Introduction
Cet ouvrage est le fruil de l'exil et d'un séjour de deux années en Belgique. L'amour de la liberté, le spectacle de l'existence indépen dante d'un peuple industrieux, frugal, honnête, sage et heureux, et d'autre part, la nécessité d'alléger le fardeau des douleurs que l'exilé porte partout avec lui, m'y ont fait étudier attentivement la glorieuse révolution qui a donné naissance à la noble autonomie de ce pays en Europe. Je ne parlerai ni de ces études et des recherches qu'elles ont exigées, ni des hommes qui ont bien voulu faciliter mon entreprise ; je dirai seulement que j'ai rédigé cette histoire sans préjugé de parti, et que je me suis attaché à ne pas méconnaître le véritable caractère des événements, en évitant de les faire servir à des passions personnelles ou à des théories, qui parfois sont inapplicables et souvent funestes aux intérêts réels des peuples et de leur liberté.
Un auteur italien a dit que l'histoire est une étude inutile et incertaine, et que par conséquent c'est chose peu profitable que de vouloir lire et écrire des histoires. Toutefois, en dépit des motifs sérieux qu'il met en avant, notre siècle, loin de fuir cette élude, s'y adonne au con traire avec une ardeur, une prédilection croissante, et la considère comme une nouvelle base de progrès, un nouvel acheminement social. C'est pourquoi je ne regarde pas comme une œuvre vaine ou superflue •i
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. de publier aujourd'hui une histoire de la révolution belge, qui retra cera les souffrances d'un peuple gémissant sous la domination étrangère, son courage magnanime, ses vertus et les sacrifices endurés par lui pour s'affranchir d'un esclavage immérité, pour reconquérir sa liberté et son indépendance. Mais comme, avant de raconter ces événements, il ne peut être qu'a vantageux d'entrer dans certains détails sur le passé de ce peuple, je dirai quelques mots des époques antérieures à sa renaissance. On sait que la Belgique ancienne se composait, d'après Jules César, de vingt-quatre peuples puissants et guerriers, qui habitaient toute la contrée située entre la mer du Nord, la Seine et la Marne, et consti tuaient une des trois parties de la Gaule. Ce pays était alors recouvert d'épaisses et vastes forêts dont celles de Soigne et des Ardennes con servent encore d'antiques vestiges.
Ces peuples, presque tous descendants des races germaniques, appartenaient aux hordes septentrionales qui envahissaient de temps à autre l'occident de l'Europe, en y trans portant leurs idiomes, leurs institutions et leurs mœurs. Chastes, hospitaliers et valeureux, qualités principales et distinctives de la race teutonique, les Belges les surpassaient lous par leur courage indomptable, ce qui faisait dire à César : Horum omnium fortissimi sunt Belgce. Nous savons en outre, ainsi que Tacite l'aífirme, qu'à cause de son intrépidité et sa valeur, la cavalerie belge était choisie de préférence pour former la garde des empereurs romains. Lucain vante les Belges pour leurs exploits guerriers en Grèce, en Egypte, en Espagne, en Italie, et Florus attribue la victoire de Pharsale, remportée par César, au courage extraordinaire de ses cohortes flamandes.
Plus tard, lorsque après la chute de l'empire romain, les peuples qui habitaient les régions d'au delà du Rhin, passèrent les frontières de leur pays natal, à l'invasion romaine succéda celle des Francs, et deux grandes tribus vinrent s'établir entre la Loire et le Rhin, à savoir : les Francs occidentaux, qui sont les Français actuels, et les Francs orientaux, qui sont les Belges. Mais ces deux peuples n'eurent pas le mème sort, et leur séparation provint d'une lutte de supériorité et de domination. Les uns, les Francs occidentaux, restèrent sous le pouvoir
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. 7 des descendants de Clovis ; les autres, les Francs orientaux, sous celui de Pépin de Herstal et de Landen, villages situés sur la roule de Bruxelles à Liège. Puis, l'empire de Charlemagne étant tombé par suite de la diversité des races, les Francs occidentaux reconquirent leur indépendance sous la domination des Capets. De là date le prin cipe de l'unité et de l'autonomie des Français, résultat du surtout à l'action incessante de la dynastie. Ce fait, qui annihilait les États partiels et donnait naissance à un grand peuple, ne s'accomplissait pas en même temps chez les Francs orientaux. Leur territoire était partagé en petils royaumes régis par des princes ou des seigneurs et en puissants municipes. Ces municipes ont joué un rôle important dans l'histoire de ce peuple. Riches et forls par le commerce, la navi gation et les relations fréquentes avec l'Orient el l'Italie, ils aidèrent considérablement au progrès de la civilisation et de la prospérité des Flandres.
Mais les avantages et les progrès de la civilisation ne suffi saient pas à créer l'unité et l'autonomie de ce peuple, attendu que la nature turbulente et inquiète des municipes, tout en empêchant la paix et la sécurité, enserrait toute la gloire et les grands intérêts de la nation dans le cercle des murailles d'une ville , dans l'ambition sou vent mal satisfaite de patriotes orgueilleux et superbes. On s'insur geait et on se battait sans autre raison que pour le creusement d'un canal, pour des jalousies de commerce, des privilèges de salaire ou pour l'immunité.d'un péage. Semblables en cela aux municipes italiens, ceux de la Belgique ne présentent dans l'histoire qu'une série de luttes perpétuelles et féroces de ville à ville, de métier à métier. La guerre inlerne élait en permanence. Les factions et les ambitieux se déchi raient tour à tour, et leurs trisles passions se déchaînaient à tout moment.
Eu agissant le plus souvent avec imprudence, sans discernement et sans projets arrêtés, en méprisant les conseils et les avertissements, les municipes s'abandonnaient d'ordinaire à des actes intempestifs et s'exposaient à de graves et irréparables dangers. Les cités les plus belles et les plus florissantes, telles que Liège, Louvain, Bruges et Gand furenl le plus cruellement agitées et déchirées par les guerres
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. 8 civiles et les désordres populaires. L'histoire cite encore les noms d'Artevelde, Jean Yoens, Courterel, Henri Dinant, Dantin et Raes de Heers, qui mirent en œuvre toute leur autorité pour chasser les princes et transformer les communes en république. Mais en face du pouvoir du municipe flamand se trouvaient les nouveaux princes, moins forls et moins libres, et cherchant à opposer des entraves au développement des libertés communales. C'était là une entreprise bien difficile pour ces princes qui surent, il est vrai, se rendre presque indépendants de l'empire, mais ne réussirent jamais à s'affranchir de la crainte ou du joug des municipes. Rien de plus remarquable que la puissance de ces derniers qui combattit et affai blit constamment le principe dynastique, en s 'étendant jusque sur la principauté épiscopale de Liège.
En effet, les municipes étaient si forts et si redoutés, que, lorsque les rois de l'Europe, après avoir favorisé l'affranchissemenl des communes pour abattre la féodalité, se mirent à attaquer les communes, les princes les plus audacieux et les plus despotiques désespérèrent complélement de pouvoir maîtriser quelques-uns des municipes de la Belgique. Vaincus, mais non domptés, ils reparaissaient après leurs défaites plus grands et plus terribles, au point qu'on fut obligé de les laisser jouir Iranquillement de leurs libertés. Mais s'il ne fut point donné aux monarchies flamandes d'ob' tenir la prééminence sur les communes et de les soumettre, elles en furent amplement dédommagées par les heureuses destinées qu'éprouvèrent quelques princes des maisons régnantes. Pendant que les com munes fournissaient des hommes aussi distingués par leur valeur et leurs vertus que ceux du bon temps de l'antiquilé, ces familles royales donnaient à tous les trônes du monde des rois et des empereurs.
En effet, Godefroi de Bouillon fut roi de Jérusalem; Jean, comte de Luxembourg, roi de Bohème ; Charles de Luxembourg et ses descendants furent empereurs des Romains; les Baudouin de Flandre et de Namur, empereurs de Constantinople. Telle avait été la situation de la Belgique jusqu'à la fin du xive siècle, lorsque, par la mort de Louis de Maie, elle passa sous la souveraineté de la maison de Bourgogne et que la domination étrangère s'y établit
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. 9 à partir de cette époque. Or, pour créer l'unité nationale et celle de la monarchie, il fallait que les ducs de Bourgogne détruisissent les petits royaumes et la puissance des communes. Ils se mirent donc à l'œuvre, subjuguèrent les petites principautés par les guerres et les alliances, anéantirent les municipes sur les champs de bataille de Roosebeke, d'Othée et sous les murs de Liège. La monarchie gagnait ainsi en unité, mais au bout de peu de temps, elle cessait d'être nationale. Charles le Téméraire, saisi de la fureur des conquêtes et n'ayant plus rien à conquérir dans son pays, tournait ses idées belliqueuses vers le dehors, ternissait sa gloire en Suisse, et, à peine âgé de quarante ans, perdait misérablement la vie à Nancy. Ce fut un triste événement que la mort prématurée de ce prince, qui aurait bien pu devenir le fondateur d'une monarchie nouvelle et le chef d'un nouveau peuple, si une ambition effrénée et aveugle n'avait fait de lui un aven turier.
Si le sort eût pincé Charles le Téméraire sur le trône de France et Louis XI sur celui de Bourgogne, il est permis de croire que les destinées futures de l'Europe eussent été différentes. L'esprit froid, astucieux et pacifique de Louis XI, eût à coup sûr créé un royaume entre le Rhin et la Somme, et condamné la France à n'occuper que la deuxième place dans le monde. Mais la mort de Charles ayant mis fin à la puissance des ducs de Bourgogne, et sa fille ayant épousé un prince élranger, les Pays-Bas restaient accessoirement annexés à un autre Etat. Charles-Quint, issu de ce mariage, ne méconnut pas son origine flamande, mais sous l'in fluence de ses idées et du caractère bouillant que lui avait légué son aïeul maternel, il ne jugea pas suffisant le titre de roi d'Austrasie qu'il pouvail prendre.
Son ambition était immense, son amour du pouvoir tt des conquêtes insatiable. II aspirait à la souveraineté universelle, mais il ne put fonder un empire sur des bases solides. Toutefois, ce prince montra toujours une grande prédilection pour les Belges pendant tout le cours de son règne, qui dura quarante années. Ses principaux conseillers, les chefs de ses troupes et de ses nombreuses armées furent toujours des Belges. Mais avec Charles-Quint finissait l'autonomie dynastique. A ce glorieux souverain succéda son fils, Phi-
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. 10 lippe II. Or, ce prince n'avait rien de belge ; il croyait que sa puissance lui venait de Dieu; l'orgueil servait de base à sa foi, et la foi entrete nait son orgueil. Formidable par sa nature et par son pouvoir, il ne fut guidé pendant toute sa vie que par un seul sentiment, la peur la plus profonde. Toutefois ses terreurs, masquées par la majesté du trône et de l'autel, ne lui furent par inspirées pas une vile lâcheté, mais par la foi et la pénitence. II devint presque grand pour avoir cru fortement et sincèrement à l'éternité. Tyran des peuples et prince des prêtres, il ennoblit par la religion les craintes et les angoisses de son âme, et voulut que son pouvoir sur la terre servît à lui préparer une place dans les cieux. II fut cruel, parce qu'il était convaincu que, pour lui, la cruauté était un devoir; aussi pourrait-on le plaindre à cause de la haine et de l'horreur que son nom inspire, s'il n'était démontré que, parmi tous ses crimes, il n'en est point un seul qui n'ait eu pour cause première un scrupule de conscience.
Après être monté sur le trône paternel, Philippe II vint résider pendant quatre ans en Belgique. Mais durant cet espace, son unique pensée fut de changer les institutions, de détruire les privilèges, d'anéantir toutes les libertés dont les Belges jouissaient alors. La maison de Bourgogne ayant échoué dans son projet d'unité et d'autonomie, les populations belges, au milieu de tant de changements de dynasties et de tant de guerres étrangères, avaient conservé une espèce de représentation nationale sortie des luttes du moyen âge, imparfaite et informe comme l'œuvre du hasard. Les États généraux ne tenaient qu'un mandat spécial des États provinciaux. Chaque province, chaque ville et souvent chaque village avait ses lois; la vie politique était concentrée dans les localités ; les pouvoirs étaient confus et regardés comme le patrimoine d'un municipe ou d'une famille; les compétences étaient incertaines; en un mot, il n'existait point un gouvernement chargé de diriger le peuple.
Les Belges tenaient ardemment à leurs vieilles franchises, lesquelles constituaient un fait traditionnel, qui ne les préparait pas, il est vrai, à la formation de l'unité politique, mais qui cependant accordait au peuple une foule d'immunités et de pri vilèges. Une pareille représentation ou constitution, qui était le résul-
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. 11 tat des démêlés et des embarras communaux, dépouillait les nobles et le clergé de lout pouvoir absolu ; attribuait à tous des droils égaux devant la loi ; concédait au seul magistrat belge la faculté de juger el de punir; protégeait le faible et le pauvre ; obligeait le gouvernement à obtenir les subsides des États, à demander l'approbalion de la noblesse et du clergé, et imposait enfin, en dernier lieu, le consentement du peuple. Puis le prince, avant de revêtir le pouvoir, devait demander à chaque province l'investiture de duc ou de comte , prêter serment et recevoir celui des sujels. Mais si jamais il violait la sainteté du ser ment, le statut du Brabant et celui des autres provinces connu sous le nom de Joyeuse Entrée affranchissait les sujets de toute obéissance et de tout engagement, tant que le prince ne rentrait pas dans la bonne voie et ne rétablissait pas les choses dans leur ancien état.
De celte manière le cas de désobéissance des sujets était déjà prévu et explicitement indiqué, en laissant au chef seul de l'État toute la responsabilité et toute la faute. Toutefois, pendant son séjour en Belgique, Philippe II, entraîné dans des guerres contre la France, avait eu besoin d'argent, de soldats et du génie d'Egmont, et il avait renoncé à l'exécution de son coupa ble dessein. Mais après après avoir quitté les Pays-Bas le 1er septem bre de Tannée 1559, et pris les mesures nécessaires pour appliquer la forme de gouvernement qu'il projetait ; il commença à accorder aux Espagnols les charges civiles; à vouloir entretenir une armée permanente ; à refuser la convocation des États généraux ; à introduire la sainte inquisition ; à créer de nouveaux évêchés ; à restreindre rensei gnement, à enfreindre les codes ; à dénaturer en somme presque toutes les institutions du pays.
En conséquence, pour doter les nouveaux évêchés, il fut obligé d'exproprier les abbayes dont les supérieurs siégeaient dans les Élats provinciaux ou généraux. Pour valider la compétence de l'inquisition, il dut entamer le droit acquis à tout Belge d'être jugé par sa magistrature et non par une juridiction étrangère. Enfin les restrictions à renseignement public lésaient ouvertement des privilèges anciens et respectés. Ainsi parmi les causes de la révolution du xvic siècle , les unes furent politiques , les autres religieuses , ce
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. 12 qu'il est bon de noter pour comprendre son étrange dénoûment. En effet, Philippe ayant fait droit et donné raison aux récriminations politiques, les Belges, satisfaits de ce résullat, rentrèrent dans le calme et dans leur ancienne obéissance. Mais lorsqu'il eut refusé de prêter l'oreille aux griefs religieux, les provinces septentrionales, les plus rapprochées de l'Allemagne et de la Réforme, présévérèrent dans leur rébellion, conquirent leur indépendance par de longues et cruelles luttes et se créèrent une puissante autonomie qui ne tardera pas à faire sentir son influence à la Belgique. II ne me parait pas tout à fait hors de propos d'expliquer ici la pro fonde différence qui existait entre les deux peuples habitant les parties méridionale et septentrionale des Pays-Bas. Tout concourait à les diviser et à les séparer, caractère, mœurs, usages, traditions, intérêts, ainsi que les effets divers de la religion et de la politique.
Les populations qui habitaient la partie proprement appelée Hollande, ou l'évêché d'Utrecht, ou celles établies entre les rives orientales du Zuyderzee et les bords de l'Ems , ont toutes, en même temps que l'empreinle de l'origine frisonne, un caractère fier, dur, obstiné, qui distingue encore aujourd'hui les fils de cette race. Les luttes perpétuelles avec la mer, la nécessité sans fin qui les forçait à combattre ce terrible élément pour lui disputer la terre natale, ont façonné ces populations aux plus rudes fatigues , les ont rendues intolérantes et impatientes de tout joug. La féodalité neput jamaiss'enracinerentièremenlau milieu de ces hommes. Jamais les pompes ni les fêtes de la chevalerie n'eurent d'attrait pour eux. La tristesse et l'uniformité de la nature, ainsi que les traditions du nord, entretinrent constamment dans l'esprit el dans les idées de cetle nation une morosité invincible.
On peut dire que le peuple hollandais a été le dernier, parmi les peuples libres et indépendants de l'Europe, qui ait courbé la tête sous la double autorité de l'église et du souverain. La Belgique, située entre la France, la Prusse, la Hollande, la Con fédération Germanique el la mer du Nord, possède, outre de nombreux et divers avantages naturels, deux grands fleuves, l'Escaut et la Meuse. Le premier coule lentement entre de riches et fertiles pâturages, de
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. 13 vertes et charmantes prairies. L'autre, dans son cours impétueux, longe des rochers sauvages et nus, parfois revêtus d'une belle verdure. Or, ces deux fleuves sont, pour ainsi dire, l'image des deux peuples qui habitent la Belgique, à savoir le peuple flamand et le peuple wallon. Le Flamand, d'origine saxonne, se dislingue par la lenteur qui carac térise l'Allemand , par la circonspection , par une ingénuité qui frise rimpolitesse, un amour profond du passé et une ténacité invincible pour ses institutions, ses libertés et ses franchises. Le Wallon, de race franque, est vif et mobile comme le Français, sincère et ouvert, gai et ingénieux, peu méditatif, alerte et prompt, au contraire du Flamand. Les peuples belges ont deux faces, ou pour mieux dire, deux têtes comme Janus. La tête du Flamand est large et bien conformée; il a le teint blanc, les yeux bleus et les cheveux blonds.
Celle du Wallon est expressive el énergique ; il a la peau brune, les yeux et les cheveux noirs. Mais indépendamment du visage, on peut encore distinguer ces deux races par leur manière habituelle de vivre, leurs institutions et leurs fêtes. Le Flamand a conservé les sociétés des arbalétriers et des archers qui descendent el sonl le symbole des anciennes compagnies militaires, de ses formidables municipes; les sociétés de Rhétorique, nées des vieilles corporations littéraires qui succédèrent aux cours d'amour. Le Wallon, au contraire, neconnaîtque les sociétés musicales. Tout chante dans les provinces wallonnes. La musique sort du fond des houillères, du sein des usines où retentit le bruit des machines et des fourneaux; elle sort des maisons comme une bouffée de vent, et ses sons cadencés et harmonieux retentissent jusque bien avant dans la nuit.
Enfin, il a existé de tout temps, entre les peuples hollandais et belge, une différence des plus notables. En effet, tandis que dans les provinces belges la féodalité prenait force et vigueur; que les formes chevaleresques et élégantes de la société française s'y introduisaient et y étaient imitées ; que les municipes si redoutés y organisaient le com merce et l'industrie ; que les arts, les fêtes de Rhétorique, les cours d'amour, la poésie et la musique y étaient en honneur auprès d'une population joviale et laborieuse, sous les comtes de Flandre et les ducs de Brabant; les peuples des provinces septentrionales ignoraient,
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. 14 pour ainsi dire, tous ces avantages, et menaient l'existence la plus simple, la plus grave, la moins active et la moins civilisée. Après avoir perdu la Hollande, Philippe II songea à se débarasser du gouvernement de la Belgique, et il nomma pour régent de cet État, l'archiduc Albert, de la maison d'Autriche. Cet archiduc était fils de l'empereur Maximilien II et de Marie d'Espagne, sœur du roi Philippe. Destiné au sacerdoce, il avait reçu du pape Grégoire XIII, à l'àge de dix-huit ans, le cardinalat de la Sainte-Croix de Jérusalem. Mais Phi lippe lui avait défendu de prendre les ordres sacrés, et, après avoir acquis le royaume du Portugal, il Pavait envoyé à Lisbonne, avec le titre de vice-roi. Puis, il voulut qu'il épousât sa fille Isabelle, à laquelle il donnait pour dot les Pays-Bas et la Bourgogne.
Le 11 février 1596, l'archiduc Albert entrait en grande pompe à Bruxelles. Le 15 aoùt, il prenait possession de la dot de sa femme; les Pays-Bas et la Bourgogne lui étaient cédés, et Philippe II déclarait dans l'acte de cession : « qu'il était reconnu par le monde entier que le plus grand bien dont un pays pût jouir, était celui de se voir gouverné sous les yeux et la présence de son prince et seigneur natu rel. » Grande vérité , qui n'a pas toujours été sagement appréciée et avouée par tous les souverains. En attendant, les Belges, depuis 1567 jusqu'en 1575, avaient subi le cruel gouvernement du duc d'Albe. Ils avaient vu emprisonner ou mourir leurs meilleurs citoyens ; un tribunal de sang, institué sous le nom étrange de Conseil des troubles, exercer des atrocités contre les rebelles, torturer les prétendus hérétiques ; les comtes d'Egmont et de Hornes perdre la vie sur l'échafaud ; le pays entier épouvanté, persécuté el déchiré par une tyrannie fanatique et stupide.
Le nouveau maître que Philippe II leur donnait, n'offrait donc pas aux Belges l'espoir d'un avenir moins triste et plus fortuné. Mais les choses prenaient pour eux une meilleure tournure, et l'Espagne, sous le gouvernement de Philippe II, devenait moins prospère et moins redoutable. Ce prince, dont la volonté de fer persistait à maintenir le catholicisme dans toute sa pureté, fut la cause de guerres longues et désastreuses, et il laissa son royaume comme immobile, au milieu des progrès que faisaient les
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. 15 autres Élats. Philippe, en luttant contre la nouvelle civilisation et en prétendant à la domination exclusive sur les mers, fit déchoir l'Espa gne de sa grandeur, et ce beau pays fut entraîné dans sa mauvaise fortune. Mais si la politique de cette époque avait un caractère tout à fait immoral et gouvernait avec les fureurs du fanatisme, si les prêtres et les jésuites abrutissaient la plupart des princes et des gouverne ments, si, jusqu'en Hollande et en Saxe, les doctrines de la Réforme devenaient intolérantes et féroces, on voyait toutefois, pour le bonheur de l'humanilé, un Henri IV, un prince d'Orange et une Élisabeth, planer au-dessus du siècle, par leur esprit et leur génie. Déjà plus qu'auparavant, les études économiques élaient cultivées par les hommes d'État. En France, Sully sentait la nécessité d'introduire les nouveaux principes dans l'administration; Élisabeth en comprenait l'importance, et par leurs entreprises, les Hollandais démontraient les effets prati ques de la science.
Déjà Henri IV, Maurice d'Orange et le duc de Parme avaient apporté des améliorations dans l'art de la guerre, et la puissance maritime de TAngleterre et de la Hollande avait été pour l'Europe un événement encore plus nouveau et tout à fait inattendu. L'archiduc Albert et Isabelle ne furent pas des maîtres cruels ou inhumains, et les Belges, pendant le court espace du nouveau régime, grâce au retour de la paix et du calme, purent réparer leurs malheurs passés, s'adonner aux arls, à l'industrie, au commerce, se livrer au travail, espérer de meilleures destinées. En effet, le règne d'Albert et d'Isabelle furent illustrés par le nom de Juste-Lipse et celui de Bo land, qui compte parmi les principaux auteurs de Tœuvre gigantesque des Acta Sanctorum. Les arts atteignirent le plus haut degré d'éléva tion par les œuvres de Rubens, Van Dyck, Crayer, Jordaens et autres artistes de génie, qui fondèrent la grande école de peinture flamande, laquelle est encore la première, après l'école italienne.
Mais le règne de ces princes ne fut pas de longue durée. En mourant, ils ne laissaient pas d'héritiers, et, en 1635, les provinces belges retombaient sous la tyrannie espagnole, si dure et si odieuse. Une fois rentrés sous leurs anciens dominateurs, les Belges eurent à souffrir de nouveaux et de plus grands maux par suite de la dé-
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. 16 chéance de l'Espagne qui leur fît partager ses humiliations et ses infortunes. Cette époque fut déplorable pour a Belgique qui eut à supporter les injures du plus fort; elle, fut terrible par la situation affreuse que lui fit une diplomatie impitoyable. La Hollande s'enrichissait de ses désatres et se consolidait sur ses ruines. Anvers perdait son commerce et celui d'Amsterdam grandissait. Le traité de Munster, qui devait garantir les petits États, anéantissait la prospérité et la puissance des Flandres. Le Brabant septentrional, Maestricht , les deux rives de TEscaut, une partie du cours de la Meuse, étaient au pouvoir des Hol landais, qui, par terre et pír mer, tenaient les forces belges comme em prisonnées. Le port d'Anvers était fermé. La France et TAngleterre empêchaient l'ouverture de celui d'Ostende.
Enfin l'ambition de Louis XIV, qui brûlait de mettre à exécution les projets de Philippe le Bel ; de Philippe-Auguste et de Louis XI, c'est-à-dire d'annexer la Belgique à la France, en faisant à ce pays de longues et rudes guerres, déchirait tantôt l'Arlois ou les Flandres, tantôt le Luxembourg ou le Hainaut. Le traité d'Utrecht, en raffermissant la paix de Munster, met lait le comble aux misères des Belges. II livrait, outre les ports, les forteresses de la Belgique à l'autorité hollandaise; il imposait aux Belges des charges énormes pour y maintenir des garnisons républi caines. Honte à la diplomatie qui humiliait ainsi un peuple généreux et infortuné ! Cet état de choses avait duré quelque temps, lorsque, en 1715, la Belgique passa de la domination espagnole au régime autrichien. La prospérité et la vie semblèrent y renaître.
La servitude y devint moins pénible. Les arts et l'industrie reprirent un nouvel essor, et Tagriculture notamment fil des progrès tels, qu'elle répara en grande partie les pertes qui avaient réduit les Belges à la pauvreté. La mort de l'empereur Charles VI avait appelé sur le trône, à défaut d'enfants mâles, Tarchiduchesse Marie-Thérèse, qui devenait im pératrice en vertu de la fameuse Pragmatique sanction de 1715. Charles de Lorraine ayant été nommé gouverneur des provinces belges, de nouvelles guerres vinrent affliger ce pays, et, pendant sept années,
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. 17 il servit de champ de bataille et de carnage, ce qui causa au com merce et aux arts des dommages funestes el irréparables. C'est alors que Menin, Ypres, Furnes et d'autres forteresses tombèrent au pouvoir de Louis XV; la fameuse bataille de Fontenoy ouvrit toute la Belgique aux Français qui occupèrent une grande partie du Brabant et du Hainaut, s'emparèrent de Bruxelles et d'Anvers et enlevèrent à l'Autriche ce pays tanl envié. La paix d'Aix-la-Chapelle mettait enfin un terme à la guerre; la Belgique retournait à l'empire et les potentats de l'Europe raffermissaient et garantissaient les droits de Marie-Thérèse sur lous les domaines impériaux. A dater de ce moment jusqu'à la mort de cette princesse, arrivée en 1780, la Bel gique jouit d'une paix complète, et, en se remettant des maux passés, elle fut, au dire d'un historien, satisfaite et heureuse.
Mais ce bonheur fut inopinément troublé par le nouveau monarque Joseph II, qui succédait au trône après la mort de sa mère. Marie- Thérèse laissait à son héritier un empire grand, puissant, prospère el tranquille. Cette impératrice avait signalé son règne par de nombreux travaux et de grandes améliorations, conformes à son caraclère, au bien de ses peuples et à la civilisation de son lemps. Elle avait institué des académies pour Tencouragement des sciences et des lettres ; fondé des établissements d'éducation ; réformé Tenseignement public; récom pensé les inventeurs de tout système utile à l'industrie ; protégé Tagri culture et frappé des médailles avec cette inscription : Arti Artium Nutrici; renfermé le droit de chasse dans ses limites les plus étroites ; modéré la féodalité; défendu l'intervention des prêtres dans la rédac tion d'un testament; fixé Tàge de vingt-cinq ans pour se vouer à la mission sacerdotale; aboli le droit d'asile dans les églises et les couvents; supprimé Tinquisition, excepté à Milan où elle fonctionna avec assez de modération et sans qu'on s'en aperçût ; conservé enfin à tout prix la paix, ce but principal de toute administration sage.
Mais le nouvel empereur, qui n'aimait pas, ou pour mieux dire, qui dédai gnait la prudence et la timidité féminines de sa mère, voulut être législateur, réformateur et guerrier tout à la fois. Animé des doctrines philosophiques du xvur siècle, plein de confiance dans les études in-
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. 18 tellectuelles, et de mépris pour ce qu'il appelait la misère du passé, il s'imagina qu'il pouvait sans aucun danger tout renverser et tout re construire. Il.croyait que tout était possible au chef d'un État ; que le gouvernement embrassait la religion, les dogmes, les rites, les usages, les coutumes, Tenseignement; que tout devait se confondre et s'identi fier avec Tadmiuistration. Philosophe, philanthrope et despote, il voulait effectuer ses innovations pour le bien de Thumanilé et malgré Thumanité; il prétendait enfin que toutes les volontés s'inclinassent devant la volonté suprême du souverain. II avait, on doit le recon naître, de grandes qualités, de bonnes intentions; mais en opérant en politique avec la seule étude de la philosophie, et en oubliant l'histoire, Joseph II fit, avant les réformateurs modernes, la triste expérience que le rêve d'un honnête homme peut quelquefois devenir la cause de calamités publiques et de misères nombreuses pour un peuple.
Après avoir revêtu la dignité impériale, Joseph II faisait savoir aux peuples flamands : Qu'il entendait expressément conserver aux Belges la jouissance de leurs droits et privilèges. II confirmait dans le gouvernement de ces provinces Tarchiduchesse Marie-Chrisline et le duc Albert, auxquels il ordonnait de gouverner conformément aux lois établies. II prenait ensuite dans chaque province Tinvestiture de duc ou de comte, jurait le maintien des anciens statuts et se soumet tait à toutes les clauses et dispositions spéciales. Les provinces et les États juraient à leur tour qu'ils seraient des vassaux et des sujets soumis, obéissants, loyaux, dévoués et fidèles, aux mêmes conditions que leurs prédécesseurs. Ces serments mutuels constituaient ainsi un contrat entre le prince et les sujets; ils reconnaissaient et garantis saient les droits et les privilèges.
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