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Aventures de Robinson Crusoé. Nouvelle édition, revue et corrigée par Anatole Bordot. Illustrée de lithograpies par Hadamard

Daniel Defoe · 1860 · Scanned text

121,958 words · about 8 h 32 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1860
Length
121,958 words · about 8 h 32 min
Sections
18 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (18)
  1. Front matter about 20 min
  2. Chapitre II about 30 min
  3. Chapitre III about 17 min
  4. Chapitre IV about 13 min
  5. Chapitre V about 26 min
  6. Chapitre VI about 12 min
  7. Chapitre VII about 12 min
  8. Chapitre VIII about 15 min
  9. Chapitre IX about 10 min
  10. Chapitre X about 18 min
  11. Chapitre XI about 14 min
  12. Chapitre XII about 17 min
  13. Chapitre XIII about 19 min
  14. Chapitre XIV about 20 min
  15. Chapitre XV about 23 min
  16. Chapitre XVI about 30 min
  17. Chapitre XVII about 20 min
  18. Chapitre XVIII about 3 h 18 min

Continue:

Front matter

AVENTURES pe ROBINSON CRUSOÉ iabis — iMf. siMnN íiaçox iît comp., un: ii'frfuiith, A.Hadaraard mv.et del. Imp Godard à Pari*. Mon père me parla fortement sur mes proi ets . AVENTURES II K ROBINSOft CRUSOÉ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE PAU ANATOLE BORDOT iiirstnn: DE innur.li li-nii s v \ it iiaiidiaiiii PARIS J. VERMOT, LIBRAIRE -ÉDITEUR S' des maisoDS HIYERT 4 HESESSERTS -,, OI'Al DES AUGUSTINS, PASSAGE DES PANORAMAS, 3^4 ROBINSON CRUSOÉ PREMIÈRE PARTIE CHANTRE PREMIER Je suis né en 1652, à York, d'une bonne famille. Mon père, natif de Brême, íit son premier établissement à Hull, où il acquit une grande fortune ; ensuite il alla à York, et y épousa ma mère, dont les parents s'appelaient Robiksok. Celte famille est une des meilleures du pays, et c'est d'elle que je liens les noms de Robinsoin Krectznaer; mais, par une corruption de mots assez ordinaire en Angleterre, on nous appelle aujourd'hui, nous nous appelons et nous si gnons Chusoé : mes compagnons ne m'ont jamais donné d'autre nom.

J'avais deux frères plus âgés que moi, dont l'un, lieu tenant-colonel d'un régiment d'infanterie anglaise, com mandé autrefois par le fumeux colonel Lockart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols. Pour le second, je n'ai jamais su ce qu'il était devenu ; et je ne suis pas mieux instruit de sa destinée que mon père et ma mère ne Font été de la mienne. J'étais le troisième garçon de la famille; n'ayant appris aucun mélier, je commençai bientôt à rouler force projets dans ma tête. Mon père, homme âgé, m'avait donné une bonne éducation, soit en me dictant lui-même des leçons, soit en m' envoyant aux écoles publiques. II me destinait à Félude des lois, mais le désir d'aller sur mer me dominait uniquement. Celte inclination me roidissait si fort contre la volonté et les ordres de mon père, et me rendait tel lement sourd aux remontrances et aux sollicitations pres santes de ma mère et de tous mes proches, qu'on eùl pu conjecturer dès lors qu'une espèce de fatalité m'en trainait irrésistiblement vers un état de souffrance et de misères.

Mon père, sage et grave personnage, me donnait d'excellents avis pour me faire renoncer à mes desseins. Un matin il me fit venir dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, il me demanda pour quels projets, pour quelle idée folle je voulais quitter la maison paternelle et ma pa • trie, où je pouvais avoir de Fappui, et où j'avais F espérante d'arriver à la fortune par mon application et mon indus trie, en menant une vie agréable et commode. II me dit qu'il n'y avait que deux sortes de gens, les uns dénués de tout bien et sans ressources, les autres, d'un rang supé rieur, auxquels il convînt de former de grandes entreprises et d'aller par le monde chercher des aventures, pour se rendre fameux par une route peu frayée. Ce parti, selon lui, était beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de moi; ma place se trouvait marquée dans la classe moyenne , au premier étage de la vie bourgeoise.

Chapitre II

Les traitements qu'on me fit éprouver nç furent pas si terribles que je l'aurais cru d'abord, et je ne fus point emmené avec le reste de nos gens dans Fintérieur du pays, au lieu où F empereur fait sa résidence ; le capitaine du corsaire, me voyant jeune et agile, me garda pour sa part de prise. Mon nouveau patron, ou plutôt mon maître, m'ayant emmené avec lui dans sa maison, j'espérais qu'il m'emmè nerait aussi lorsqu'il irait en mer; que sa destinée étant, tôt ou tard, d'être pris par un vaisseau de guerre espagnol ou portugais, je recouvrerais ainsi ma liberté. Cette espérance s'évanouit bientôt; car, lorsqu'il s'embarqua, il me laissa à terre pour soigner son petit jardin et faire les fonc tions ordinaires d'un esclave dans la maison ; et, quand il fut de retour, il m' ordonna de coucher dans sa cabane pour garder le navire.

Étant à bord, je ne pensais à autre chose qu'à m'échap per; mais, après y avoir bien réfléchi, je ne trouvais aucun expédient capable de satisfaire un esprit raisonnable, ni qui fût tant soit peu plausible. Je n'avais personne à qui me confier, ni qui voulût s'embarquer avec moi; nul compagnon d'esclavage, pas un seul Anglais, Irlandais ou Écossais. Deux ans s'étaient écoulés, lorsqu'il se présenta une occasion qui réveilla en moi la pensée de recouvrer ma liberté. Comme mon patron restait à terre plus que de coutume et qu'il n'équipait point sou navire faute d'argent, il ne manquait pas, deux ou trois fois la semaine, de sortir avec la grande chaloupe pour pécher dans la rade : alors il m'emmenait avec lui, ainsi qu'un jeune Maure, pour ramer dans le bateau. Nous lui donnions tous deux du divertissement, et jc me monlrais fort adroit à la pêche.

Quelquefois aussi il m'envoyait avec un de ses parents et le jeune Maure pour lui pêcher un plat de poisson. Or, un jour il convint avec deux ou trois personnes de distinction d'aller sur ce bateau faire une partie de pê che. Dans celte intention, des provisions extraordinaires avaient été embarquées la veille, et il me dit de tenir prêts trois fusils avec du plomb et de la poudre, parce qu'il se proposait de prendre en même temps le plaisir de la chasse. Je préparai tout conformément à ses ordres. Le lendemain matin jc Fallcndais dans le bateau, lavé, balayé avec soin et pavoisé de banderoles; jc lc vis venir seul; il me dit que ses convives avaient remis la partie à une autre fois, à cause de quelques affaires. II m'ordonna en même temps d' aller avec le bateau, accompagné, comme de coutume, de son parent et du jeune Maure, pour lui prendre du poisson, parce que ses amis devaient souper chez lui.

II fallait donc me hâter; jc me disposai tout de suite à lui obéir. Ce moment fit renaître mon premier dessein de m'af franchir de Fesclavage. Je considérai que j'étais sur le point d'avoir un petit bateau sous mon commandement; et, dès que mon maître se fut retiré, je me préparai, non pas à une pêche, mais à un voyage, sans savoir cependant quelle route prendre. En effet, celle qui devait m' éloigner de ce triste séjour, quelle qu'elle fût, me paraissait toujours assez favorable. Ma première démarche fut de madresscr au parent de mon patron, sous le spécieux prétexte de pourvoir à notre subsistance pour le temps que nous serions à bord. Je lui dis qu'il ne fallait pas espérer manger du pain de notre patron; il me répondit que j'avais raison, et en conséquence il alla chercher un panier de biscuits à notre usage, et trois jarres d'eau fraîche.

Je savais Fendrait où était placée la cave, dont le contenu me montrait assez que c'était une prise faite sur les Anglais. J'en allai tirer des bouteilles et les portai au bateau, pendant que le Maure était à terre, afin de lui faire croire qu'elles avaient été mises là auparavant pour l'usage de notre maître. J'y transportai cn outre un grand morceau de cire, pesant plus de cinquante livres, avec un paquet de ficelle, une hache, un marteau, objets qui me surent dans la suite d'un grand usage, surtout la cire. Je lui tendis encore un autre piège, dans lequel il donna, et voici de quelle manière : son nom était Ismaël, qu'ils prononcent en ce paysMuley ou Moley. «Moley, lui dis-je, nous avons ici les fusils de notre patron; ne pourriez-vous pas nous procurer de la poudre et du plomb de chasse? car qui nous empêche de tuer pour nous autres desalcamies (oiseaux de mer, de l'espèce de nos courlis)? et je sais qu'on a laissé des munitions à bord du navire. — Je vais en chercher, » répliqua-t-il.

Et, en effet, il apporta bientôt deux poches de cuir, l'une fort grande, où il y avait plus d'une livre et demie de poudre, l'autre pleine de plomb avec quelques balles; celle-ci pesait bien cinq ou six livres : tout fut placé dans la chaloupe. De mon côté, ayant trouvé de la poudre dans la chambre du capitaine, j'en remplis une des grandes bou teilles que j'avais tirées de la cave, après avoir versé dans une autre le peu qui en restait. Nous étant ainsi pourvus de toutes les choses nécessaires, nous mimes à la voile, et sortîmes du port pour aller pêcher. La garnison du fort qui est à F entrée du port savait qui nous étions, et ne prit pas connaissance de noire sortie. A peine fûmes-nous à un mille en mer, que nous amenâmes notre voile, et nous as sîmes pour pêcher. Le vent soufflait nord-nord-est; par conséquent, il était contraire à mes désirs; car, s'il eût été sud, j'aurais été certain de gagner les côtes d'Espagne, et de me rendre dans la baie de Cadix.

Mais, de quel que côté que vînt le vent, ma résolution était bien prise de quitter celte triste demeure et d'abandonner lc reste au destin. Nous pêchâmes longtemps sans rien prendre, car, lors que je sentais un poisson à mon hameçon, je n'avais garde de le retirer hors de l'eau, de peur que le Maure ne lc vît. « Nous ne faisons rien qui vaille, lui dis-je, notre maître ne plaisante pas; il veut être bien servi; il faut avancer plus loin. » Lui, qui n'entendait point malice, opina de même ; et, étant allé à la proue, il aplesta les voiles. Me trouvant au gouvernail, je conduisis le bateau près d'une lieue plus loin; ensuite je sis amener comme pour vouloir pê cher. Mais tout à coup, laissant lc timon au petit gar çon, jc m'avançai vers Moley, qui se trouvait à la proue; puis, feignant de ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise, et, lui passant les bras entre les deux cuisses, je le lançai hors du bord dans la mer.

D'à bord il revint sur l'eau, car il nageait fort bien, il m'appela, me supplia de le recevoir à bord, jurant de me suivre d'un bout du monde à l'autre, si jc le voulais. Déjà il allait atteindre le bateau ; je cours à ma cabane, j'en retire un des fusils, je le couche en joue en lui di sant : « Écoutez, mon ami, je ne vous ai point fait de mal, et je ne vous en ferai pas si vous ne cherchez point à remonter dans cette barque : vous savez assez nager pour gagner le rivage ; la mer est calme , hâtez-vous d'en profiter, nous nous quitterons bons amis ; mais, si vous approchez de mon bord, je vous casse la tète, car jc suis résolu d'avoir ma liberté. » A ces mots il ne répliqua rien, se retourna et se dirigea vers la côte. Sans aucun doute il y sera arrivé. J'aurais été bien aise de garder le Maure avec moi, mais il n'était pas prudent de se fier à lui.

Après que je m'en fus ainsi défait, jc me tournai vers le petit garçon, qui s'appelait Xuri : « Xuri, lui dis-je, si vous voulez m'être fi dèle, je vous ferai du bien ; il faut me le promettre et me le jurer par Mahomet et par la barbe de votre père, ou sinon, je vous jette à la mer. » Cet enfant sourit gracieu sement, et me parla avec tant de candeur, qu'il m'ôta tout sujet de défiance ; ensuite il s'engagea à m'être fidèle et à me suivre partout où je voudrais. Tant que le Maure, qui ne cessait pas de nager, fut à la portée de ma vue, je ne changeai point de route, ai mant mieux bouliner contre le vent pour faire croire que j'allais vers le détroit. A Fapproche de la nuit, je ralentis ma course, et mis le cap droit au sud quart sud-est, tirant un peu vers l'est, afin de ne pas trop m'écarter de terre.

J'avais un vent fa vorable, la surface de la mer était riante et paisible, et je fis tant de chemin, que le lendemain, sur les trois heures après midi, jc pouvais être à cent cinquante milles de Salé, vers le sud, et bien au delà des domaines de F em pereur de Maroc ou de quelqu'un des rois ses voisins, car nous ne rencontrâmes personne. J'aperçus le premier la terre. Nous suivîmes les côtes pendant deux jours, et nous nous arrêtâmes près d'un cap assez escarpé pour aller à terre prendre de l'eau. Autant que j'en puis juger par mes calculs les plus exacts, il fallait que le lieu où nous étions alors fût cette région située enlre les terres de F empereur de Maroc d'un côté, et la Nigritie de l'autre, et entièrement déserte, ou habitée seulement par des bêtes féroces. Dans F étendue de près de cent milles, nous ne vîmes que de vastes solitudes pendant le jour et nous n'entendîmes que hurler et rugir pendant la nuit.

II me sembla plus d'une fois découvrir de jour le pic de l'ìle Ténérifso, une des Canaries. J'avais un grand désir de mettre au large pour essayer de Fat teindre. Deux fois je voulus F entreprendre ; mais toujours les vents contraires et la mer trop enflée pour mon pelit bâtiment me forcèrent à re brousser chemin. Je me décidai enfin à suivre mon premier dessein, qui était de côtoyer. Après que nous eûmes quitté cet endroit, nous fûmes souvent contraints de prendre terre pour avoir de l'eau. Une fois entre autres, de bon matin, nous vînmes mouiller sous une pointe élevée ; et. comme la marée montait, nous attendions tranquillement qu'elle nous portât plus avant. Xuri, dont les yeux étaient plus perçants que les miens, m'appela tout bas, et me dit que nous ferions mieux de nous éloigner du rivage : « car, continua-t-il, ne voyez-vous pas le monstre effrojable qui dort étendu sur le flanc de ce monticule? » Je jetai les yeux du côté qu'il montrait du doigt, et effectivement je vis un monstre épouvantable : un lion d'une énorme grosseur, couché sur le penchant d'une éminence, et dans un petit enfoncement qui le mettait à l'ombre. «Xuri, dis-je alors, allez à terre, et vous le tue rez. » Xuri parut tout effrayé de ce que je lui proposais, et me répondit : « Moi tuer lui ! hélas ! lui croquer moi d'une bouchée. » Je ne lui cn parlai pas davantage, lui or donnant seulement de ne point faire de bruit.

Nous avions trois fusils ; je commençai par prendre le plus grand, presue du calibre d'un mousquet ; j'y mis une bonne charge de poudre, trois grosses balles, et le posai à côté de moi ; j'en pris un autre que je chargeai de deux balles, et enfin le troisième dans lequel je sis couler cinq chevrotines ; en suite, reprenant celui qui avait élé chargé le premier, je le mire avec précision, et je vise à la tète de Fanimal. Comme il était couché de manière qu'une de ses pattes passait par dessus son museau, les balles l'atteignirent autour du ge nou et lui cassèrent Fos de la jambe. II se leva d'abord en grondant; mais, sentant sa jambe cassée, il retomba, puis il se redressa sur trois jambes, et se mit à rugir d'une force épouvantable. J'étais un peu surpris de ne l'avoir point blessé à la tète, je me saisis sur-le-champ du second fusil, et, quoique le lion commençât à se remuer et à fuir, je lui déchargeai un autre coup qui lui donna dans la tète ; et j'eus le plaisir de le voir tomber mort.

A la vérité, cette expé dition nous donnait du divertissement, mais non de quoi manger, et je regrettais de perdre trois charges de poudre et de plomb sur une bête qui ne nous serait bonne à rien. Songeant néanmoins que la peau de Fanimal pourrait bien ne nous être pas tout à fait inutile, je résolus de l'écorcher, si j'en pouvais venir à bout. Xuri et moi nous nous mimes à Fouvrage; mais il s'y entendait mieux que moi, car je savais à peine comment m'y prendre. Cette opération nous occupa toute la journée; nous enlevâmes le cuir; et, Payant étendu sur notre cabane, le soleil le sécha cn deux jours : je m'en servis dans la suite en guise de matelas. Après avoir quitté ce lieu, nous fîmes voile vers le sud durant dix ou douze jours sans discontinuer, ménageant nos provisions, qui commençaient à diminuer, et ne prenant terre qu'autant que nous ne pouvions nous en dis penser pour aller chercher de l'eau.

Mon dessein était de parvenir à la hauteur de la rivière de Gambie, ou le Sénégal, c'est-à-dire aux environs du cap Vert, où j'espérais trouver quelque bâtiment européen : mais, si j'étais trompé dans cetle espérance, je ne savais plus quelle route prendre, à moins de me mettre à la recherche des îles, ou de me livrer à la merci des nègres. Je n'ignorais pas que tous les navires qui partent d'Europe pour la Guinée, le Brésil ou les Indes orientales, mouillent à ce cap ou à ces îles; en un mot, ma destinée ne m' offrait que cette alternative, ou de rencontrer quelque vaisseau, ou de périr. Dans celte perplexité, jo devins triste ; j'entrai dans la cabane, laissant à Xuri le soin du gouvernail, et je m' as sis. Mais tout à coup je F entendis s'écrier : « Maître, mai Ire ! moi voir un vaisseau à la voile ! » II paraissait si effrayé, qu'il ne se possédait pas, assez simple pour s'imaginer que c'était un bâtiment envoyé par le patron à notre poursuite, tandis que j'étais certain que la distance des lieux ne nous laissait rien à craindre de ce côté-là.

Je sortis avec précipitation de la cabane, et non-seulement jc vis le navire, mais encore je reconnus qu'il était portugais. Je le pris d'abord pour un de ceux qui sont la traite des nègres à la côle de Guinée; mais, quand j'eus remarqué la roule qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il allait ailleurs et qu'il n'avait pas dessein de s'approcher de terre : en conséquence, je sis force de voile et de rames pour avancer en pleine mer, dans le dessein de lui parler si c'était possible. Malgré tous mes efforts, je reconnus que je ne pouvais aller à sa rencontre, et qu'il me laisserait derrière, avant que je pusse lui donner aucun signal. Mais, dans le moment même où j'avais épuisé les ressources de mon art pour hâter ma course, et je commençais à perdre toute espérance, on nous avait aperçus avec les lunettes d'approche, et, nous prenant pour le bateau de quelque vaisseau européen qui avait péri, on mettait moins de voiles qu'auparavanl pour nous donner le temps de rejoindre.

Cetle vue me rendit lc courage, et, comme j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le suspendis en écharpe à nos cordages, pour faire entendre par ce signal que nous étions en dé .tressc; de plus, je tirai un coup de fusil. Les gens de Fé quipage remarquèrent sort bien mes mouvements, car ils me dirent ensuite qu'ils avaient aperçu la fumée, quoi qu'ils n'eussent point entendu le coup. A ces signaux ils carguèrent leurs voiles, et ils eurent l'humanité de s'arrêter pour moi : de sorte qu'en trois heures je me rendis prés d'eux. Ils me demandèrent qui j'étais, en portugais, en espa gnol et en français; mais je n'entendais aucune de ces langues. A la lin, un matelot écossais, qui était à bord, m' adressa la parole. Je lui répondis que j'étais Anglais de nation et échappé de l'esclavage des Maures de Salé; alors ils m'invitèrent à passer sur leur bord et m'y reçurent généreusement avec tout ce qui m'appartenait.

Jugez de ma joiel D'abord j'offris au capitaine du navire tout ce que j'avais pour lui témoigner ma reconnaissance ; mais il déclara avec générosité qu'il ne voulait rien recevoir de moi ; qu'au contraire, tout ce que je possédais me serait exactement rendu au Brésil; « Car, dit-il, lorsque je vous ai sauvé la vie, j'ai fait simplement ce que je voudrais qu'on me fit à moi-même. D'ailleurs, après vous avoir menè dans un pays aussi éloigné du vôtre que le Brésil, si je venais à exiger tout ce que vous avez, vous y mourriez dans Fin - digence : ce serait donc vous ôter la vie après vous l'avoir conservée. Non, monsieur, je veux vous conduire dans ce pays uniquement par Fintérèt que je vous porte ; et ces cho ses-là vous serviront à vous procurer vbtre subsistance et à payer voire retour. » Si cet homme parut charitable dans les offres qu'il me fil, il ne se montra pas moins scrupuleux ni moins exact à les remplir, car il défendit à Ions les matelots de touchera ce qui m'appartenait; ensuite il prit tout en dépôt et m'en donna un inventaire fidèle pour que je pusse le recouvrer, sans en excepter même mes trois jarres de terre.

Quant à ma chaloupe, elle était très-bonne, et il le savait bien; aussi me proposa-t-il de l'acheter pour la faire servir à son vaisseau, et il me demanda ce que j'en voulais. Je lui répondis que sa générosité à mon égard m'empèchait d'y mettre de prix, et que je m'en rapportais à son estimation : il me proposa de me donner une obligation de quatre vingts pièces de huit, lesquelles il me payerait au Brésil, ajoutant que si, à notre arrivée, quelqu'un en donnait da vantage , il m'en tiendrait compte. De plus , il m'offril soixante autres pièces de huit pour mon garçon Xuri. J'a vais de la peine à les accepter, tout en étant bien aise de le lui laisser; mais je ne pouvais me résoudre à vendre la liberté de ce pauvre enfant, dont l'aide m'avait élé si utile pour recouvrer la mienne. Je sis part de mon scrupule au capitaine ; il le trouva raisonnable, et me proposa de s'en gager de la manière la plus formelle, par écrit, à l'affran chir dans dix ans s'il voulait se faire chrétien.

J'y consentis d'autant mieux que le jeune homme accédait lui-même à celte proposition. Nous eûmes une navigation heureuse jusqu'au Brésil, et, au bout d'environ vingt-deux jours, nous arrivâmes à la baie de Todos los Santos '. Je ne saurais trop vanter la générosité avec laquelle le capitaine me traita. D'abord, il ne voulut rien prendre pour mon passage, puis il me donna vingt ducats pour la peau d'un léopard et quarante pour celle du lion; il me sit 1 Ou baie de Tous-les-Saints, rendre exactement tout ce que j'avais à bord, et acheta tout ce que je voulus bien lui vendre, comme caisses de bouteilles, deux de mes fusils et le reste du morceau de cire dont j'avais fabriqué des chandelles; en un mot, j'eus de ma cargaison environ deux cent vingt pièces de huit. Avec ce fonds je débarquai au Brésil.

Peu de jours après, le capitaine eut la bonté de me re commander à un fort honnête homme comme lui, possesseur d'une plantation et d'une raffinerie. Je vécus quelque temps dans sa maison, et je m'instruisis ainsi de la ma nière de planter les cannes et d'en extraire le sucre. Voyant combien les planteurs vivaient commodément et avec quelle facilité ils faisaient fortune, je résolus, si je pouvais obtenir une permission, de m' établir dans ce pays et de devenir planteur comme les autres, me propo sant en même temps de chercher les moyens de tirer de Londres les fonds que j'y avais laissés et de les employer à Famélioration de mon établissement. En conséquence, je me pourvus de lettres de naturalisation, en vertu des quelles j'achetai une terre encore vacante, et dont je me surai Félendue sur celle de mon argent ; ensuite je for mai un plan pour ma plantation et pour mon établissement, proportionnant l'un et l'autre aux fonds que je comptais recevoir d'Angleterre.

J'avais un voisin portugais né à Lisbonne de parents an glais : son nom était Weils, et ses affaires se trouvaient à peu près dans la même situation que les miennes. Je Fap pelle mon voisin parce que sa plantation touchait à la mienne et que nous vivions en fort bonne intelligence. Nous n'avions qu'un petit fonds l'un et l'autre, et nous ne plantâmes, à proprement parler, que pour notre subsis tance durant près de deux années. Au bout de ce terme, nous commençâmes à faire des progrès, et notre terre prenais déjà un bon aspect ; aussi, la troisième année, nous planlâmes du tabac, et nous eûmes chacun une grande pièce de terre toute prête à recevoir des cannes Fannée suivante. Nous avions besoin d'aide, et je sentais plus vivement que jamais combien j'avais eu tort de me défaire de Xuri. J'avais pris en quelque façon toutes les mesures nécessaires pour bien conduire ma plantation avant le dépari du capitaine qui m'avait reçu à son bord en pleine mer, et qui s'était montré mon ami le plus affectionné.

II de meura trois mois tant à charger son vaisseau qu'à faire les préparatifs de son voyage. Un jour, comme je lui parlais de F argent que j'avais laissé à Londres, il me donna ce bon et sincère avis : « Monsieur, me dit-il, si vous voulez me remettre une lettre pour celui qui a cet argent à Lon dres , avec ordre d'envoyer vos effets à Lisbonne, à telles personnes que je vous indiquerai et en marchandises con venables à ce pays, jc vous promets, moyennant la grâce de Dieu, de vous en rapporter le produit à mon retour; mais je vous conseille de tirer seulement cent livres ster ling, que vous dites être la moiliè de votre fonds, et de les aventurer dans une première tentative; si elles arrivent à bon port, vous pourrez faire venir le reste par la même voie; si, au contraire, par malheur, vous les perdez, vous aurez encore l'autre moitié pour y recourir en cas de besoin. » II y avait dans ce conseil tant de sagesse et tant de marques d'amitié en même temps, que je me bâtai de le suivre; je préparai donc une lettre pour la dame à qui j'avais laissé mon argent, et une procuration pour le capitaine portugais, telle qu'il la désirait.

J'adressai à cette dame, veuve du capitaine anglais, une relation exacte de mes aventures, de mon esclavage, de ma fuite, de ma rencontre en pleine mer avec le capitaine por tugais, de sa conduite généreuse à mon égard, ensin de Fétat où je me trouvais actuellement, avec toutes les in structions nécessaires pour me faire tenir mon argent. Quand cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne, il trouva moyen, par F entremise de quelque marchand anglais de meurant dans cette ville, d'envoyer non-seulement ma lettre de change, mais encore mon histoire tout entière à un né gociant de Londres, qui en sit un rapport fidèle à la veuve. Celle-ci, non contente de lui délivrer mon argent, envoya, du sien propre, un présent de vingt-cinq livres sterling au capitaine portugais, en reconnaissance de l'humanité et de la charité exercées par lui envers moi.

Le marchand de Londres, ayant converti mes cent livres sterling en marchandises d'Angleterre, les envoya à Lis bonne comme elles lui avaient été demandées par le capi taine, et celui-ci me les apporta heureusement au Brésil. II y avait enlre autres toutes sortes d'ouvrages de sor et d'ustensiles nécessaires pour ma plantation; ce qui me fut d'un grand secours; il les avait compris, de son chef, parmi les autres. Je fus transporté de joie lorsque cette cargaison arriva, et je crus ma fortune faite. Le capitaine, désireux d'être mon pourvoyeur, et qui en remplissait si dignement los fonctions, avait employé les vingt-cinq livres sterling, présent de la dame, à me louer un serviteur pour six ans; il me F amena; jamais il ne voulut rien accepter de moi, en con sidération de tant de services, qu'un peu de tabac de ma récolte.

Remarquez que, toutes mes marchandises étant des manufactures d'Angleterre, comme draps, étoffes et autres objets peu communs, estimés et recherchés dans le pavs que j'habitais, je trouvai moyen de les vendre à un prix très-élevé; jc portai ainsi au quadruple la valeur de ma première cargaison, et je me vis alors infiniment plus avancé que inon pauvre voisin, quanta ma plantation; car d'abord j'achetai un esclave nègre et jc louai un serviteur européen, c'est-à-dire un autre que celui que lc capitaine m'avait amené de Lisbonne. Le mauvais usage que nous faisons de la prospérité devient souvent la source de nos plus grands malheurs : c'est ce qui se vérifia en moi. L'année suivante, j'eus toutes sortes de succès dans ma plantation : je tirai de ma terre cinquante gros rouleaux de tabac, outre ce que j'avais échangé avec mes voisins pour mon nécessaire ; et ces cinquante rouleaux, pesant chacun plus de cent livres, étaient bien conditionnés et tout prêts pour le retour de la flotte de Lisbonne.

Alors, voyant mes affaires et mes ri chesses s'accroître également, je commençai à rouler dans ma tête quantité de projets et d'entreprises au-dessus de ma portée ; en un mot, je conçus plusieurs de ces desseins qui causent souvent la ruine des personnes les plus versées dans le commerce. Si j'eusse continué à soigner ma plantation, je pouvais encore aspirer à tous les grands avantages de la vie retirée tant recommandée par mon père. Mais j'étais né pour tout autre chose; je devais de nouveau travailler, de des sein prémédité, à me plonger dans l'infortune; j'allais sur tout augmenter le nombre de mes fautes, et, par consé quent, fournir une ample matière aux reproches que j'au rais lc loisir de me faire un jour au milieu des pensées les plus accablantes. Tous ces désastres ne provenaient uniquement que de ma passion effrénée de courir le monde.

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