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Histoire de Troyes pendant la Révolution

Albert Babeau · 1873 · Scanned text

298,406 words · about 20 h 54 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Albert Babeau
Language
French
Published
1873
Length
298,406 words · about 20 h 54 min
Sections
43 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (43)
  1. Front matter about 35 min
  2. Chapitre II about 31 min
  3. Chapitre III about 25 min
  4. Chapitre IV. Crise Commerciale Et Disette about 16 min
  5. Chapitre V about 26 min
  6. Chapitre VI. Cahiers Du about 30 min
  7. Chapitre VII about 44 min
  8. Chapitre VIII about 21 min
  9. Chapitre IX. Formation Du about 26 min
  10. Chapitre X. La about 18 min
  11. Chapitre XI. Luttes Du about 26 min
  12. Chapitre XII about 14 min
  13. Chapitre XIII. Nouvelle Organisation Municipale about 18 min
  14. Chapitre XIV about 17 min
  15. Chapitre XV. Formation Et Organisation Du about 26 min
  16. Chapitre XVI. Conflits Entbe about 31 min
  17. Chapitre XVII. Nouveaux Tribunaux about 23 min
  18. Chapitre XVIII about 17 min
  19. Chapitre XIX. Biens Du about 42 min
  20. Chapitre XX about 38 min
  21. Chapitre XXI. Administrations about 24 min
  22. Chapitre XXII about 1 h 20 min
  23. Chapitre XXIII about 32 min
  24. Chapitre XXIV about 29 min
  25. Chapitre XXV. Volontaires Et Recrues about 32 min
  26. Chapitre XXVI. Arrestation Des Suspects about 26 min
  27. Chapitre XXVII. Le Maire Gachez about 29 min
  28. Chapitre XXVIII. Rousselin about 23 min
  29. Chapitre XXIX. Renouvellement Des about 25 min
  30. Chapitre XXX about 28 min
  31. Chapitre XXXI. Mission De Bo about 22 min
  32. Chapitre XXXII. Administrations De La Terreur about 22 min
  33. Chapitre XXXIII. Actes De Vandalisme about 36 min
  34. Chapitre XXXIV. Maximum about 31 min
  35. Chapitre XXXV. Prisons about 34 min
  36. Chapitre XXXVI. Mission De Maure about 24 min
  37. Chapitre XXXVII. Mission D'albert about 29 min
  38. Chapitre Xxxviii. Constitution De L'an III about 24 min
  39. Chapitre XXXIX. Lutte Des about 34 min
  40. Chapitre XL. Effets Du about 27 min
  41. Chapitre XLI about 32 min
  42. Chapitre XLII. Arts about 19 min
  43. Chapitre XLIII about 1 h 10 min

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Front matter

PAR M. ALBERT BABEAU TOME PREMIER 1787-1792 PARIS DUMOULIN, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS, 13 AVERTISSEMENT Les grands événements de la Révolution française ont été souvent retracés et sont connus de tous. De nombreux historiens ont décrit les faits importants dont Versailles et Paris ont été le théâ tre; ils ont signalé ceux qui se sont produits dans les départements, où la Révolution, rencontrant une résistance ouverte, l'a surmontée par une répres sion terrible. Mais à côté de ces récits, dont quel ques-uns sont justement célèbres, il peut être utile de faire connaître Thistoire d'une ville de province, qui, comme la plus grande partie de la France, suivit le mouvement de la Capitale, en cherchant à le modérer plutôt qu'à le combattre. Telle fut la ville de Troyes, qui traversa la période révolutionnaire dans des conditions aussi régulières que pou vaient le comporter l'instabilité du pouvoir cen tral et Tagitation des esprits.

Aussi n'est-il pas sans intérêt d'étudier les manifestations des idées, la transformation des institutions , les luttes des partis dans un centre industriel et administratif, où les crimes furent rares et pour ainsi dire ex- VI AVERTISSEMENT. ceptionnels, où la résistance n'alla pas jusqu'à la violence, la répression jusqu'aux derniers excès. Peut-être cette étude contribuera-t-elle à mieux faire apprécier la situation où se trouvait la ma jorité des départements à cette époque; peut-être, en montrant l'influence que les événements de Pa ris exercèrent à Troyes, apportera-t-elle quelques documents nouveaux à Thistoire générale d'une révolution qui a laissé des traces si profondes dans les lois, dans les mœurs, dans les idées. Des ouvrages sérieux et considérables ont été publiés et se publient sur Thistoire de Troyes avant 1789; aucun travail d'ensemble n'a encore été tenté pour la période qui s'étend de 1787 à 1800, à Texception d'un résumé de quelques pages contenu dans le livre de M. Guenin sur Troyes et le département de l'Aube pendant les soixante der nières années.

Les documents imprimés et manus crits sont cependant nombreux. La bibliothèque communale contient d'intéressantes brochures de Tépoque et de la localité, ainsi que la précieuse collection du Journal de Troyes et du Journal du département de l'Aube. La bibliothèque nationale de Paris renferme des imprimés non moins rares. Quelques personnes ont bien voulu aussi me com muniquer les collections qu'elles possédaient; je leur en exprime ma reconnaissance, notamment AVERTISSEMENT. VII à M. Corrard de Breban, qui, au terme d'une lon gue carrière consacrée aux travaux de la magis trature et des lettres, avait encouragé mon travail, et à M. Léon Pigeotte, qui a mis à ma disposition, avec d'intéressantes notes manuscrites, les nom breux imprimés qu'avait recueillis le docteur Car teron , son beau-père.

Chapitre II

ASSEMBLÉE DES NOTABLES. - LE PARLEMENT DE PARIS A TROYES. - RÉSISTANCE DU BAILLIAGE DE TROYES AUX RÉFORMES JUDICIAIRES. Le roi Louis XVI, sur le conseil du comte de Ca lonne, son ministre, réunit en 1787 une assemblée des notables du royaume, afin de « leur communi quer les vues qu'il se proposait pour le soulagement de son peuple, Tordre de ses finances et la réfor mation de plusieurs abus (1). » Jamais roi de France n'avait été animé d'intentions meilleures. En cherchant à accomplir des réformes réclamées par To pinion, il voulait « rappeler les forces et ranimer la vigueur du corps politique avant d'en sonder les plaies invétérées, et surtout avant de les décou vrir (2). » Malheureusement, les plaies furent découvertes avant que les forces fussent rappelées. L'ancien régime, en essayant de remédier aux abus dont il souffrait, précipita sa chute par les moyens qu'il employa pour la conjurer.

L'Assemblée des notables fut composée de cent quarante -quatre membres, princes, ducs et pairs, (1) Lettre de convocation du 29 décembre 1786. (2) Discours de Calonne, à Touverlure de TAssemblée des notables, le 22 février 1787. ASSEMBLÉE DES NOTABLES. grands seigneurs, maréchaux de France, députés des pays d'Etat, premiers présidents des parlements. Le Tiers -Etat n'était représenté que par les chefs municipaux des vingt-cinq villes les plus importantes de France, parmi lesquels se trouvaient à à peine dix roturiers. Le maire de Troyes fut du nombre; lors de la première convocation, il n'avait pas été appelé à siéger à l'Assemblée, dont le maire de Reims devait faire partie. L'échevinage de Troyes réclama immédiatement contre cette exclusion. « La ville, disait-il, était non-seulement la plus grande de la Champagne par son étendue et sa population, et la plus considérable par son com merce et ses manufactures; niais elle était encore la capitale de la province, tandis que Reims faisait partie du Vermandois, qui avait été réuni à la Champagne (I). » La réclamation de l'échevinage fut admise, et le maire royal, Claude Huez, fut appelé à TAssemblée des notables.

II y siégea le seizième parmi les représentants des villes, entre le maire d'Amiens et le maire de Caen (2). Membre du cinquième bureau présidé par le duc de Bour bon, et désigné par un libelle du temps comme représentant le parti le plus muet (3), il assista à toutes les séances de ce bureau ainsi qu'aux réu nions générales (4); il y fit apprécier ses qualités (I) Lettre du 10 janvier 1787. — Arch. de TAube. C. 1181. (2) Les villes qui précédaient Troyes, étaient : Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen, Toulouse, Strasbourg, Lille, Nantes, Metz, Nancy, Mont pellier, Valenciennes, Reims et Amiens. (3) Correspondance secrète de 1777 à 1792, publiée par Lescure t. II, p. 112. (4) Mémoires secrets, t. XXXIV, cités dans le t. II, p. 489, des Qìuvres inédites de Grosley CLAUDE HUEZ A VERSAILLES. sérieuses, et des mémoires du temps le représentent comme un homme instruit, zélé, ouvert et capable (1).

Les membres de cette .assemblée touchaient une indemnité de 36 1. par jour sur le trésor royal pour leurs frais de déplacement; Huez reçut ainsi 4,608 1. pour les cent vingt-huit jours qu'il avait passés à Versailles (2). A son retour, il fut accueilli avec le respect qu'il méritait, et les écoliers de rhétorique, suivant Tusage , vinrent lui réciter un compliment en vers. Ils le félicitèrent sur « ses succès, » sur « les honneurs » doit il avait été comblé dans les « Palais des Grands, » et le louè rent d'avoir été appelé à siéger par.'ni les vertueux soutiens D'un peuple sensible et fidèle 3). Cette réunion des notables, qui devait être le début de la Révolution, n'excita à Troyes que la verve des versificateurs médiocres. Un chanoine régulier de S'-Loup, nommé Bezassier, en déve loppa les conséquences politiques dans une ode qu'il fit présenter au roi ; il y décrivait les réformes administratives et y manifestait ses sentiments dans un style qui faisait plus d'honneur au citoyen qu'au poète (4).

Cette Assemblée devait avoir cependant une influence très-sérieuse sur les événements qui suivirent. Les réformes les plus équitables, pro- (I) De', d i 28 mai 1787. Arch. de Troyes. (2) Del. du 2 juillet. Id. (3) ./. de Troyes du 20 juin 1787. (4) Ode présentée au roi à l'oecasion de s notables, ,ar J. D. Bezas sier... à Paris, 1787, in-8" de I i p RÉSISTANCE DU P.4RLEMENT. posées par Calonne, adoptées par son successeur Loménie, furent sanctionnées par le roi, après la séparation des notables. L'établissement des assemblées provinciales, la suppression de la corvée, la liberté du commerce des grains, l'impót territorial frappant sur tous les citoyens, et appliquant le grand principe de Tégalité devant Timpôt, devaient réaliser des progrès sages, qui eussent été effi caces sans la résistance des privilégiés et les incon séquences du pouvoir.

La plupart de ces édits furent enregistrés sans difficulté par le Parlement de Paris. Mais lorsque le ministre voulut amener Téquilibre des finances par Timpôt territorial et par T augmentation des droits sur le timbre, il se heurta contre Topposition d'une magistrature qui puisait dans ses traditions le droit de parler au nom de la nation, et Tautorité nécessaire pour s'en faire écouter. Le Parlement de Paris annula le 7 et le 13 août Tenregistrement des édits de finances qui lui avait été imposé dans un lit de justice tenu le 6, et déclara qu'à Tavenir le roi ne pourrait obtenir aucun impôt sans le consentement des Etats généraux. Les aspirations vagues, les désirs d'amé lioration et de progrès, les théories des philo sophes et les projets des hommes politiques avaient désormais un but et un programme dans la convocation des Etats généraux.

Des démonstrations inusitées, exaltant Ténergie des magistrats, montrèrent avec quelle justesse ils avaient exprimé les vœux de Topinion publique. Le loi et ses ministres ne pouvaient permettre au Parlement de discuter leur autorité et de s'élever contre elle. Sur Tavis du garde-des-sceaux EXIL DU PARLEMENT. La moignon, cent soixante-dix lettres de cachet furent expédiées aux membres du Parlement dans la matinée du 15 août, pour leur enjoindre de se rendre à Troyes dans un délai de quatre jours. Ils obéirent sans protester; mais il leur était plus facile de quitter Paris que d'arriver à Troyes. Les voitures publiques étaient rares, et ne contenaient que six à huit places Í1). Les chevaux de poste manquèrent sur la route; à Troyes, les cavaliers de la maréchaussée durent aller en requérir aux postes les plus voisines, à Estissac, à Voué, à Arcis et à Montiéramey (2).

Sur tout le parcours, les ma gistrats furent accueillis avec empressement par les populations qui les saluaient de leurs acclama tions (3). Les habitants de Troyes apprirent le 16 août, vers sept heures du matin, que le Parlement était transféré dans leur ville. Les magistrats exilés, avec les greffiers, les secrétaires, les huissiers et les officiers subalternes qui devaient les suivre, étaient au nombre de deux cent trente-cinq. Les officiers municipaux, réunis immédiatement pour s'occuper des logements, trouvèrent chez leurs concitoyens le plus vif empressement à leur en offrir. Lorsque l'intendant de Champagne arriva de Châlons vers midi, il vit qu'il était inutile de stimuler un zèle et une bonne volonté, auxquels toutes les classes s'associaient (4). La présence des (1) Gabier du Tiers-Etat de la ville de Troyes.

(2) L. du subdélégué Paillot, du 4 avril 1798. C. 1819. (3) A Lameth. Histoire de l'Assemblée constituante. Intr., p. 73. (4) Voir, pour plus amples détails, mon étude sur le Parlement de Paris à Troyes, 1871, ln-8°. LOGEMENT DES MAGISTRATS. magistrats donna lieu à de nouveaux témoignages de sympathie. On se pressait sur la promenade située en dehors des murs , entre la porte de Belfroi et la porte Saint-Martin, pour les voir et les acclamer. Le nombre des arrivants, peu élevé le 16 et le 17, fut très considérable le 18, et surtout le 19 (1). La municipalité, qui restait toute la journée en permanence àThôtel-de-ville, envoyait au-devant d'eux des guides qui demandaient leurs noms et les conduisaient aux logements qui leur étaient destinés. Le premier président, d'Aligre, descendit à Tabbaye de Saint-Loup.

Le président d'Ormesson, à qui l'on avait fait de nombreuses offres de logement, acceptacelles des Cordeliers (2). Le président Le Pelletier de Rosambo fut reçu chez le marquis de Mesgrigny. RoberL de Saint-Vincent et d'Espréménil, les deux plus éloquents soutieus de la cause du Parlement, furent logés, l'un chez Tancien maire Berthelin, l'autre chez le chanoine Larmet. Le clergé, la noblesse, la magistrature, la bourgeoisie, le commerce, se disputaient Thon neur de recevoir ces hôtes inattendus 3). Ce n'étaient pas seulement la courtoisie et le res pect, c'étaient aussi la conformité d'opinion et Tad miration pour la résistance des membres du Par lement, qui portaient les habitants à leur ouvrir avec autant d'empressement leurs maisons, et à (1) Arch. de Troyes. (2) II leur lit ilon de 12 fauteuils, qu'il avail sans doute fait venir pour son usage.

En 1791, les Cordeliers eu réclamèrent la propriété à TAssemblée nationale, qui lit droit à leur requête. Vrch. de TAube L. .Ì2ô. (3) Etat deslogements de messieurs du Parlement à Troyes V Gobelet. iu-4° de 12 p. INSTALLATION T)V PARLEMENT. les illuminer en leur honneur, comme ils le firent les premiers soirs. La plupart des Troyens adhéraient á leurs principes, et le bailliage avait toujours soutenu et appliqué leurs doctrines, soit dans leurs décisions sur les refus de sacrements, soit'dans leur résistance aux réformes judiciaires de la íìn du règne de Louis XV. « Les Troyens sont jansénistes et méchants, » prétendait l'avocat Bar bier (1), en parlant de leur lutte contre leur évêque Poncet de la Rivière; il n'y avait que la moitié de vrai dans cette appréciation. La ville de Troyes avait été au dix-huitième siècle un des foyers du jansénisme.

Les membres du Parlement, qui en pro fessaient les doctrines, trouvèrent dans la bour geoisie des coreligionnaires nombreux. Ceux qui se préoccupaient surtout des réformes politiques y rencontrèrent aussi des adhérents sérieux et convaincus. Le bailliage et les différentes juridictions de la ville mirent leurs salles d'audience à la disposition du Parlement. Elles étaient situées, comme nous l'avons vu, dans Tancien palais des comtes de Champagne, et précédées d'une vaste salle des pas perdus à laquelle on accédait par un escalier extérieur (2), qui à cette époque menaçait ruine. On s'empressa de le faire réparer, parce que les membres du parlement se plaignirent du danger que l'état de délabrement où il se trouvait leur faisait courir (3). D'autres travaux d'appropriation il) Journal de Barbier, t. VI, p. 93.

(2) Arnaud. Voyage archéologique dans le département de l'Aube. p. 26. (3) L. du 10 septembre. Le devis de la reparution, qui lut laite en huit jours, montait á 8391 15*. — Arch. de TAube. G. 1819. INSTALLATION DU PARLEMENT. furent indispensables. La salle où le bailliage siégeait était suffisamment grande pour y recevoir les cinq chambres du Parlement, lorsqu'elles étaient réunies . On fit venir un tapissier pour poser des rideaux aux fenêtres, garnir les bancs d'étoffés fleurdelysées, fournir d'autres sièges (1). La*salle n'était fermée que par une porte à travers laquelle on pouvait voir et entendre ; on en fit poser une seconde. La première chambre des enquêtes siégea dans la salle d'audience de l'élection, la seconde dans la salle du conseil de la même juridiction , la troisième dans la salle du conseil' du bailliage; enfin, la chambre des requêtes dans la chambre des eaux et forêts (2).

II fallut déloger le concierge pour installer dans sa chambre à coucher même le parquet du procureur général ; elle était délabrée comme le reste de Tédifice; dans un jour d'orage, la fenêtre qui la fermait fut arrachée par un coup de vent et jetée au milieu de la pièce (3). Le procureur général, Joly de Fleury, retardé par le manque de chevaux, n'arriva à Troyes que parmi les derniers. Les chambres du Parlement se réunirent le 22 pour prendre connaissance des lettres-patentes qu'il apportait.. Le premier avocat général, Antoine-Louis Séguier, donna lecture de ces lettres, datées du 15, qui ordonnaient le trans fert du Parlement de Paris àTroyes, et, selon la coutume, se retira avec les gens du roi pour laisser (1) L. du subdélégué, du 4avril 1788. Arch. de TAube. C. 1819. (2) Procès-verbal de la séance du 22 aoùt.

Archives nationales. (3) Lettre du 4 avril. ARRETE DU 22 AOUT. 37 délibérer les Chambres (1).Leur délibération dura six heures. Les nouvelles de Paris auraient pu les encourager à la résistance. Le 17, le comte de Pro vence et le comte d'Artois avaient été, l'un à la chambre des comptes, l'autre à la cour des aides, faire enregistrer les deux édits du timbre et de la subvention territoriale. Ces deux cours soutinrent hautement les doctrines du Parlement devant les princes, et le public, en acclamant le comte de Provence qui passait pour opposé aux mesures arbitraires, affirma de nouveau ses sympathies pour les magistrats exilés. Cependant les échos de ces manifestations ne leur arrivaient qu'affaiblis. Comme à certains orateurs et à certains acteurs, leur auditoire habituel leur manquait. Leur langage s'en ressentit.

Le Parlement, dans Tarrêté qu'il rendit le 22 août, enregistra les lettres-patentes; mais il déclarait en même temps qu'il persistait dans ses précédents arrêtés. Aussi voulut-il faire exécuter sans délai celui qu'il venait de voter; les conseillers stimulèrent le zèle de l'imprimeur à diverses reprises, et ne respirèrent à Taise qu'en entendant le lendemain la trompette qui en annonçait la proclamation à haute voix sur la place pu blique (2). Le Parlement, pendant son séjour à Troyes, ne put se livrer à Texamen des affaires judiciaires qui étaient dans ses attributions. A Touverture de cha que audience, l'huissier appelait en vain les causes. (1) Pr. -verbal du 22 aoùt. Arch. nationales. 42 conseillers à la Grand'- Chambrc, 66 aux enquêtes et requêtes, sept présidents furent présents á cette séance.

(?) Mém. secrets, t. HARANGUES ET COMPLIMENTS. Les procureurs, les avocats, les plaideurs étaient restés à Paris. La cour de la Tournelle n'avait point d'accusés à j uger. Il n'y avait pas de prison à Troyes pour les recevoir. Celles du bailliage étaient dispo sées pour soixante-dix personnes et quelquefois étaient remplies. Celle de Tévêché fut proposée; mais elle n'avaii pas de concierge et ne pouvait contenir que quatre à cinq personnes; or il fallait nu loger deux cents. On finit par faire disposer dans les chambres hautes des prisons du bailliage des cloisons en fortes planches scellées avec des crampons de fer pour renfermer les accusés (1). Ces travaux, comme ceux' du palais,, ne devaient profiter qu'à la ville. Faute d'affaires à juger, on écoutait les haran gues. Dès le premier jour, les chapitres de Saint- Pierre et de Saint-Etienne avaient envoyé chacun une députation de huit membres en habit de chœur au premier président.

Les chanoines de Saint-Pierre lui présentèrent les vins du chapitre (2). A Tau dience du 22, les officiers du bailliage, de la municipalité, des eaux et forêts et de l'élection de la ville furent admis à présenter leurs compliments, de bout et découverts, à droite de la barre de la cour. Le lieutenant-général du bailliage, Paillot, sut louer tour à tour le roi et le Parlement. Le discours du maire Claude Huez exprima Tadhésion du corps municipal à la conduite des magistrats. « Un même sentiment, leur dit-il, excite à la fois nos craintes etnos espérances (3). » Les juridictions de Paris en- (1) Arch. de TAube. C. 1819. (2) Arch. de TAube. G. 50 et 1314. (3) Collection ou recueil des édits, arrêtés, lettres-patentes, etc.. DEPUTATIONS. voyèrent des députés qui vinrent aux audiences suivantes exprimer leurs sentiments de sympathie et de condoléance.

La cour des aides et la cour des monnaies se signalèrent par leur empressement- La chambre des comptes, la connétablie, Tamirauté, les eaux et forêts, le bailliage du palais, la chambre royale des bâtiments, transmirent successivement l'expression de leurs vœux et de leurs regrets au Parlement. Enfin T université chargea deux anciens recteurs, et le grand-maître du collège Louis-le- Orand de lui témoigner en latin la part qu'elle pre nait à sa douleur et les espérances qu'elle formait pour son retour (1). Sur ce thême, les députations des bailliages de la province s'efforcèrent de déployer leur éloquence. 11 en vint des villes les plus voisines, Méry, Nogent, Sézanne, comme des villes plus éloignées, Auxerre, Sens, Chaumont, Langres, S'-Dizier, Join ville, Château-Thierry, Provins, Epernay, Vitry, Châlons, Reims et Bar-le-Duc.

Parmi les nombreux discours adressés au Parlement (2), bien peu s'é lèvent au-dessus des formes creuses d'une condo léance officielle. La plupart des orateurs, avec une rare prudence, évitaient de parler des Etats-généraux; mais ils avaient soin de mêler à l'éloge du Parlement celui du monarque; on Tappelait « un autre Henri IV; » on parlait de son cœur paternel, de son humanité, de sa sensibilité; on disait qu'il auxquels on a joint lous les discours prononcés aux séances du Parle ment à Troyes. Neufchátel, 1787, t. II, p. 3 et suiv. (I) Camyer, Delneufet Ciraull de Kéroudon. Procès-verbal du 29 aoùt. Arch. nationales. (2) Collection, t. II, p. 15 á 52. MANIFESTATIONS DE l'OPINION. était Tami de la vertu et de la vérité. La froideur relative de ces louanges contrastait avec la cha leur des épithètes décernées au Parlement.

Elle est l'indice de Topinion publique. Cet indice se trouve plus nettement exprimé dans les discours des députés de Sens, de Langres et de Provins, et sur tout dans l'allocution du président de la prévôté de Bar-sur-Aube, Claude-Jacques Beugnot. Ce jeune magistrat, qui doitjouerunrôle sérieux dans notre histoire, loua dans un style clair les magistrats exilés d'avoir plaidé la cause du peuple, et leur assura que leurs neveux diraient un jour : « Si nous sommes libres, si nous sommes citoyens, c'est à eux que nous le devons. » L'expression des opinions nouvelles qui péné traient partout en France, se formula avec plus d'autorité dans les protestations que les parlements de province firent entendre à la même occasion. Sur les treize parlements de France, huit s'élevèrent contre la mesure qui frappait le plus illustre d'entre eux.

Ceux de Bretagne, du Dauphine, de Rouen, de Besançon, de Bordeaux, de Dijon et de Pau en demandèrent successivement le rappel. Ils signalaient en même temps que le désordre des finances, Topportunité et la nécessité des Etats généraux pour le vote des impôts (1). L'uiianimité de leurs vœux fit supposer qu'il existait entre eux des intelligences. Un certain comte de Kersalaun, fils d'un conseiller au Parlement de Bretagne, com promis dans la résistance de La Chalotais, s'étant rendu à Troyes, fut arrêté à son retour à Paris et (i) Collection, t. II . SEANCE DU 27 .\OUT. renfermé à la Bastille (1). Kersalaun ne fut pas le seul qui vint à Troyes. « Des hommes distingués et des femmes animées du plus vif patriotisme, » dit Charles Lacretelle (2), quittèrent la capitale pour visiter les conseillers.

Les témoignages de sympathie et de dévouement étaient si nombreux et si vifs que le gouvernement craignit un instant que l'exil du Parlement ne devînt la cause d'un mouvement général (3) . Il envoya Tordre à plusieurs régiments de se tenir prêts à marcher sur Troyes à la première injonction (4). Ces précautions furent inutiles; on commençait à parler de conciliation. Le bruit courut que Malesherbes devait faire auprès du Parlement une démarche pour en négocier le retour; elle n'eut pas lieu, bien qu'il fût attendu, et qu'un logement lui eût été préparé. D'autres logements furent désignés pour les ducs de Luxem bourg, de Villeroy et de Charost, qui, avec le duc d'Aumont, avaient été nommés commissaires pour les arrêtés et remontrances. Les pairs, convoqués pour la séance du 27, s'excusèrent pour la plupart par des motifs d'affaires et de santé, et nul d'entre eux n'assista à la réunion des chambres annoncée pour ce jour (5).

Dans cette réunion, Téloquence de d'Esprémenil Temporta sur les conseils des partisans de la mo narchie et des traditions, et son influence fit voter un arrêté plus hardi que les précédents. Le ministre (1) Mém. secrets, I. XXXV et XXXVI. (2) Hist. de France pendant le XVI1P siècle, t. VI, p. 232. (3) Mémoire du marquis DuCrest, p. 8. (1) A. Lameth. Histoire de, /'assemblée constituante. Intr., p. 73. (5) \rrh. nationales. — Arch. de Troyes. ARRÊTÉ DU -17 AOUT. aurait voulu en empêcher la publication; mais Tor dre du roi, qui interdisait Tenvoi des arrêtés aux juridictions inférieures, arriva trop tard. Lorsqu'il fut communiqué aux chambres, Tarrêté du 27 août était expédié. II devait avoir un grand retentisse ment; il est resté fameux en effet, parce qu'il dresse en quelques lignes Tacte d'accusation du pouvoir absolu; il demande les Etats -générau.x •< comme pouvant seuls sonder et guérir les plaies de TEtat. » et déclare que le Parlement persévérera avec modération et fermeté dans sa résistance. ..

La monarchie française. » dit-il, « serait réduite à Tétat du despotisme s'il est vrai que des ministres qui abuseraient de Tautorité du roi puissent dis poser des personnes par des lettres de cachets, des propriétés par des lits de justice, des affaires civiles et criminelles par des évocations et cassa tions, et suspendre le cour de la justice par des exils particuliers ou des translations arbitraires. » Quoique le ressentiment des griefs personnels se laisse voir dans ces accusations, elles étaient justes, et la portée en était plus grande que ceux qui les formulaient ne pouvaient le supposer. Le pouvoir judiciaire, requérant contre le pouvoir royal, de vait, en le frappant, tomber avec lui. Tous deux comprenaient cependant le danger d'une lutte persistante et la nécessité d'y mettre fin.

Loménie, qui venait d'être affermi dans son pouvoir en recevant le titre de ministre principal, avait besoin du Parlement pour faire sanctionner au mois de novembre un emprunt nécessaire. Pour l'amener à négocier avec lui, il employa tous les moyens propres à le menacer et à le séduire. Non- VACANCES A TROYES. seulement il lui interdit, comme nous T avons vu, de notifier ses arrêtés aux bailliages sans l'autorisation du roi; il les fit casser par un arrêt du conseil, signalant « le scandale qui résultait de ses abus de pouvoir et Texemple de rébellion qu'il donnait aux peuples. » Le Parlement s'émut peu de ces actes réprobateurs: il refusa de délibérer sur T arrêt du conseil, sous le prétexte qu'il n'était pas accompagné de lettres-patentes. Le ministre dut faire agir d'autres ressorts. II employa tour à tour la corruption, les intrigues, les promesses, Tintimidation. 11 écrivit enfin au premier président qu'il serait disposé à retirer les deux édits, et à les remplacer par une prorogation du second ving tième; en même temps il fit enjoindre aux magis trats exilés de rester pendant les vacances à Troyes (1).

L'émotion causée par cette décision prouva qu'ils étaient atteints dans un endroit sensible, et dès qu'elle fut communiquée aux chambres, il se forma dans leur sein un parti plus disposé à se dédire qu'à persévérer. Troyes était cependant pour eux une résidence aussi hospitalière qu'ils pouvaient le souhaiter. Les habitants les accueillaient à merveille. « II n'est pas possible d'être mieux traités, » écrivait le président d'Ormesson, « excepté par les marchands de tout genre qui vendent tout à un prix exorbitant (2). » L'évêque était revenu de son château de Saint- Lyé, pour recevoir les membres d'un corps dont lui-même avait fait partie ; quoique souffrant de la (1) Soulavie. Mém. historiqties.— Sallieb. Annales françaises, p. 101. (2) Lettre du 23 août. Arch. de TAube. FÊTES ET REPAS. goutte, il présidait tous les jours un souper de quarante couverts où ils étaient admis, et il les invitait parfois à des repas plus nombreux.

Ses salons leur étaient ouverts le soir. C'étaient dans toute la ville des fêtes et des repas sans fin; les présidents tenaient table ouverte, les conseillers rendaient aux habitants les invitations qu'ils en avaient reçues ; la consommation des traiteurs était triplée, et l'on brûla pour leur cuisine tant de bois qu'on fut sur le point d'en manquer dans la ville (1). Rien n'était épargné pour eux des meilleures pro ductions du pays, et Ton répéta longtemps à Troyes, comme une sorte de dicton, que depuis le séjour du Parlement il n'y avait plus de grosses écre visses. Les honneurs que leur rendaient les habitants les touchaient sans les distraire. Le jour même de leur arrivée, de Glatigny, le plus âgé des conseillers présents, et un certain nombre de ses collègues voulurent assister à la distribution des prix du collège des Oratoriens.

Ils y furent d'autant plus acclamés, qu'ils obtinrent pour les élèves une pro longation de vacances de huit jours; de Glatigny, après avoir couronné les lauréats, les vit jouer un drame intitulé « les Manchettes à dentelles (2), » et, suivant une tradition, une tragédie de Voltaire, Brutus, dont quelques passages, prêtant aux allusions, furent vivement applaudis. Le 6 septembre eut lieu la distribution des prix de Técole de des- (1) Correspondance entre le subdélégué du Prévôt des marchands, Jacques Babeau, et le Prévôt des marchands de la ville de Paris (2) Almanach de Troyes pour 1788, p. 181. DISTRIBUTIONS DES PRIX. sin. « La plupart de messieurs du Parlement et de leurs généreuses épouses, » dit le Journal de Troyes du 17 octobre, « honorèrent cette cérémonie de leur présence; et Madame la première présidente, qui joint au goût des arts des connaissances dis tinguées, embellit par les charmes d'une affabilité particulière et les caresses engageantes qu'elle fit aux jeunes élèves le laurier qu'elle voulut bien placer sur leur front. » Le père Adry, de TOra toire, dans le discours d'usage, glissa habilement l'éloge des membres du Parlement (1).

Le soir il y eut, à Thôtel-de-ville, un grand banquet auquel on n'avait pas osé inviter Mm0 d'Aligre; mais quelques conseillers y vinrent au dessert. Ils remercièrent les notables de les avoir admis à lire les journaux et revues, qu'on recevait à la Chambre littéraire, à laquelle de leur côté ils envoyaient des brochures et des écrits nouveaux. Ces jouissances et ces délassements prolongés pendant tout l'automne pouvaient-ils compenser, pour les jeunes conseillers l'éloignement de leurs plaisirs, pour les plus âgés le dérangement de leurs habitudes? II est parfois plus facile de résister à la persécution qu'à l'ennui. Les jeunes conseillers qui étaient les plus ardents à la résistance recu lèrent devant la perspective de passer les vacances à Troyes (2). Le premier président fut chargé d'al ler exposer au roi les raisons qui entravaient dans (l) On faisait aussi en leur honneur des vers latins.

Le Journal de Troyes, du 12 septembre, contient sur leur séjour ce distique : Trojanum nomen scriptis fulgebat Homeri, Conscriptis patribus nunc nova Trojanitet. (2) Mém. secrets, l. XXXVI, p. 25. — Ch. Lacretelle, t. VI, p 233. DELIBERATIONS DES CHAMBRES. cette ville Texercice des fonctions du Parlement (1). C'était le premier pas vers une transaction. 11 fut accueilli avec faveur par le roi, disposé par Lomé nie aux concessions. Loménie renouvela ses pro positions antérieures; il invita d'Aligre à user de son influence sur sa compagnie pour rengager à ne pas donner suite à un arrêté sur les malversa tions des finances, et à faire enregistrer au mois de novembre un emprunt de 420 millions. Le premier président, revenu à Troyes le 1 5, n'osa parler qu'aux présidents et aux conseillers les plus modé rés de Temprunt projeté; Taccueil qui fut fait aux propositions de Loménie, qui voulait assujettir le clergé aux vingtièmes, fut tel que d'Aligre n'osa les soumettre à la délibération des chambres.

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