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Journal d'un missionnaire au Texas et au Mexique

Emmanuel Domenech · 1857 · Scanned text

117,934 words · about 8 h 16 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Emmanuel Domenech
Language
French
Published
1857
Length
117,934 words · about 8 h 16 min
Sections
18 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (18)
  1. Front matter about 2 min
  2. Préface about 4 min
  3. Chapitre Premier about 41 min
  4. Chapitre II about 35 min
  5. Chapitre III about 29 min
  6. Chapitre IV about 26 min
  7. Chapitre V about 26 min
  8. Chapitre VI about 40 min
  9. Chapitre VII about 38 min
  10. Chapitre Premier about 2 h 56 min
  11. Chapitre VIII about 37 min
  12. II about 3 min
  13. III about 9 min
  14. IV about 18 min
  15. VI about 8 min
  16. Chapitre Premier about 2 min
  17. Chapitre Premier about 2 min
  18. Table Des Matieres about 1 min

Continue:

Front matter

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■■1

Glass Book

Préface

Je n'avais jamais songé à livrer à la publicité les souvenirs intimes de ma carrière de missionnaire. J'aime le silence et la solitude; je ne voulais pas me mettre en évidence et j'avais une certaine timidité à faire connaître les idées et les sentiments qui m'accompagnaient partout, au milieu des immenses prairies du Nouveau Monde , dans les forêts vierges et inhabitées, sous le chaume de l'émigré, et dans la cabane du Mexicain. J'étais si jeune, quand je me consacrai à l'Église militante de la mission, et je sentais alors si vivement, que mes impressions avaient dû naturellement, à cette époque, se multiplier et prendre le caractère des circonstances qui variaient chaque jour. Je craignais aussi le jugement de bien des gens, qui mesurent les hommes et les choses d'après le cercle étroit de leurs habitudes et de leurs préjugés personnels, et qui se font ainsi une opinion plus ou moins fausse des missions et des missionnaires, sans réfléchir que cette façon de voir et de juger

PRÉFACE.

est arbitraire, qu'à Rome il faut vivre comme les Romains, et que les pays les plus sauvages ont aussi leurs mœurs, auxquelles on est obligé de se prêter un peu, tout en s'efforçant de les modifier, ou de les détruire. Mais j'eus l'occasion, à Paris, de me rencontrer avec quelques-unes de nos célébrités de la littérature et de la science ; on me fit raconter mes voyages au Texas et au Mexique ; on écouta ces récits avec un intérêt dont je ne les supposais pas dignes, et l'on me pressa de les publier dans toute leur naïve simplicité. Voyant dans cette publication un but d'utilité pour les Missions étrangères, j'ai cédé enfin à ces bienveillantes sollicitations.

Malgré les lettres intéressantes des missionnaires recueillies dans les Annales de la Propagation de la Foi, je me suis aperçu que la vie des prêtres qui se dévouent sur les plages lointaines à la propagation des lumières de l'Évangile et à la civilisation des peuples plus ou moins barbares ou ignorants, n'est pas connue en Europe comme elle devrait l'être. Les missionnaires, malgré des efforts prodigieux d'industrie, de désintéressement et de courage, meurent à la peine dans les glaces du Nord ou sur le sable des déserts, après avoir épuisé leurs forces en travaillant au bien-être moral, religieux et physique de l'humanité, sans que leurs compatriotes fassent des efforts sérieux pour les aider dans cette œuvre admirable,

PRÉFACE. Xr

qui fait bénir le nom français par tous les peuples, et dans toutes les langues, car il ne faut pas le nier, l'œuvre des missions, quoique universelle et catholique avant tout, est éminemment française : les neuf dixièmes des missionnaires sont Français.

Les personnes religieuses me diront sans doute: Les sommes que la Propagation de la Foi distribue aux missions, ne sont-elles donc pas suffisantes? Non, mille fois non; elles sont comme le grain de sénevé qui devient un grand arbre : mais, si ces sommes étaient proportionnées à la grandeur de l'entreprise, elles produiraient des résultats plus importants et plus féconds ; la vie du missionnaire ne serait plus une lutte continuelle contre des besoins impérieux et multipliés, qui ruinent ses forces en peu de temps, et qui l'obligent à dépenser pour subvenir à son existence naturelle une énergie qui est à peine suffisante pour faire l'éducation des peuples qu'il évangélise.

Dans la première partie de mon Journal, je m'attache davantage à mettre en relief la vie privée du missionnaire, ses épreuves secrètes, ses souffrances morales et physiques. Je ne fais qu'effleurer les sujets qui n'ont pas un rapport direct avec cette existence bizarre et sans cesse menacée.

Dans la seconde partie, je me limite à une description des mœurs, coutumes et usages des populations américaines et mexicaines qui habitent les deux rives du Rio-Grande. Quoique je me sois

XII PRÉFACE»

borné à présenter des observations personnelles et à narrer des faits qui se sont passés autour de moi, on peut appliquer mes remarques non-seulement à tous les États nouveaux de l'Union américaine, mais encore à la plupart des Etats du centre et de l'ouest de l'Union.

Mon livre, dans lequel on reconnaîtra, je l'espère, un homme impartial qui ne raconte que ce qu'il a vu, entendu et éprouvé, attirera peut-être les regards complaisants de ceux qui aiment les vrais et naïfs récits; comme la violette des bois, il n'a d'autre charme que le doux parfum de la vérité ; comme la fleur printanière, il n'aura peut-être qu'une durée éphémère; mais qu'importe à un être souffrant et sauvage la gloire du monde ! Je ne regretterai rien en rentrant dans le calme de ma solitude, si j'ai pu éveiller dans le cœur de quelques âmes généreuses un sentiment de pitié et de charité pour ces pauvres missions chrétiennes auxquelles j'ai sacrifié les plus belles années de ma vie, sentiment qui ne saurait être stérile et dont les fruits sont aussi suaves pour celui qui les donne que pour celui qui les reçoit.

AU

TEXAS ET AU MEXIQUE

PREMIER VOYAGE

Chapitre Premier

Le départ. — Une messe à bord. — Rêverie. — Le Mississipi. — Le Texas, ses habitants, ses religions, son histoire. — Galveston. — Houston. — Voyage en poste. — Épisodes de route. — La prairie. — La panthère. — Un orage. — Rencontre. — Les électeurs et le violoniste. — Arrivée à San Antonio de Rexar. — Un Français.

Vers la fin de 1845, Mgr Odin, vicaire apostolique du Texas, était venu à Lyon recruter des missionnaires pour desservir les colonies d'Européens, chaque jour plus nombreuses, qui s'établissaient dans son diocèse, ainsi que les établissements américains et mexicains de cette vaste contrée.

Le pieux évêque parlait, avec l'éloquence chaleureuse

du cœur, de ces pays lointains, où s'élevaient des nations nouvelles; de ces masses d'émigrants, qui, dispersés et disséminés dans les solitudes, vivraient sans les secours et les bienfaits de la religion, si des prêtres dévoués ne les suivaient résolument au milieu des plaines, des montagnes et des bois. Il ne cacha point, à ceux qui s'offraient pour le suivre, les dangers et les misères, les aventures et les souffrances, qui attendaient là-bas le missionnaire. « Vous n'aurez pas toujours, disait-il, de quoi manger et boire ; vous voyagerez sans cesse dans un pays plus ou moins inconnu, où les distances sont énormes, les plaines immenses, les forêts gigantesques. Vous passerez des nuits sur une terre humide et des jours sous un soleil brûlant ; vous traverserez des périls de toute sorte, et vous aurez besoin de tout votre courage et de toute votre énergie. »

J'étais alors âgé de vingt ans à peine, et je n'avais pas encore terminé mes études ecclésiastiques : je me sentis néanmoins poussé par une main invisible vers cet avenir inconnu de dévouements et d'épreuves, et j'offris àl'évêque du Texas mes services, qui furent acceptés.

Le 20 mars 1846, le beau voilier américain Y Elisabeth Ellen sortit du Havre, emportant vers la Nouvelle- Orléans beaucoup d'émigrants allemands et quelques missionnaires dont je faisais partie. L'évêque était venu présider à notre embarquement ; de la jetée, il nous donna sa bénédiction, et nous nous prosternâmes tous pour la recevoir. En quittant notre chère patrie, bien des larmes secrètes mouillèrent nos yeux, car nous pensions que ce départ serait peut-être sans retour, et il n'est pas donné à tout homme le pouvoir de se sevrer brusquement de ses affections de famille, de s'éloigner d'amis, et de rompre avec de vieilles habitudes, sans que la nature soit affectée de ce sacrifice.

Nous ne pûmes rester longtemps sur le pont du navire: les flots étaient agités, le vent sifflait avec violence dans les cordages, la tempête mugissait dans l'espace, et le mal de mer, le plus prosaïque de tous les maux, nous chassa dans nos cabines , longtemps avant que les côtes de France eussent disparu à nos yeux. La tempête nous força d'abord de relâcher à Portsmouth ; mais nous repartîmes bientôt, et, quinze jours après, nous subissions les ardeurs du tropique.

Durant la traversée, nous eûmes à bord trois morts, trois baptêmes et un mariage; mais la cérémonie religieuse qui nous impressionna le plus fut une messe solennelle chantée sur le pont du navire le dimanche de Quasimodo. Le ciel était sans nuages, la mer calme et unie : nous dressâmes un autel sur le gaillard d'arrière ; grâce aux dons des dames françaises, notre chapelle improvisée était gracieuse et riante comme un reposoir de la Fête-Dieu. Presque tous les passagers assistèrent à l'office, à genoux, la tête découverte, dans le plus profond recueillement.

Qui pourrait dire combien les cérémonies religieuses célébrées en pleine mer émeuvent et se présentent avec un cortège de nobles pensées et de douces consolations ! tout va à l'âme dans ces grands spectacles : l'immensité du ciel, l'immensité de l'Océan, la brise légère qui souffle dans la mâture, les petites vagues qui s'élèvent et s'affaissent continuellement ; tout est plein de voix douces et de vagues murmures; tout célèbre l'harmonie éternelle et T éternelle grandeur. Vox Domini super aquas ; c'est l'éloquence de Dieu elle-même qui parle au cœur de l'homme.

Le soir de ce beau jour, j'étais couché sur l'arrière du navire; je contemplais ces milliers d'étoiles qui brillaient sur ma tête; le silence de la nuit n'était interrompu que par les pas sourds et mesurés de l'officier de quart. Je me laissai aller à des rêveries pleines de tristesse et de charme mystérieux : mon passé se déroula devant moi avec toutes les épreuves qui accompagnent l'homme durant son pèlerinage sur la terre : l'avenir me paraissait comme un horizon chargé de nuages et de tempêtes : il me sembla que j'avais déjà beaucoup souffert; et moi, jeune homme de vingt ans, je me crus arrivé à l'âge où toutes les joies bruyantes du cœur sont mortes l'une après l'autre, où l'espérance a fui devant nous et s'est envolée dans le ciel, séjour heureux qui attire nos derniers regards et nos suprêmes désirs. Il me sembla que le temps me manquerait pour faire le bien que je projetais; et, me sentant entre la vie humaine et la vie immortelle, comme j'étais alors entre la mer et les cieux, je m'endormis, doublement bercé par les vagues et par mes pensées.

Le 11 mai, nous aperçûmes Saint-Domingue ; nous suivîmes ses rivages pendant deux jours, puis ceux de Cuba embaumés des parfums d'orangers ; puis, nous entrevîmes la Jamaïque, et enfin le 241e Mississipi apparut.

Un remorqueur vint nous prendre pour nous faire remonter ce fleuve si vanté. Ses eaux sont bourbeuses; ses bords, plats, monotones, à demi submergés vers le golfe du Mexique, allongent vers l'horizon d'interminables prairies où s'élèvent quelquefois, pour toute variété, de rares bouquets de saules ; et un mortel ennui vous prendrait, si de temps en temps un alligator qui se baigne ne montrait son dos épineux. Cependant, à mesure qu'on approche de la Nouvelle-Orléans, on aperçoit des maisons de planteurs, blanches, gracieuses, élevées sur des piliers au-dessus du sol, construites de planches et de briques, et entourées de jardins d'orangers, d'althéas et de fleurs tropicales. A côté de l'habitation s'alignent les cabanes des nègres ; les plantations de cannes à sucre et de maïs s'étendent sur les deux côtés du fleuve , bornées au loin par les bois de pins et les forêts vierges.

La Nouvelle-Orléans est une ville plus affairée qu'intéressante; nous ne fîmes qu'y passer, et nous nous embarquâmes de nouveau sur un steam-boat pour remontei jusqu'à Saint-Louis, dans l'État du Missouri : j'allais faire encore douze cents milles sur le Mississipi. Je revis les mêmes bords plats, plus bas que le fleuve, contre lequel ils se défendent difficilement par de faibles digues de terre. Les forêts sont tombées; à la place où elles furent, croissent le mais, la canne à sucre et le coton ; çà et là, on voit de coquettes maisons de planteurs, à moitié cachées dans les arbres et les fleurs ; parfois même une petite colline qui porte une ville ou un village ; spectacle rare qui ne suffit pas à reposer les yeux fatigués de cette désespérante uniformité.

Après Natchez, c'est-à-dire quatre cents mille au-dessus de l'embouchure du fleuve, les forêts vierges arrivent enfin; elles se rapprochent peu à peu du Mississipi, elles le touchent et bordent ses rives jusqu'à l'embouchure de l'Ohio, sept cents milles au-dessus de Natchez. Alors on voit le vrai Mississipi, sauvage et grandiose : le catalpa, le cotonnier, le saule, le peuplier, le chêne, le sycomore et le platanier marient leurs branches et leurs couleurs; leur feuillage d'un vert sombre est mal reflété par les eaux jaunâtres. Le lit du fleuve est immense; mais quelquefois des îles boisées le divisent et lui prêtent une grâce moins sévère ; souvent aussi, de longues et larges plantations de jeunes arbres, sortis des semences que le vent fait tomber, montrent leur tète fraîche, de différentes hauteurs, et forment comme de gigantesques gradins de verdure.

Le silence de ces profondes solitudes qui n'ont pas encore senti les blessures de l'homme, n'est interrompu que par le bruit régulier de la machine à haute pression, par le son grave et lent de la cloche du bateau, et par le chant monotone du sondeur ; mais ces bruits se perdent dans l'espace, et ne trouvent pas d'échos dans ces retraites, vieilles comme le monde, qui dédaignent de répondre. Il n'y a même ni oiseaux, ni singes, pour gazouiller ou crier ; quoi qu'en disent les voyageurs, les États-Unis ne possèdent de perroquets ou de singes, que dans les cages, et les oiseaux chanteurs sont rares même dans les forêts vierges.

Quand on commence à se fatiguer de ces longues forêts comme on s'était fatigué des longues plaines, on arrive au Gairo, ville composée de deux maisons et d'un ponton. Les Américains donnent aisément le nom de ville à un endroit où ils ont le projet d'en' bâtir une ; le fait souvent suit de si près l'intention, que l'intention peut d'avance s'annoncer comme le fait.

Du Cairo à Saint-Louis, il n'y a que deux cents milles : les bords sont élevés, pittoresques et cultivés ; le pays est industrieux, et le plomb abonde du côté du Missouri. C'est de Saint-Louis que partent les caravanes qui se rendent à Santa-Fé dans le Nouveau-Mexique , les trappeurs tan t célébrés par les romans américains, et les chasseurs intrépides quivonttuer des animaux à riches fourrures dansles vastes prairies de l'ouest et jusqu'au pied des montagnes Rocheuses, où ils trouvent autant d'Indiens que de pelletéries et plus d'ennemis que de victimes. La \ille est grande; elle a, comme toutes les villes d'Amérique, des rues larges et tracées à angle droit; ses jolies constructions entourées de jardins lui ont mérité le surnom de Reine de V ouest. Les environs sont très-boisés, mais un peu unis. Le climat est très-chaud en été, et tellement froid en hiver, que, la nuit, malgré quatre couvertures de laine surchargées d'une peau de buffle, je grelottais, et que les poils de cette peau mouillés par mon haleine devenaient comme des aiguilles déglace.

J'avais été, je l'avoue, un peu désenchanté ; plus tard, mes premières impressions ont été peu modifiées par mes voyages dans le nord et l'est : la nature américaine n'offre aux yeux des Européens rien qui soit bien nouveau, même dans la végétation. Nulle part, elle n'est pittoresque comme la Suisse ou les Pyrénées, ni charmante et agréable comme la Toscane, la Romagne ou les Deux- Siciles , ni riche ou variée comme la Lombardie ou la France : son unique caractère, c'est Fenormité ; les fleuves, les forêts, les bois, les phénomènes, tout y est démesuré, et surtout les distances.

Je restai deux ans au séminaire de Saint-Louis pour achever mes études et me préparer à la vie apostolique des missions; ce temps écoulé, c'est-à-dire dans le courant de mai 1848, je redescendis le Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Orléans où je m'embarquai de nouveau sur un steamer qui allait à Galveston, principal port du Texas et en même temps le siège épiscopal de cette vaste contrée. La traversée se fait ordinairement en deux jours, quoiqu'il y ait environ cinq cents milles d'une ville à l'autre. Le golfe du Mexique étant fécond en orages et tempêtes, le voyage est souvent dangereux et la plupart des steamers qui faisaient ce service ont péri brisés par les vagues ou échoués sur les bancs d'huîtres.

Lorsque nous arrivâmes à l'embouchure du Mississipi, la mer n'était ridée par aucune brise, et pourtant elle était soulevée par une puissance invisible : on voyait de larges ondulations reflétant les couleurs sombres et rougeâtres du soleil couchant qui se cachait derrière d'épais nuages; le ciel était parsemé d'énormes couches sanglantes, l'air était lourd et. pesant comme la mer qui semblait être une huile brune et épaisse. Un orage s'approchait ; il ne tarda pas de nous assaillir avec une violence extraordinaire qui nous fit trembler; il dura jusqu'à l'aube du jour suivant.

Le matin de notre arrivée à Gai veston, une hirondelle, surprise par la tempête de la veille, vint se réfugier sur notre navire ; aussitôt tous les passagers coururent après elle pour la saisir; la pauvre petite créature, fatiguée, se reposa sur un des cordages près de moi, je la pris sans difficulté, je la caressai, et, comme elle était mouillée et tremblante, je la réchauffai sur ma poitrine : l'oiseau voyageur se rassura, parut satisfait de mes soins et ne chercha point à s'envoler. Arrivé à Galveston, craignant de ne pouvoir lui conserver la vie, je lui rendis la liberté, non sans regret, regret qui semblait être partagé, car l'hirondelle ne voulait pas partir. Quoique peu superstitieux par ma nature, je cherchai dans ce simple épisode un augure quelconque, mais mon imagination peu fertile me laissa dans l'obscurité.

Texas est un mot indien qui veut dire «lieu de chasse, abondant en gibier » ; sa superficie est d'environ 40,000 lieues carrées. Borné au sud par le golfe du Mexique, à l'est par la Sabine qui le sépare de la Louisiane, au nord par la rivière Rouge, l'Arkansas et le territoire indien, au nord-ouest par le Nouveau-Mexique, à l'ouest par le Rio-Grande, appelé également del Norte ou Rio-Bravo; ce pays voit tous les jours sa population s'accroître si rapidement, qu'il est impossible d'en donner un chiffre exact. On estimait, en 1848, qu'il contenait 400,000 âmes, sans parler des Indiens qui ne se sont encore laissé compter par personne. Mais je crois que ce chiffre est exagéré. Les Mexicains étaient alors les plus nombreux, quoiqu'en disent les faiseurs de statistiques ; puis les Anglo- Américains, ensuite les Allemands. Le nombre des esclaves noirs qui travaillent dans les plantations est assez considérable.

Le Texas est divisé en cent dix-sept comtés, y compris les trois comtés du Bexar, les deux deBosque et les deux de San-Patricio, dont chacun possède une capitale ou chef-lieu ; la plupart de ces capitales mériteraient à peine le titre de village. Les principaux fleuves sont : à l'ouest, le Rio-Grande qui est navigable sur une étendue de plus de deux cents milles, le Nueces, le Rio-Frio, le San-Antonio ; au centre, le Colorado, le Rrazos ; à l'est, le Trinity, le Mèches, la Sabina; au nord, la rivière Rouge. La plupart de ces fleuves ne sont navigables qu'à leur embouchure ; ils reçoivent une multitude d'affluents qui arrosent et fertilisent des prairies immenses. Les baies de Galveston et de Matagorda sont très-poissonneuses ; dans la baie de Matagorda, on trouve des tortues pesant plus de cent cinquante kilogrammes, des épées-de-mer ayant deux mètres de long et beaucoup de requins. Toutes les côtes du Texas sont formées par des dunes peu élevées de sable blanc et fin ; elles sont défendues par une série d'îles longues et étroites et des bancs d'huîtres sur lesquels la mer se brise en écumant : ces îles sont fréquentées par des myriades d'oiseaux aquatiques et surtout par le pélican dont quelques-uns ont une grosseur vraiment fabuleuse.

Toute la partie sud du Texas s'étend vers la mer en plaines sablonneuses et marécageuses, qui, remontant vers le nord, s'élèvent, se fertilisent, s'ondulent, se couvrent de gras pâturages qui nourrissent de nombreux troupeaux de bœufs, de moutons et de chevaux : les montagnes ne se montrent guère que dans la partie nord-ouest, comme des sentinelles avancées des grandes chaînes des Andes et des montagnes Rocheuses. Les prairies sont coupées par les forêts qui bordent les rivières. Les arbres les plus communs sont : le cèdre, le magnolia,le sycomore, l'ébène, le mesquite, l'érable à sucre, le sapin, le pacanier, plusieurs variétés d'acacias, des chênes, des palmiers et d'autres espèces appartenant aux pays chauds. Le coton est d'une qualité supérieure à celui de la Louisiane ; on le cultive surtout sur les bords du Brazos. Le tabac de Nacogdochès sur la Sabine est, dit-on, le meilleur des États-Unis. Partout croît le maïs, et la canne à sucre donne des produits également plus beaux que dans la Louisiane. La flore, quoique peu riche, est trèsvariée. Le nopal et toutes les variétés du cactus sont abondants. Les découvertes en métallurgie sont encore à peu près nulles; néanmoins, l'argent, le fer et l'antimoine y existent. La température est très-chaude, mais elle est tempérée par des brises régulières qui s'élèvent du golfe du Mexique, ou viennent des montagnes.

Les religions au Texas sont nombreuses. Les Mexicains et les Indo-Mexicains sont catholiques; mais, faute d'une suffisante instruction, la plupart se sont fait une croyance toute superficielle qui méconnaît les vérités les plus essentielles de la foi, et les principaux devoirs du chrétien. Ils ont besoin que des guides éclairés les amènent à la pure lumière du vrai christianisme, et ils s'y laisseront amener, car ils ont en matière religieuse beaucoup de simplicité et de sincérité, et ils écoutent docilement la voix du prêtre. Les créoles sont également catholiques, mais il y en a peu au Texas. Parmi les Anglo-Américains, la grande majorité est méthodiste ou presbytérienne ; les épiscopaliens, Baptistes, Quakers, anabaptistes, sont en minorité. Les Mormons ont un seul établissement dans le nord-ouest.

Quant aux Indiens, leur religion varie avec la tribu, et il est difficile d'en connaître les détails précis, car on n'a de renseignements sur eux que par les récits des prisonniers qui leur ont échappé, et on ne peut y croire sans réserve. Les Comanches adorent le soleil et la lumière; ils sont très-superstitieux : leurs prêtres ou leurs devins leur donnent des amulettes qui les préservent, disent-ils, de tout danger et les dérobent aux atteintes des hommes et des animaux. Ces prêtres, qui sont également médecins, ont une façon très-simple, facile et sûre d'être devins : la nuit, enveloppés de grandes draperies blanches, ils courent à pied ou volent sur leurs chevaux à travers les prairies et les montagnes, pour reconnaître les caravanes qui sont en marche, savoir de quel côté elles se dirigent, compter le nombre des voyageurs ; le jour, ils se déguisent de mille manières, pénétrant dans les villes, épiant et furetant. Rentrés chez eux, ils donnent solennellement à la tribu, comme des révélations dues aux esprits, des indications dont l'expérience prouve la justesse. Les autres Indiens adorent le Grand-Esprit, qu'ils placent dans le ciel et qui étend sur eux sa protection : tout ce qu'ils lui demandent, ce sont de bonnes tueries à la chasse et de bonnes aubaines dans le pillage.

Les tribus sédentaires n'ensevelissent pas leurs morts; elles amoncellent sur eux les branches et la terre, pour les préserver des loups et des bêtes fauves ; elles les entassent indéfiniment les uns sur les autres, de sorte que, si la tribu demeure très-longtemps dans le même endroit, le cimetière s'élève en s'étendant et devient une petite colline mortuaire que les blancs appellent Montagne- Indienne. Les Lipans, au contraire, et d'autres tribus errantes enterrent leurs morts dans des fosses, ça et là, généralement dans l'épaisseur des bois ou des broussailles; ils cachent le corps sous plusieurs couches alternatives de terre et de branchages, recouvrent le sol avec du gazon, et au-dessus ils entrelacent élégamment les rameaux, faisant une sorte de voûte en feuillage qui sert de toit et d'abri à la tombe isolée.

Malgré les recherches historiques les plus minutieuses que j'ai faites sur l'origine des premiers habitants du Texas et sur les premiers établissements des Européens dans cette contrée, je n'ai trouvé aucun renseignement bien précis sur ce qui a précédé le dix-septième siècle. Les historiens n'indiquent ni les points de départ, ni les degrés, ni les distances; ils se contentent des désignations les plus vagues. Les noms des pays, des tribus et des fleuves, ont été changés. Au commencement de l'ère chrétienne, une colonie de Fultèques semble avoir habité les bords du Rio-Grande. Les savants ont beaucoup parlé de cette puissante tribu, mais sans aucune autorité, car il est à peu près certain que cette tribu n'a pas laissé d'autre trace de son passage qu'une tradition vague et presque effacée. Les Toltèques, avant leur émigration au Mexique vers le septième siècle, avaient habité la partie nord-ouest du Texas, comprise entre le Rio-Grande , la rivière Rouge et le sud du Nouveau Mexique. Cette tribu la plus ancienne de celles qui nous sont connues, a soumis sous ses lois le Mexique : elle avait connaissance des sciences et des arts utiles. La civilisation des Toltèques était douce, leurs coutumes étaient bienveillantes, et leur religion semblait être une copie imparfaite du catholicisme. Ils se nourrissaient de maïs, et ils avaient trouvé l'usage du chocolat. La noix de cacao leur servait de monnaie. Les Aztèques habitaient certainement la partie du Texas que fréquentent encore les Gomanches, et surtout les bords du Colorado, dans le commencement dû douzième siècle, c'est-à-dire avant qu'un de leurs chefs, du nom de Huitziton, leur persuadât d'aller conquérir leMexique, conquête qui n'était pas facile et qui ne fut complète que vers le milieu du treizième siècle.

Les Aztèques détruisirent alors l'ouvrage des Toltèques, agrandirent considérablement leur empire et commencèrent les sacrifices humains, qui au seizième siècle avaient pris des proportions monstrueuses. Cet empire colossal finit , comme on le sait, en 1521, avec Quauhtemozin, leur dernier roi. Il n'y a pas la moindre ressemblance entre les Aztèques, hommes braves, courageux, hauts de stature, vigoureux et bien faits, et les deux prétendus Aztèques qui dernièrement furent offerts en Europe à la curiosité publique, et qui n'ont de commun avec les anciens adversaires de Fernand Cortez, que le nom qui leur a été donné sans aucune raison historique. Je serais porté à croire que, si le sang des Aztèques existe encore sans mélange en Amérique, il doit couler dans les veines des Comanches. Les Aztèques n'adoraient aucune créature vivante, comme quelques écrivains l'ont prétendu, mais bien des idoles. Les Otonites étaient une nation très-grande et très-répandue dans le seizième siècle. Elle habitait les bords du golfe du Mexique, depuis la province de Panuco jusqu'au Nueces et bien avant dans l'intérieur des terres ; ils étaient également adonnés au culte des idoles, et se révoltèrent plusieurs fois contre les Mexicains qui les soumirent par les armes. Après l'émigration de ces grandes tribus , l'histoire et la tradition offrent une lacune de plusieurs siècles que la science n'a pu combler encore. Les tribus nomades envahirent insensiblementles contrées désertées. Lesguerres intestines et la coutume de massacrer les prisonniers firent disparaître peu à peu une multitude de ces nations secondaires; les Espagnols vinrent ensuite, qui firent périr par le fer et le feu plusieurs millions d'Indiens durant les premières années de la conquête. Les contrées les plus peuplées souffrirent surtout de cette soif de carnage et de meurtre, que Ton taxerait d'exagération , si elle n'était certifiée par les historiens les plus recommandables du seizième siècle. Dans un Mémoire de Las Casas, qui fut publié malgré les ordres de Philippe II, on lit que, durant les douze premières années de l'invasion : « les « Espagnols ont tué et fait mourir, esdites quatre cens « cinquante lieuës de pays, tant hommes que femmes, « ieunes et petits enfans, à coups d'espée, et de lance et « par feu. »

Avant l'année 1525, Sébastien Gavoto reconnut les côtes du Texas, mais n'entra pas dans l'intérieur du pays. Le premier des navigateurs espagnols qui fit une excursion dans le Texas est un autre aventurier, non moins célèbre, du nom d'Étienne Gomez : il partit de la Floride, au commencement de l'année 1524, et côtoya les rivages, au nord du golfe du Mexique, dans l'intention de découvrir un détroit qui pourrait le conduire à l'océan Pacifique; frustré dans ses espérances, il débarqua du côté du San-Antonio et emporta sur son navire quelques Indiens qu'il avait pris sur ces bords. Plus tard, en 1527, le fameux Pamphile Narvaez, étant fait adelantadûy c'est-à-dire gouverneur, débarqua à l'embouchure de Las Palmas, dans la province de Panuco, près de Tampico ; il avait avec lui neuf navires , six cents Espagnols , cent chevaux et de grandes provisions. 11 se dirigea alors vers le Texas actuel, pour le conquérir et le peupler; mais cette expédition fut malheureuse. Les Espagnols se divisèrent en deux troupes : une partie suivit le rivage de la mer, en allant au nord : trois cents autres visitèrent la Costa-Deserta, qui est sur la rive gauche du Rio-Grande ; ces derniers souffrirent tellement des intempéries de l'air et des maladies , que quelques-uns à peine purent se rembarquer, « lesquels, dit la chronique, « furent espars çà et là, tous nuds, et faméliques, durant « l'espace de plus de neuf ans, se pourmenant par les « villes et pays, où ils garirent plusieurs Indiens des « fiebvres, et quelques-uns qui estoient estropiats et « blesez, etc. » Les historiens du seizième siècle racontent que, vers cette époque (ils ne fixent pas la date), un certain docteur, du nom de Gonzale Ximenès, traversa le Rio-Grande et se rendit à Santa-Fé, où le roi lui lit présent de fort grosses émeraudes, ce qui l'engagea à aller à la découverte des mines de ces pierres précieuses. Il traversa une contrée pierreuse, aride et habitée par des gens pauvres appelés Pances ; ceux-ci empoisonnaient leurs flèches , comme les Caraïbes , avec le suc d'une herbe ; les femmes suivaient leurs maris à la guerre, et emportaient avec elles de petites idoles pour les protéger. Il est probable que ce Rio-Grande n'était pas le fleuve du Texas, et que Santa-Fé n'était pas la ville du Nouveau -Mexique , car les Espagnols n'avaient pas encore pénétré si loin dans le nord, et il ne se trouve aucune mine d' émeraudes dans ces contrées. Comme ce docteur Ximenès avait été lieutenant et ami de Don

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