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HISTOIRE DE LA PARTICIPATION DE LA FRANCE À RÉTABLISSEMENT DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE CONRAD ALEXANDRE GÉRARD DE RAYNEVAL, Fir3t Minister from France to the United States, 1778 Froiu the original picture in ludepeudence Hall, Philadelpbia, painted by order os Congress, by C. W. Peale. HISTOIRE DE LA PARTICIPATION DE LA FRANCE À RÉTABLISSEMENT DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS PAR HENRI DONIOL CORRESPONDANT DE L'INSTITUT, DIRECTEUR DE I/IMPRIMERIE NATIONALE TOME TROISIÈME PARIS IMPRIMERIE NATIONALE ALPHONSE PICARD, ÉDITEUR LIBRAIRE DES ARCHIVES NATIONALES ET DE LA SOCIETE DE L'ECOLE DES CHARTES M DCCC LXXXVI1I IMPRIMÉ POLIR L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889. Décision de M. le Garde des Sceaux Martin-Feuillée , Ministre de la Justice et des Cultes, APPROUVANT LES PROPOSITIONS DU DIRECTEUR DE l'ImPRIMERIE NATIONALE EN DATE DU 8 JUIN 1 884 - DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RESERVES.
Dès les premières pages de ce troisième volume, le gouverne ment de Louis XVI est engagé contre l'Angleterre. Une de ses es cadres approche de Philadelphie et va bientôt agir; une autre, qui a la mission de fermer la sortie de la Manche aux forces navales de la Grande-Bretagne, ne tarde pas à se mesurer avec elles. Le roi et ses conseillers avaient rompu la paix sans l'Espagne, c'est sans elle également qu'ils se sont avancés ainsi. Loin d'être assurés de son concours, ils ont rouvert la guerre qui s'était ter minée quinze ans auparavant par la ruine commune; ils ì'ont fail dans la conviction que bientôt ce concours deviendrait inévitable. Le gouvernement du roi ne redouble pas moins d'efforts pour attirer à ses côtés celui de Charles III. Le Pacte de famille est à ses yeux l'ancre solide.
II n'a aucun doute qu'unies ensemble les deux maisons de Bourbon n'infligent à leur ennemie des échecs rapides; il croit que la participation de la marine espagnole man quant, au contraire, des circonstances interdites au calcul poli tique, tellement il les faudrait heureuses, seraient nécessaires pour lutter contre la puissance acquise à l'Angleterre par la paix de i 763, et qu'à leur défaut la France se verrait usée très vite, abattue de nouveau. L'Amérique elle-même, d'ailleurs, demande et espère de faire joindre à nos forces celles de l'Espagne; la tâche en incombe ainsi aux ministres de Versailles. Une année entière se passe à recommencer les raisonnements pour procurer ce résultat, à chercher quelles satisfactions pourront déterminer cette puissance, à les lui concéder en définitive.
Chapitre II
MANŒUVRE MANQUÉE ET ENTRAIN SUBIT DE L'ESPAGNE POUR LA GUERRE. Double jeu probable de l'Espagne en vue de se dispenser d'agir. — M. de Vergennes cherche de nouveau à satisfaire Tamour-propre de Charles III et de son ministre et à les amener au parti suivi par la France ; il voudrait les convaincre qu'ils nous ont donné le droit de compter sur leur secours. — Insinuation de M. de Floridablanca pour faire croire que lord Weymouth a demandé la médiation de TEspagne; Montmorin n'y voit qu'un moyen de gagner du temps, mais conseille néanmoins d'accepter la proposition si on la présente. — Adhésion immédiate du roi sous la réserve formelle de l'indépendance des Etats-Unis; fidélité montrée déjà à ces alliés; opinion de M. de Vergennes sur la leur; déférence manifestée en mème temps au roi d'Espagne pour ses avis ou ses convenances. — Annonce du prochain retour des flottes du Mexique à Cadix; M. de Floridablanca se rapproche de nous; paroles encourageantes du Roi Catholique à son tour; exclusion du comte d'Aranda de toute confidence, recommandée par l'un et par l'autre; imminence de faits de guerre dans la Manche et sur l'Océan. — L'idée de la médiation est désavouée par lord Weymouth; vive colère apparente de Floridablanca; conversation de notre ambassadeur avec le roi lui-même ; peu de portée restant , après , à la prétendue démarche de l'Angleterre; opinion du premier secrétaire de 1 ambassade. — Sortie violente de Floridablanca avec lord Grantham; les liens de TEspagne et de la Grande-Bretagne sont amoindris; le roi fait donner par Montmorin à Versailles le conseil d'agir avec vigueur; Tambassadeur ne doute plus qu'une fois la guerre commencée Charles III ne s'y engage. — L' attention des deux Couronnes est attirée, pendant ce temps, du côté de T Allemagne.
Notre ambassadeur en Esjjagne écrira le i o mai : « Ces gens-là ont « la tête tournée de voir les Anglais leur faire leur cour. » Le cabinet de Londres, en effet, avait servi, en jouant son jeu, les désirs de s'abstenir qui dominaient à Madrid. M. de Floridablanca abusait le représentant de Versailles sur le langage qu'il tiendrait à lord Gran tham ou qu'il lui avait tenu à propos de notre déclaration d'alliance ' ; 1 M. de Floridablanca avait d'abord déclaré qu'il s'en tenait à Tattitude que le gouvernement de Louis XVI, on Ta vu au précédent vo lume , avait fait suggérer au chevalier d'Escarano par le marquis de Noailles; il abonda ensuite dans l'idée que lui avait donnée Mont morin, et qui fut très approuvée à Versailles, de ne point paraître avoir ignoré nos projets 7 lUrCJUEME MTIOMLI. en réalité il autorisait le cabinet de Saint-James d'abord à espérer, puis à croire que la cour de Madrid demeurerait neutre.
M. de Vergennes, qui en recueillait le bruit par ses informations de l'autre côté du détroit1, en avait transmis l'avis à Montmorin le 3 avril, jimisant d'ail leurs dans le ton o glacial », disait-il, de la lettre du Roi Catholique la pensée qu'il en était ainsi; le 10, il lui renouvelait cet avis par suite d'autres renseignements, de sorte que M. d'Almodovar lui semblait avoir été appelé à la succession du prince de Masserano parce qu'il jouerait particulièrement bien le rôle que ce but demandait. M. de Montmorin va répondre en annonçant que M. de Floridablanca l'a entretenu, de la part du roi, d'ouvertures dont lord Weymouth s'était fait l'organe auprès de M. d'Escarano, en vue de demander à l'Esjjagne sa médiation entre l'Angleterre et la cour de France, et il ne tardera pas à penser que l'Esjjagne s'est ménagé cette démarche pour n'avoir point à agir.
M. de Vergennes, au reste, dès qu'il avait connu le rapport adressé par son ambassadeur le 20 mars, s'était abstenu de chercher davantage et de dire cjue, sans s'y associer, TEspagne continuait à être Palliée fidèle de la France; en définitive, il s'était rapproché de son premier sentiment, quand il avait répondu au ca binet de Londres , mais il avait rapporté à Mont morin sa réponse de maniéré à ce que celui-ci en conçût toute confiance. (Rapport de Mont morin, du 3o mars; Espagne , t. 589, n" 175.) par des appellations convenues.
C'était du reste d'après des informations du comte d'Aranda que M. de Vergennes parlait, le 3 avril, quand il écrivait : « Malgré Tassurance que M. le C" « de Florideblanche vous a donnée de la réso « lution où est le Roi son maître de remplir «avec fidélité ses engagements avec nous, je « dois vous confier mais pour vous seul sans « que vous aiez aucun usage à en faire , que « M. le C" d'Aranda m'a fait lire une lettre « de sa cour où il est dit que le Roi espère « pouvoir garder la neutralité ; ajoutez à cela « que la réponse du Roi Ccjue au Roi son ne « veu est on ne peut plus glaciale.» (Ibid., n° k- ) — Dans cette dépêche , le ministre charge Montmorin d'obtenir de TEspagne que son am bassadeur à Londres nous fasse passer des cour riers par Calais ou par Ostende , offrant d'ailleurs d'en supporter les frais. 1 En dehors des communications que pro cura bientôt aux Affaires étrangères Tambassade d Espagne à Londres, communications d'ordre diplomatique plutôt que résultant d'investiga tions cherchées et qui donnaient des indications intimes, les renseignements dont on trouve les traces dans les archives viennent d'agents commissionnés et payés pour les fournir : un Monsieur van der Heyt, notamment, qui signait tout au long, et plusieurs autres, ano nymes, se désignant ou par des chiffres ou m. 1778. à persuader Madrid que nos liens avec les Américains n'avaient pas été formés avant le temps.
II disait avec raison que les effets résultant de notre rjarti étaient « sensibles et évidents » , tandis que ceux qui auraient pu naître des délais proposés par l'Esjjagne « restaient et res « teraient probablement toujours enveloppés dans les ténèbres d'une « hypothèse avortée ». II s'inquiétait uniquement de chercher à découvrir si le Roi Catholique viendrait à nous, à quel moment, et quoique, une fois de jjlus, il montrât une certaine confiance, de la part du gouvernement du roi, à s'engager au besoin tout seul, à envisager que l'assistance de notre allié nous manquant « notre jeu devait être diffé « rent » et que la prudence commanderait jjeut-être de « risquer le « tout pour le tout et de tâcher de brusquer la guerre dans la première « campagne1 », il n'avait joas autant de foi dans ce jjarti qu'il en mon trait.
Ce jour-là encore, effectivement, il renouvelait les exjjlications cjui étaient de nature à justifier les résolutions de la France; il ouvrait comme une nouvelle camjDagne jjour convaincre le Roi Catholique du grand jDrix attaché à son intimité, et pour faire reconnaître qu'à Versailles on avait bien étudié et comjjris sous tous ses asjoects l'entre jjrise de rendre désormais les Colonies indéjDendantes de l'Angle terre, qu'on y avait vraiment adojjté la conduite commandée par les prévisions politiques et, en cela, servi les intérêts de l'Esjjagne jjlus que les nôtres mèmes. « Ce n'est pas, sans jjeine et sans effort », écrivait-il : Ce n'est pas je vous assure sans peine et sans effort que le Roi et ceux de ses ministres qu'il honore de sa confiance la plus intime, se sont déterminés, à l'occasion des affaires cle l'Américjue, à adopter un avis différent de celui du Roi Cque et de son ministère, mais l'interest mème de fEspc a eu plus de poids sur nos résolutions que notre intérest propre; il est foible si nous le mesurons relativement à nos possessions, elles ne sont pas mème de nature à piquer jusqu'à un certain degré la cupidité angloise, elles ne Dépèche du 3 avril. produisent point les métaux dont cette nation est si affamée; c'est vers le conti nent espagnol que ses vœux sont tournés et je demande si l'Ang''0 maîtresse de l'emploi de la population et de toutes les ressources de l'Amérique septentrionale, qu'elle vivilîoil pour ses richesses, n'étoit pas un voisin plus incom mode et plus redoutable que ne peuvent le devenir de bien longtems et vrai semblablement jamais, les Etats-Unis livrés à eux-mêmes et à l'inertie qui fait l'essence de toutes les institutions démocratiques.
Ce seroit bien abusi vement je pense que nous apréhenderions leur prospérité future; je crains bien plus l'anarchie dans laquelle ces Etats pourront tomber lorsqu'ils goû teront les douceurs du rejjos. II suffit de considérer l'étendue de surface qu'ils occupent, la différence de leur climat, de leur industrie, de leur sol, et, par conséquent, de leurs intérêts, pour concevoir que leur union ne sera jamais bien parfaite si tant est qu'ils ne se divisent pas. Mais, pourvu que l'Ang™ ne profite pas du schisme cjui pourra s'élever un jour entre eux, la France et i'Esp0 ne sauroient en éprouver aucun préjudice. Je ne disconviens pas, M., que ce ne soit une entreprise pénible et hazardeuse de couper le fil cjui unis soit les colonies à l'Ang1'0 et de les empêcher de rentrer dans une identité d'intérest, mais des administrateurs chargés de la fortune publique seroient coujjables de faire entrer leur commodité jjersonnelle dans la balance des grandes résolutions, le bien jjublic seul doit les occuper et les sixér, toute autre considération doit leur paroitre étrangère.
Si la Providence daigne bénir notre entreprise, ce sera le plus grand bien qui puisse arnvér aux deux monarchies. A Versailles le 3 avril 1778. Espagne , t. 589, n" 4- Des témoignages emjjressés seraient d'ailleurs exprimés à M. de Floridablanca sur son caractère, ses lumières, son esjjrit politique. Le ministre louait Montmorin de déférer à ses conseils, de se laisser guider jDar lui dans ses démarches auprès de Charles III '. Le i4 1 Dans ce pli du 3 avril, M. de \ergennes écrivait comme il suit à Montmorin : « Vous u ne risquerés jamais d'être désaprouvé lors que « vous déférerés aux avis de ce sage ministre « dont nous considérons et nous estimons inlîaiment ici les lumières et les bonnes inten tions. . . Je ne reviens pas, M., de la per suasion où paroit être M. le C" de Floride « Blanche que nous nous plaignons de lui ici , « si c'est à M. le C" d'Aranda que je dois ce bon 7encore, espérant tenter ce monarque, il donnait à l'ambassadeur les moyens de laisser espérer notre appui à l'Espagne pour des acquisi tions ultérieures.
Montmorin avait assuré que le cabinet de Madrid ne se mêlerait à la guerre que malgré lui et n'y participerait en tout cas qu'une fois ses flottes rentrées, de sorte qu'on ne jjourrait concerter un plan avant l'hiver suivant; il indiquait néanmoins que si à la tournure et à la durée des ojjérations ce cabinet entrevoyait des sa tisfactions comme celle de recouvrer peut-être la Floride, Gibraltar, son ambition se réveillerait certainement1. M. de Vergennes, après avoir lu ce rajjjjort, écrivait de nouveau, déplorant le temps perdu, l' utilité d'en gagner jjrocurée jjar là aux Anglais, l'occasion échap pée de « frapper des coujds qui auraient décidé du sort de la guerre « s'il y avait eu moyen de s'entendre ». II réjjétait que « la froideur de « nos réjjonses » aux questions de l'Esjjagne tenait au peu d'ardeur que cette puissance avait mis dans ses questions, jjitis au peu d'accord qui semblait «exister sur le princijje » et qui, naturellement, nous avait limités jjour « jjrévoir les effets ».
Mais il ajoutait que si nous ne visions, nous, qu'à «des intérêts modiques», nous ne restreignions pas ceux de l'Esjjagne; que d'une part le comte d'Estaing avait ordre de se porter indistinctement à la défense de toute possession esjjagnole ou française qui serait menacée; que de l'autre le roi de France ne regardant qu'à l'affaiblissement de l'Angleterre, « jjlus l'Espagne lui « enlèverait de domaines jjlus ce but serait remjjli » et que jjrétendre «office, je suis dispensé de lui en témoigner « de la reconnoissance. Vous connoissés la pro « session cjue je fais d'être véridique, et je puis « vous assurer qu'il ne m'est pas échapé un mot « qui ait pù caractériser une plainte personnelle. « J'ai souvent déploré avec Tambassadeur la «latalité que, dans une circonstance aussi ma « jeure, les deux cours ne pussent pas se réunir « à un mème avis, mais ce sentiment, bien loin « d'être désobligeant , prouvoit au contraire « notre attachement solide à l'union.
Peut-être « M. le C" d'Aranda a-t-il crû donner plus de «poids à ses réflexions en m'en faisant Tauteur; « ce qui est certain est que je désavoue toute « idée qui pourroit faire suposér que nous « n'avons pas ici la plus haute estime pour M. le « C" de Floride Blanche et la confiance la plus « étendue dans ses lumières , dans sa prévoyance, n dans sa sagesse et dans son attachement à « l'alliance des deux Maisons. » 1 Rapport du 3o mars. (Espagne, t. 588, n' i75.) fixer les points d'opérations à cet égard aurait été manquer à la sagesse et à l'exjaérience du Roi Catholique et de son conseil. Pour mieux appuyer ces raisonnements, il annonçait que les mesures militaires s'exécutaient avec vigueur, que les mouvements de troupes vers les côtes étaient augmentés, que celles de ces troupes déjà en Bretagne avaient Tordre de s'embarquer et la flotte de Brest celui de sortir au premier signal et que les derniers bataillons des régiments devant former la chaîne de Dunkerque à Cherbourg seraient en jjlace le 10 mai au plus tard1.
II s'abusait ou voulait paraître s'abuser au point que, voyant l'Angleterre aussi peu pressée de déclarer la guerre, et Montmorin ayant rapporté qu'à Madrid lord Grantham se disait invité à ne pas émettre de plainte contre la France, mais à aller simplement la tête levée , il exprimait l'opinion que cette allure de la Grande- Bretagne cachait le défaut de moyens. N'était la gravité du sujet, disait-il, il comparerait volontiers les Anglais «à ces poltrons cjui « traversent les rues la nuit et chantent pour masquer la peur de « quelque rencontre », à moins qu'il ne saille voir dans leur attitude le dessein d'amuser l'Esjjagne pour se ménager la facilité de « tomber «par quelque surprise odieuse» sur sa flotte revenant du Mexique, comme les faiseurs de pamphlets de Londres le conseillaient souvent.
Le il\ mai, le rapport de Montmorin parlant de la médiation était déjà en route depuis cinq jours et M. de Vergennes venait de soumettre au roi celui du 10, où l'ambassadeur avait retracé les emportements de M. de Floridablanca ainsi que les réponses du Roi Catholique. Le gouvernement ne jjouvait ni ne voulait mériter l'accusation, dont il était l'objet autour de lui, de n'avoir jjoint ménagé l'amour-propre du roi d'Espagne et de son ministre, surtout de ce dernier. AI. de Vergennes écrit alors une dépêche que l'on jjourra lire plus loin dans son entier2.
Le roi y ajjjDrouve tout d'abord la modération, le zèle, l'intelligence montrés jjar l'ambassadeur dans ses entretiens, puis 1 Espagne , t. 589, n" 2 5. — 2 On trouvera cette dépèche à l'annexe I du présent chapitre, avec la date : «à Versailles le il\ avril 1 778 ». s'empresse d'exprimer les sentiments de la plus grande déférence pour son oncle et de la jìlus sincère estime pour le premier ministre; s'il avait « pensé différemment de S. M. Catholique », ses égards pour elle et le prix attaché à ses avis n'en étaient pas moindres; mais «il s'agissait d'une affaire toute de circonstance; tout dépendait de saisir le vrai moment; plus à proximité de l'Angleterre, plus à portée de démêler ses manèges et d'en voir le but pernicieux, les intérêts de l'Esjjagne autant que les siens lui faisaient un devoir de ne j)as laisser échajjper une conjoncture cjui ne se serait jffus retrouvée ». « II règne des jjréventions fatales, entretenues dans des intentions dangereuses, continuait le ministre, et l'on a trojj facilement accueilli à Madrid les informations jDestilentielles cjui en jjroviennent; le cœur du roi est trojj élevé pour feindre des sentiments cju'il n'éprouverait pas, et celui de son oncle trop magnanime joour soujjçonner une dissimulation cjui ne fut et ne sera jamais l' apanage du sang des Bourbons; M. de Flo ridablanca est convaincu cjue nous n'avons jjas joour l'esprit du roi son maître la considération cju'il mérite, et pour lui personnellement l'estime distinguée à laquelle il a les plus justes titres : nous ne sommes jjas froissés cle ses traits piquants; nous lui savons gré de ne nous avoir jjas caché l'état de son âme; on tient encore à ses amis quand on ne leur dissimule jjas les griefs que l'on peut avoir contre eux; nous en appelons du ministre mal instruit au ministre mieux informé. » Pour son jjrojjre comjjte, M. de Vergennes tient à ôter tout jDrétexte joersonnel aux divergences d'idées qu'il entrevoit chez son collègue du Pardo, et il s'étend longuement sur ses sentiments à son sujet : « Nous ferions injure à notre jugement si nous nous permettions sur M. de Floridablanca des apjjréciations auxquelles personne ne le reconnaîtrait, nous irions contre les intentions du roi si nous les exprimions et nul ne s'est jamais jjlaint que j'aie manqué d'égards ni cju'il me soit échappé une parole de mésestime contre les personnes mêmes pour cjui j'ai le plus cle raisons d'en avoir; que le ministre d'Es pagne jugerait différemment s'il pouvait être ici! qu'il nous indique la source empoisonnée d'où lui sont venus ses avis et nous saurons bien en jjrocurer le désaveu le jouis comjffet; ils sont l'infernale inven tion de quelque ennemi de l'union des deux cours ou du ministère du roi, car ici comme en Angleterre il y a une ojjjjosition, non à découvert, mais agissant avec d'autant plus d'audace que, cachée, elle se croit certaine de l'impunité; elle voudrait sans doute mettre la mésintelligence entre les deux ministères; si celui de Charles III
favorisait une vue si perfide, je supplierais le roi de me laisser quitter ma jfface, jffutôt cjue d'être la cause même innocente d'un coup aussi fatal aux deux monarchies; je suis si affecté des préventions du mi nistre esjjagnol que je n'ai jju les dissimuler au comte d'Aranda et n'en pas ajqjeler à sa véracité pour dire cjue si j'ai souvent déploré la disparité d'avis qui se manifestait clans une occasion aussi majeure, jamais, en esprit ni en paroles, je n'ai eu la pensée qu'un ministre de tous points estimable cessât de l'ètre parce cju'il ne se conformait jjas à notre opinion. » Vient après cela l'affirmation de la considéra tion la jjlus haute, de la jjart du cabinet tout entier, pour la « droiture, l' élévation, les talents » du premier ministre (l'Esjjagne.
Du reste, la dépêche informait avant tout Montmorin cjue le comte d'Estaing avait appareillé le i3 mai, cju'il avait ordre de ne relâcher ni à Cadix ni dans aucun jjort d'Espagne à moins de nécessité absolue. Elle portait ensuite de nouveau cjue le roi se rejiosait avec la plus entière confiance sur la sagesse et sur l'amitié personnelle de son oncle, sur son attachement à la gloire cle sa maison, de son nom, et qu'il entendait bien laisser à celui-ci Tentière liberté de sa décision, convaincu de n'en point voir surgir des conséquences comme celles que viendrait à produire l'ajjjjarence d'une scission entre eux. Le comte de Montmorin était mis en outre à mème de tenter un effort de jjlus, s'il y voyait de l'avantage, pour hâter la réunion des forces espagnoles à celles de la France.
Mais il était invité à prémunir le gouvernement de Charles III contre le sens trop étendu cjue celui-ci paraissait avoir donné à la latitude, résultant des exjjlications du mois de janvier précédent, de ne prendre part à la guerre qu'à sa conve nance et clans la mesure qu'il se tracerait. « Quand nous parlions de nous engager même tout seuls avec l'Amérique et de supporter à nous seuls le poids d'un tel engagement, écrivait à ce propos le secrétaire d'État, c'était pour marquer la force de la conviction du roi, mais nous ne renoncions pas aux effets d'une union qui est le salut des deux monarchies; et quand nous avons fait, depuis, des ouvertures pour un concert secret, nous ne doutions joas de pouvoir tenir ce concert pour entamé déjà, car nous avions offert dix vaisseaux à ì'Es pagne pour assurer le retour de ses flottes du Mexique, la constitution d'une escadre cle vingt-cinq vaisseaux à Brest et le transjoort de beaucoup cle troupes sur nos côtes pour retenir et occuper les forces an glaises clans la Manche; or, si l'Esjjagne avait décliné la première de ces offres, elle avait agréé les autres. » Ajoutons que tout cela se trouvait exprimé d'une façon plus précise, spécifié d'une manière plus intime encore clans une lettre particulière du ministre, cjui accom pagnait le joli l. On ne peut pas dire que rien de ces considérations et de ces raisonnements ne servit; toutefois, c'est alors qu'arriva l'avis que l'An gleterre allait peut-être demander la médiation de l'Espagne entre elle et la France.
II attira soudain d'un autre côté l' attention et l'examen du gouvernement du roi. Cette idée de médiation avait été introduite le 18 avril. Un rapport d'Escarano, arrivé la veille, était censé avoir procuré Toccasion à M. cle Floridablanca d'en entretenir notre ambas sadeur. Le chargé d'affaires espagnol y relatait, lui axait dit le premier ministre, cjue lord Weymouth, en témoignant « le plus grand désir que « la paix ne fût jjas troublée comme c'était à craindre » , avait « assez clairement laissé entrevoir que l'intervention médiatrice d'une puis sance resjoectable comme l'Esjjagne pourrait produire un bon effet et serait acceptée par l'Angleterre avec gratitude, aurait même été déjà Le 7 mai, privément aussi, Montmorin accuse réception de Tune et de l'autre. (Espagne, t. 589, n" 6i.) lUrillllEP.IE Kit! 01 A LE. demandée si le langage tenu par la cour de Madrid à Londres, dans les derniers temps, n'y avait pas rendu indécis sur le parti que prendrait cette cour1 ».
Sans s'abuser entièrement sur les intentions que recélait cette démarche, M. de Montmorin la prit assez au sérieux jjour la jjrésenter à Versailles ce même jour 18 avril, et pour l'appuyer, le •jo, d'une lettre personnelle2. M. de Floridablanca avait mis à son in sinuation tout le naturel projore à insjjirer la confiance. A son dire, le roi avait ordonné de communiquer Touverture faite à Escarano sans aucunement insister pour la voir adopter, mais en donnant Tassurance qu'il prendrait de nos intérêts, si nous les lui confiions, le même soin que des siens et que, du reste, la tentative semblait un signe évident du peu cle moyens que se sentait l'Angleterre pour soutenir en ce moment une guerre avec avantage; il ajoutait « cju'il trouverait toutefois imprudent de jiousser celle-ci au désesjjoir et cjue, d'ailleurs, comme les préparatifs ne seraient point suspendus, Ton aurait jjeut être là le moyen de recueillir sans coup férir les fruits attendus d'une guerre heureuse ».
En tout cas, le roi demandait « le jjlus rigoureux secret, une négociation intime entre Versailles et Madrid, à Tinsu et à Texclusion du comte d'Aranda, trop ardent jjour la guerre et qui y avait entraîné le cabinet du Roi Très Chrétien avec la conviction d'y amener jDar là celui d'Espagne3 ». Le rjremier ministre s'y était repris 1 Montmorin à M. de Vergennes, 18 avril 1778. (Espagne, t. 589, n° 33.) « position dont j'ai eu l'honneur de vous rendre « compte et la négociation qui en résultera si Sa « Majesté juge à propos d'y donner les mains. « H se méfie également et des dispositions paci «siques et de la discrétion de M. d'Aranda. II « m'a dit être sûr que cet ambassadeur avoit «deux ou trois correspondances à Madrid dans « lesquelles il se livroit tout entier et disoit tout « ce qu'il savoit.
M. de Floride Blanche lui a, «en conséquence, écrit une lettre par laquelle « il lui fait part seulement des protestations de « paix que le Lord Grantham a été chargé de « renouveller ici plus fortement que jamais de « la part de la cour de Londres. Cette lettre Lettre du 30 avril. (Ibid., n" 35.) ' Dans sa lettre particulière du 20 avril, Montmorin donnait des indications de plus. Cette lettre était adressée par la poste ordinaire, fait assez fréquent, dans sa correspondance avec le ministre et dont M. de Grimaldi usait aussi, on Ta vu : « M. le comte de Floride « Blanche m'a encore reparlé ce matin de l'objet « de Texpédition du courrier qu'il a envoyé à « M. d'Escarano. Ce ministre me paroit attacher « la plus grande importance à ce que M. le « comte d'Aranda ignore entièrement et la pro- 8 111. à deux sois avec Montmorin, démentant de la manière la jffus formelle que son souverain fût décidé à la neutralité et accusant son ambassa deur à Versailles d'avoir donné créance à une intention pareille par une inexacte interprétation de ses instructions. « Déboutonné un peu davantage» le lendemain, dit Montmorin, il lui faisait lire ce qu'il écrivait à Escarano, ayant bien soin d'ajouter qu'il ne pourrait y avoir de négociation sans que les Colonies y fussent comprises, et qu'il éla borait un plan de conciliation également avantageux à la France et à l'Esjjagne, satisfaisant pour les Colonies, peut-être « sujjjjortabìe » pour l'Angleterre, mais dont il était prématuré de parler avant que la médiation fût admise en principe.
L'ambassadeur précisait ces com munications comme il suit dans son rajjport du i 8 avril : A peine aurai-je le tems de faire copier cette lettre. Je suis obligé de finir pour pouvoir profiter du courrier cjue AI. le Ctc de Flo ride Blanche dépèche à M. d'Escarano. Je sors dans Tinstant, Monsieur, de chez M. le comte cle Floride Blanche à cjui j'ai lu le commencement de cette lettre afin de m'assurer que je vous rendois exactement le sens de ce cju'il m'avoit dit. II en a été content et m'a seulement prié d'ajouter cjue, dans sa réjjonse à AI. d'Escarano, il s'explicjuoit ainsi : « Quelque difficulté que Sa Mle Catholique entrevove à ramener la « France à des vues pacifiques, après les préparatifs immenses cjue cette puis « sauce a faits, elle sondera cependant ses intentions à cet égard; mais elle « veut, avant cle proposer sa médiation, avoir des assurances positives qu'elle « sera acceptée par l'Angleterre. » J'ai témoigné de l'inquiétude à AI. le comte de Floride Blanche sur ce qu'il étoit possible que les Anglois ne tentassent cette démarche que pour avoir le tems de rassembler toutes les forces qu'ils ont en Amérique et tomber sur nous lorsqu'ils les auroient réunies.
II m'a répondu cju'il ne croyoit pas qu'ils rajjpellassent leurs forces d'Amérique tant qu'ils y suivroient une négociation parce qu'il étoit nécessaire qu'ils les y maintinssent pour pouvoir négocier avec quelque apparence de succès. «d'ailleurs est sur le mème ton que les précé- «puis les premiers jours de janvier. C'est M. de «dentés, remplies de plaintes contre la France «Floride Blanche lui-même qui m'a appris ces « relativement à la conduite qu'elle a tenue de- « détails. » Je lui ai dit aussi cjue je craignois cjue les Américains, apprenant qu'il v avoit une négociation ouverte entre la France et l'Angleterre et se crovant abandonnés, n'en devinssent plus faciles à accepter les conditions qui leur se roient proposées par la mère patrie. AI. de Floride Blancbe m'a répondu cju'il mandoit à M. d'Escarano cju'il devoit dire formellement au ministère anglois cjue, dans la position des choses, on ne pouvoit entamer avec la France seule une négociation et cju'il étoit de toute impossibilité que les Colonies n'y sussent pas comprises.
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