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FASTES CALAMITÉS PUBLIQUES SKHVR71BES DANS LIS PAYS-BAS ET PARTICULIÈREMENT EN, BEI.filOUE 11EPUIS LES TEMPS LES PLUS RECl'LES JUSQU'A NOS JOURS; PA. LOUIS TORFS, membre el corrcf-poinJoni de diverses co. iéít-s histoiiques et littéraires. ÉPIDÉMIES. FAMINES. — INONDATIONS PARIS .1BRAIR1K DK P. LETHIEÍ.LEUX , BLE HONAt'AJtTE , 60. TOURNAI I.IBK AIP.1IS DE H. IICE AVX RATS, 11. H. CASTERMAN É D I T E V B oumai , Typ de II LathTDMn, SURVENUES HANS LES PAYS-BAS F.T PARTICULIÈREMENT EN BELGIQUE, DEPUIS LES TEMPS LF.S PLUS RECULÉS JUSQUA NOS JOURS, PAR LOUIS TORFS, ujtDihre el correspondant rie diverses sociétés historiques et littéraires. ÉPIDÉMIES. — FAMINES. — INONDATIONS ■4- I PARIS TOURNAI LIBRAIRIE DE P. LETHIELLEUX. j LIBEAIEIE DE H. UASTF.KMAN, RUK BONAPARTE , BU. RUE AUX RATS , » I H. CASTERMAN ÉDITEUR. PROPRIÉTÉ ET RÉSERVE POUR TOUTE TRADUCTION.
Preface
. Une des plus charmantes et en même temps des plus instructives fictions de l'ancienne mythologie, c'est celle de la boîte de Pandore, que l'indiscret Epiméthée se permit d'ouvrir et d'où, sont sortis tous les maux qui ont inondé la terre. Les poètes ont oublié de nous apprendre quelle était la capacité de ce coffret malencontreux ; mais comme il était portatif, et que les maux grands et petits, les fléaux communs et extraordinaires, les malheurs publics et particuliers, les calamités locales, générales et universelles sont innombrables, il est à supposer que ce furent leurs germes qui s'échappèrent de la boîte fatale, où il ne resta que l'espérance après que l'imprudent frère de Prométhée eùt satisfait sa détestable curiosité. II est aussi à croire que cette fable, comme mainte autre, avait sa source dans un reste de confuses traditions bibliques, conservées chez les anciens rapsodes grecs.
En effet, la fable de Pandore a au fond quelque analogie avec l'his toire d'Eve, et tout le monde sait que ce fut la curiosité PRÉFACE. VI inconsidérée de notre première mère , qui valut au genre humain cet enchaînement interminable de fléaux et de désastres par lesquels l'histoire est devenue un nécrologe. C'est aussi à l'Ecriture que nous sommes redeva bles de la connaissance de quelques événements de ce genre qui signalèrent les premiers âges du monde, tels que le déluge universel, la destruction de Sodome par le feu, la famine dans le pays de Chanaan et les dix plaies de l'Egypte, dont Moïse a fait un récit aussi simple et concis qu'animé et émouvant. Après le siècle où vivait ce législateur des Hébreux, il ne se passa guère plus d'époque qui ne fût signalée par quelque fléau redoutable ou par quelque grande calamité publique.
Indépendamment de la peste, de la famine et de la guerre, dont les prophètes menacèrent à diverses reprises le peuple d'Israël — et non pas toujours en vain — , les fastes des anciens empires, les annales des Grecs, des Romains et d'autres peuples fournissent nombre d'exemples de ravages causés par le déchaînement, le désordre ou l'altération des éléments. Souvent, les effets de ces ravages ne sont pas passagers ; mais des principes morbifiques qu'ils ont engendrés surgissent d'autres fléaux qui, favorisés par la nature du climat ou du sol, par les mœurs, l'inexpérience ou l'insouciance des populations, finissent par produire, dans certains pays, des calamités en quelque sorte périodiques ou même permanentes. Après l'antiquité, le moyen âge dut à son tour se prosterner devant les visites de Dieu, comme on appelait en général tous les événements calamiteux, et nos temps modernes ne furent pas moins fertiles en toutes sortes de maux.
Tantôt on voit les peuples surpris par PRÉFACE. VII quelque catastrophe soudaine — une inondation ou un tremblement de terre — , renversant des cités entières, bouleversant de vastes étendues de territoire et englou tissant des milliers d'hommes et d'animaux ; d'autres fois, la société est aux prises avec des éléments miasmatiques insaisissables, qui empoisonnent l'atmosphère, ou avec des animalcules imperceptibles et des insectes microscopiques, qui ne sont guère moins à craindre par leurs ravages lents et occultes dans nos moissons ; si alors la peste et la famine, qui sont les suites de ces fléaux, n'immolent leurs victimes qu'une à une, les souffrances et la désolation n'en sont pas moins grandes, car la mort ne manque pas une seule proie. Extraire des divers ouvrages, où ils se trouvent dissé minés et comme perdus, les faits calamiteux concernant les Pays-Bas et particulièrement la Belgique ; grou per ces faits, d'après leurs dates, leur spécialité et leur nature ; les relier ensemble de façon à en former une série de tableaux répartis dans les cadres de plusieurs chapitres, était une entreprise déjà tentée avant nous, en premier lieu, par Gramaye.
Dans ses A ntiquitates Brabmtiœ, cet historien a réuni çà et là quelques particularités concernant les désastres causés par l'eau, le feu et la peste dans les prin cipales localités dont il nous a tracé l'historique, et son Antverpia présente même un chapitre spécial entièrement consacré à cette matière. Tout cela, cependant, est très sommaire, très-peu méthodique et n'offre souvent que des datesetdes chiffres sans faits, sans critique et sans explica tions. Ces renseignements de Gramaye ont néanmoins leur valeur : ce sont les premiers éléments fort incomplets, il est vrai, pour la formation d'une statistique physique des anciens Pays-Bas. PRÉFACE. VIII Après Gramaye, d'autres écrivains se sont exercés sur ce sujet ; mais ils ne l'ont abordé que d'une manière accessoire ou partielle, d'après un plan tout différent, et parfois dans une langue morte.
Ainsi — sans parler d'une foule de monographies et de dissertations sur des maladies réputées contagieuses — ,on possède Y Histoire médicale générale et particulière des maladies épidémipies, par ~hl. Ozanam, imprimée à Paris en 1838, ainsi que la BibliotJieca epidemiograpliica du professeur Hseser, et les Additamenta, à cet ouvrage, par M. Thierfelder, publiés l'un et l'autre en Allemagne, en 1843. Ces trois productions ont sans doute un haut mérite; mais, de même que les épidémiographies spé ciales, elles s'adressent particulièrement aux médecius, et, par rapport à la Belgique, elles sont aussi laconiques qu'incomplètes, défaut commun à presque toutes les publi cations étrangères. Nous devions donc y trouver peu de chose à la portée des lecteurs auxquels nous destinons notre travail : les simples Biographies de M. Broeckx, d'Anvers, et une courte Notice de M. Lacroix, de Mons, nous ont été bien plus utiles, en nous fournissant plus d'un renseignement précieux.
En fait d'histoires de famines et de disettes, la pénurie est encore plus grande. Au siècle dernier, on publia en Hollande sur cette partie des calamités publiques, sous le titre de Historie der Hong ersno den en dure tyden, un volume in-12; mais les exemplaires de ce livre sont exces sivement rares, au moins en Belgique ; car dans l'espace de trente ans, nous n'en avons pu rencontrer qu'un seul, et un des plus érudits bibliophiles de Gand, auquel nous nous adressâmes dernièrement, pour avoir des renseigne ments sur cette curiosité bibliologique, nous avoua qu'il PRÉFACE. IX n'avait pas été plus heureux. Au reste, pour autant que nous sachions, cette matière n'a pas encore été traitée d'une façon spéciale quant à notre pays, sauf dans une notice de M. Ch. Morren, insérée au iiip volume des Bulletins de VA cadémie royale de Belgique.
Par contre, les hivers rigoureux, dont l'étude se lie intimement à celle de la météorologie, ont donné lieu à la publication de nombreuses investigations historiques, par ticulièrement en Hollande. Nos voisins du Nord possèdent non-seulement des descriptions détaillées des fameux hivers de 1709 et 1740, mais aussi des annales complètes des saisons excessivement froides, sous les titres de Historie van aile liarde miniers, in-12, et Tafe reel van harde ninters, in-8°. Nous n'avons pu nous pro curer ces derniers ouvrages qui parurent au xviw siècle et qui semblent être devenus tout aussi rares que Y Essai sur les hivers rigoureux, publié en France, il y a une trentaine d'années, par M. Gabriel Peignot. A en juger par quelques extraits de ce dernier ouvrage, en partie empruntés à YHistoire du Bas-Empire, par Lebeau, et reproduits dans Y Annuaire du bureau des longitudes de 1825, il n'offre guère plus d'intérêt pour l'étude de la climatologie des Pays-Bas, que le relevé fort superficiel annexé par Pauwels à son singulier Dialogue (flamand) entre l'été et l'hiver, Anvers, 1775, in-4", et la liste très concise insérée par Hoverlant de Beauwelaere dans son Essai chronologique pour servir à V Histoire de Tournai, t. XVIII, p. 150-55.
Cette observation n'est pas applicable à une autre liste d'hivers rigoureux, insérée par M. Que telet dans le ive volume des Annales de V Observatoire royal, et à laquelle on pourrait ajouter une courte notice contenue dans le tome V du Belgisch Muséum de M. J.-F. PRÉFACE. X Willems : ces deux essais concernent tout spécialement la Belgique, et à ce titre, malgré leur brièveté, ils ont eu pour nous un mérite particulier. Quant aux inondations qui ont ravagé les Pays-Bas, principalement les provinces septentrionales, elles ont trouvé des poètes et même des historiens spéciaux pour les décrire. On cite parmi les premiers, Jean Fruytiers, Jacques Kommelyn et Menso Poppius, qui composèrent des élégies sur la terrible inondation de 1570; Jean de Groot et Henri Bruno, sur celle de 1651 ; Jean Mensinga et Ludolf Smids, sur celle de 1686.
A cette date com mence la série des prosateurs par Van Dam (1682) et Henri Schenkel (1686), qui ont donné chacun une des cription détaillée des deux dernières inondations du xvn'" siècle. Puis nous avons les chroniques ou histoires des débordements de la mer et des fleuves compilées par S.-A. Gabbema et Guthberleth (1703), Outhof (1721), J.-H. Herring (1775) et P. -N. Muyt (1823). Presque tous ces auteurs appartiennent à la Hollande ou à la Frise, deux provinces qui ont toujours eu le plus à souffrir de la fureur de l'Océan déchaîné. Mais quoique la Belgique, les provinces flamandes surtout, fussent loin d'être exemp tes de ce fléau, on ne voit pas qu'il y ait été l'objet de recherches historiques ou scientifiques, si ce n'est sous un point de vue local. Ce ne fut que dans la seconde moitié du xvni0 siècle que M. Des Roches {Histoire ancienne des Pays-Bas Autrichiens, Anvers, 1787, 2 vol. in-4"), et M. l'abbé Mann {Mémoire sur ïancien état des Pays-Bas maritimes, dans le i" vol. des actes de l'ancienne Académie de Bruxelles), s'en occupèrent incidentellement, en parlant des changements que les irruptions de la mer avaient PRÉFACE.
XI apportés à la configuration de nos côtes et dans le cours de nos fleuves. Cette question importante fut traitée à fond en 1826 par M. Belpaire, avec la sagacité que l'on était en droit d'attendre d'un ingénieur aussi distingué. Dans un savant Mémoire, auquel l'Académie royale de Belgique adjugea la palme et qu'elle a fait publier dans le t. VI de ses Mémoires couronnés, cet auteur exposa avec lucidité les diverses transformations que la côte d'Anvers à Boulogne a subies, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, depuis la con quête de César jusqu'à nos jours ; les inondations qui amenèrent ces modifications dans la configuration de nos côtes, n'ont pas été oubliées dans ce travail, à côté duquel nous citerons encore les précieuses Remarques dont M. le comte F. de Bylandt accompagna la carte de l'Escaut du xve siècle, que M. Willems donna dans ses Mengelingen, Anv. 1827-1830, et enfin un traité {Verhandeling) con cernant spécialement les changements survenus depuis les anciens temps dans le cours de l'Escaut, par M. ab Utrecht Dresselhuis et inséré dans le tome I du recueil Niewwe Werhen van het Zeeuwsch Genootschap, Middel bourg, 1839.
Nous serons brefs sur les tremblements de terre, car, à certains égards, on pourrait leur contester la qualifica tion de calamités. Dans nos contrées, en effet, ce sont des phénomènes plus rares et plus curieux que redoutables; mais, quoiqu'ils laissent à peine quelques traces de leur passage, une terreur indicible s'empare de nos popula tions chaque fois qu'il se manifeste une commotion sou terraine. Tout en exprimant l'espoir que notre patrie ne deviendra jamais le théâtre des bouleversements qu'elles occasionnent dans d'autres contrées, nous avons cru PRÉFACE. XII qu'une simple notice sur les tremblements de terre observés dans les Pays-Bas méritait une place dans nos Fastes. Nous avons trouvé les premiers éléments pour la rédaction de cette notice dans l'article que J. Kok a consacré à ces phénomènes dans le Vaderlandsch Woor denboek, t. I, p. 39-41, et dans le catalogue des phéno mènes météorologiques annotés à Liège depuis le xi" jusqu'à la fin du xvme siècle, publié par M. Sauveur dans le m0 volume de la Correspondance mathématique et physique de M. Quetelet.
Mentionnons, pour terminer cette bibliographie des calamités publiques, les notices contenues dans YAlma nach du département des Deux-Nèthes, 3e année, Anvers 1808, in-12°, ainsi que le tableau des observations météorologiques recueillies par M. de Reiffenberg d'après d'anciens auteurs belges, inséré dans la première partie de son Essai sur la statistique ancienne de la Belgique, Bruxelles, 1832, in-4°. Ces deux ouvrages, dont le premier contient entre autres un catalogue complet des hivers observés à Anvers, nous ont également fourni quelques faits et quelques indications, généralement fort brèves. II ne sera pas indifférent de faire remarquer ici que, quelques peines que nous nous soyons données, nous n'avons pu nous procurer tous les ouvrages dont nous venons de faire la revue bibliographique.
Privés ainsi de certains auteurs que nous aurions voulu consulter et com parer, force nous a été de recommencer, pour la majeure partie, le labeur de nos devanciers, fouillant dans nos vieilles chroniques, glanant dans nos histoires générales et locales, étudiant et analysant les divers documents que M. le Ministre de l'intérieur a bien voulu mettre à notre disposition ; et enfin, après plus de vingt années de per- PRÉFACE. XIII sévérance, nous nous sommes trouvé en possession d'un portefeuille assez respectable d'extraits, de notes et de notules, dont nous offrons, dans le présent ouvrage, la quintessence au public. Nous ne nous sommes pas dissimulé tout ce que ce travail peut laisser à désirer sous certains rapports, mais aussi nous n'avons pas entendu faire un traité complet des diverses calamités qui tour à tour ou simultanément vinrent assaillir les provinces des Pays-Bas ; pour accom plir une pareille tâche, il aurait fallu posséder, à côté de notre bagage d'érudition historique, les connaissances pratiques du médecin, de l'agronome, du négociant, du physicien, de l'ingénieur, etc.; et, nous le confessons, nous sommes loin de réunir des talents aussi variés.
Ce livre a cependant sa raison d'être. II y ajustement un demi-siècle, en 1807, qu'un des écrivains cités ci dessus, en publiant son petit catalogue d'hivers remar quables, s'exprima ainsi . « Ce serait une histoire curieuse » que celle des températures de l'air, des tremblements » de terre, [des] pestes [et des] famines ; l'homme sage et n religieux y reconnaîtrait toujours la main de Dieu, le » doigt du Tout-Puissant qui châtie les humains pour les » amender et les porter à la repentance de leurs crimes. » Ce n'est que tout récemment, et au moment d'écrire notre préface, que nous eûmes connaissance de ce passage. Ainsi, en publiant les Fastes de nos malheurs publics, nous n'aurions fait qu'accomplir, à notre insu, le vœu d'un honorable devancier, et les termes dans lesquels ce vœu est exprimé, suffisent pour faire appréciei le côté moral de l'ouvrage.
Dans un autre ordre d'idées, il nous a semblé que le récit et la description de nos grandes calamités, en nous PRÉFACE. XIV renfermant dans le cadre modeste d'un précis historique, sobre de détails physiques et techniques, pourrait inté resser les lecteurs avides d'émotions autant que d'ensei gnements. Toutefois, ces émotions, nous n'avons pas voulu les faire naître au moyen d'exagérations auxquelles nos vieux annalistes et même quelques auteurs modernes se laissent fréquemment entraîner, quand ils ont à décrire une catastrophe ou une calamité : à plusieurs reprises, au contraire, nous avertissons le lecteur de n'accueillir cer taines données qu'avec réserve et nous expliquons les motifs justifiant cette circonspection. D'autre part, dans le but de varier nos tableaux et de rompre la monotonie qui devait nécessairement résulter de la description répétée des mêmes scènes, produites par les effets identiques d'une même calamité, nous avons du nous permettre quelques digressions.
Nous ne nous som mes donc fait aucun scrupule d'entreprendre des excur sions dans l'histoire du pays, ou dans le domaine théorique et pratique des sciences, du moment que les sujets acces soires présentaient quelque point de contact ou de liaison avec la calamité que nous décrivions. Ainsi, nous nous sommes quelque peu étendu sur l'an cien état physique de la Belgique, de même que sur le défrichement de nos antiques forêts, l'endiguement de nos nombreux poldres, l'assèchement de nos marais et le développement de notre agriculture. Ces points si intéressants sont passés sous silence ou à peine effleurés dans la plupart des histoires de la Belgique destinées aux classes populaires. Nous avons eu à cœur de combler en partie cette lacune, en donnant au lecteur une idée générale mais exacte de l'aspect de notre patrie dans les anciens temps : ce tableau lui fera comprendre quels longs et PRÉFACE.
XV persévérants efforts il a fallu pour transformer des déserts sauvages, malsains et inhabitables en contrées fertiles et productives. Ailleurs, nous nous hasardons sur le terrain de l'économie politique, et du fait que notre production de céréales ne fut jamais en rapport avec les besoins de la consommation, nous arguons pour exposer les devoirs du commerce, mais nous constatons aussi qu'il ne saurait remplir ces devoirs, si une législation stable ne lui assure pas la liberté de ses allures. C'est ainsi encore que les causes qui engendrent certaines épidémies, nous ont conduit à entrer dans quelques considérations sur la nécessité de l'assainissement des quartiers populeux et de l'amélioration des conditions de l'hygiène publique. A cet égard, nous avons été heureux de pouvoir rendre hommage aux efforts intelligents que le gouvernement belge ne cesse de faire dans ce but.
Nous n'en dirons pas davantage sur ce sujet ; mais nous ajouterons encore quelques mots sur la forme que nous avons cru devoir adopter pour la table générale des matières, à la fin de ce volume. Notre livre s'adressant spécialement à ces classes de la société qui n'ont ni le goût, ni le loisir d'aller vérifier aux sources les allégations d'un écrivain, cette considération nous a semblé un motif suffisant pour nous dispenser de grossir l'ouvrage d'un grand nombre de notes et de com mentaires, de preuves et de citations ; la plupart du temps, nous nous contentons de nous appuyer simplement des noms des auteurs que nous avons consultés. Mais, d'un autre côté, on nous a fait observer que tout le monde n'est pas familiarisé avec nos vieux écrivains, PRÉFACE. XVI et que les modernes non plus ne sont pas également con nus dans toutes nos provinces ; par conséquent, qu'un ouvrage qui, comme celui-ci, fourmille de noms propres, exigeait non-seulement un registre complet, mais qu'une ligne d'explication à chaque nom, à chaque localité ne serait pas chose superflue.
Cette idée nous a paru excellente, d'autant plus qu'elle nous permettait de donner quelques éclaircissements que l'on rejette ordinairement parmi les notes au bas des pages. Et voilà comment nous avons été amené à donner à la table la forme d'un petit dictionnaire biographique, géographi que et linguistique, dont Futilité — ■ nous l'espérons du moins — ne sera contestée par personne, pas même par les savants et les lettrés de profession. Anvers, le 1" octobre 1858. C.-L. T. CHAPITRE PREMIER. Antiquité et exécration du fléau de la peste. —Consternation et résignation des populations au moyen âge. — Excès provoqués par des calamités publiques. — Réserves à faire au sujet des anciennes épidémies. — Causes d'infection des eaux. — Insalubrité de certaines fabriques. — Logements incommodes du peuple. — Invention des cheminées. — Inconvénients des façades en bois. — Rues non pavées. — Multitude de cochons errants. — Malpropreté de la voie publique. — Exagération dans les chiffres de la mor talité. — Impossibilité matérielle de connaître le nombre des décès. — Vague dans la dénomination des diverses contagions. — Acception de plusieurs termes relatifs à notre sujet. — Maladies épidémiques et endémiques. — Contagions et infections.
Un des fléaux les plus redoutables que le Seigneur envoya de temps à autre au peuple d'Israël pour le châtier , lorsque ses iniquités avaient comblé la mesure de la longanimité divine , le fléau de la peste et des épidémies, ravagea aussi à diverses reprises les provinces des Pays- Bas : maintes fois , l'ange exterminateur y apparut, agita son glaive au milieu de nous , et , à certaines époques de lug-ubre mémoire , il y moissonna des milliers d'hommes de tout rang, de tout âge et de tout sexe. Aussi, le nom seul de la peste inspira-t-il de tout temps l'effroi et l'horreur ; de bonne heure , dans le moyen âge , ce nom devint à la fois une injure et une imprécation ; les orateurs sacrés et profanes l'employèrent au figuré comme synonyme de corruption et de tout ce qu'il y a de pire. Cette acception est restée : tous les jours, on entend encore tomber de la chaire des expressions telles que celles-ci : Fuyez le péché comme la peste ; — la volupté est la peste de Tame; — T irréligion est la peste de la société, etc.
Et n'est-il pas également vrai que les critiques outrés sont réputés les pestes de la littérature et des arts , de même qu'on a stigmatisé du terme injurieux de pestes les mau vais sujets qui ruinent les familles , scandalisent une cité , et troublent leur patrie ? Ces expressions , et d'autres semblables , sont donc à considérer comme le fidèle reflet de la profonde impression que l'apparition de la peste , ou de toute autre épidémie , a exercée dans tous les siècles sur nos populations , impression bien plus forte que celle produite par l'immi nence d'une famine. II est , en effet , digne de remarque que le terme de famine n'a passé, ni dans le langage populaire comme imprécation , ni dans le style élevé comme image d'abjec tion et de corruption. C'est que la peste était tout à la fois redoutée et abhorrée ; on savait par expérience que ses ravages étaient plus rapides et plus destructeurs que ceux de la famine, qui n'arrivait que lentement et à laquelle on avait la chance de pouvoir échapper , pour peu que l'on trouvât à se nourrir de n'importe quoi.
Avec la peste, au contraire , il n'y avait ni grâce , ni miséricorde à espérer ; la médecine , dans la plupart des cas , était impuissante ; aussi le vulgaire regardait-il volontiers la peste comme quelque vampire abject, né de la pourriture, engendrant la corruption et la mort ; ou la comparait-il à un être mystérieux, invisible, insaisissable, qui vous attaquait traîtreusement, vous terrassait, vous rongeait et vous jetait dans la tombe. On se ferait difficilement une idée de la contenance du peuple, au moyen âge, lorsque s'élevait quelque part le cri sinistre : la peste est par-cil la peste est par-Val On comprend la consternation et l'effroi de toute une cité dans pareille circonstance ; mais si les terreurs furent grandes , la résignation n'était pas moindre. A défaut de mesures sanitaires encore inconnues, peu usitées, mal appliquées ou peu importantes, par conséquent inefficaces pour arrêter les progrès du fléau ; en présence de l'impuissance avouée de la médecine à trouver la cause du mal et à en indiquer le remède, on eut recours à la Religion : on acceptait le fléau comme un châtiment des iniquités du siècle ; on instituait des prières et des péni tences publiques ; on implorait la miséricorde du Ciel par l'intercession des Saints ; et on mettait son seul et unique espoir dans cette Providence aux décrets impéné trables , afin d'obtenir la prompte fin de la crise.
Souvent cette fin se faisait longtemps attendre , peut être parce que l'on négligeait par trop ce précepte : aide toi , le Ciel V aidera. Alors, la foule , ou exaspérée par l'excès des souffrances , ou instiguée par des bruits men songers , s'en prit aux Juifs , quelquefois même aux malades, les accusa d'empoisonner les fontaines et les sources , pour infiltrer et propager la contagion : vraies ou fausses , ces accusations furent , dans plusieurs lieux , l'occasion de scènes sanglantes qui jettent une ombre de plus sur le tableau attristant des épidémies au moyen âge. Du reste, on sait que presque chaque fois que l'on voulait rendre les Juifs responsables de quelque calamité publique , ce n'était qu'un prétexte dont s'accommodaient l'avidité et la rapacité pour les dépouiller de leurs ri chesses, et, dans certaines provinces de la France, c'était un moyen fort usité de battre monmiie.
Quoi qu'il en soit , de même que chaque maladie contagieuse offrant les caractères d'une épidémie , la peste a , sans contredit, droit à occuper une place importante dans la funèbre galerie des fléaux et des calamités des Pays-Bas. Mais , avant de la suivre dans LliS ÉPIDÉMIES. sa marche désordonnée à travers nos provinces, il ne sera pas inutile de poser au préalable quelques réserves. Et d'abord, nous dirons qu'il ne faut pas prendre entière ment à la lettre , ce que les auteurs et les chroniqueurs du moyen âge rapportent quant au nombre énorme des victimes enlevées par chaque épidémie , quoique les con ditions hygiéniques , dans lesquelles se trouvaient placées les populations, fussent fort différentes de celles où elles se trouvent de nos jours , et laissassent considérablement , même tout à désirer.
Nous l'avons dit tout à l'heure : les mesures de salubrité publique , on les connaissait peu ou point du tout ; sauf quelques prescriptions de police peu importantes dans les principales villes , on ne sem blait avoir aucune idée de Tutilité d'une vigilance permanente , ni de la nécessité de faire disparaître certains foyers d'infection. II semblerait même que, dans quelques villes , le maintien de ces foyers était considéré comme inhérent aux privilèges de la bourgeoisie , et nous ne savons si une émeute n'aurait pas éclaté , si on s'était avisé de toucher au droit que prétendait avoir chaque riverain d'évacuer ses immondices dans un ancien fossé urbain , et de le grever ainsi d'une servitude que l'on pourrait appeler vespasienne. Des inconvénients que cela pouvait avoir pour la géné ralité de la commune , on ne s'inquiétait guère.
II est vrai que, dans quelques localités, les magistrats tentèrent de mettre des bornes à cet abus et que la Keure, — c'est à-dire, le règ-lement général de la commune — avait décrété des amendes contre ceux qui jetteraient des immondices, des cadavres d'animaux ou d'autres objets détériorés dans les canaux urbains, encore tous à ciel ouvert; mais outre, que ces règlements étaient fort mal observés , on trouvait dans les villes beaucoup d'autres éléments d'infection. Le voisinage des tanneries, des teintureries et de quelques autres fabriques , par exemple , était fort malsain , parce qu'en général , on ne ménageait pas un écoulement suffisant aux eaux de lessive de ces établissements ; il résultait de cette insouciance que ces eaux sales formaient, dans les alentours , des cloaques , d'où s'exhalaient des miasmes délétères.
II a fallu bien de cruelles expériences pour faire comprendre la nécessité d'assainir les fabriques et leurs abords. Une autre cause d'insalubrité, et plus générale encore, tenait à la manière de bâtir dans les premiers siècles du moyen âge. Des rues étroites et tortueuses, des maisons petites, basses, humides, la plupart, même dans les villes, en bois ou en argile avec une toiture en paille ou en roseaux, voilà la manière de bâtir de ces temps. Remar quons qu'avant le xne siècle , les cheminées étaient inconnues en Europe ; rien de plus simple qu'une chemi née, cependant la sagesse des anciens n'était pas parvenue à l'inventer , et on se contentait de laisser échapper la fumée, soit par une ouverture dans le toit, soit par la porte, jusqu'à ce que quelque demi-barbare oublié , fit la découverte dont Vitruve, cet habile architecte romain, ne paraît pas avoir eu l'idée.
Lorsque plus tard on eut commencé à élever des maisons de plusieurs étages , l'inconvénient des rues étroites et tortueuses devint encore plus grave ; car ces constructions, généralement avec des façades en bois, dont chaque étage faisait une saillie sur la voie publique, intercep taient nécessairement la circulation de l'air et de la lumière. Ajoutons qu'avant le xve siècle peu de villes avaient des rues pavées ; la plupart du temps , elles ser vaient en quelque sorte de réceptacle où chacun vidait ses immondices qui y restaient déposées, jusqu'à ce que les paysans vinssent les enlever pour les employer à fumer leurs champs. En attendant, il était libre aux cochons de fouiller dans les tas , d'éparpiller les ordures en tous sens, et d'augmenter ainsi la malpropreté. Ces animaux , qu'on laissait errer sur la voie publique comme de nos jours les chiens , étaient un véritable fléau pour les villes, et on pourra se faire une idée de leur multitude, quand on saura que chaque ménage en engrais sait un ou deux pour sa provision de lard en hiver.
Ce régime économique nous venait des anciens Belges , particulièrement des Ménapiens , qui , au rapport de Strabon, possédaient de nombreux troupeaux de porcs , dont ils salaient etfumaient la chair, partie pour leur usage personnel, partie pour en traBquer avec les Romains. Au reste, les inconvénients délaisser errer çà et là les cochons dans les rues furent compris d'assez bonne heure, et, à Anvers, par exemple, il fut ordonné au commencement du xiv" siècle de tenir ces animaux renfermés. Que l'on s'imagine , si l'on peut , quel aspect devaient avoir ces rues étroites , sombres et malpropres , pullulant de cochons , de chiens , d'oies et de poules. Pour nos élégants citadins, c'eût été un problème à résoudre que de trouver comment on pouvait traverser la voie publique, en temps de pluie, sans barbotter dans une boue sale et liquide et sans se crotter jusqu'à l'échine.
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The end
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