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PÉRIPL1 HANJNON; B : V ï'3P t. V «, * __ », * !_ rìii.Ei * MÉMOIRE SUR LE PERIPLE D'HANNON r M E M O s R K UR Ll PÉRIPLE D'HANNOiN PAR AUGUSTE MER CAPITAINE DE VAISSEAU EN RETRAITE, COMMANDEUR DE 1 ». LÉGION d'hONNEUR PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIOTJE DIDIER EMILE PERRIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 1885 Tous droits réscrvé&, AVANT-PROPOS En relisant, dans la géographie de Malte-Brun, la curieuse relation connue sous le nom le nom de Périple d'Hannon, relation sur laquelle les savants ont émis tant d'opinions contradictoires, il m'est venu à la pensée de donner aussi mon avis sur Pétendue du voyage accompli par cet amiral carthaginois. II m'a semblé qu'après avoir parcouru les mers pendant quarante-trois ans, et avoir fréquenté pendant plusieurs années les côtes occidentales d'Afrique, il m'était permis d'émettre mon opinion sur une question qui se rapporte au moins autant à la navigation qu'à la géographie.
J'ai la conviction que si les savants et les géographes qui ont écrit sur ce voyage, sans parvenir à se mettre d'ac cord, avaient navigué pendant trois années consécutives, depuis le détroit de Gibraltar ji squ'au-delà de P équateur, ils auraient mieux compris le texte d'Hannon, et n'auraient eu aucune difficulté à s'ertendre. Le Périple d'Hannon n'est en réalité qu'un journal nau tique, à peu près semblable à celui que l'on tient encore à bord de tous les navires, et sur lequel on enregistre, à mesure qu'ils se présentent , tous les faits intéressant la navigation. ■1 AVANT-PROPOS. Or, dans un pareil journal, dans une relation de voyage maritime, il y a toujours certaines particularités, certaines expressions, certains détails de métier, auxquels les per sonnes étrangères à la marine ne font presque jamais at tention.
Pour un marin, au contraire, ces particularités sont des indices très précieux, quelquefois mème des preuves que les savants ne peuvent apprécier en ne travaillant que sur des cartes. Nous en verrons plusieurs exemples dans la suite de ce mémoire. Je n'avais point écrit .ces pages en vue de la publication ; mais uniquement pour occuper mes loisirs, en parcourant les lieux visités jadis par le célèbre Carthaginois. On a cru bon que j'offre mes idées à l'examen des géographes. Je les présente sans retouches, n'ayant ni le temps, ni le goût d'écrire en ce moment. Ce travail n'est point un travail scientifique; ce sont des notes offertes aux savants. Si ces notes peuvent aider à éclairer une question restée douteuse encore , je serai heureux d'avoir livré à Pimpression ces pages, bien qu'elles ne fussent pas préparées dans ce but.
Chapitre II
On aperçoit qu'il s'agissait d'une expédition de la plus grande importance , comprenant soixante grands navires montés par trente mille hommes, emportant des colons, des femmes, des instrumenls, tout ce qui est nécessaire, en un mot, pour s'établir solidement dans les villes que Ton projetait de fonder. On avait dû mettre à bord des navires autant de vivres et d'eau qu'ils pouvaient en contenir, choisir avec soin les pilotes et les équipages; enfin, donner le commandement de cette nombreuse escadre à un amiral d'une grande expérience et d'une grande ha bileté. La flotte a dû quitter Carthage et prendre la mer dans les premiers jours d'avril, alors que les coups de vent ne sont plus beau coup à craindre, et que la navigalion devient facile dans la Médi terranée. II paraît cependant que la traversée jusqu'au détroit des Colonnes fut assez longue, ce qui n'a rien d'étonnant avec une escadre aussi nombreuse, grâce aux brises très variables de la Méditerranée.
Hannon Tindique lui-même, en suppuíant le chemin fait depuis le détroit jusqu'à l'île de Cerné. Malheureusement, il ne donne pas toujours le nombre de jours de navigation d'un point à un autre. Je suppose donc qu'il n'a pas mis moins de vingt jours pour se rendre de Carthage au détroit. Sans doute il aura mouillé à Tingis (Tanger) pour renouveler son eau, faire des provisions fraîches, et peut-être aussi pour y prendre des pilotes et des marins pratiques de la côte. II est donc entré dans l'océan dans les premiers jours de mai. Remarquons de suite qu'à cette époque de l'année la navigation de la côte occidentale d'Afrique n'offre que très peu de difficultés1. La mer y est toujours belle, un vent très modéré y souffle générale ment du nord-est, et permet de longer la côte à petite distance et de rester sans danger au mouillage.
Remarquons également que dans toute son étendue, la côte du Maroc est élevée, abrupte, bordée de falaises à pente rapide, et que les localités où il est possible de communiquer avec la terre sont en très petit nombre. 1. Voir le Manuel de In Navigation à la cote occidentale d'Afrique, par M. Charles- Philippe de Kérallet, capitaine de vaisseau. Paris, Paul Dupont, 1855. NAVIfi \lln\ DJ HAG1N01 23 II en résulte que Ton doit nécessairement retrouver les villes fondées par Hannon, dans les endroits de la ente où il en existe encore aujourd'hui. Cette difficulté de communication ayee ta tenu provient de ce qu'il existe sur toute la côte occidentale (TAfrique, près du rivage, une barre de brisants formidables, le plus souvent impraticables pour les embarcations. Enfin, si Ton examine cette côte, non dans les atlas de géographie, où les contours sont dessinés d'une manière très fantaisiste, mais sur les excellentes cartes publiées par le dépôt de la marine, on peut s'assurer qu'à Texception du cap Cantin, du cap Ghir, du cap Blanc, et surtout du cap Vert,- toutes les autres pointes auxquelles les géographes ont donné le nom de cap, ne méritent pas celte appellation.
Je ne fais d'exceplion ni pour le cap Bojador, ni pour le cap Me surade, ni pour le cap des Palmes. Ce ne sont que des pointes de terre plus ou moins arrondies, dont aucune ne présente à Tœil Tas pect d'un véritable cap. Cela bien établi, examinons de près la relation de l'amiral cartha ginois. Après avoir mis en mer et navigué pendant deux jours au-delà des Colonnes, nous fondâmes une ville qui fut nommé Thymatérion; elle domine sur une va_ste plaine. Hannon n'a pas cru devoir parler de sa navigation depuis Car- Ihage jusqu'au détroit, comme étant suffisamment connue et sans intérêt; mais, pour un marin, les mois : Après avoir mis en mer, indiquent clairement qu'avant d'entrer dans l'océan, la flotte avait mouillé dans le détroit, c'est-à-dire à Tingis (Tanger). Cela posé, pour déterminer l'emplacement de la ville de Thyma térion, où Hannon fonda sa première colonie, il faut établir deux hypothèses : Rendu dans l'océan, l'amiral carthaginois naviguait-il pendant la nuit, ou bien faisait-il jeter Tancre au coucher du soleil?
La seconde hypothèse me semble la plus probable. Eu amiral expé rimenté, conduisant une si nombreuse escadre, Hannon devait passer la nuit au mouillage, ou, ce qui serait à peu près la même chose, prendre la bordée du large, pour revenir vers la terre à la pointe du jour. Mais il faut observer que cette partie de la côte du Maroc est sou vent couverte de brumes très épaisses1, et que, pour éviter des abordages entre les navires, il était bien préférable de rester au mouillage pendant la nuit. La prudence la plus vulgaire ordonnait de marcher lentement, avec la plus grande circonspection; et si nous défalquons le temps nécessaire à Tappareillage de la flotte le matin, et à son mouillage le soir, chaque journée effective de navigation ne devait pas dépasser une durée de dix à douze heures, et fournir une route de plus de vingt à vingt-cinq lieues marines.
Considérons cependant que pendant les deux ou trois premières journées, Hannon parcourant une partie de la côte déjà connue2, n'avait point d'études à faire et s'avançait plus rapidement. En deux jours, la flotte devait se trouver à cinquante ou soixante lieues du détroit. On peut donc choisir pour ce premier établissement entre Salé et Mazaghan. Salé avait Tavantage d'être située à Tembouchure d'une rivière, où une partie de la flotte pouvait pénétrer. II était en outre facile de s'y procurer de l'eau, du bois et des rafraîchissements; toutefois cette localité me semble bien rapprochée du détroit. Je serais volontiers pour Mazaghan, dont Templacement justifie parfaitement la remarque d'Hannon, à savoir que Thymatérion do mine sur une vaste plaine. La ville de Mazaghan est très ancienne. Les Portugais Tavaient fortifiée à la moderne, et en avaient fait leur principal établissement sur la côte du Maroc.
On y trouve des constructions d'une très haute antiquité. II y a surtout près de la ville une citerne très considérable, ayant une nef centrale et deux galeries latérales, construite 1. « Elles sont parfois aussi tenaces et aussi épaisses qu'à Terre-Neuve. Kérallet. 2. 11 est de toute évidence que les Carthaginois, ayant depuis longtemps l'habitude de franchir le détroit des Colonnes, devaient connaître la côte d'Afrique, sur une certaine étendue, aussi bien qu'ils connaissaient la côte d'Europe; et comme Hannon se trouvait dans ces parages à l'époque des plus longs jours de l'année, son escadre pouvait appareiller de très bonn» heure le matin et prolonger sa course jusqu'au coucher du soleil, c'est-à-dire naviguer pendant quinze à seize heures, et fournir un parcours de trente à trente-cinq lieues.
NAVIGATION DES CARTHAGINOIS. exactement sur le même plan que les grandes citernes qui ex'stent encore à Carthage *. II y a donc lieu de penser que Mazaghan est situé précisément où Thymatérion fut fondée par Hannon. Pour ce premier établissement, comme pour tous les autres, la flotte resta nécessairement quelques jours au mouillage, afin de donner le temps de débarquer les colons et le matériel. Une partie des équipages fut saus doute occupée à élever quelques fortifica tions pour mettre les colons à Tabri d'une attaque. A cette relâche, comme à toutes les suivantes encore, on pouvait renouveler l'eau consommée et prendre à bord le blé, le vin, l'huile et les animaux domestiques qui devaient servir à Talimentation de la flotte. Tout semble du reste s'être passé au mieux, Toccupation du pays se fai sait sans résistance de la part des habitants; du moins la relation n'en fait aucune mention.
Continuant de naviguer à l'ouest, nous arrivâmes au pro montoire de Libye nommé Soloé et couvert de bois épais : Nous y élevâmes un autel à Neptune. Ces mots : Continuant de naviguer à l'ouest, sont pour nous très précieux. Ils nous indiquent clairement que ce n'est qu'à l'endroit où la côte cessera de s'avancer vers l'ouest que nous devons trouver le promontoire de Libye. Hannon n'entre jamais dans de très grands détails; il omet bien des circonstances, mais il note avec le plus grand soin la direction de la route vers Test ou vers l'ouest ; ce qui nous permet de fixer d'une manière presque certaine l'endroit de la côte où il se trouve. La relation ne donne pas le nombre de jours de navigation depuis le départ de Thymatérion jusqu'au promontoire de Libye (nommé Soloé, couvert de bois épais); on pourrait donc être embarrassé entre le cap Blanc du nord et le cap Cantin.
Mais Hannon parlant 1. Toute cette partie de la côte est couverte de ruines antiques. A peu de distance de la ville actuelle de Mazaghan sont les ruines de l'ancienne ville de Tett, dont la vaste enceinte peut se reconnaître aux tours carrées qu'on y rencontre encore. KÉRALLET. ensuite de sa navigation vers Test, et ces paroles ne pouvant s'ap pliquer qu'à la partie de la côte qui suit le cap Cantin, il devient évident que le promontoire de. Libye, nommé Soloé par Hannon, n'est autre que le cap Cantin. L'inspection des caries démontre, du reste, que depuis le détroit, c'est le premier endroit de la côte où il soit possible de faire une route s'infléchissanl un peu vers Test '. Lorsque Ton vient du nord, en suivant la côte à petite distance, le cap Cantin, très remarquable, très escarpé, se dessine nettement sur le ciel, comme s'il était la partie la plus ouest de la côle.
On n'aperçoit plus après lui aucune terre au large; et en voyant ces parages pour la première fois, on doit naturellement supposer qu'il est Textrémité de la Libye. Comme, après le cap, il faut changer de direction et faire route au sud-sud-est, et même au sud-est pour ne pas s'éloigner de la côte, Hannon pouvait donc prendre ce cap pour la par tie la plus extrême du continent, et le nommer promontoire de Libye. Ce cap est encore aujourd'hui couverl de bois. Les Arabes le nommenl : Raz-ul-Kadik, cap du bois des palmiers. C'est un endroit désert, qui a dû être bien rarement visité; peut-être y retrouverait on l'autel à Neptune, élevé par les Carthaginois il y a 2,300 ans. La flotte avait évidemment mouillé près du cap Cantin pour donner aux travailleurs le temps d'élever cet autel. Du cap Soloé nous naviguâmes un demi-jour en tirant vers l'est jusqu'à ce que nous arrivâmes à un étang voisin de la mer, et plein de grands roseaux.
Une multitude d'é léphants et d'autres bètes sauvages paissaient sur ses bords. J'ai déjà remarqué que cette navigation vers l'est ne laisse pas le moindre doute sur la position de ce cap; etje le répète, c'est, depuis le détroit, la seule partie de la côte où Ton puisse suivre une pa reille direction. Mais Hannon a évidemment voulu dire pendant quelques heures, aulrement la chose serait impossible. 1. On rencontri cependant, un peu plus loin, le cap Ghir. après lequel une navigattori vers l'est est également possible : mais co cap, venant gpres detfx ojQuvelles villes fondées par ne îotirait être celui qu'il nomme Suloc. Et puis, en raison de l'escarpement de la côte, il semit impossible de trouver dans son voisinage l'étang mentionné. NAVIGATION M i i iRTII lGINOIS. Pour cet étang voisin de la nier et plein de grands roseaux, on sait qu'il eu existe de semblables en plusieurs endroits de la côte du Maroc, .le n'ai point vu celui dont parle Hannon.
Existe-t-fl encore? Déjà à l'épiH'iie où le Carthaginois accomplissait son périple, cet étang était encombré de roseaux, ce qui prouve une faible profon deur d'eau. Le marécage d'alors ne s'esl-il point desséché depuis? Aujourd'hui il s'en trouve un très vaste el très profond au contraire, près des ruines d'El Validyeh, à six lieues du cap Cantin1. Mais il est situé en-deçà et non au-delà du cap. Par la nature mêuie de sa mission, Hannon devait souvent rester au mouillage, afin d'envoyer des détachements à terre pour étudier le pays et voir s'il élait possible d'y fonder un établissement : c'est sans doute de cette manière qu'il aura eu connaissance de l'un de ces étangs marécageux, invisibles quand on ne fait que longer en passant la côle. Quant aux éléphants et autres bêtes sauvages qui paissaient sur ses bonis, il est certain que Ton n'en liouve plus au jourd'hui dans cette partie de TAfrique.
Les lions même y sonl assez rares. II faut descendre bien plus au midi pour rencontrer des élé phants. II y en avait sans doute à Tépoque du voyage d'Hannon, mais on a fait ensuite, pendant les guerres entre Rome et Carthage, une si grande consommation de ces animaux, qu'ils sont devenus de plus en plus rares, et se sont enfuis vers les contrées boisées, au sud du Sénégal. II est possible encore que la disparition des maré cages ait été une cause d'émigration. Ayant dans une journée de navigation passé cet étang , nous fondâmes les villes suivantes sur la mer : Caricum-Teichos . Gitte , Acra , Melitta , Aramba i. A vingt et un milles dans le sud-oueít du cap Blanc du Nord sont les ruines d'El Va lîdy li, et deux milles et 1 :nii plus loin quelques ruines 'moins considérables. On dit qu'il y a en cet endroit un lac très profond qui communique avec la mer.
Kérallet. Hannon trace sa route à grands traits. II ne donne ni le nombre de jours de navigation d'un point à un autre, ni la direction suivie, ni l'aspect du pays. Une seule particularité peut nous guider, c'est que les cinq villes ou colonies qu'il fonda étaient situées sur la mer : c'étaient donc des villes maritimes. Quoique nous ne puissions faire que des hypothèses sur leur situa tion, en nous rappelant ce que nous avons dit précédemment, c'est-à dire que dans celte partie du Maroc le nombre des localités où il est, non pas seulement facile, mais possible de communiquer avec la côte est très restreint, nous devons nécessairement retrouver l'emplacement de ces villes dans les lieux où il en existe encore aujourd'hui, lieux qui sont les seuls où raisonnablement Hannon ait pu songer à établir des colons.
Ces villes étaient donc très probablement placées ainsi qu'il suit : Caricum-Teichos, à Saffi. Gitte, à Mogador. Acra, à Agadir (Santa-Cruz). Mélitta, là où est la ville et la rivière d'Agula. Aramba, à l'embouchure de la rivière Noun. Échelonnées de celte manière depuis le détroit jusqu'au commen cement du désert, ces colonies assuraient la domination des Cartha ginois sur toute Pétendue du pays. Saffi est une ville d'une haute antiquité et d'une grande importance. Ses murs ont neuf mètres d'épaisseur, et sa baie offre en été un très bon mouillage. La ville actuelle de Mogador est moderne, elle ne date que de 1760; mais elle a été construite sur les ruines d'une ancienne cité. Sa rade est Tune des moins mauvaises de la côte, et Hannon n'aura pas manqué de s'y arrêter. Agadir ou Santa-Cruz est comme Saffi une ville d'une très haute antiquité.
Sa baie est certainement la meilleure de toute la côte. On y fait eau avec facilité '. On retrouve également des ruines d'antiques édifices près de la ville d'Agula , et d'autres près de Tembouchure de la rivière de Noun. 1. Kérallet, ouv. cité. Si nous remarquons maintenant, avec M. de Kérallet, que uepuis Mogador, en allant vers le sud, la côte de Maroc, déjà si peu acces sible, devient de plus en plus escarpée, si bien que c'est à juste titre qu'on lui a donné le nom de côte de Fer; et qu'au midi de l'oued Draa commence réellement le grand désert, on reconnaîtra que les cinq dernières colonies fondées par les Carthaginois ne peuvent se trouver qu'aux endroits que j'ai indiqués, c'est-à-dlre dans Tespace des cent et quelques lieues qui sépare le cap Cantin du port Cansado. Au-delà de ce port, il n'existe plus de points côtiers facilement accessibles pour les embarcations.
Les Espagnols ont cependant pris possession d'une partie de cette contrée, mais seulement pour garantir les pêcheurs des Canaries, qui étaient pillés et réduits en esclavage par les Maures, lorsque leurs bateaux avaient le malheur de faire naufrage. Continuant notre route, nous arrivâmes au grand fleuve Lixus qui vient de la Libye. Sur les bords de ce fleuve, les Lixites nomades faisaient paître leurs troupeaux. Nous y séjournâmes quelque temps , et nous conclûmes avec eux un pacte d'amitié. Ici la narration indique clairement que le voyage a offert quelque chose de particulier. Hannon ne donne plus aucun détail sur sa navigation; il se borne à dire : Continuant notre route, indiquant par là que la côte changeant totalement d'aspect, il n'y avait plus lieu de s'y arrêter pour fonder des comptoirs nouveaux.
Ce qui est d'une vérité parfaite, puisque, comme nous Tavons dit, au-delà du cap Noun situé en face des Canaries, la côte d'Afrique n'offre plus une seule baie, une seule crique, une seule position qui permît de songer à créer un établissement quelconque. C'est la partie qui correspond au grand désert. Remarquons cependant qu'Hannon n'était pas homme à exposer témérairement sa flotte. II semble donc certain que pour se décider i à continuer ainsi sa route vers le midi, il était sûr d'avance d'y rencontrer le grand fleuve Lixus. En efl'et, si les iústrucliqns du sénat de Carthage ne lui avaient pas fait connaître ce fleuve, il avait du apprendre son existence en questionnant les chefs des villages de la côte et les pilotes qu'il avait à son bord. 11 savait donc très probablement qu'après avoir suivi pendant un certain temps la côte du désert, il rencontrerait ce fleuve où il pourrait se ravitailler.
Dès lors, c'est sans inquiétude que l'amiral carthaginois aura longé ces interminables plages de sable absolument sauvages. Observons, en efl'et, qu'il ne dit pas : Nous arrivâmes à un grand fleuve que nous nommâmes Lixus, il dit : Au grand fleuve Lixus, comme s'il connaissait d'avance son existence et son nom '. Dans cette navigation, après avoir doublé le cap Blanc, s'il a. comme c'est possible, essayé de se rapprocher de la côte, dans la baie du Lévrier, il se sera trouvé bientôt au milieu d'un inextricable réseau de récifs et de bas-fonds. Au lieu d'aventurer une escadre aussi nombreuse que la sienne, il aura prudemment contourné vers le large le banc d'Arguin, célèbre par le naufrage de la frégate la Méduse. Retrouvant ensuite la côte du désert, il l'á suivie jusqu'à ce qu'il ait rencontré le Lixus.
II me semble de toute évidence que le grand fleuve Lixus dont parle Hannon, ne peut être que le Sénégal. Les autres cours d'eau de la partie méridionale du Maroc sont presque à* sec pendant l'été. Ils ne sont pas navigables, et aucun d'eux ne pourrait recevoir une flotte de soixante navires. Du reste , les détails dans lesquels l'amiral entre ensuite ne peuvent laisser aucun doute. Sur les bords de ce fleuve, les Lixites nomades faisaient paître leurs troupeaux; indication qui nous révèle que les Lixites étaient un peuple déjà connu des Carthaginois, et que leurs tribus errantes dans le désert venaient, à certains moments de Tannée, vers ce fleuve avec leur bétail. C'est ce que font encore aujourd'hui les Maures Trarzas, tribu nomade qui habite la rive droite du -Sénégal. I. Les Carthaginois avaient des relations de commerce très étendues avec ['intérieur de 'Afrique; il lait're l'ejtistencc do Sénégal et du Nig Au-dessus de ces peuples, habitent des Éthiopiens sauvages, dans une contrée montagneuse et pleine de bêtes féroces, où le Lixus prend ses sources.
Ces montagnes étaient habitées par des Troglodytes, hommes d'une configuration extraordinaire, et qui à la course surpassaient la vitesse des chevaux : c'est ce que disaient les Lixites. Ces Lixites étaient évidemment un peuple de race blanche, puisque par opposition Hannon dit qu'au-dessus d'eux habitent des Éthiopiens sauvages, c'est-à-dire des nègres. Or, le Sénégal est justement la limite de séparation entre les peuples de race blanche et de race noire. Hannon fit un traité d'amitié avec les Lixites, ce qui prouve qu'il entendait parfaitement leur langue; et il ajoute qu'avant de s'aven turer plus au midi, il prit des interprètes parmi eux. II fit un assez long séjour dans le Lixus, où toute la flotte carthaginoise put refaire ses provisions d'eau et d'autre nature. Les troupeaux des Lixites fournirent de la viande en abondance, et au moyen des objets de trafic dont chaque navire était abondam ment pourvu, les équipages fatigués se procuraient toute espèce de rafraîchissements.
Pendant sa relâche dans le Lixus, Hannon pouvait renouveler non seulement son eau et son combustible, mais même une partie de sa farine. i Je n'ai pas la prétention de déterminer la composition de la ration à bord des navires carthaginois; il est cependant certain qu'ils devaient avoir comme provisions de campagne soit du blé, soit de la farine, soit même du biscuit. Je suis surtout disposé à croire que la flotte portait du blé en nature, et qu'il y avail à bord de chaque navire, pour moudre ce blé, un certain nombre de moulins à bras, semblables à ceux encore en usage dans l'Algérie et dans la Tunisie '. II est certain au moins qu'Hannon n'a pu se procurer du blé au 1. Nous savons cependant que le biscuit de mer était connu .les Grecs et des Romains. Pline rappelle panis nauticu»; les Grecs fe nommaient ìtsSQoç.
Sénégal, pour remplacer celui qu'il avait consommé; mais, à défaut de blé, il y aura trouvé en abondance du mil, qui est la production principale du pays, et dont la farine, avec laquelle on fait le couscous, est la base de la nourriture des habitants. S'il pouvait exister un doute sur l'identité du fleuve Lixus et du Sénégal, la suite de la narration va démontrer cette identité de la manière la plus évidente. Après avoir pris des interprètes chez les Lixites, nous suivîmes pendant deux jours une côte déser'e qui s'étendait au midi. Tournant ensuite vers l'est, pendant un jour de navigation , nous trouvâmes au fond d'un golfe une petite île de cinq stades de tour que nous nommâmes Cerné et où nous éta blîmes des colons. L'amiral carthaginois recommence ici à donner le' nombre de jours de navigation, à parler de l'aspect du pays, et à indiquer la direction de la route; aussi, tout est d'une netteté, d'une clarté et d'une exactitude rigoureuses.
La durée de navigation : deux jours. Le gisement de la côte : s'étendant vers le midi Son aspect : elle est déserte. Ensuite tournant vers l'est, il arrive, le troisième jour, au fond d'un golfe; où est une petite île de cinq stades de tour. Un officier de marine qui aurait aujourd'hui à décrire la côte, depuis l'embouchure du Sénégal jusqu'à l'île de Gorée, pourrait copier la relation d'Hannon, sans y changer un iota. Cette description est si nette, si exacte, elle s'applique d'une manière si rigoureuse à cette partie de P Afrique, et il serait si impossible de rappliquer à aucuneautre, qu'il me semble que cette seule phrase devrait suffire pour fixer la position de Cerné. Mais entrons dans quelques détails. La distance qui sépare l'embouchure du Sénégal de l'île de Gorée n'est que de quarante lieues marines, et l'on pourrait trouver qu'il ne fallait pas trois jours pour faire une pareille traversée.
Je répondrai d'abord que c'est vers la fin du mois de juin que l'escadre d'Hannon a dû se trouver dans ces parages, et qu'à cette époque , il y a souvent des calmes. En outre , il s'y produit des brumes journalières, qui ne se dissipent que vers le milieu de la journée1. L'escadre ne pouvait donc faire route de grand matin. De plus,- il a fallu un temps considérable pour franchir la barre et faire sortir successivement du fleuve une flotte aussi nombreuse. II en résulte que la première journée de navigation ne conduisait pas la flotte bien loin au sud de Pembouchure du fleuve; et, par prudence, l'amiral devait faire jeter l'ancre avant le coucher du soleil. Le lendemain, appareillant vers dix heures, et continuant à faire route au midi, le long de celte côte déserte, ses navires d'avanl garde lui auront signalé, de bonne heure, les récifs des Almadis, près du cap Vert, et l'escadre passait, par cela même, une seconde nuit au mouillage.
Enfin, appareillant de nouveau le troisième jour — et, remarquons le bien, faisant cette fois roule non plus au midi, mais vers l'est, c'est-à-dire contournant le cap Vert — la flotte atteint, au fond d'un golfe, l'île de Gorée, où l'amiral déposa certainement des colons. On peut s'assurer par l'inspection des cartes marines qu'il n'existe pas dans toute la longueur de l'Afrique, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'au cap de Bonne-Espérance, une seule autre localité à laquelle puisse s'appliquer franchement la relation d'Hannon; tandis que tout est d'une exactitude rigoureuse, mathématique, si l'on voit Cerné dans file de Gorée, quia justement les cinq stades de tour que lui attribue Hannon. La baie de Gorée, dit M. Charles-Philippe de Kérallet, dans sa description des côtes occidentales d'Afrique, s est la plus vaste, la « plus sûre et la meilleure de toutes celles qu'ctjffre la côte occiden « taie d'Afrique dans toute son étendue. » Aussi, avec quelle satisfaction, avec quelle reconnaissance envers la Providence, Hannon, qui, pendant tant de jours, n'avait eu sous les yeux que des plages inhospitalières sans ports et 1.
Ces brumes durent le plus souvent depuis le matin jusqu'à onze heures ou midi, et ne se dissipent qu'à celte heure. Kéballbt. J sans abris, des rivages avec lesquels il était presque toujours impossible de communiquer, dut. voir toute sa flotte mouillée en sûreté dans une baie spacieuse, sûre, tranquille, offrant toutes les commo dités désirables, et abritée par une île que, dès le premier coup d'œil, il aura reconnu comme une position militaire de premier ordre t J'ai lu que Jacques Cartier longeant, lui aussi, une côte sans abri, et trouvant tout à coup un port excellent, Pavait appelé le Havre du cœur content, nom conservé encore aujourd'hui. J'ignore ce que signifie le mot carthaginois traduit par Cerné; mais en vérité, je suis porté à croire qu'il doit exprimer quelque chose d'analogue.
Car, comme je viens de le dire, la baie de Gorée offre incontesta blement le meilleur mouillage de toute la côte occidentale d'Afrique; c'est la plus sûre, la plus commode, la plus facile à reconnaître, celle dans laquelle on peut le plus aisément entrer, d'où l'on peut sortir à toute heure de jour ou de nuit. Mais ce n'est pas seulement au point de vue de retendue et de la sécurité du mouillage qu'Hannon dut apprécier les avantages de ce lieu; il faut sans doute encore mettre en première ligne les facilités qu'il y trouva pour ravitailler sa flotte et nourrir ses équipages. La baie de Gorée est entourée de nombreux villages, et ses côtes sont peut-être les plus poissonneuses du monde entier. Or, les poissons, en quantités innombrables, y sont d'excellente qualité. Leur chair, comme celle des thons, des caranques, est presque aussi nourrissante que la viande de bœuf.
Un seul coup de filet pouvait fournir la ration journalière de plus d'un équipage : ressource assurément des plus précieuses pour ménager les vivres et les provisions embarqués à Carthage. Aussi Hannon s'empressa-l-il de faire de Cerné le centre de ses opérations, absolument comme le fait aujourd'hui notre station des côtes occidentales d'Afrique. II y dut établir ses malades, ses magasins; il en fit la base de ses opérations futures. Avant de suivre l'amiral carthaginois dans sa course vers les côtes de la Guinée méridionale, notons, avec Malte-Brun, que la relation d'Hannon marque deux parties bien distinctes dans son voyage : la première, ayant pour objet de fonder des colonies depuis le détroit jusqu'à l'île de Cerné, l'autre de faire des découvertes jusqu'à l' de des Gorilles. A Cerné nous calculâmes la route que nous avions faite depuis notre départ ; et, en l' évaluant, nous reconnûmes que cette île était à l'opposite de Carthage, par rapport aux Colonnes : car notre navigation depuis Carthage jusqu'aux Colonnes avait duré autant que celle depuis les Colonnes jusqu'à Cerné.
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