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Les Premières Années de la Révolution à Lyon, 1788-1792

Maurice Wahl · 1894 · Scanned text

270,010 words · about 18 h 54 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Maurice Wahl
Language
French
Published
1894
Length
270,010 words · about 18 h 54 min
Sections
22 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (22)
  1. Front matter about 31 min
  2. Introduction about 53 min
  3. Chapitre I about 33 min
  4. Chapitre II about 1 h 12 min
  5. Livre II Lyon Et La Constituante Chapitre about 2 h 25 min
  6. Chapitre III about 1 h 32 min
  7. Chapitre IV about 1 h 50 min
  8. Chapitre V about 2 h 49 min
  9. Chapitre VI about 1 h 25 min
  10. Chapitre I about 1 h 48 min
  11. Chapitre II about 2 h 4 min
  12. Chapitre III about 1 h 46 min
  13. Chapitre I under 1 min
  14. Chapitre II under 1 min
  15. LIVRE II Lyon et la Constituante about 1 min
  16. Chapitre III under 1 min
  17. Chapitre IV under 1 min
  18. Chapitre V under 1 min
  19. Chapitre VI about 1 min
  20. Chapitre I about 1 min
  21. Chapitre II about 1 min
  22. Chapitre III about 1 min

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Front matter

LES PREMIÈRES ANNÉES DE LA RÉVOLLTIOÎN A LYON 1788-1792 COULOMMIERS Imprimerie Palu. Brodard. .. .-•o K ST/»-. LES PREMIÈRES ANNÉES DE LA RÉVOLUTION A LYON 1788-1792 PAR MAURICE WAHL Ancien élève de l'École normale supérieure, Professeur d'histoire, au lycée Condorcet, Docteur ès lettres. PARIS ARMAND COLIN et Cie, ÉDITEURS 5, RUE DE MÉZIÈRES 1894 Tous droits réservés. A LA MÉMOIRE DE MA MÈRE CÉLESTINE WAHL née BRISAC a PRÉFACE II y a déjà quelques années que me trouvant à Lyon, où j'occupais une des chaires d'histoire du lycée, M. Gustave Bloch, alors professeur à la Faculté des lettres, m'indiqua comme un sujet d'étude intéressant Thistoire de la Révolution dans cette ville. L'idée me séduisit et je me mis aussitôt à l'œuvre. C'est le résultat de ce travail, commencé en 1884, souvent interrompu depuis, jamais délaissé, que je présente aujourd'hui à la Sorbonne.

A première vue le sujet pouvait ne pas sembler très neuf. Sans parler des grandes histoires de la Révolution qui toutes ont fait une place importante aux événements de Lyon, en outre d'une multitude de monographies et d'études de détail, il existe déjà plusieurs histoires de Lyon pendant la Révolu tion, notamment les Mémoires pour servira l'histoire de la ville de Lyon pendant la Révolution, de l'abbé Guillon de Monléon, YHistoire politique et militaire du peuple de Lyon pendant la Révolution française, de Balleydier, YHistoire de Lyon depuis la Révolution de 1789, de Morin. Les histoires générales de la Révolution, écrites de haut et de loin, occupées presque exclusivement des assemblées et PRÉFACE VIII de Paris, ne s'intéressent à Lyon qu'incidemment. Elles mentionnent en passant les faits ou les hommes qui ont fait le plus de bruit, sans les mettre toujours bien à leur place, en négligeant les circonstances caractéristiques, en commet tant parfois de très grosses erreurs matérielles.

Presque toujours la suite, l'enchaìnement, les causes vraies leur échap pent. Elles racontent incomplètement, elles n'expliquent pas ou elles expliquent mal. Parmi les monographies et les études de détail, un très grand nombre sont estimables par le travail de recherche, la patiente érudition et parfois le réel talent; on les lit avec intérêt eton les consulte avec fruit; mais les plus considérables ne sont que des morceaux d'histoire fragmentaire. Le livre de l'abbé Guillon a dû à l'esprit de parti une for tune certainement inattendue de son auteur, qui l'intitulait avec raison : Mémoires pour servir à l'histoire de la ville de Lyon.... Bon nombre de lecteurs et aussi d'écrivains l'ont pris pour une histoire, et il n'est pas rare de le voir cité comme tel en lui attribuant une autorité qu'il est loin de mériter. 11 ne faut pas cependant un grand effort d'attention pour y reconnaître, avec le manque d'ordre, le défaut de proportion, l'inexactilude, la violence non dissimulée des rancunes et des haines.

Introduction

Lyon en 178Í). La ville, industrie, commerce, richesse. — Les autorités, le Consulat, la Conservation, les hospices. — Les écoles, l'académie. — Décadence des insti tutions municipales, la dette, les octrois. — La crise industrielle, ouvriers en soie et marchands; détresse des ouvriers. Lyon a beaucoup changé depuis 1789, pas assez cependant pour qu'il ne soit possible de retrouver dans la ville actuelle les trails encore distincts de sa physionomie d'autrefois '. Le cadre était Ie même, un décor varié de collines, de verdure, de bois, d'eaux cou rantes, de plaines aux amples horizons : d'un côté, Fourvière et Saint-Just dévalant vers la Saône; de l'autre, la vallée plate du Rhône et l'échappée du Viennois ouverte jusqu'aux Alpes; entre les deux, la presqu'île soudée à la Croix-Rousse, puis s'épointant au sud pour laisser se rejoindre le fleuve alpestre au flot clair el lés eaux ternes de la lente rivière bourguignonne.

Mais la ville était 1. Voir les différentes histoires de Lyon et notamment Monfalcon, Histoire monumentale de Lyon; Clerjon, Histoire de Lyon; Guillon de Monléou, Lyon tel qu'il était el tel qu'il est; baron Raverat, Notre vieux Lyon. — Voir aussi les plans et gravures du temps, notamment le plan coté Aigle 15748, Biblioth. nationale. LA RÉVOLUTION A LYON. plus ramassée, plus courte, surtout plus étroite. Elle n'avait pas encore franchi le Rhône, elle laissait en dehors Perrache, la Guillotière, les Brotteaux, la Croix-Rousse, Vaise, tous ces quartiers si animés du Lyon moderne. Vaise, tète des deux routes du Bourbonnais et de Bourgogne, n'était qu'un bourg de 2000 habitants; à la Croix-Rousse, passé le vieux rempart de Louis XII, c'était déjà la campagne, le pays du Franc-Lyonnais; en face, de l'autre côté du Rhône, les terrains bas des Brotteaux, souvent inondés dans les crues du fleuve, n'étaient que champs et jardins, avec des guinguettes où les gens de la ville venaient boire bouteille le dimanche ; La Guillotière éparpillait quelques centaines de misérables maisons sur le parcours de la grande rue bordée d'auberges qui était le commencement de la route du Midi.

Quant au quartier Perrache, il n'existait encore que sur les plans ; l'ancienne île Mogniat, qu'il a recouverte depuis, avait été rejointe à la ville, défendue par des remblaiements, assainie, asséchée, plantée de magnifiques allées dc peupliers qui faisaient suite aux quais du Rhône, mais on n'y voyait ni maisons ni habitants. Lyon tout entier tenait entre la Croix-Rousse et les travaux Perrache, les coteaux de la Saône et le Rhône. A droite de la Saône, c'était l'ancienne ville, le Lugdunum de Plancus, la cité épiscopale du moyen âge, le « côté de Fourvière », ou, comme on disait encore, en souvenir du temps où la Saône faisait frontière entré France et Empire, le « côté du royaume ». Au bas se tassaient, serrés contre la rivière, les quarliers populeux, Pierre-Seize avec la vieille forteresse campée sur son roc à l'entrée, comme une sentinelle, avec Tunique rue aux appellations multi ples, rue de Pierre-Seize, rue de Bourg-Neuf, du Puits-du-Sel, de la Peyrollerie, des Albergeries, dont les maisons s'accotaient à la falaise ou trempaient dans la Saône; Saint-Paul montrant en façade et toute neuve la Loge du Change que venait de bâtir Soufflot. et cachant dansletroite rue Juiverie les hôtels historiques qui avaient vu les tournois de Charles VIII; Saint-Jean qui avait le palais de justice, ancienne demeure des comtes de Roanne et de Forez, et Téglise primatiale tournant le dos à la rivière, partagé entre les gens d'église et les gens de justice, les chanoines-comtes et les procu reurs de la rue Porte-Froc; tout au bout, du pont de TArchevêché au pont d'Ainay, déjà faubourg, le quartier pauvre de Saint- Georges.

En arriéré, le long des montées de Saint-Barthélemy et du Gourguillon, sur les paliers de Montauban et de Saint-Just, LYON EN 1789 3 enfouies à demi dans la verdure des jardins, les maisons religieuses, Capucins, Lazaristes, Récollets, Bénédictines, Verbe In carné, Minimes, Ursulines, s'étageaient vers la chapelle de Four vière qui dominait tout le versant. Si par la rude montée de la Grande Côte, toute peuplée de tis seurs, on gravissait le plateau de la Croix-Rousse, on voyait à ses pieds l'autre partie de Lyon, le « côté de Saint-Nizier », moins res serré, mais déjà à Tétroit entre les deux rivières. A droite la courbe onduleuse des quais de Saône, les cinq ponts d'Ainay, de l'Arche vêché, de Pierre, de Saint- Vincent, de Serin, les lourds bateaux chargés venant s'amarrer au port Saint- Vincent ou au port du Temple, les appels des mariniers, Tagitation des commis, le va et-vient des crocheteurs et, au loin, la diligence de Paris roulant pesamment sur le pont de Serin pour rejoindre la grande route de Bourgogne.

A gauche les quais du Rhône, tout récemment achevés par Rigaud cle Terrebasse, reflétant dans l'eau bleue la longue ligne de leurs parapets, les hautes maisons de Saint-Clair, le collège de la Trinité et sa tour, THôtel-Dieu avec son dôme romain et sa façade grecque; sur le fleuve, quelques barques filant comme des flèches à la descente ou halées péniblement à la montée. Deux ponts seulement enjambaient le large courant, en amont le pont Morand, qu'on venait de jeter de Saint-Clair aux Brotteaux, en aval Tantique pont de la Guillotière, avec sa tour à toit plat, percée d'une voûte basse, sous laquelle s'engouffrait incessamment Tinter minable défilé des carrosses, des chaises, des diligences, des char rettes, des cavaliers, des piétons. D'une rivière à l'autre serpentait un dédale de rues mal tracées, mal alignées, étouffées entre leur double bordure de grandes mai sons noires, vivantes pourtant d'un fourmillement d'activité humaine.

Rue du Griffon, rue Puits-Gaillot, rue Pizay, rue Neuve, c'était le commerce de la soie; rue Longue, les marchands de toi lerie, rue Mercière, « où il n'était rien qu'on ne pût acheter » ', les détaillants de toute sorte à côté des imprimeurs et des libraires. Saint-Nizier occupait à peu près le centre de ce quartier des affaires, limité au nord par les Terreaux, au sud par Bellecour. De hautes maisons garnies de cafés, le couvent des Carmes, dont le vaste réfectoire servait de salle de réunion dans les grandes occasions, l'abbaye de Saint-Pierre avec ses pilastres doriques et corinthiens, 1. Guillon, Lyon tel qu'il était et lel qu'il esl. son belvédère à Titalienne, son parterre intérieur entouré de gale ries et de portiques, le grandiose hôtel de ville de Simon Maupin, assez lourdement restauré par Mansart après Tincendie de 1674, fermaient les quatre côtés du quadrilatère des Terreaux.

La place de Bellecour ou de Louis-le-Grand tenait presque toute la largeur de la presqu'île. C'était Torgueil des Lyonnais qui contemplaient avec une admiration complaisante ses belles constructions, ses célèbres façades, « composées chacune de cinq maisons qui paraissaient ne faire qu'un seul corps de bâtiment offrant à chaque étage trente-cinq croisées » ', ses parterres de gazon et de fleurs, agrémentés de fontaines, bassins et jets d'eau se découpant symé triquement autour du Louis XIV équestre de Desjardins, en cos tume d'empereur romain, dressé sur un piédestal en marbre blanc de Gênes que décoraient les bas-reliefs de Chabry et le Rhône el la Saône des Coustou. Au delà il n'y avait plus que les bâtiments de la Charité vers le Rhône, Tarsenal, puis la vieille église romane de Saint-Martin d'Ainay vers la Saône, et dans Tintervalle, rue Boissac, rue Sala, rue Saint-Joseph, à Técart du tumulte de la ville, un quartier de loisir, paisible et luxueux, le faubourg Saint-Germain lyonnais de ce temps-là, où la noblesse et la bourgeoisie riche bâtissaient leurs hôtels.

Lyon s'intitulait la seconde ville du royaume et aucune rivale ne lui disputait encore ce rang. En un temps où Paris ne dépassait pas 525 000 habitants, où Bordeaux, Marseille, Nantes, Rouen en groupaient chacune de 60 à 80000*, on y comptait 30 000 feux et 138 000 résidants, faisant avec la population flottante et les fau bourgs une agglomération de 150 000 personnes3. Placé au con fluent dc deux grands cours d'eau, en relation avec le Midi par le Rhône, avec les provinces de TEst par la Saône, avec le Centre et la Loire par le Forez, proche voisin de la Savoie et de l'Italie, à mi-route entre la Méditerranée et TAllemagne, Lyon avait su de tout temps mettre à profit son admirable situation. A Tépoque romaine, il est le carrefour où se croisent les grandes routes de la Gaule impériale; au moyen âge, on y trouve installées des colonies de marchands étrangers, Juifs, Florentins, Lucquois, Milanais, Allemands, dont ['affluence témoigne de son activité commerciale. 1.

Guillon, ouvrage cité. 2. Statistique générale de la France, t. III. 3. Ibid., el Lettres du lieutenant général civil au garde des sceaux des 15 et 29 avril. Archives nationales, B III, 70, p. 568 et 570. LYON EN 1789 5 Au xv" siècle, Charles VII institue ses foires; il a déjà le monopole du commerce des soies pour tout le royaume. Bientôt Témi gralion italienne va le doter de Tindustrie qui fera sa fortune; au xvie siècle, Turchetti crée des ateliers pour la teinture, le dévi dage, le tissage de la soie, appelle de Gènes et de Lucques des ouvriers habiles qui formeront des apprentis; à la fabrication des étoffes de soie s'ajoutent le tréfilage d'or, les manufactures de galons, de crêpes, de tapisserie, de bas de soie, de broderie, de rilbannerie, de passementerie. En 1685, 18 000 métiers sont en activité.

Là comme ailleurs la Révocation jeta un désarroi profond; mais la manufacture de Lyon se relève au siècle suivant, grâce aux découvertes et aux améliorations ingénieuses qui renouvellent Toutillage ou perfectionnent la fabrication, grâce aussi aux pro grès du luxe et à Textension des modes françaises qui lui donne des clients dans toute l'Europe. Oltavio Mey invente le lustrage des soies, Vaucanson transforme la machine à tisser, Philippe de la Salle introduit dans le tissage des façonnés les dessins de fleurs et de fruits '. En 1788, à la veille même de la Révolution, la « grande fabrique » lyonnaise comprend les tires, les velours de soie, les façonnés, les pleins, les gazes et les crêpes, son matériel est de 14 777 métiers, son personnel de 58 500 ouvriers, ouvrières, aides et apprentis, les trois septièmes de la population.

Rien que pour les gazes et crêpes, il y a 2700 métiers, conduits chacun par deux hommes, et 10 maisons importantes, faisant de 600 à 800 000 francs d'affaires. Sur 10 000 à 12 000 balles de soie produites en France ou importées de l'Italie, du Levant ou de TExtrême-Orient, Lyon en absorbe régulièrement 8000 à 9000. La moitié des soieries lyonnaises s'écoule à Paris, le reste se partage à peu près également entre la province et Tétranger. A côté de la soierie proprement dite, 25 à 30 maisons, occupant 2700 métiers et atteignant ensemble à un chiffre d'affaires de 20 millions, font la passementerie, le galon, le point d'Espagne, la dentelle d'or, le ruban; 20 maisons, dont les transactions montent à 10 millions, ont pour spécialité le tirage d'or; la broderie seule emploie 6000 personnes *. Près des industries de luxe, d'autres ont grandi dans le cours du 1.

Monsalcon, Clerjon. 2. Description physique et politique du département du Rhône, par le citoyen Verninac, préfet, publiée par ordre du ministère de tintérieur à Paris an X, in-4. Archives nationales, AD XVI, 63. Ce document contient des statistiques comparées établies avec le plus grand soin. xvtii" siècle. La chapellerie, qui depuis la guerre d'Indépendance et ìe traité de commerce avec les États-Unis a des clients jusqu'en Amérique, fait travailler en ville 8000 ouvriers et ouvrières, sans compter les ateliers des environs à Mornand, Saint-Symphorien, Saint-Andéol. II n'y a pas moins de 50 maisons de corroirie avec un mouvement de 8 à 10 millions par an. L'imprimerie et la librairie lyonnaises, dont la réputation date de la Renaissance, font pour 2 millions d'affaires avec Tétranger. Lyon ne se contente pas d'écouler les produits de son industrie.

C'est le grand marché pour les toiles, cotonnades, mousselines qui se fabriquent à Neuville, Tarare, Amplepuis, Thizy, pour les fers de la Franche-Comté qui descendent par la Saône, pour les épices, les sucres, les denrées coloniales qui montent de Marseille par Arles et par le Rhône; il se traite pour 12 millions d'affaires dans les 8 ou 10 maisons d'épicerie en gros de la ville. C'est à Lyon que la batellerie de la Saône et du Rhône amène les vins et les blés de la Bourgogne, les blés du Levant et des pays barbaresques. Un tel mouvement commercial entraîne, avec une abondante circula tion de numéraire, des négociations de papier, des avances de capitaux, des opérations de change et de crédit. Lyon est aussi un marché financier que tiennent les négociants en gros, pourvus de n lettres de banquier » ', en vertu desquelles ils sont réputés vivre noblement, et les 39 agents « des changes, banques et marchandises » -'.

Le commerce et Tindustrie se trouvent à l'origine de presque toutes les fortunes lyonnaises, anciennes et nouvelles, comme celle des Tolozan dont le premier, Antoine, un paysan dauphinois, arrivé en sabots avec une pièce de 24 sous dans sa poche, a fait bâtir les deux belles maisons du quai Saint-Clair et de la place du Plâtre 3, celles des Régny, des Finguerlin, des Fulchiron, des Vau beret, des Rocoffort, des Degraix, des Passavant, des Lagier, des Muguet, des Van Risamburg. En 1789, lors de la contribution patriotique fixée à un quart du revenu net, Louis Tolozan de Monfort s'inscrira pour 20 000 livres, Antoine Régny pour 15 000, trois membres de la famille Finguerlin pour 30000, Étienne Delessert 1. Almanach astronomique et historique de la ville de Lyon et des provinces de Lyonnais, Forez et Beaujolais, pourl'année 1789. 2.

Ibid. 3. Monsalcon, t. III. — Passeron, Notice sur Louis Tolozan dans la Revue du Lyonnais, t. VI. LYON EN 1789 7 ponr 36000, Paul-Benjamin Delessert pour 16000 '. Les 400 maîtres marchands de la Grande Fabrique réunissent en propriétés mobilières et foncières plus de 60 millions 2. Cette riche bourgeoisie, dans les mains de laquelle sont les gros capitaux, le haut com merce, la fabrique, la banque, qui possède la plupart des immeu bles de la ville, avec des maisons de campagne, des fermes, des châteaux, des seigneuries dans tout le pays d'alentour, est la véritable aristocratie, la classe régnante. Aussi bien toute une noblesse est sortie d'elle depuis que, par Tordonnance de Charles VII en 1495, Téchevinagc anoblit qui Texerce. Nombre de négociants, d'avocats, de magistrats lyonnais sont qualifiés chevaliers ou écuyers.

On retrouve là, en pleine France monarchique, un patri ciat bourgeois comme celui des cités italiennes du moyen âge. Lyon est à la fois la capitale d'un gouvernement qui comprend outre le Lyonnais propre, le Beaujolais et le Forez, le chef-lieu d'une généralité de cinq élections : Lyon, Saint-Étienne, Villefranche, Montbrison, Roanne, le siège d'une sénéchaussée3. Le gouverneur, qui est toujours un Villeroy, ne fait plus depuis longtemps que des apparitions fugitives. Purement honorifiques aussi sont les fonctions du « lieutenant général pour sa Majesté en la ville de Lyon et pays cle Lyonnais, Forez et Beaujolais » 4, et celles du sénéchal5, au nom duquel sont libellés les jugements du tribunal de la séné chaussée et les actes notariés. Le véritable représentant de l'au torité royale est Tintendant, duquel relèvent 20 subdélégués, mais qui est soumis depuis l'édit de juin 1787 au contrôle de l'assemblée provinciale, représentée dans Tinlervalle des sessions par une sorte de commission de permanence, la commission intermédiaire.

Dans Tordre judiciaire, les plus hautes autorités sont Ie lieutenant général civil et le lieutenant général criminel : avec les lieutenants par ticuliers qui leur servent d'assesseurs, les quinze conseillers, les deux avocats du roi, le procureur du roi et son substitut, ils com posent le tribunal de la sénéchaussée et siège présidial. La sénéchaussée, juridiction royale du premier degré, juge sans appel les causes au-dessous de 40 livres; le présidial reçoit les appels des I. Tableau des déclarations pour la contribution patriotique. Lyon. Aime de la Roche, lltìû, in-S de 91 pages. Archives de Lyon. 2. Lettre des maîtres marchands au directeur général des finances el Mémoire relatif aux opérations électorales. Arch. nalion., B III, 75, p. 637. 3. Almanach astronomique et historique. 4. Le duc. de Castries. 5.

Charles Masso de la Ferrière. juridictions inférieures du Lyonnais, du Beaujolais, du Forez et prononce en dernier ressort dans toutes les affaires ne dépassant pas 20C0 livres '. Passé ee chiffre, ses jugements peuvent être frappés d'appel et portés devant le Parlement de Paris, dans le ressort duquel il est compris s. 11 connaît aussi des causes criminelles et peut prononcer des condamnations capitales. En dehors de cette juridiction ordinaire, il existe à Lyon des juridictions spé ciales, celle des trésoriers de France qui s'exerce sur les receveurs des deniers royaux et autres officiers comptables, celle de l'élection qui connaît de toutes les matières de tailles, aides, papier timbré, etc., celles de la douane, des gabelles et grenier à sel, du tabac 3. II y a aussi les juridictions seigneuriale, municipale, com merciale.

Les seigneurs ayant juridiction sont l'archevêque et les cha noines. Avant d'être ville royale Lyon a été cité épiscopale et ecclésiastique. L'archevêque, primat des Gaules, a 50 000 livres de revenu4, son immense diocèse de 110 lieues de circonférence englobe 708 paroisses, il est seigneur de Pierre-Seize, d'Oullins, de Ternand; en ville, il a droit de justice sur le quartier de Pierre- Seize. Les chanoines de Téglise cathédrale de Saint-Jean sont qua lifiés comtes de Lyon ; pour être des leurs, il faut faire preuve de 16 quartiers de noblesse, tant du côté paternel que maternel; le roi est inscrit en tête de leur liste comme premier chanoine; ce sont de si grands personnages qu'ils ne s'agenouillent qu'à moitié pendant Télévation. Ils ont dans leur dépendance 33 terres ou sei gneuries, ils possèdent le droit de haute, moyenne et basse jus tice dans le cloître de leur église, dans les quarliers de Serin et de TOb. ervance et dans 52 paroisses hors la ville 3.

Si les chanoines de Saint-Jean sont comtes, les chanoines de Saint-Just sont barons, ils ont trois baronnies avec des terres, ils exercent une juridiction dite justice du glaive sur toute personne de leur église, plus la juridiction séculière dans les paroisses de Saint-Just, Saint Irénée, le territoire de Fourvière et plusieurs paroisses de la banlieue. II y a encore l'abbé d'Ainay, avec son chapitre noble, qui a justice 1. Almanach. 2. La cour souveraine des monnaies créée en 1704, puis réunie en 1755 à la sénéchaussée, avait été délinitivement supprimée en 1771. 3. Almanach. 4. Ancien clergé de France avec le tableau des revenus dont chaque bénéficier jouissait avant le t" janvier 1789. Paris, Didot, 1790. Almanach. 'A. Ibid. LYON EN 1789 séculière, haute, moyenne et basse dans le cloître d'Ainay, dans le faubourg de Vaise et, au dehors, dans les bourg, paroisse et baronie de Chazay d'Azergues '.

Quelques-unes des maisons reli gieuses sont puissamment riches. Les daines de Saint-Pierre ont 116 000 livres de revenu net'2; leur maison abbatiale, le palais Saint- Pierre, vaut 2 millions. Les chanoines de Saint-Paul ont 68 000 livres de rentes produites par des biens évalués à 1 600 000 livres en capital 3. On estime qu'un tiers du revenu des immeubles situés dans la ville appartient au clergé 4. Mais Lyon est surtout ville municipale et bourgeoise. Les bourgeois comme ceux de Paris, même lorsqu'ils ne possèdent pas la noblesse personnelle, sont plus que des roturiers, ils ne payent ni les tailles ni les accessoires. Le prévôt des marchands et les quatre échevins qui composent avec lui le Consulat ne président pas seule ment à l'administration de la cité, ils en ont la police et le com mandement pour le roi.

II est vrai que la ville n'a pas de garnison, elle a conservé le privilège de se garder elle-même. Hors les cas de troubles graves où l'on fait appel aux troupes de ligne, les 60 hommes de. la compagnie franche détachée du régiment de Lyonnais, les 31 cavaliers et les 100 fantassins du guet constituent avec la milice bourgeoise toute la force armée. La milice estformée des gens établis et des maîtres ouvriers inscrits dans les corporations5; chacun des 28 quarliers fournit une compagnie ou un pen- 1. Almanach. 2. Courrier de Lyon du 1er juillet 1790. 3. Adresse à V Assemblée nationale, dans Gonon, p. 42. 4. A la fin d'avril 1702 il avait été vendu dans le district de Lyon pour 10 575 735 livres de biens ecclésiastiques. On estimait à 7 ou 8 millions les immeubles restants (claustraux, maisons de religieuses).

Si l'on ajoute les immeubles ou revenus possédés en dehors du district, les biens meubles qui firent immédiatement retour á la nation, l'argenterie envoyée à la Mon naie, les collections, objets d'art déposés dans les bibliothèques et les musées, les ornements précieux répartis entre les paroisses pour servir au culte, on peut sans exagération évaluer à plus de 20 millions savoir du clergé lyonnais en 1780. Cette richesse est d'ailleurs très inégalement répartie : ° Occupés des doléances, verrez-vous avec indifférence religieuses de Saint-Clair, sans apanage et très souvent sans pain, envoyer leurs jeunes sœurs courir le monde pour mendier; quelle indécence, quel scandale! Ne conviendrait-il pas que les riches communautés de filles, telles que l'abbaye de Saint-Pierre qui a des revenus immenses, fournissent à leur entretien? » Avis aux députés et rédacteurs des doléances, in-4 de 4 p., cité par Gonon, p. 511. 5.

Sur Torganisation de la milice à la fin au xviu' siècle voir un curieux article de la Revue du Lyonnais, t. II. La Supplique des officiers de la milice bourgeoise, envoyée le 30 octobre 1788 au garde des sceaux et au directeur nonage, la compagnie de la place Confort porte le litre de compagnie-colonelle et son chef est le premier capitaine ou le capitaine colonel de la milice. Trois officiers, lous intitulés capitaines, et 30 bas-officiescâ, « choisis dans la classe aisée des artisans », com posent le cadre d'une compagnie. Dans les grandes revues la milice n'aligne guère plus de 5000 hommes; elle figure volontiers aux cérémonies et ses officiers, tous « bourgeois très accrédités ». n'épargnent pas, commfe on peut croire, les uniformes brillants, les écharpes frangées d'or et les plumets.

Cependant elle n'est pas tout à fait une troupe de parade; elle fait en partie, d'assez mau vaise grâce il est vrai, le service d'ordre et de garde. Les officiers sont chargés de la police intérieure des quartiers, ils ont mission « de maintenir le bon ordre, d'apaiser les querelles, de délivrer des certificats pour les passeports et. autres objets, de recevoir les enfants trouvés pour les faire porter aux hôpitaux, de soulager le peuple dans sa misère, de surveiller Tallaitement des mères nourrices pauvres, de prévenir et d'éteindre les incendies ». Les bas officiers leur rendent compte de ce qui se passe; eux-mêmes. nommés par le Consulat, « sont aux ordres de MM. les prévôts des marchands et échevins et ont fait serment de les avertir de tout ce qui peut intéresser le service du roi et de la ville ■>.

En somme, ce n'est plus l'ancienne armée bourgeoise qui pouvait mettre sur pied jusqu'à 18 000 hommes, c'est une garde urbaine très peu militaire, mais qui encadre assez bien tout ce qui a dans Lyon quelque importance sociale, un instrument vieilli, non pas hors d'usage, dont le Consulat se sert pour tenir en main la cité. Du Consulat encore relèvent deux autres institutions locales, très particulières à la ville de Lyon : la Conservation et les hospices. La Conservation est une sorte de Parlement commercial, sans analogue en France. Etablie au xv° siècle pour connaître des contestations qui survenaient pendant les foires de Lyon, sa compétence s'était étendue à tous procès « mus et à mouvoir pour le fait du négoce et commerce des marchandises, circonstances et dépendances, soit en temps de foire ou hors de foire, en matière civile et criminelle » '.

Elle avait la connaissance de l'exécution de ses juge ments, prononçait en dernier ressort jusqu'à une valeur de 500 livres, et De relevait comme juge d'appel, pour les affaires dépassant ce des finances (Archives nationales, B III, 112), donne aussi des détails intéressants et précis. 1. Fayard, Étude sur les anciennes juridictions lyonnaises. LYON EN 1789 chiffre, que du Parlement de Paris. Sur les onze juges de la Conser vation, le Consulat en fournit cinq, le prévôt et les quatre échevins. membres de droit, et il en désigne quatre autres: deux seulement sont à la nomination du roi. Les hospices de Lyon sont magnifiquement dotés '. En loyers d'immeubles, rentes perpétuelles, foncières, constituées, part dans les octrois, droits casuels, subventions du trésor royal, leur revenu moyen dépasse 1 500 000 livres.

L'hôpital général ou Hôtel-Dieu reçoit en 1789 15 409 malades pour lesquels le nombre de journées d'entretien s'élève à 315 156; il fournit aux malades du dehors des consultations et des médicaments gratuits. La Charité nourrit 9000 enfants trouvés et abandonnés, reçoit ou entretient des infirmes, des vieillards, des femmes enceintes, distribue des au mônes et des secours en nature. L'un et l'autre sont administrés sous le contrôle du Consulat par des recteurs qui se recrutent par cooptation parmi les personnes considérables du clergé, de la robe ou du haut négoce. Du rectorat des hôpitaux ou de la Conservation sortent habituellement les conseillers de ville qui, avec le Consulat, forment le corps de ville et, avec le Consulat et les notables, l'as semblée générale de la commune. En 1758, Voltaire félicitait Lyon de n'être pas seulement la ville du commerce et de la richesse : II est vrai que Plutus est au rang de vos dieux.

Et c'est un riche appui pour votre aimable ville II n'a point de plus bel asile. Ailleurs il est aveugle, il a chez vous des yeux. II n'était autrefois que Dieu de la richesse. Vous en faites le Dieu des arts. J'ai vu couler dans vos remparts Les ondes du Paclole et les eaux du Permesse 2 Pour être tout à fait vrai, il aurait peut-être fallu dire aux Lyonnais que Plutus était le premier de leurs dieux, et celui qui comptait chez eux le plus d'adorateurs. C'était déjà beaucoup qu'il ne fût pas le seul; les compliments de Voltaire n'étaient point de simple politesse; toute affairée qu'elle était, la société lyonnaise savait donner une part de son attention aux choses de l'esprit. II 1. Description physique et politique du département du Rhône. —Almanach astronomique. 2. Dumas, Histoire de l'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Lyon. y a alors peu de villes où les établissements d'instruction soient plus nombreux, et si la plupart ont été créés dans des vues d'utilité immédiate, la haute culture intellectuelle y trouve pourtant son compte, il s'y forme autre chose que des praticiens.

Ainsi l'école royale de dessin, fondée « pour le progrès des arts et celui des manufactures », produit un graveur comme Boissieu et un sculpteur comme Chinard '. En 1762, l'ancien mousquetaire Bour gelat, qui s'est fait vétérinaire par amour des chevaux comme d'autres se font médecins par humanité, a inauguré l'école vété rinaire de Lyon, la première qui ait existé en Europe, et ouvert du même coup un vaste champ d'étude aux sciences médicales et physiologiques *. Lyon a un collège royal de chirurgie dont les six cours publics constituent un enseignement assez complet pour le temps, des cours de médecine professés par des hommes de mérite, tels que le consciencieux Vitet et réminent botaniste Gili bert3, des séminaires et des cours de théologie, un cours municipal de droit, des cabinets de curiosités naturelles, d'instruments de malhématiques et cle physique, de modèles et de machines, de médailles et d'antiquités, plusieurs bibliothèques ouvertes au public.

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