les O'Connor et autres, se liguèrent pour en vahir le territoire anglais, un certain Tirlogh O'Toole écrivit au lord-député de Dublin que, voyant les principaux chefs de son pays ligués pour le combattre, il croyait de son devoir de le soutenir contre eux ; mais qu'aussitôtja paix faite, il lui déclarerait tout seul la guerre.
Cette chevaleresque promesse fut tenue scrupuleuse ment par Tirlogh. Après la soumission des chefs irlandais, il rassembla les montagnards et ravagea les frontières du territoire anglais, qui bordait le comté de Wicklow. Néanmoins, il fit la paix plus tard et partit pour TAngle terre voir le roi, dont il avait entendu dire du bien. Le roi le reçut amicalement et lui donna vingt livres sterling (cinq cents francs) pour le dédommager de ses frais de route ! En i328, un autre David O'Toole fut pris par Wellesley et pendu à Dublin. Sir William Russell, sous prétexte d'une partie de chasse, envahit un jour Bellenaur, et fit brûler vive à Dublin Rose O'Toole, femme du fameux Teagh O'Byrne. Saint Laurent O'Toole illustra, au douzième siècle, cette noble famille, déjà si célèbre par sa bravoure et son ancienneté.
II entra dans le monastère de saint Kevin étant encore très jeune; il en fut nommé abbé à Tâge de vingt-cinq ans seulement, et devint une des gloires de TEglise comme un des personnages les plus importants de l'histoire civile et politique de l'Irlande. Les vertus et Téloquence de saint Kevin attirèrent à Glendalough une foule d'hommes et de femmes de tout âge et de toutes conditions, qui venaient écouter les instruc tions du saint, admirer ses actes de piété et se mettre sous sa direction. Cette influence se fit sentir même en Angle terre, et saint Mochworog, également célèbre, vint à Glen dalough établir sa cellule auprès de celle de Kevin. A cette époque, il circulait déjà parmi le peuple nombre d'histoires merveilleuses sur la bonté, la douceur, la patience et la beauté du jeune anachorète.
On racontait que saint Kevin s'étant retiré dans sa cellule pendant un carême pour jeûner, méditer et prier, un jour qu'il avait les bras levés au ciel, en dehors de sa fenêtre, la femelle d'un merle vint déposer quatre œufs dans sa main. Le saint, prenant pitié de la pauvre mère, n'osa point la déranger, jusqu'à ce que la petite couvée fût en état d'aller chercher un autre gîte. A côté de la maisonnette appelée la Cuisine de saint Kevin, à cause d'une tourelle qu'on pourrait, avec un peu d'imagination, prendre pour une cheminée, les guides font remarquer une grosse pierre plate, au milieu de laquelle se trouve un trou circulaire; et qu'on désigne seus le. nom de Pierre-à-la-Biche. L'histoire en est fort simple, mais intéressante. Un pauvre homme venait de perdre sa femme, et restait seul au monde avec un petit enfant, et sans aucune res source pour lui procurer une nourrice.
Ne sachant com ment faire, il alla prier saint Kevin de le tirer de peine. — N'avez-vous jamais entendu parler du lys des champs, dit le saint, et de celui qui Thabille et nourrit les passe reaux? Mon brave homme, venez tous les jours vers cette pierre, après la première messe, et je suis persuadé que le bon Dieu vous enverra quelques gouttes de lait pour votre enfant. Le pauvre paysan ne se le fit pas répéter deux fois. Le lendemain matin, après avoir dévotement entendu la messe, il vit à Tendroit désigné une biche, qui laissa couler dans le creux de la pierre un demi-litre de lait. L'enfant en but avec avidité. Le père revint tous les jours; l'enfant grandit et passa sa vie au monastère dans lequel il termina ses jours. Mais aucune légende n'a le charme et la poétique mé lancolie de l'histoire de la belle Kathleen, et dont le dé nouement tragique eut lieu sur la plate-forme qui précède la grotte appelée le Lit de saint Kevin.
Cette grotte se trouve sur le côté méridional du lac supérieur. Tout en cheminant, nous demandâmes à notre guide si sa profession lui rapportait suffisamment d'argent pour vivre. — Pas assez, nous répondit le guide ; mais je travaille quand les touristes ne viennent plus, et jamais les pommes de terre ne manquent à mon foyer. — Ainsi, lui dit le P. Ulick, vous ne vous trouvez pas malheureux ? — Oh ! révérence, j'ai bien une vieille mère infirme, dont Tentretien me gêne beaucoup; mais il n'y a de mal heureux dans le monde que ceux qui n'aiment pas Dieu. Un peuple qui trouve sur ses lèvres de telles réponses et dans son cœur de tels sentiments, ne saurait être toujours victime. Le temps des réparations viendra pour lui, comme il est venu pour d'autres moins grands et moins purs, et Dieu le récompensera de sa fidélité, après Tavoir puni de ses faiblesses.
Une étroite plateforme précède la grotte dans laquelle Kevin se réfugia et vécut pendant plusieurs années ; elle est à pic au-dessus du lac. La grotte n'a pas un mètre et demi dans sa plus grande longueur; aussi le saint devait-il y dormir très mal. On y entre par une ouverture tellement basse, qu'on est obligé de se courber en deux pour pénétrer à Tintérieur. Les parois de la grotte sont littéra lement tatouées par des initiales et les noms d'une multi tude de touristes. Parmi ces noms, on voit celui de sir Wal ter Scott, gravé par son fils, lorsque, en 1825, le célèbre romancier, en compagnie de Marie Edgeworth , visita Glendalough. De tous les récits qui mentionnent la cause pour laquelle saint Kevin vint se réfugier sur ce triste rocher, au milieu de cette solitude, la plus sombre et peut-être la plus sau vage de l'Irlande, le suivant m'a paru le plus curieux et le plus caractéristique : Un jour que Kevin, encore enfant, dormait sur un gazon en plein champ, des anges descendirent du ciel pour le baiser au front, tant il était beau.
Plus tard ses vertus, sa science et surtout sa prodigieuse éloquence entraînèrent après lui tous les cœurs, et peuplèrent les solitudesde Wick low d'ermites et de saintes femmes, qui se consacraient à Dieu par la prière, le chant des psaumes et les bonnes œuvres. La noble Kathleen vint Tentendre comme bien d'autres fermnes ; elle s'éprit des charmes et des qualités du jeune orateur. Quand il prêchait quelque part, il la retrouvait toujours au premier rang des fidèles, épiant ses gestes, buvant ses paroles, et dardant sur lui ses yeux du bleu le plus pur. Kevin, malgré sa ferveur, sentit à la fin qu'il aimait également Kathleen. II pleurait, il priait, il jeûnait, mais il voyait toujours, comme dans une vision, la vierge ravissante. Toujours Kathleen revenait à ses côtés. — Oh ! lui disait-elle sur les rives romantiques du lac de Luggelaw, pour toi j'ai laissé mon berceau bien-aimé, les sentiers fleuris que je foulai pendant mon enfance, le manoir où je suis née, les tours de mon père où j'ai vécu dans la splendeur ; parents, amis, honneurs, pour toi j'ai tout quitté sans hésiter un moment... — Oh ! va-t'en, interrompit saint Kevin en la repous sant doucement avec la main, va-t'en.
J'ai consacré toute mon existence à Dieu : je ne puis pas briser les serments que je lui fis, et tu ne le voudrais pas toi-même. La jeune fille regarda le saint avec étonnement; sur ses joues coulaient de grosses larmes, qu'elle ne pouvait rete nir; son regard simple et chaste brillait comme celui d'un enfant surpris par son premier chagrin, et d'un air étonné elle répondit à Kevin : — Si j'avais un ciel à donner, tu Taurais à l'instant même ; mais Kathleen ne te demande qu'une chose, c'est que, pour ses parents et ses amis délaissés, tu lui permettes de demeurer sous ton toi bénit comme un voyageur égaré ; qu'elle puisse venir sur ces rivages voir chaque jour se le ver Taurore, veiller sur toi, te soigner dans tes souffrances, te consoler dans tes ennuis, écouter tes prières ferventes, sourire à tes sourires et mêler ses larmes à tes larmes. — Mes prières, reprit amèrement le pieux anachorète, mes prières ne montent plus jusqu'au ciel, quand tu t'age nouilles auprès de moi; mes chants sont aussi stériles que ceux de la terre, lorsque tu viens les écouter, et ta présence me trouble toujours quand je suis à genoux.
Etant encore innocente et ne connaissant ni la honte ni le péché, tu ne vois aucun mal à ce qui me semble plein de dangers. Comprends-moi bien, Kathleen : au delà des sphères azu rées où sont les joies immortelles, nous nous retrouverons un jour avec bonheur; mais dans ce froid exil, jamais. Là haut, nous pourrons nous voir et nous aimer pendant que les séraphins éclaireront les demeures célestes de leur di vin sourire ; mais ici, vois-tu, le mal se cache sous tout ce qui paraît beau; il trace ses pas sur le plaisir, quand les âmes sont tendres et bonnes ; il se promène au milieu des ombres de la nuit et des clartés du jour ; il murmure avec la brise qui balance les feuilles et les fleurs; il s'asseoit sur les genoux de Tamitié, et brille au crépuscule quand les bourgeons se couvrent de rosée.
Kathleen, le mal existe surtout dans les regards d'une femme ; c'est pourquoi, je t'en prie, va-t-en. Kathleen sourit tout à la fois avec douceur et tristesse ; elle prit une fleur épanouie sur un buisson sauvage, et, regardant la montagne que les rayons du soleil couchant ne doraient plus, elle dit au saint ermite : — J'ai regardé de Torient à Toccident, et je n'ai jamais trouvé ce mal dont tu parles : je ne Tai jamais senti dans mon cœur, et je ne puis le découvrir autour de moi. J'aime contempler les flots de lumière qui remplissent Tespace pendant les beaux jours d'été; j'aime admirer les brillantes couleurs et les formes étranges des nuages qui planent dans les airs ; j'aime regarder la grande mer pendant ses tem pêtes terribles ou ses calmes profonds; j'aime entendre les chants variés de la nature et ceux des êtres joyeux; j'ai beaucoup regardé, beaucoup entendu ; mais le mal que tu vois partout, je te le répète, je ne Tai vu nulle part.
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