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The Voyage of the Jeannette. Voyage de la Jeannette. Journal de l'expédition édité par les soins de la veuve de l'auteur Mme Emma de Long, et traduit de l'anglais avec son autorisation par Frédéric Bernard. Ouvrage contenant 62 gravures, etc With a portrait

George Washington De Long · 1885 · Scanned text

243,805 words · about 17 h 4 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
George Washington De Long
Language
French
Published
1885
Length
243,805 words · about 17 h 4 min
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VOYAGE DE LA JEANNETTE G. W. DE LONG Lieutenant-Commandant de la marine île guerre des États-Unis Commandant .'expédition polaire de 1879-1881 LE COMMANDANT G. W. DE LONG VOYAGE DE LA JEANNETTE JOURNAL DE L'EXPÉDITION ÉDITÉ PAU LES SOINS DE LA VEUVE DE L'AUTEUR M " KM MA DE LONC et traduit de l'anglais avec son autorisation PAR Frédéric ICI IC\ IICI» OUVRAGE CONTENANT 62 GRAVURES ET 10 CARTES PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET G" 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1885 U ro'tfl de propriété et de Lraduclion réservé* PRÉFACE D'après les conseils de MM. Elisée et (Jriésime Reclus, le traduc teur du présent voyage, qui a déjà fait passer dans notre langue plusieurs autres récits d'explorateurs polaires, a cru devoir remplacer par des mots français les termes anglais dont sont hérissées les descriptions des explorateurs des hautes latitudes.

Rien de plus énervant pour le lecteur français que ces .éternels pack, iceberg, hummock, land ice, old ice, ftoes, fìelds semés à pleine main dans le texte, comme une infatigable proclamation de l'impuissance et de la pauvreté de notre idiome ! Le mot banquise est consacré depuis longtemps, ainsi que champ* et bancs (sous-entendu de glace) qui sont les fìoes, les ice fìelds des Anglais; comme on sait, la hanquise est une prodigieuse étendue de glaçons cimentés en champs et en bancs soudés les uns aux autres par le gel des hivers arctiques ou antarctiques. Loose ice a été traduit par isbrède, terme fourni par Y Interprète maritime anglo-français du lieutenant de vaisseau E. Pornain (Toulon, 1877). Pour hummock, pour land ice, le traducteur a recouru, par une heureuse inspiration, aux Français les plus voisins des glaces éter nelles, aux Franco-Canadiens qui, de proche en proche, paraissent destinés à coloniser leur grande part d'Amérique du nord, jusqu'à la lisière même de l'hiver sans fin.

Sans le savoir, il répondait au vœu récemment exprimé par M. Napoléon Legendre, dans la Revue du Monde latin. « Nous autres Canadiens-Français, nous avons, dit-il, créé ou PRÉFACE. II conservé près d'un millier de termes que nous pouvons réclamer comme nous appartenant en propre.... « II faudra bien que l'Académie française se résigne un jour ou l'autre à les accepter : meublier vaut bien ébéniste; carré, char, lisse et palinoir ont infiniment plus de raison d'être que square, wagon, rail et skating rink. « Les dictionnaires français donnent tous les jours asile à une foule d'expressions dérivées soit des différents dialectes des provinces françaises, soit des langues étrangères. Et, dans ce dernier cas, on ne prend même pas la peine de franciser le mot, témoins les wagons, les tenders, les rails, les steamers, le turf, le sport, etc.

Chapitre II

PRÉPARATIFS DE L EXPÉDITION l'ne conversation avec M. Grinnell. — Lettre à M. Bennett. — La réponse. — Retards forcés. — En quête d'un navire. — Achat de la Pandore. — Avant-projets. — Opinion du docteur Petermann. — M. De Long en Angleterre. — Les ballons. — La Pandore devient la Jeannette. — Le lieutenant Danenhower. — Du Havre à San Francisco. — Le bill au Congrès. — Entrevue avec le Secrétaire de la marine. — Les travaux du capitaine. — Ses officiers, ses hommes. — Adieux de M. Bennett. Dans l'élé de 1873, lorsque la Juniata reçut Tordre de partir pour les côtes du Groënland, le lieutenant De Long ne manqua pas de faire visite à M. Henry Grinnell de New-York, afin de recueillir tous les renseignements que ses longues relations avec les explorateurs polaires avaient pu procurer à leur cé lèbre patron.

M. Grinnell lui prêta les cartes dont s'étaient servies les diverses expéditions équipées par ses soins. — En les rapportant, au retour, M. De Long lui raconta son voyage; ils causèrent pendant plusieurs heures. Quelque temps après, le lieutenant dînait chez M. Grinnell avec le docteur Bessels et d'autres vétérans polaires. S'adressant à son hôte : « Pourquoi ne pas vous occuper d'une nouvelle expédition au Pôle Nord. .J'aimerais tant à la commander, et résoudre enfin le problème ! Yous avez si souvent essayé, que n'essayez-vous encore! — Je suis trop vieux, répondit M. Grinnell. J'ai eu mon jour. Aux jeunes à présent ! Mais M. James Gordon Bennett ' 1 en voilà un qui ferait votre affaire ! Que ne lui parlez-vous?^ 1. Propriétaire du journal le New-York Herald: le même qui. plus tard, a envoyé M. Stanley á la recherche de Livingstone.

(Trad.) Cette conversation avait eu lieu le 1er novembre 1873; M. De Long trouva l'idée bonne et écrivit tout de suite à M. Bennett, alors à Paris. M. Bennett avait déjà songea quelque entreprise de ce genre; il répondit courtoisement, et, à son retour, au commencement de 1874, sa première entrevue avec son correspondant lui prouva qu'il avait sous la main la chose la plus importante pour une expédition : un chef. Dans sa lettre, M. De Long avait parlé du lieutenant Chipp, son cama rade à bord de la Petite Juniata, comme du compagnon qu'il choisirait entre tous, et dès lors M. Bennett regarda celui-ci comme le bras droit du futur capitaine. Tous ces plans sommeillèrent jusqu'à la fin de novembre 1876. Quelques complications avec l'Espagne rendant une guerre pos sible, on ne songeait plus à visiler le Pôle.

En janvier 1874, M. De Long passa de la Juniata au Brooklyn, et à la fin de la même année au navire-école Sainte-Marie, appartenant à la marine des États-Unis, mais placé sous la surintendance du Bureau d'Éducation de la ville de New-York. En novembre 1876, M. Bennett et le lieutenant De Long repri rent sérieusement leurs projets : il leur fallait un navire dans le plus bref délai possible, car, dès la belle saison, ils voulaient le lancer vers le Pôle. Après avoir vainement cherché parmi les bâtiments américains, le lieutenant obtint en décembre un permis de deux mois et partit pour l'Angleterre, où M. Bennett comptait le rejoindre aussitôt; mais son voyage ne put avoir lieu qu'à la fin du congé de M. De Long. Celui-ci n'avait pas perdu son temps, et, soit en personne, soit par l'entremise d'agents confidentiels, il s'était diligemment employé à la recherche du navire, surtout dans les ports du nord où arment les pêcheurs de baleines et de phoques : nombreux surent les bâtiments soumis à son inspection; mais les difficultés augmentaient tous les jours, et pour de misérables pontons on demandait des prix fabuleux : les bons navires n'étaient plus à vendre, les fanons de baleine ayant tellement enchéri qu'un seul voyage aux mers polaires remboursait, et au delà, la valeur même du bâtiment.

Le seul navire sortable qui se trouvât sur le marché était la Pandore, yacht de plai sance appartenant à Sir Allen Young et qui lui avait servi plu sieurs fois pour ses croisières aux régions arctiques. Encore hésitait-il à s'en séparer. En tout cas la vente n'était pas effectuée quand M. Bennett arriva. II désirait que M. De Long prît une prolongation de congé, mais le lieutenant savait que c'eût été désobliger ses camarades de la Sainte-Marie, qui atten daient leur tour; au jour dit, il repartait pour l'Amérique. M. Bennett continua les recherches, mais la Pandore avait toujours ses préférences. Sir Allen lui-même est un explora teur de mérite; il accompagnait l'amiral Mac Clintock quand on retrouva les premières traces de l'expédition de Sir John Franklin, et depuis il avait fait nombre d'autres voyages.

II était fier de la Pandore, achetée expressément en vue des ré gions arctiques et plus d'une fois mise à l'épreuve. Tout d'un coup il se décida à s'en défaire, puis la regretta, de telle sorte que, le navire étant déjà sur le point de prendre la mer, il fit les plus grands efforts pour rentrer en sa possession. M. De Long était à bord du navire-école dans le port de New- York quand il apprit la conclusion du marché. II donna aussi tôt sa démission de commandant de la Sainte-Marie, demanda six mois de congé au ministère et écrivit à M. Bennett une lettre qui montre à la fois et l'étendue de ses plans et la promptitude avec laquelle il voulait les réaliser. Depuis le 17, où j'ai su l'achat de la Pandore, j'attends à chaque instant que vous me rappeliez en Angleterre. Comme nous en étions convenus, j'ai demandé au ministre un congé de six mois, et notifié à qui de droit ma démission de lieutenant commandant de la Sainte-Marie : réclamer une seconde permission ne me semblait pas convenable.

A force de dé marches, cette affaire a été réglée quarante-huit heures après votre télégramme : mes malles sont faites; je suis prêt. Trois routes s'ouvrent devant nous : le détroit de Smith, le détroit de Bering, la côte est du Groënland. Tout en reconnaissant certains avan tages à cette dernière, je préfère le détroit de Bering. Le professeur Nordenskjold a reçu de notre Bureau Hydrographique des informations sur ces parages : on nous en livrera copie. En quittant San Francisco le Ie' juillet, nous serions encore à temps de faire quelque chose de bon au nord du détroit; mais il vaudrait mieux être prêts pour le 1er ou le 10 juin. II est possible que mes vues soient modifiées par l'opinion du docteur Peteimann : quant à l'aiTirmer dès maintenant, ce me serait dif ficile, puisque vous ne me dites pas la route qu'il patronne.

Voici les points principaux sur lesquels j'appelle votre attention: il est de toute importance que j'aille en Angleterre, pour surveiller moi-même les réparations de la Pandore et la préparer à prendre la mer. La moindre négligence en ce moment pourrait causer plus lard l'insuccès de l'expédilion. II faudra tout de suite télégraphier en Chine pour rappeler Chipp, et, si mon idée vous convient, le charger de conduire la Pandore à San-Francisco par la route du cap Horn. Quand le bill de transfert du navire sous le pavillon américain passera devant le Congrès, il sera nécessaire d'y insérer une clause établissant qu'il doit être commandé et ma nœuvré en tout ou en partie par des officiers de l'État; que la flamme du drapeau des États-Unis sera hissée au grand mât, l'èquipage soumis aux règlements et à la discipline de la marine nationale; il serait, en outre, donné au Président le droit de conférer au commandant telle autorité qui lui permît, en cas de périls extrêmes, d'exercer dans son navire le pouvoir le plus absolu.

II me faudrait aussi un ordre du Président à peu près dans ces termes : U vous est enjoint, par ces présentes, de commander l'expédition que prépare en ce moment James Gordon Bennett, Écuyer (Esq.) de New- York, et, pour ledit objet, d'entrer en rapport avec le Se crétaire de la Marine, afin qu'il vous prête toute l'assistance dont vous aurez besoin. De même pour le Département des finances, afin que le ministre puisse donner à son agent d'Alaska Tordre de nous procurer assez de peaux de phoque pour habiller environ trente-cinq hommes de taille variant entre lm,68 et lm,82, plus une quarantaine de chiens et, si possible, cent tonnes de charbon. II nous faut la permission d'utiliser, au besoin, l'arsenal et la cale sèche de San Francisco. Bref le mémoire au Congrès aura à deman der que les différents services du gouvernement soient autorisés à nous donner secours et assistance de toutes façons, et a nous fournir tous instruments et apparaux, provisions et équipements qui peuvent se trouver en possession de l'État.

Suivait un devis de dépenses pour une croisière de trois années. La mention dans cette leltre de la correspondance de M. Ben nett et du docteur Petermann se rapporte à une entrevue qui avait eu lieu en mars 1877 entre le géographe allemand et le propriétaire du New-York Herald et que celui-ci racontait ainsi a M. De Long : Je rentre d'une course précipitée à Gotha : une visite au docteur Peter mann. Vous le connaissez sans doute de réputation : c'est lui qui a mis en train les deux expéditions allemandes aux régions polaires. Les trois heures passées avec lui m'ont amplement dédommagé de cet ennuyeux voyage à Gotha. II m'a dit étudier depuis trente ans le problème du Pôle Nord et être sûr qu'on y arrivera, mais jamais, d'après lui, par le détroit de Smith ou la mer de Bassin. II convient avec moi que les Anglais s'acharnent à cette route par orgueil national, croyant l'avoir découverte les premiers.

Comme moi, comme vous, si mes souvenirs sont exacts, il pense qu'on n'atteindra le Pôle que d'un « coup d'aile ». II va même plus loin, prétendant qu'avec un navire bien choisi et un commandant expert dans la navigation des glaces, tout peut être parachevé dans une saison. 11 aurait envie d'en essayer trois mois.... Monsieur le Docteur n'a pas Pair de croire que Sa Haute Sapience pût être coincée par les glaces juste au moment où Elle se préparerait à regagner le logis! II dit aussi qu'en Angleterre tous les gens du métier sont maintenant d'avis qu'on ne réussira jamais à gagner le Pôle avec des traîneaux. Pour lui, l'hivernage dans les régions polaires est une faute qu'il faut tâcher d'éviter; si l'on prend « sa route », on doit faire son affaire dans les trois mois d'été ou pas du tout. « D'après tous mes renseignements, a-t-il ajouté, c'est du second hiver bien plus que du premier que les marins souffrent dans les climats arctiques.

Quelque étrange que cela paraisse, les gens du Midi, Italiens ou Grecs, en supportent les rigueurs mieux que les Danois ou les Sué dois. » J'ai été sérieusement tenté de me procurer un second navire et de prendre la « route » du docteur Petermann. Naturellement, je devrais m'attendre à hiverner là-bas, car je ne crois guère aux trois mois du géo graphe allemand. Quelques jours après avoir écrit sa lettre, De Long se rendit en Angleterre pour s'occuper des réparations de la Pandore, maintenant la Jeannette. Le yacht était à Southampton ; son nouveau capitaine le visita dès son arrivée et, après mûr exa men, télégraphia à M. Benne tt, alors dans le Leicester, qu'il serait impossible de le remettre en état et de l'armer assez tôt pour partir la même année par le détroit de Bering : tout au plus pourrait-on prendre la route du Spitzberg ou longer les côtes est du Groënland.

Mais le détroit de Bering était devenu l'idée fixe aussi bien de M. Bennett que du lieutenant De Long, et il fut décidé qu'on continuerait les réparations de la Jean nette pour l'expédier par le cap Horn à San Francisco, de façon à marcher vers le nord dans les premiers jours de l'été de 1879. Ce qui détermina surtout le tracéde leurgrande ligned'exploration (sans compter la non-réussite des expéditions envoyées par les autres routes), ce fut le courant du Japon qui se dirige au nord par le détroit de Bering, et l'étendue qu'on supposait à la Terre de Wrangell. On espérait que les eaux tièdes du Pacifique, poussées dans l'océan Glacial, ouvriraient une voie jusqu'au Pôle, peut-être. Toutes les fois que les baleiniers ont dû abandonner leurs navires dans ces parages, ils les ont presque toujours vus dériver vers le nord : il était naturel d'en induire que la plupart des courants suivent celle oricntalion, PRÉPARATIFS HE L'BXPÉDITION. 37 et aideraient puissamment les navires à gagner une haule la titude : par contre, les difficultés du retour pourraient en être augmentées.

Dans l'idée que la Terre do Wrangell occupait un très vaste espace, — le docteur Pelermann avait même émis l'opinion que celte Terre, qu'on sait maintenant être une pelile île, s'étendait jusqu'au Pôle pour reparaître à l'hémisphòre opposé sous le nom de Groënland, — on comptait en longer les côtes, d'après les principes établis en navigation polaire; puis, si la Jeannette était définitivement arrêtée par la ban quise, des escouades munies de traîneaux, profitant de la « glace de battures », tâcheraient d'atteindre un parallèle en core plus élevé. A ces hautes espérances venait s'ajouter la nouveaulé relative de cette route, qu'on croyait fertile en découvertes scientifiques et géographiques, même si le but principal venait à se dérober. Parmi les projets mis en avant pour faciliter la campagne, on agita quelque temps celui d'emporter des ballons, et quoi que l'imperfection actuelle de la navigation aérienne ne per mette guère d'en attendre grand'chose dans les régions arctiques, MM.

Bcnnett et De Long n'y renoncèrent qu'après un sérieux examen. Le secrétaire du premier écrivait au capitaine : J'ai fait prendre des renseignements à Paris sur le matériel en question. Markham et Hull n'ont pas la moindre confiance dans les ballons. D'après Markham, une exploration par cette méthode serait pure folie; impossible au ballonnier de se charger d'un traîneau ou d'une embarcation pour son retour : il serait sûr de son affaire. S'il ne s'agit que de s'enlever au-dessus ou dans le voisinage du navire pour observer la région, un ballon captif rendra quelques services, pourvu qu'on n'ait pas trop de difficulté à 1'emporter ou à le gonfler : dans un voyage avec traîneaux, ce ne serait qu'un embarras de plus. M. Wilfrid de Fonvielle, l'éminent aéronaute français, con sulté sur la meilleure manière de construire des ballons pour cette campagne, répondit par une note, que nous renvoyons à la fin du livre.

La question avait été déjà soumise à M. Bennclt par M. De Long : Ne croyez pas, lui écrivail-il, que je compte le moins du monde sur les ballons pour arriver au Pôle. A mon avis, ils ne sauraient être utiles que pour gagner une certaine hauteur au-dessus d'un navire et dominer un plus vaste horizon : si, par exemple, on est à la recherche de quelque passe favorable, une seule ascension peut épargner plusieurs journées de durs travaux dans une fausse direction. — Et à M. Samuel King, l'aéro nautc : Aurez-vous la bonté de réfléchir à nos ballons polaires? Je voudrais, si possible, me servir d'aérostats captifs, afin de mieux choisir les chenaux où j'aurai à engager mon navire. En outre, pensez-vous que leur force élévatoire, appliquée aux traîneaux, diminuât les difficultés du tirage sur les champs et les buttons?

Plus tard, encore à M. Bennett : Je viens d'avoir avec le professeur King, le « ballonnier », une conver sation longue et intéressante par suite de laquelle je conclus, à mon grand regret, que, sur les glaces polaires, les ballons ne nous rendraient aucun service. Pour enlèvera une hauteur de 45 mètres 82 kilogrammes de chair et d'os (mon poids), plus 32 kilogrammes de cordages, etc., il faut, d'après M. King, un ballon de 6°, 70 de diamètre. Cette énorme machine devrait être gonflée par du gaz produit, ou par la combustion du charbon, ou par Faction de l'acide sulfurique sur de la limaille de fer; dans ce der nier cas, nous emploierions, de ces deux substances, la charge entière d'un second navire, et dans le premier il faudrait être sûrs d'avance de trouver une mine de houille à la Terre Kellett (Terre de Wrangell).

Chaque ballon coûterait de 700 à 800 dollars (3500 à 4000 francs). Impossible donc de vous présenter la chose comme très utile et très éco nomique. Le temps qu'on passerait à extraire le charbon nécessaire pour gonfler l'aérostat nous donnerait vingt-cinq milles d'avance en traîneau ou à pied : c'est-à-dire qu'on y gagnerait l'horizon entrevu seulement du ballon captif. Mais l'attention du commandant se détournait bientôt de ces considérations secondaires pour se concentrer sur les travaux autrement importants qu'il avait à surveiller. Le navire était alors sur le chantier de Deptford. De Long y passa le printemps et les premiers jours de l'été, s'occupant sans relâche de Ioules les améliorations que lui suggéraient son expérience et les conseils des gens du métier, pour le renforçage et l'emménagement d'un navire déjà construit avec le plus grand soin en vue des voyages polaires.

La Jeannette, prête eníìn, fut emmenée à Cowes, où elle em barqua son équipage, puis au Havre, où elìe mouilla le 18 juin, et nombreuses furent les visites qu'elle reçut pendant son séjour : le commandant achevait de se munir de cartes, de livres, de provisions de toules sortes. Le 4 juillet, la Jeannette fut baptisée en grande cérémonie; le 6, M. Bennett repartit pour PRÉPARATIFS DR L'EXPÉDITION. 39 New-York. Le navire l'escorta jusqu'au large, puis retourna au Havre, qu'il quitta définitivement le 15 juillet 1878. Le capitaine emmenait à San Francisco sa femme el sa petite fille ; le maître John W. Danenhower raccompagnait en qualité de second. Cet officier élail à Smyrne, sur le navire des États- Unis Vandalia, qui promenait le général Grant et sa suite d'un port à l'autre de la .Méditerranée, lorsque tous ces prépa ratifs d'expédition vinrent à sa connaissance.

Appuyé par le général, il offrit ses services à M. Bennett; celui-ci les accepla, sauf à en référer à M. De Long. Le consentement du capitaine obtenu, M. Danenhower le rejoignit au Havre. John Cole, contremaître, et Alfred Sweetman, charpentier, deux autres membres de la future mission, avaient servi sur les yachts de M. Bennelt, qui les recommanda chaudement, le premier surtout : « Yous aurez en Jack Cole, dit-il, un de vos meilleurs marins; dans les moments de danger il vaut son pesant d'or; il manie les matelots comme pas un. •-> Pendant les cent soixante-cinq jours que dura la traversée du Havre à San Francisco, aucun de ceux qui montaient la Jeannette ne mit pied à terre, quoiqu'elle dût, à trois re prises, mouiller dans des baies du détroit de Magellan. Au large de la côte du Brésil, à près de cent milles de la terre, un petit incident était venu distraire les voyageurs : une mé sange et une alouette, évidemment emportées par quelque tourmente, se posèrent sur le gréement.

Elles ne semblaient pas effrayées, mais refusaient de manger, quoique tout ce que contenait le navire en fait de graines leur fut offert; elles res tèrent indifférentes à du fromage en vie qui aurait dû tenter ces insectivores. La mésange mourut de faim et de fatigue. Son pauvre petit cadavre, une élégie sur son funeste destin com posée par un Suisse, maître d'hôtel du bord, et la latitude et la longitude du lieu surent pliés dans un papier portant l'a dresse du New-York Herald, puisintroduils dans une bouteille qui fut jetée à la mer et n'est point encore parvenue à desti nation. L'alouette s'envola de la cabine, ouverte par accident. Elle voleta en dehors du navire, qu'elle fit de vains efforts pour rejoindre, tomba dans l'eau et disparut. Le voyage fut difficile ; à son arrivée devant San Francisco, la Jeannette, repoussée par ìe vent du nord, ne put y entrer pour la fête de Noél comme ses passagers l'avaient espéré.

Deux jours plus tard, le 27 décembre, elle s'amarrait enfin à une bouée de l'arsenal de Mare-Island. II ne restait à bord qu'un panier de charbon. A la fin de janvier, le bill réclamé par M. De Long passait devant le Congrès : « Le Secrétaire de la marine est autorisé par ces présentes à accepter et à prendre en charge, pour l'usage d'une expédition au Pôle Nord par voie du détroit de Bering, le navire Jeannette, appartenant à James Gordon Bennett et par lui consacré à ce but. Ledit Secrétaire est auto risé a employer pour l'équipement et l'armement complet du navire tous ceux des matériaux à sa disposition qui peuvent être utilisés dans ce but; en outre, à enrôler pour « service spécial » des matelots en nombre suffisant et à leur fournir temporairement et sur les fonds du ministère leur paye que James Gordon Bennett s'engage à rembourser à la première réquisition du Secrétaire.

Avant son départ, le navire recevra les [.'EXPÉDITION. 41 ordres et instructions du département de la marine; les hommes enrôlés pour service spécial, comme il est dit plus haut, auront à se soumettre sous tous les rapports aux articles de guerre, règlements et discipline de la marine de l'État. II est entendu que le gouvernement des États-Unis ne sera nullement tenu responsable des dépenses faites ou à faire par ladite expédition. » Les termes de cet acte soulevèrent quelques discussions relatives au matériel à fournir par le Secrétaire de la marine; en somme, chacun comprenait parfaitement que M. Bennett restait chargé de toutes les dépenses, tandis que le gouverne ment gardait en main toute l'aulorité. D'un côté, le capitaine De Long devait donc agir sous la direction du ministre; de l'autre, être le représentant financier de M. Bennett, double situation qui exigeait un jugement attentif et sûr : il lui fallait à la fois, et pourvoir l'expédition de tout ce qui lui serait nécessaire, et éviter toute dépense inutile à son généreux patron.

Du jour où la Jeannette mouilla dans la baie de San Francisco à celui où, six mois après, elle appareilla pour son dernier voyage, la sollicitude du commandant fut sans cesse en éveil. Le ferme et large dessin de l'ensemble ne devait pas lui faire perdre de vue les plus minutieux détails. Son tact et sa persévérance ne furent jamais en défaut, et il se voua sans relâche à assurer le succès de sa mission. Son premier souci était, naturellement, de voir son navire en parfaite condition. Le ministère avait nommé une com mission d'examen, et, le 24 janvier, le capitaine De Long, écrivit à M. Bennett un récit circonstancié des travaux de celle-ci, ajoutant le résultat détaillé de ses propres investigations. II savait son navire par cœur, l'ayant connu tel qu'il était au sortir des mains de son précédent propriétaire, le connaissant mieux encore depuis que, sous ses yeux et d'après ses ordres, tant d'améliorations y avaient été apportées; enfin, l'expérience de ses qualités nautiques, faite pendant la traversée du Havre à San Francisco, lui montrait clairement ce qui clo chait encore pour une campagne aux mers du nord.

Mais c'était maintenant au ministère à décider. Une audience du Secrétaire de la marine lui paraissait indispensable avant que les dernières instructions sussent expédiées de Washington. Elle lui fut accordée. Voici ce qu'il en dit dans une lettre à M. Bennett. 20 février 1879. ... Le 15 j'étais à Washington, et j'avais avec M. Thompson une courte entrevue; une plus longue le 19. J'en suis entièrement satisfait. Le ministre assure s'intéresser personnellement et officiellement à notre succès; il déclare avoir la conviction que nous avons « le pied sur le seuil même du Pôle ». Dès que le bill soumis au Congrès aura été voté, l'au torisant à s'occuper de l'expédition, tout ce que nous pourrons désirer sera fait. « En premier lieu, dit-il en substance, je vous donnerai offi ciellement Tordre d'en prendre le commandement ; on vous fournira ce que vous voudrez et de la façon qu'il vous plaira; vous demanderez au tant d'aide ou aussi peu qu'il vous en faudra; vous choisirez vos hommes à votre guise, où et autant qu'il vous conviendra; vous équiperez et pré parerez l'expéditioii d'après vos plans ; en un mot, toute l'assistance que le ministère peut vous donner est et sera a votre entière disposition.

Au départ, je vous conférerai la même autorité qu'aux amiraux commandant les flottes, ajoutant que vous aurez sur vos subordonnés le pouvoir le plus absolu; ils auront à vous obéir en tout, vous n'aurez à rendre compte qu'à moi. II faut que vous soyez armé d'avance contre une muti nerie, une révolte, un désastre : il faut que l'entreprise réussisse ! » Pouvais-je mieux demander? Le décret porte, du reste, que tout le ma tériel appartenant à l'État est mis à nia disposition. La bonne volonté du ministre avait certainement été éperon née par l' ardeur contagieuse de son visiteur, mais il appréciait déjiï les mérites du capitaine. Le 23 septembre 1882, dans le discours prononcé à la réception à Washington du mécanicien Melville et du lieutenant Berry, M. Thompson a dit, en effet : Dès le principe, M. Bennett avait présenté et vigoureusement appuyé M. De Long comme le chef futur de son entreprise.

Le ministère aurait eu le droit et le devoir do le refuser, si M. De Long, outre sa capacité professionnelle, n'avait pas possédé les qualités requises pour une semblable mission. Sur le premier point, nous savions à quoi nous en tenir, et tous ses camarades du service lui rendaient un témoignage unanime; sur le second, il ne nous a pas fallu de nombreuses entrevues pour juger M. De Long ce qu'il était : un homme de dévouement, d'énergie, de volonté, de décision juste et prompte, un homme parfaitement qualifié pour une campagne de ce genre. Pour les autres choix, le ministre s'entendit nécessairement avec lui, se laissant guider, du plus au moins, par les vues du capitaine. L'atlraction magnétique qu'il exerçait autour de lui facilitait singulièrement la réussite de ses désirs; mais il fut toujours L'EXPÉIIITION. 43 scrupuleusement respectueux des droits et des privilèges d'autrui, et très attentif à no jamais blesser ceux avec lesquels il avait des relations personnelles.

Pendant son séjour à Washington, dans une lettre au lieutenant en second Danen hower, qu'il venait d'envoyer à l'arsenal de Mare-Island, où l'on s'occupait du renforçage de la Jeannette, il ajoutait, après lui avoir décrit minutieusement les travaux en cours d'exécution : Vous avez maintenant une idée générale des opérations déjà commen cées et qui vont continuer sous vos yeux. Le Secrétaire de la marine a décidé que les matériaux seront fournis par le service ; la main-d'œuvre reste à notre compte. II est indispensable que le total n'en soit pas trop alarmant : je veux ménager le plus possible la caisse de M. Bennett. Dès votre entrée à l'arsenal, vous aurez à vous mettre en rapport avec le commandant et à lui dire, de la façon la plus délicate possible, que vous venez le seconder dans les réparations du navire et verser les som mes que M. Bennett vous comptera pour la paye des ouvriers.

Vous lui demanderez la permission de vous assurer la coopération du constructeur, du mécanicien en chef, de l'offìcier d'équipement, toutes les fois que la chose pourra nous procurer quelque économie. Allez voir ces trois mes sieurs, priez-les de vous laisser surveiller les travaux, non pour les contre carrer en rien, mais comme membre vous-même de la future expédition, connaissant le navire, au fait de mes vues, chargé de me transmettre tous les détails possibles, comme, enfin, ayant le loisir d'entrer dans toutes les minuties dont eux-mêmes, accablés de devoirs plus importants, ne pourraient guère s'occuper, etc., etc. Qu'ils aient la bonté de vous indiquer une façon d'agir convenable et qui, sans blesser aucunement l'éti quette, nous permette d'exécuter nos plans. Les ordres pour les travaux en question ayant été transmis au com mandant par les chefs des divers bureaux, ce sont les autorités de l'arse nal qui choisissent et embauchent les ouvriers.

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