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LEURS ORIGINES^ LEUR ÉMANCIPATION ET LEURS PROGRÈS l'AIl Ad-vlbkrt FEOUT DE FONTPERTUIS PARIS LIBRAIRIE DE GUILLAUMIN ET C" Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux Économistes, dn Dictionnaire de ('Économie politique, du Dictionnaire universel du Commerce el de la Navi»aiion,etc. R n; HICH ELIEU, 1 4 . SAINT-DENIS. — IMP. CH. LAMBERT. [/AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE LEURS ORIGINES, LEUR ÉMANCIPATION ET LEURS PROGRÈS PAR Adalbert FROUT DE FONÏPERTUIS PARIS LIBRAIRIE DE GUILLAUMIN ET C" Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, etc. RUE RICHELIEU, ií. AVANT-PROPOS.
II y aura bientôt quarante ans qu'un voyageur français parcourait TUnion américaine : il admirait la prodigieuse activité qui règne dans cette ruche d'hommes libres et l'essor jusqu'ici sans exemple d'une puissance qu'un siècle à peine sépare de son berceau ; mais il ne pouvait s'empêcher de penser avec douleur qu'à un moment, la domination de ces vastes contrées sembla promise à son propre pays. « Alors notre langue pouvait prétendre à devenir ' la « langue universelle; le nom français avait alors de « belles chances pour devenir le premier, non-seulement, « comme celui des Grecs, dans le monde des idées, par « la littérature et les arts , mais aussi, comme le nom « romain, dans ce monde matériel et politique, par le « nombre des hommes |qui eussent été fiers de le por- « ter, par Timmensité des territoires que sa domination « eût couverte. » A une époque où TAngleterre n'avait encore planté que de chétives colonies sur les plages arides de TAmérique septentrionale, la France explorait Timmense vallée de Mississipi et occupait le bassin du Saint- Laurent.
Nous couronnions de forts le rocher de Québec; nous bâtissions Montréal et nous fondions la Nouvelle- Orléans; nous défrichions les plaines de Tlllinois. Et, réflexion bien amère ! qu'a-t-il fallu pour que cet empire colonial croulât sans nous laisser sur les bords du Saint- _ AVANT-PROPOS. II Laurent ou du Mississipi un acre] de terre, un fortin, un comptoir? II a suffi, pour se servir des expressions de ce même voyageur, qu'il se trouvât, sous notre monarchie absolue, un prince comme Louis XV, et que la France servît pendant cinquante ans de pâture à son égoïsme infâme1. Que fût-il advenu si les événements, affectant un autre cours, les vaincus des plaines d'Abraham en eussent été les vainqueurs ? On répond qu'à juger par les bas Canadiens et les créoles de la Louisiane de ce qu'eût été le peuple de la Nouvelle-France, le mouvement civilisateur aurait perdu en rapidité et en audace.
Livre II
La Nouvelle-Angleterre. Sommaire : L'Église anglicane : Henri VIII , Elisabeth , les puritains et les récusants; Les brownistes et leur émigration. Les Pilgrim Fathers : leur arrivée en Hollande; leur embarquement pour TAmérique et leur débarquement au cap Cod ; leur contrat civil; fondation deNew-Plymouth. Le Massachusetts : ses premiers émigrants et sa première charte; Boston fondé; institutions civiles de la colonie; liberté politique et intolérance religieuse. Rhode-Island : Roger Williams, banni du Massachusetts pour ses opinions religieuses, fonde Providence; la colonie devient le' refuge de tous les persécutés et développe ses institutions démocratiques. Le Connecticut : Davenport, Eaton et New-Haven ; les Bine Laïcs, leur action et leur caractère. La Nouvelle-Angleterre : les colonies se confédèrent; progrès de la colonisation; persécutions religieuses.
La Virginie et la Nouvelle-Angleterre, noyau de TUnion actuelle. Si la réformation ne s'est pas arrêtée en Angleterre à un pla giat écourté et mesquin de la liturgie et de la discipline romaines, le fait n'a pas dépendu d'Henri VIII, le Tibère de son pays. Ce prince, un des plus exécrables tyrans qui se soient jamais assis sur le velours d'un trône," commença par faire montre d'une or thodoxie rigoureuse. II enfermait au château de Windsor le comte de Surrey accusé d'avoir fait gras en carême ; il écrivait une défense des sept sacrements : Asserlio septem sacramentorum, qui lui mérita du pape Léon X le titre de défenseur de la foi, que les rois protestants de la Grande-Bretagne ont continué de porter presque jusqu'à nos jours, et, dans la péroraison de ce livre, in- — LES ORIGINES DES COLONIES. 41 vitait tous les chrétiens à se réunir contre Luther, comme ils se réuniraient contre les Turcs, les Sarrasins et tous les infidèles : Adversus Turcos, adversus Saracenos, adversus quicquid est uspiam inftdelium consistèrent l. Un jour la luxure souffla sur cette belle flamme chrétienne.
Henri devint amoureux de la charmante Anne de Boleyn, et comme le pape refusait de rompre son ma riage avec Catherine d'Aragon, sa femme, il répudia celle-ci et quitta du même coup la catholicité. Mais, en la quittant, il n'en tendit abandonner qu'un point, la suprématie papale, et conser ver tout le reste des doctrines catholiques : c'est Taveu de Mac kintosh, d'Hallam, de Macaulay, en un mot, de tous les histo riens anglais qui ont su échapper à Tesprit de secte et n'ont pas pris un mot d'ordre, comme M. Froude ou M. Burton, chez les membres de la haute Église, ou les zealots de la conformité. Jamais Église, à pa. t peut-être TÉglise russe, n'a été unie d'un lien -plus étroit à la puissance séculière et placée sous sa dépen dance plus immédiate. Le roi est son chef, et un chef dont les pouvoirs n'ont jamais été tracés d'une façon précise, dont la su prématie a été définie dans des termes tels que, la servilité y ai dant, elle reste à peu près sans limites : en un mot, le souverain de TAngleterre est, pour se servir des fortes expressions de lord Macaulay, <x le pape de son royaume, le vicaire de Dieu, le pro o fesseur de la vérité, le canal des grâces sacramentelles 2. » A tous ces titres, le roi avait besoin d'auxiliaires, et de même qu'il nommait des officiers pour recueillir ses taxes, il pouvait insti tuer des prêtres pour administrer les sacrements et prêcher FÉvangile.
Voilà les opinions que confessait Tarchevêque Cran mer et qu'il poussa jusqu'à leurs déductions extrêmes, sans causer le moindre scandale, sans éveiller le moindre scrupule chez un clergé apostat. Ce clergé se consola facilement de sa su jétion spirituelle en prenant une large part dans les dépouilles des riches monastères de TÉglise détruite, et de nos jours encore de bous bénéfices, de grasses prébendes forment à la fois le gage et le prix de son royalisme invétéré. On a vu les calvinistes ré- ' Chateaubriand : Essai sur la littérature anglaise. Ed. Pourrat, 118. 2 Hist. os England, I, 54. LES ÉTATS-UNIS DE LAMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. sister aux empiétements de la puissance temporelle et revendiquer pour les peuples le droit de résister à la tyrannie ; on a vu encore TÉglise catholique s'asservir aux doctrines du pouvoir absolu, perdre dans Talliance monstrueuse des deux glaives son ascendant moral, et tomber, peu à peu, dans un état d'affaissement et de débilité qui réjouit moins ses ennemis qu'il ne contriste au fond du cœur ses amis véritables, mais maintenir en même temps sa liberté spirituelle et se trouver même assez forte pour imposer ses volontés à la couronne, en lui arrachant des actes néfastes, la révocation de Tédit de Nantes, par exemple, ou des actes arbitraires, comme la suppression de V Encyclopédie '.
Quant à TÉglise anglicane, elle n'a cessé de blâmer à la fois les calvinistes et les catholiques, tandis qu'elle se vantait de n'avoir jamais inculqué aucun devoir avec plus de zèle et plus de constance que le devoir de Tobéissance servile du sujet à son souverain; et c'est toujours un de ses fils, c'est Macaulay qui le dit. Croire que les basses doctrines de Cranmer étaient partagées par tous les réformés anglais, ce serait, toutefois, calomnier ceux-ci et commettre une grave méprise. L'évêque Hooper, qui mourut pour ses croyances, sous le règne de Marie Tudor, avait refusé longtemps de porter les vêtements épiscopaux, et l'évêque Ponet était d'avis que le nom même d'évêque ne convenait pas aux chefs de la communion nouvelle. II n'était pas possible, en outre, que, dans la patrie de Wicliffe, qui avait précédé Jean Huss et traduit, avant Luther, la Bible en langue vulgaire, la ré formation se bornât à quelques réformes dans les anciens rites et dans Tancienne discipline, sans frapper les esprits d'une forte commotion et sans leur imprimer une impulsion générale.
Knox et Buchanan, les pères du presbytérianisme écossais, ne se con tentèrent point de ramener dans leur communauté le culte à des • Les uns et les autres achetés à prix d'ardent. «Sire, » disait en 1748 l'archevêque de Tours, orateur de l'assemblée générale du clergé, « en vous portant tous les tré « sors de nos églises, que désirons-nous? Que l'impiété, qui marche tête levée, soit « forcée d'aller tremblante et confuse. » M. Lanfrey a fait l'historique des dons gratuits du clergé qui avaient produit la démolition, pièce à pièce, assemblée par assemblée, de l'édit de Naníes, avant sa révocation officielle. (V. l'Eglisc et les philosophes au xvui" siècle, chap. 1 et chap. ix.) — LES ORIGINES DES COLONIES. 43 mœurs plus austères et d'y faire régner une discipline qu'ils croyaient calquée sur celle de TÉglise primitive; ils proclamèrent l'un et l'autre le dogme de la souveraineté populaire, non-seulement en matière religieuse, mais encore en matière politique, et cette dernière partie de leur doctrine parut à Bichelieu, qui n'était pas encore ministre, assez dangereuse pour mériter ses réfutations.
Les puritains, dont le nom apparaît pour la première fois sous le règne d'Edouard VI, basèrent uniquement leur foi religieuse sur Tinterprétation des saintes Ecritures : ils repoussaient tout ce qui leur semblait un reste de Tancienne communion, Tautorité épiscopale, aussi bien que le surplis et le bonnet carré qu'ils avaient en aversion particulière, et donnaient à leur organisation ecclésiastique une origine toute démocratique, avec des formes toutes populaires. II ne paraît pas bien certain que tout d'abord leurs sentiments politiques aient été frappés à la même empreinte, quoi qu'en aient pensé beaucoup d'historiens qui n'ont pas assez distingué peut-être entre leur attitude sous la reine Elisabeth et leur conduite sous son successeur. II y a du moins la tragique aventure de Stubbs, qui suggère quelques doutes à cet égard.
Cet homme , qui était un puritain très exalté, avait publié un livre violent contre le mariage pro jeté d'Elisabeth avec le duc d'Alençon, le qualifiant « d'union « d'une fille de Dieu avec un fils de TAntechrist. » Elisabeth, vivement irritée, fit juger Stubbs, d'après un acte rendu par Phi lippe et Marie contre les auteurs-de libelles séditieux, et lui fit couper le poing, en dépit de Topinion assez générale chez les légistes que cet acte avait cessé d'être valable à la mort de Marie. L'annaliste Camden assistait à T exécution : il a raconté que Stubbs, quand sa main droite fut coupée, prit son chapeau de la main gauche, en criant : Vive la Heine! cri qui n'eut aucun écho dans la foule, ajoute-t-il, « soit horreur inspirée par un « châtiment nouveau et inaccoutumé, soit commisération pour « Thomme dont la réputation était excellente, soit encore haine « d'un mariage que bien des gens regardaient comme un présage « du renversement de la religion. » Et ce n'était pas un senti ment isolé qu'exprimait Stubbs : persécutés sans trêve et sans ■4 LES ÉTATS-UNIS DE l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. miséricorde par Elisabeth, ses coreligionnaires ne cessèrent de prier pour la conservation des jours de la reine et pour le triomphe de ses armes '.
Divers témoignages établissent que la fille d'Henri VIII avait conservé, du moins dans sa jeunesse, quelque inclination pour TÉglise catholique, que plus tard elle traita de la façon la plus rude. Elle en aimait les pompes, Téclat, et se fit longtemps prier avant d'enlever de sa propre chapelle particulière les candéla bres, les images et le crucifix qui Tornaient. Mais, à la façon des anciens et de son père, ce qu'elle voyait surtout dans la religion, c'était un moyen de règne : Religio inter instrumenta regni, et avait garde de briser dans ses mains cet instrument si docile et si souple qui s'appelait le clergé anglican. En 1571, le parlement rendit un acte qui lui conférait la suprématie spirituelle et prescrivait Tuniformité liturgique. Les récusants de toute sorte furent envoyés aux potences de Tyburn, et les plus exaltés commencèrent de chercher un refuge sur le continent.
Ceux-ci avaient rompu toute attache avec TÉglise établie que les premiers puritains désiraient amender plutôt que détruire, et, cherchant dans la Bible une dis cipline, ils avaient conçu une Église tout à fait indépendante dans sa juridiction et ne relevant d'aucune autorité soit laïque, soit ecclésiastique. C'étaient les brownisles, comme on les appelait, de James Brown, leur premier apôtre, ou les indépendants et les séparatistes, ainsi qu'on les nommait encore à raison de leurdou ble tendance. La Hollande leur offrit un asile, et ils y fondèrent une association qui dura plus d'un siècle, tandis qu'à Londres on pendait Barrow et Greenwood, deux hommes dont tout le crime était leur qualité de récusants, car leur royalisme ne pouvait être suspect. On aurait pu croire que sous Jacques I", Télève de Bu chanan, ces sévérités se seraient adoucies : il n'en fut rien ; Jac ques, qui répétait volontiers que sans évêque il n'y avait pas de roi : No bishop, no king, et qui regardait comine préférable de « vivre ermite dans un bois que de régner avec un parlement « que dominait cette horde de puritains2 ; » Jacques les abandon- 1 Annales pour Tannée 1581. 2 Hallam : Constitutionnal historiq. os England, 1. 419. — LES ORIGINES DES COLONIES. 45 nant au zèle de tribunaux surexcités par les dignitaires de TÉglise ', les indépendants se lassèrent d'habiter leur patrie intolérante.
Vers la fin du règne d'Élisabeth, la secte s'était répandue dans quelques villes et dans quelques villages des comtés de Lincoln et de Nottingham, limitrophes du Yorkshire. Touchés, comme ils disaient, d'un zèle divin pour la vérité, « ces pauvres gens « avaient décidé de secouer, quoi qu'il pût leur en coûter, le joug « de Tantichristianisme, et de se réunir par un engagement réci « proque {Covenant) dans la confraternité évangélique. » Ils s'étaient choisi pour pasteur John Robinson, « un homme dont il « n'était pas facile de trouver le pareil, » et, rejetant, sans aucun souci des actes parlementaires, Tautorité épiscopale, affirmaient leur droit illimité et perpétuel « de marcher, à leur guise, dans « toutes les voies que Dieu leur avait déjà révélées ou qu'il lui « plairait de leur révéler encore. » Surveillés de jour et de nuit parles agents du prélatisme, ils tinrent, pendant une année envi ron, des réunions hebdomadaires, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, jusqu'à ce qu'en butte à toutes les vexations et désespérant d'échapper plus longtemps « à la vigilance et à la ma « lice de leurs ennemis, » ils prissent le parti d'émigrer en Hollande.
Leur première tentative de fuite ne fut pas heureuse : on les arrêta et on les jeta en prison. L' année suivante, ils repri rent leur projet, et pour Texécuter avec le plus de secret possible, ce fut sur une lande du comté de Lincoln, voisine de Tembou chure du Humber, qu'ils se donnèrent rendez-vous. Déjà une chaloupe s'était détachée du rivage et transportait une partie des émigrants au navire qui les attendait, lof squ'une troupe de cava liers parut sur le lieu de la scène et enveloppa les femmes et les enfants qu'on avait réservés pour le second tour d'embarquement. Mais que faire de ces pauvres gens ? Les emprisonner parce qu'ils avaient voulu suivre leurs pères et leurs maris paraissait cruel, et les ramener chez eux impossible, puisqu'ils n'avaient plus de chez « Le plus implacable était Bancroft, archevêque deCantorbéry et primat d'Angle terre En même temps qu'il persécutait les puritains, le clergé anglican faisait pro hiber Timportation des livres étrangers, exerçait la censure sur les journaux et ne perdait pas une occasion de prôner l'obéissance passive et de placer l'autonté royale au-dessus du parlement.
LES ÉTATS-UNIS DE LAMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. 46 eux, et les magistrats, qui accompagnaient les cavaliers, se trou vèrent heureux, en fin de compte, de les laisser faire ce qu'ils désiraient '. Leur arrivée à Amsterdam n'était que le prélude de leurs péré grinations ; mais ils savaient « qu'ils étaient pèlerins (pilgriras), et « sans s'en inquiéter, levaient les yeux au ciel, leur plus chère « patrie, et rassuraient leurs esprits. » D'Amsterdam, les émi grants se rendirent bientôt à Leyde, où leur bonne tenue et leur bonne conduite méritèrent Téloge des magistrats et leur auraient valu la faveur publique n'eût été la crainte qu'on y avait d'offenser le roi d'Angleterre. Un trait qui peint au vif le caractère de la secte est la controverse qu'au milieu d'une vie précaire, Robinson trouva le moyen d'engager avec les arminiens sur le libre arbi tre.
Cependant, les raisons ne manquaient pas aux émigrants pour changer de demeure ; la plupart d'entre eux étaient laboureurs et il fallait qu'ils se fissent artisans; de plus, ni la langue, ni les habitudes du pays ne leur étaient devenues sympathiques, quoi qu'il y eût déjà huit années qu'ils y vivaient. Quand ils parlèrent de le quitter, on leur fit bien des offres très-avantageuses, s'ils voulaient s'embarquer pour les colonies néerlandaises; mais un attachement que les persécutions n'avaient pu vaincre vivait dans leurs cœurs et les poussait au généreux dessein de se replacer sous les lois de la Grande-Bretagne, en agrandissant ses posses sions. La difficulté était d'exécuter ce dessein. Les exilés songèrent d'abord à la Guyane, que Walter Raleigh avait dépeinte sous de si brillantes couleurs ; mais ils prirent frayeur de son climat tro pical comme du voisinage des Portugais, et se décidèrent à solliciter une concession de terres dans les parties de la Virginie les plus septentrionales.
Après des négociations traînéesen longueur, et durant lesquelles les évêques de Cantorbéry et de Londres trouvèrent le moyen de témoigner leur mauvais vouloir aux péti tionnaires, la concession fut enfin accordée (1619) ; il ne resta plus aux puritains qu'à réunir des moyens pécuniaires dont. ils étaient absolument dépourvus. Des marchands de Londres les fournirent. II fut stipulé que tous les profits des futurs colons seraient tota- * Hist. os unit, stat., I, 2'?6-2í8. — LES ORIGINES DES COLONIES. ' 47 lisés et mis en réserve pendant une période de sept ans et qu'alors Targent, les maisons et les terres seraient répartis entre les colons et les bailleurs de fonds, au prorata de leurs apports respectifs, le travail de chacun des premiers étant évalué à un capital de dix livres sterling. Les conditions du contrat étaient si léonines que le marchand qui risquait une centaine de livres recevait une rému nération décuple de celle du pauvre laboureur qui n'apportait que ses bras ; mais elles ne touchaient en rien à la religion ou aux droits civils, et les émigrants ne les discutèrent pas.
Le moment du départ arriva : les pères-pèlerins (Pilgrim Fathers), pour leur donner le nom qu'ils se donnaient eux-mêmes et que la reconnaissance de TAmérique leur a conservé, les pères-pèlerins s'y étaient préparés, selon la coutume de leur secte, par des prières et un jeûne solennel. Les deux navires qu'ils avaient pu équiper, le Speedwetl, de soixante tonneaux, et la May-Flower, qui en jaugeait cent quatre-vingts, n'étant pas assez vastes pour recevoir la congrégation entière, il n'y avait de partants pour cette fois que les plus jeunes et les plus robustes, qu'accompagnait Brewster, Tami et le collaborateur de Robinson. Ce dernier, qui restait encore à Leyde, appela sur leur voyage la protection céleste, en les exhortant à persévérer dans leur foi religieuse en des termes où respirait une hardiesse de pensée jusqu'alors sans égale peut-être : « Luther et Calvin, « leur dit-il, ont été de grandes et de resplendissantes lumières « dans leur temps ; et cependant, ils n'ont point pénétré tout le « dessein de Dieu.
Rappelez-vous, je vous en supplie, cet article « du Covenant de notre Église, que vous devez vous tenir tou- « jours prêts à recevoir toute vérité que vous révélera la parole « écrite du Seigneur. » Les deux navires quittèrent le port de Delft, au bruit de leur artillerie, auquel se mêlaient le chant des psaumes et les pleurs de ceux qui étaient demeurés sur le rivage, faisant voile pour Southampton et de là pour TAmérique. Une série de contre-temps y retarda leur arrivée : ce furent d'abord des avaries à bord du Speedwell, dont on ne s'aperçut qu'une fois au large, et qui forcèrent de rentrer à Dartmouth, où Ton perdit huit jours; puis des inquiétudes du capitaine de ce même navire, qui entraînèrent un second atterrissement à Plymouth. Là on se 4.S LES ÉTATS-UNIS DE l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. résolut à se séparer du Speedwell et à congédier toutes les per sonnes qui le désirèrent, et ce fut seulement le 16 septembre 1620 que la petite colonie flottante, réduite à une centaine de membres, parmi lesquels des femmes et des enfants, se remit en mer, pour atteindre cette fois sans autre encombre les plages du Nouveau-Moflde '.
Les pèlerins s'étaient proposé d'atterrir près Tembouchure de THudson, c'est-à-dire au meilleur emplacement de toute la côte : les vents les poussèrent sur la partie la plus stérile et la plus inhospitalière du Massachusetts. A la suite d'une traversée de soixante-trois jours, ils aperçurent la terre, mais avant d'y des cendre, ils voulurent se lier par un contrat écrit dans lequel ils déclaraient se réunir en un corps politique, afin de « maintenir « parmi eux le bon ordre et poursuivre Texécution de leurs « futurs desseins, en annonçant Tintention formelle d'établir « à cet effet telles lois et constitutions, de rendre telles ordon « nances et tels actes équitables et justes que le bien commun « leur paraîtrait requérir2. » Cet acte est resté justement célèbre dans les fastes de TAmérique, sans justifier toutefois Tenthousiasme de M. Bancroft, ou Tappréciation de Story.
On croira difficilement avec l'un « que Thumanité ait recouvré ses « droits dans la cabine de la May-Flower, » et non moins diffici lement avec l'autre que les pèlerins aient fourni ce jour-là3 le véritable exemplaire du contrat social imaginé par Rousseau, d'après Platon, Hobbes et Spinosa. Pour nous, d'accord avec un de nos plus éminents publicistes, nous ne voyons pas autre chose dans le contrat rédigé à bord de la May-Flower qu'une de ces chartes très-nombreuses, par lesquelles une compagnie d'hommes, déjà soumis à une loi et à des règles communes, con vient d'instituer une autorité assez forte pour les faire res- < Hist osunit. stat., Vil, 229-232. 2 Ce compact tout à fait court se trouve à Tappendice du tome II de VHistory os Massachusetts d'Hutchinson. II a été reproduit par Story, dans son tome 1", et par M. Bancroft; traduit enfin par M. Laboulaye (I, 7' leçon). 3 U novembre 1020, vieux style.
Nous saisissons celte occasion pour prévenir nos lecleurs qu'ici les dates courantes sont converties en nouveau style, tandis que les documents anglais gardent leur date, qui est du vieux style, celui-ci ayant été con servé, en Angleterre et en Amérique, jusqu'en 1752. — LES ORIGINES DES COLONIES. 49 pecfer tant qu'ils continueront de vivre sous elles, et ce que les puritains établissaient, en débarquant au cap Cod. ce n'était pas une société, mais un gouvernement1. Les. pèlerins entreprirent Texploratioii de la côte, dès que leur chaloupe, qui était en mauvais état, eut été réparée, et prirent terre le 21 décembre sur une pointe qu'ils baptisèrent du nom de Plymouth. La saison était très-rigourcuse, et autour d'eux le pays semblait désert et désolé : quelques feux, brillant dans le lointain, accusaient seuls la présence des indigènes et Ton ne savait pas s'ils seraient amis ou ennemis.
La maladie ne tarda point d'apparaître et enleva plusieurs personnes, au nombre des quelles John Carver, qui avait été choisi pour gouverneur, le jour même du premier débarquement, et qui fut remplacé par William Bradford, le futur historien de la colonie. A la maladie, qui disparut avec le beau temps, succéda une disette causée par Tadjonction à la petite communauté de nouveaux émigrants arrivés sans subsistances. D'ailleurs, le système de la culture en commun, qu'on avait pratiqué tout d'abord, ne donnait que des récoltes insuffisantes, et ce fut seulement quand on y eut renoncé, après deux ans d'expérience, que Ton ne craignit plus le retour de la famine, et que Ton put même, au bout de quel ques années, faire du blé un article de commerce fort apprécié des Indiens, qui, préférant la chasse au travail des champs, dépendirent désormais des colons pour leur nourriture.
Ces di verses épreuves ne furent pas néanmoins aussi nuisibles à Tessor de la colonie que la conduite des marchands de Londres. Ils avaient refusé d'embarquer Robinson, qui mourut à Leyde, et conçu même Tidée de déposséder les colons; ils leur vendaient à soixante-dix pour cent au-dessus du cours les marchandises qu'ils expédiaient. Enfin, les colons réussirent à racheter les droits de ces associés cupides et à libérer le sol qu'ils cultivaient. On conçoit qu'un pareil concours de circonstances fâcheuses ne favorisa point les progrès de la population : aussi, après dix années, ne dépassait-elle point trois cents personnes. Mais ces trois cents personnes avaient pris racine sur leur coin de terre : 1 Laboulaye : Hist. pol., I, 7' leçon. LES ÉTATS- UNIS DE l'aMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. 50 elles Taimaient à cause de la liberté religieuse qu'elles y avaient trouvée et des Jibertés civiles qu'elles s'y étaient données.
Ces libertés revêtaient des formes aussi simples que républicaines : un gouverneur élu par le suffrage universel et assisté d'un con seil électif; tout le corps des habitants mâles décidant des questions administratives, comme des questions judiciaires. Ce régime subsista pendant plus de dix-huit années ; ce fut seulement en 1639 qu'il prit fin, alors que Taccroissement de la population et sa diffusion sur un plus vaste territoire força de lui substituer le système représentatif. A cette époque il y avait déjà une dizaine d'années qu'une se conde colonie puritaine s'était fondée sur les bords de la baie de Massachusetts. La première tentative faite dans cette direction datait de 1623 et fut Tœuvre d'un nommé Weyton, actionnaire de la Compagnie de Plymouth, qui obtint une concession près du lieu appelé aujourd'hui Weymouth, dans le voisinage de Boston.
Elle échoua complètement, et les nouveaux colons avaient telle ment irrité les Indiens qu'ils auraient été massacrés tous si le projet n'eût été éventé par le sachem Massassoit, qui reconnut de la sorte les bons offices de ses anciens voisins, les pèlerins de New-Plymouth. NiLyford et John Oldham, qui s'établirent en suite à Nantasket, ni Roger Conant, qui fit choix de Salem ', ne réussirent guère mieux, et il était réservé à une association de commerçants et de gentilshommes de mener à bonne fin une entreprise dont les résultats devaient être d'un poids si considé rable dans les destinées de TAmérique anglaise. Cette association acquit de la Compagnie.de New-Plymouth, tout à fait incapable elle-même d'une initiative sérieuse, la bande de terre comprise entre la rivière Charles et la baie de Massachusetts, d'une part, et le Merrimac de l'autre (1628).
Elle se mit sur-le-champ en devoir d'occuper ces territoires, et confia cette mission à John Endicot, puritain énergique et enthousiaste, qui partit accompagné de sa famille et que Conant reçut à Salem. La nouvelle de son arrivée eut une heureuse influence sur le sort de Tœuvre commencée, en lui suscitant de nombreux adhérents et en suggérant à la Compai Hutchinson : History os Massachusetts (3 vol. in-8°), I, 13-16. — LES ORIGINES DES COLONIES. 51 gnie Tidée de solliciter sa reconnaissance officielle, qu'elle obtint peu de jours avant Tapparition du message dans lequel Charles Ier dénonçait son intention de gouverner désormais en dehors du par lement. La charte obtenue constituait la compagnie en corporation commerciale ; elle lui accordait de grandes facilités pour la colonisation ; elle lui conférait le pouvoir tant de nommer les officiers de la plantation que de pourvoir à sa police intérieure par des rè glements rendus en toute liberté, sous réserve de Tapprobation royale et sous la seule condition de les conformer aux lois du .royaume ; mais elle négligeait les droits politiques des colons, et loin de leur accorder, comme on Ta cru quelquefois, la liberté religieuse, elle permettait au gouverneur de soumettre les colons au double serment de suprématie et d'allégeance1.
La charte porte la date du mois de mars 1629, et dès le mois suivant, on pressait les préparatifs de départ. Avant d'embarquer on fit une épuration des partants : « Nous ne voulons point de fai néants parmi nous, » disaient ces hommes dont Tindomptable énergie et les vaillants labeurs allaient transformer le sol améri cain. Ils arrivèrent dans les derniers jours de juin à Salem, où ils ne trouvèrent ni une ville, ni une église, mais seulement une dizaine de misérab'es cabanes et quelques champs de blé. An ciens et nouveaux, les émigrants formaient un groupe d'environ trois cents personnes dont le premier soin fut de se constituer en congrégation, sur les bases du puritanisme le plus austère et le plus dépourvu de formes externes. Mais il y avait parmi eux quelques hommes à qui la liturgie anglicane était restée chère et qui refusèrent de joindre leurs prières à celles de l'assemblée commune.
Les puritains n'avaient pas franchi les mers pour retrouver les cérémonies d'une Église si abhorrée que pour la fuir ils avaient abandonné une patrie passionnément aimée, et dont ils gardaient encore le regret au fond du cœur. Leur premier sym- 1 « Il empowered, but iidid not require the governor; elle autorisait, mais elle ne forçait pas le gouverneur, » dit Bancroft (1, 258) et aussi Story. M. Laboulaye dit « chargeait » (I, 7" leçon). II me semble que Bancroft et Story doivent avoir raison, sans quoi il est difficile de comprendre cotrment les puritains montrèrent tant d'empressement à se rendre au Massachusetts. Ils avaient des raisons de croire que Jà-bas leur gouverneur n'userait pas de la faculté qui lui était laissée. l'aMÊRIQUE SEPTENTRIONALE. bole excluait toute tolérance et leurs oreilles résonnaient encore des terribles paroles de Cartwright, condamnant à mort les hérétiques même repentants et imposant au magistrat civil le droit strict de punir les infractions volontaires à la loi de Moïse '.
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