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LA DIPLOMATIE PRUSSIENNE DEPUIS LA PAIX DE PRESBOURG JUSQ'AU TRAITÉ DE TILSITT DU MÊME AUTEUR : La Liberté de Tester et la Divisibilité de la propriété foncière. — Ouvrage couronné par l'Académie de Législation. — Rapporteur à TInstitut, M. Hip. Passy, ancien Ministre des Finances. Traité sur les Octrois. — Ouvrage couronné par l'Académie de Législation. — Rapporteur à TInstitut, M. Michel Chevalier, Professeur au Collège de France. Sully économiste. — Mémoire à TInstitut, ayant servi de thèse d'économie politique. Le Droit d'Hérédité. — Rapporteurs à TInstitut, M. Franck, Professeur au Collège de France et M. Hip. Passy, ancien Ministre des Finances. Manuel et son Temps. — Étude sur TOpposition parlementaire sous la Restauration. — Rapporteur à TInstitut, M. Henri Martin, Sénateur, Membre de l'Académie Française.
Capitulations militaires de la Prusse. — Étude sur les désastres des armées de Frédéric II, d'Iéna à Tilsitt, d'après les Archives du Dépôt de la guerre. — Rapporteur à rinstitjjk_M. Hip. Passy, ancien Ministre des Finances. /^^&?*v^\ SOUS PRESSE : Desaix. — Étude sur les Campagnes des Armées du Rhin, sur l'Expédition d'Egypte et sur la deuxième Coalition, d'après les Archives du Dépôt de la guerre. — Rédigé par ordre de M. le général Gresley, ancien Ministre, publié par M. le général Farre, Ministre de la Guerre. Le Royaume de Prusse. — Étude sur la mission historique de la Maison de Hohenzollern et sur la Monarchie des démembrements, avec des documents allemands et français inédits. EN PRÉPARATION : Carnot. - Rapports à la Convention et au Comité de Salut public, Instructions, Mémoires, Lettres.
Circulaires, Plans de Campagne, Dépêches, Notes et Correspondance générale, de 1792 à 1800. — Sera publié sous les auspices de M. le Ministre de la Guerre. DIPLOMATIE PRUSSIENNE DEPUIS LA PAIX DE PRESBOURG JUSQU'AU TRAITÉ DE TILSITT d'après LES ARCHIVES DU DÉPÔT DE LA GUERRE ET DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES PAR M. E. BONNAL , Conservateur des Archives du Dépôt de la Guerre. « Je voudrais être général de division en France. » Le prince Louis de Prusse à M. Bignon, en 1802. PARIS E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR PALAIS ROYAL 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS A M. HIPPOLYTE PASSY AIDE-DE-CAMP DU GÉNÉRAL BELLIARD EN 1814, ANCIEN MINISTRE, ANCIEN PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS, ANCIEN PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'iNSTITUT. Monsieur le Ministre, Ce sera l'honneur des hommes qui ont appartenu à la Génération de 1830, de n'avoir jamais désespéré de l'avenir de la France et d'avoir reporté sur la Jeunesse de l'Empire qui allait s'instruire auprès d'eux leur haute sympathie.
Livre I La
QUATRIÈME COALITION DEVANT L'HISTOIRE CHAPITRE PREMIER ORIGINES PRUSSIENNES DE LA QUATRIÈME COALITION SOMMAIRE. — Griefs réciproques des Cabinels de l'Europe au lendemain du traité de Lunéville. — Situation de la Prusse. — Son Syslèmc de Neutralité. — Affaire des margraviats de Franconie. — Napoléon envoie 66 mille florins d'or à la Prusse pour l'indemniser de son passage. — Frédéric-Guillaume ébranle Irois armées. — Citation de documents allemands. —Négociation d'Haugwitz. — La Prusse exige le Hanovre de Napoléon, l'accepte et traite secrètement avec la Russie. Quelle était, au lendemain du traité de Lunéville, la situation de la Prusse? Une paix de huit années avait succédé en 1803 aux malheurs de la Campagne de France, que la monarchie de Brandebourg avait provoqués. Respectueuse des règlements de Frédéric II à l'intérieur, la Prusse aimait les formes vieillies de son administration, et la masse du pays ne comprenait pas que les mœurs soutiennent les États mieux que les institutions.
A l'extérieur, ses agrandissements en territoire et en population, dénommés Prusse méridionale, étaient une cause d'affaiblissement ; ils offraient à la Russie une étendue de frontières facile à traverser. 11 en était de même à l'Ouest , où les nouvelles possessions , isolées des anciennes, ne pouvaient concourir à la sauvegarde du pays et devaient rester exposées à toutes les tentatives de l'ennemi comme à la fermentation des esprits au dedans. Le gouvernement par la crosse épiscopale avait fait la richesse de ces con trées, vouées désormais aux incertitudes de la politique. Les arrangements survenus en Allemagne par cette paix, montrèrent aux esprits clairvoyants les faiblesses de l'œuvre de Frédéric II. Le cabinet de Londres, qu'animait une passion aveugle con tre la France, apprit à l'Europe que la France était prépondé rante , que ses triomphes menaçaient l'équilibre et que l'indépendance des États n'était qu'illusoire.
Le Nord n'était garanti, disait-il, que par son éloignement, l'Angleterre par sa position géographique. Si la Prusse était intacte, pourrait-elle maintenir sans péril son système de neu tralité? Si PAutriche était puissante, qui pouvait lui assurer un avenir sûr, en Italie surtout ? L'Angleterre n'avait-elle pas accepté la paix d'Amiens, pi'écipitamment et sans but, perdant ainsi les fruits de dix années d'efforts ? Les colères de la presse britannique et le refus de rendre Malte malgré les traités, rompirent la paix entre les deux empires qui dominaient le continent et les mers. Le premier Consul attaqua son ennemi par le seul point où il fût accessible, c'est-à-dire vulnérable, le Hanovre. Une armée française l'envahit en mai 1803, conduite par Mortier. Quelle fut la conduite de Frédéric-Guillaume III ?
On crut en Allemagne qu'appelé par sa position spéciale à détourner cette attaque, l'ancien allié de la première coalition prendrait en mains l'intérêt des princes allemands. On s'appuya sur les exemples de sa famille qui, dans des conjonctures aussi difficiles, avait protégé le Nord et nominalement le Hanovre. Le cabinet de Londres se crut d'autant plus sûr de son côté de cette ligne de conduite, qu'il ne cessait de montrer dans la France Yennemi naturel. Obtempérer à sa politique n'était-ce pas s'humilier? A ces raisons diverses vint s'ajouter un appel direct des intéres sés. Le premier major de Decken fut envoyé à Berlin pour y obtenir l'intervention de ce cabinet. Certes, le roi avait compris, dès le début de la crise, que les princes allemands s'attendaient à un acte décisif et conforme à ses propres intérêts comme aux tra ditions de sa Maison.
Mais les procédés maritimes de l'Angle terre, qui exerçait le droit de visite sur les vaisseaux des neutres, le blessaient. Ces mesures vexatoires pour la respectabilité du pavillon prussien, il désira les faire cesser, Secrètement d'accord avec le gouvernement français, il demanda la libre navigation des mers ; il proposa en retour au gouvernement anglais, de faire occuper le Hanovre par ses troupes et de le lui conserver jusqu'à la paix. Le cabinet de Londres n'accepta point les ouvertures de Berlin. Des publicistes prussiens ont dit qu'il eût été plus sage de ne pas former cette demande, ce n'est pas notre avis, ou que du moins il eût été préférable de ne pas faire dépendre de son accomplissement le salut du Hanovre. Le refus de l'Angleterre provenait, à les croire , de ce que l'accord de cette demande n'aurait pas suffi pour sauver le Hanovre ; de ce que l'avantage de conserver ce pays ne pouvait compenser les pertes qu'elle aurait subies sur mer ; de ce que, enfin, Frédéric-Guillaume ne se résoudrait probablement pas à une occupation qui compro mettrait sa propre politique.
La question maritime primait toute autre considération à Londres. William Pitt s'estima trop heureux de pouvoir dominer son roi avec un tel argument, l'occupation du Hanovre ; il se refusa à abandonner un moyen d'in fluence prédominant à la cour, au Parlement et auprès des cabinets qui entendaient se relâcher des engagements de Pilnitz. II voulait la guerre à outrance : l'occupation du 4 juin lui en fournit l'occasion,. Au refus de Londres, le cabinet de Berlin répondit par une politique utilitaire: l'indifférence. Le Foreign-Office répliqua en fermant les embouchures du Weser et de l'Elbe, Frédéric-Guillaume tenta de négocier avec Bonaparte qui inspectait alors les côtes du Nord : le premier Consul n'accepta pas de se lier sans réciprocité au système de la neutralité. Isolée sur le continent, l'Angleterre se tourna vers la Russie.
Son souverain, Tzar bien avant l'heure, cherchait dans une politique tourmentée et inattendue de quoi apaiser les remords de sa conscience. Garant de l'ordre qui avait été établi en Alle magne, alors que ses provinces réclamaient dans leurs popula tions la culture la plus élémentaire, Alexandre voulait peser sur l'Europe à tout prix ; il inter.vint dans la question de la réouverture des bouches de l'Elbe et du Weser ; quelques autres réclamations inexécutées achevèrent , avec l'affaire du duc d'Enghien, de brouiller les deux gouvernements. Le roi de Suède donna le premier le signal des ruptures, le 7 septembre 1804. Trois mois plus tard il se liait avec l'Angle terre et s'engageait par convention à mettre Stralsund en état de défense, pour en faire une place d'enrôlement et d'entrepôt. L'Autriche au même moment massait des troupes en Bohême et en Moravie et les dirigeait sur PItalie où Bonaparte renforçait les siennes, prélude, disait-on, d'une quadruple coalition.
La Prusse s'attachait à rester étrangère à toute initiative et parlait enfin de protéger le nord de l'Allemagne. Au cabinet de Stockholm qui sondait ses vues, Hardenberg répondit que son maître entendait rester neutre et ne souffrirait pas d'armements ennemis dans la Poméranie suédoise. Cette déclaration, faite en septembre 1804, s'aggrava trois mois plus tard d'une protesta tion contre le traité conclu entre ce cabinet et celui de l'Angle terre. Frédéric-Guillaume III notifia d'avance qu'il n'autorise rait aucune mesure hostile à la France en Poméranie. Sur les instances de Gustave IV, le Tzar représenta au début de 1803 que son frère de Berlin portait atteinte aux droits de Gustave comme souverain indépendant, en exigeant de lui qu'il rendit compte de ses engagements. Une plainte spéciale émanée de Slockholm resta sans réponse.
Ce ne fut qu'après avoir consulté la France, que le roi de Prusse répliqua à la Russie que le respect des droits de la couronne de Suède ne pouvait lui impo ser des provocations hostiles contre le cabinet de Paris. C'était une rupture possible dont on avait mesuré à Berlin toutes les conséquences. N'était-ce pas le prélude d'une prise de possession future de pays utiles à la monarchie de Brandebourg? L'échange de décorations entre Paris et Berlin amena une rupture complète le 29 mai 1805. Mais cette cessation de rapports, a dit un historien allemand (1), influa si peu sur ceux de la Prusse avec les puissances ennemies, que la Russie sollicitait au même moment sa médiation. Nous avons exposé ailleurs le système de l'Alliance de média tion, ses origines et ses vicissitudes, son but et ses moyens.
Nous n'y reviendrons pas (2). Les publicistes de la coalition ont donné pour cause à la ligue de 1805, le couronnement de Napoléon comme roi d'Italie le 26 mai, et l'annexion de la République de Gênes à la France le 4 juin. Le 10 juillet, la Russie rappela son plénipotentiaire, l'Autriche adhéra à l'al liance continentale le 9 août, et le 19 les armées russes entrèrent en Gallicie, tandis que les armées françaises se dirigeaient sur l'Allemagne du Sud. Le parti que prit la Prusse, a-t-on dit avec finesse, fut celui d'une simple controverse. Les adhérents de la coalition demandaient que le cabinet se concertât avec les Puissances contre l'élévation de la France ; ils s'élevaient contre Yancien préjugé que la grandeur de la Prusse dépendait de rabaissement de l'Autriche ; que le cabinet (1) Cons.
Histoire de la Prusse (anonyme), t. II, liv. VI. (2) Cons, nos Capitulations militaires de la Prusse, ch. 9. de Paris était Pallié naturel de celui de Berlin ; que la paix d'Amiens avait tellement interverti les relations, que l'alliance intime des cours de Vienne et de Berlin était une nécessité inéluctable ; enfin, que l'accession à l'alliance des cabinets de Pétersbourg et de Vienne lui permettait de réparer ses sautes antérieures en payant sa dette à la patrie. Les adhérents de la France constataient que cette dernière avait favorisé la Prusse lors du partage qui avait eu lieu en Allemagne. Ils voyaient dans la coalition une guerre qui n'aurait d'avantages que pour elle. L'entente des cabinets de la Bussie et de l'Autriche avait eu si peu de succès qu'il fallait tout crain dre. En supposant une attaque de la monarchie de Frédéric II par l'Empire français, celle-ci trouverait dans son armée le moyen de se défendre, et le concours des États du nord-alle mand ne pourrait lui faire défaut.
La neutralité seule pouvait être la règle de sa conduite, car elle n'aurait aucune reconnaissance à espérer de la Saxe, de la Hesse, de Brunswick et des autres États, si, prenant part à la guerre, elle l'altirait dans leur pays. Cette dernière opinion était celle de Frédéric-Guillaume et de son état-major ; aussi put-elle s'imposer dans une confé rence qui eut lieu à Halberstadt entre le duc de Brunswick, le comte de Schulenburg et le baron Hardenberg. Les instructions du maréchal Duroc, fidèlement interprêtées par lui dans le sens d'une alliance de la Prusse avec la France, échouèrent devant le maintien du Système de la neutralité. Le cabinet de Berlin poursuivait le même but auprès du Danemark, de la Saxe et de la Hesse, mais il entendit se prémunir contre toute agression, et, le 7 septembre, une armée de 80 mille hommes fut prête à marcher.
Les conséquences de la possession du Hanovre parla France se faisaient sentir au même moment et se retournaient contre la Maison des Hohenzollern. La Russie, d'accord avec la Suède, résolut d'entrer dans TElectorat pour atteindre Napoléon dans sa conquête anglo-allemande. On s'était engagé à Berlin à n'autoriser aucune puissance à pénétrer dans le Hanovre par les frontières nationales. Le Tzar, de son côté, se refusant de seconder Pami du Brandebourg dans ses condescendances pour la France, fit savoir qu'il occuperait la Poméranie suédoise ; il était d'autant plus libre d'agir ainsi qu'il n'avait pas à traverser les provinces d'un souverain neutre. Les représentations de ce dernier à Pétersbourg restèrent impuissantes, situation funeste, car Napoléon avait paru, en dégarnissant le Hanovre, le placer sous la sauvegarde de la Prusse.
Le 19 septembre, la Russie devint plus pressante et demanda l'autorisation de traverser les provinces de la monarchie, afin de secourir ouvertement l'Autriche. Cette demande offensait la dignité de l'armée de Frédéric II, le caractère personnel du roi. Les mieux avisés comprirent que ce prince était, au fond, un ennemi irréconciliable de Napoléon. Une tentative audacieuse suffirait-elle pour le faire déclarer contre lui? là était la ques tion. L'armée fut dirigée sur la Vistule, signe apparent d'une amitié entre la cour de Berlin et des Tuileries. La guerre venait d'éclater entre la France et la coalition. Les premiers efforts stratégiques de Napoléon avaient con sisté à tourner l'armée autrichienne pour empêcher sa jonction avec l'armée russe ; il y avait employé sept corps, lancés avec cette imprécation prophétique : II ne me suffit pas de battre l' ennemi, je veux l'anéanlir!
Qu'allaient devenir dans ce conflit les principautés de Fran conie? Isolées, elles étaient situées de telle sorte que vaincus et vainqueurs devaient les franchir : les premiers pour fuir, les seconds pour tirer de leur victoire le fruit de leurs sacrifices. Dès l'ouverture de la campagne, Frédéric-Guillaume avait décidé de livrer passage à toutes les troupes des belligérants, à condition qu'aucune d'elles n'y prendrait position. La sub tilité des courtisans trouva dans cette sagesse une preuve de faiblesse, et la totalité du territoire prussien fut proclamée inviolable. Les maréchaux Bernadotte et Davout, les généraux Marmont et de Wrède traversèrent les margraviats de Franconie durant six jours, à la tête de plus de 100 mille hommes. Les Bavarois ajoutèrent aux maux inséparables de la guerre des excès inutiles.
Les explications des plénipotentiaires français laissèrent le cabinet allié incrédule. Le baron de Hardenberg fulmina le 14 octobre, date singulière, une note où les violences de l'armée française étaient signalées sur ces bases : Les maréchaux n'ont tenu aucun compte des protestations des fonctionnaires civils et militaires, et les motifs mis en avant pour justifier la violation du territoire, prouvent combien le cabinet de Berlin s'est trompé en sacrifiant à la France ses intérêts les plus chers. Nous examinerons la valeur de cet acte où la loyauté de nos ennemis était exaltée par eux en un style ému, mais de circonstance. Le roi ne se contenta pas de ces plaintes, il appela ses troupes sous les armes. II forma trois corps : le premier de 50 mille hommes sous le duc de Brunswick en basse-Saxe, le second de 60 mille sous le prince de Hohenlohe en Franconie, le troisième de 20 mille sous sélecteur de Hesse en Westphalie.
La Bussie reçut l'autorisation de faire traverser la Silésie par ses corps auxiliaires; les troupes prussiennes cantonnées en Pologne furent rappelées et dirigées sur l'Ouest. Ces mesures rapidement prises, devinrent offensives par l'im prudence de la jeunesse militaire. « On ne parlait à Berlin, a écrit un historien exact, que de » l'atteinte portée à l'honneur prussien, et la guerre était deve » nue une affaire d'honneur. Une partie du peuple se plaignait, » l'autre murmurait de ce que l'on pût encore hésiter. La » jeunesse militaire, et à sa tète les princes de la maison royale, » se voyaient d'avance tout couverts de lauriers et ne redoutaient » rien tant qu'un lâche repos. Au théâtre, on représenta, d au milieu des applaudissements de tous les spectateurs, le » drame de Schiller intitulé : Le Camp de Wallenstein, et à la fin » de la pièce on jeta des loges un hymne guerrier dont un » militaire distingué avait fait les paroles.
A tous les banquets, » dans toutes les réunions consacrées à la joie, on buvait à la » délivrance de la patrie et à la ruine de ses ennemis. Quel » ques citoyens seulement pensaient en secret à la Campagne » de 1792 et osaient la rappeler avec circonspection. La masse » jugeait d'après les anciennes actions ou les clameurs des » prétendants à la gloire (1). » Les publicistes qui exaltent la Prusse dans son passé des années 1803 et 1806, feront bien de méditer ces aveux d'un témoin oculaire, attaché à Tétat-major général du roi et à son cabinet. Indécis par caractère, circonspect par tradition de famille, Frédéric-Guillaume eût tenté de résister à l'entraînement de l'opinion publique, si Pempereur Alexandre, qui se donnait comme le protecteur de l'Allemagne depuis 1802, n'eût favorisé ces exaltations.
II les connut, et se promit d'en tirer parti. L'état des esprits lui fit entrevoir une source de mésintelligence décisive entre Paris et Berlin, s'il achevait de souffler la tem pête. II quitta sa résidence de Pulawy, magnifique terre sur la Vistule, à la mi-octobre et arriva à Berlin le 25. Sa présence surexcita le peuple, qui lui fit un accueil enthousiaste ; la cour, a-t-on dit, alla au-devant de ses désirs. Les désastres des Autri chiens, qui perdirent à Ulm 90 drapeaux, 200 canons, 60 mille prisonniers, et l'arrivée de l'archiduc Antoine, frère del'empereur d'Allemagne, secondèrent les vues de Pétersbourg. Le 3 novembre fut prise une décision désirée par la majorité : (I) Voir Histoire de ta Prusse déjà citée, t. II, liv. VI. c'était la convention qui a reçu le nom de Traité de Postdam, en souvenir du serinent que le roi, la reine et Alexandre prêtè rent à minuit sur le tombeau de Frédéric II.
Nous discuterons cette scène en étudiant les arguments de la diplomatie prussienne. Mais il nous sera permis de constater que huit jours auparavant, les troupes du Hohenzollern avaient occupé la capi tale de l'Ëlectorat de Hanovre ! Devant un tel fait, de quel poids peuvent être les protestations de Hardenberg et de ses admirateurs contre la diplomatie napoléonienne? Pour que l'affaire de la violation d'Anspach et de Baireuth fût moins sensible aux neutres, Napoléon envoya d'Augsbourg, à la banque de Furlh, 66 mille florins destinés à payer les dégâts commis par ses troupes. Le directeur de la banque fut autorisé à les recevoir tout en se plaignant de P atteinte portée à l'honneur prussien, et en menaçant d'en tirer justice. Ruinée à Ulm, l'armée autrichienne fut anéantie à Austerlitz le 2 décembre, et le 6 le Tzar, devenu un allié inutile, partit pour Pétersbourg.
Que faisait la Prusse? Le nord-allemand avait vu s'opérer en novembre des mouvements de troupes. Une division hanovrienne envoyée d'Angle terre, avait débarqué le 19 à Stade, les troupes suédoises avaient marché sur l'Elbe, et les troupes russes sur Hameln. Les trois corps de l'armée prussienne s'étaient ébranlés sur la fin du même mois de novembre ; le comte Haugwitz était parti pour Brunn, tandis que le Hohenzollern renforçait ses divisions en marche et les pourvoyait d'ambulances, comme si une campagne sanglante allait être la suite des entretiens du grand quartier général impérial. Le négociateur de la neutralité eut ordre de se rendre à Vienne. II s'y transporta désabusé; 11 avait vu son pays lancer des nouvelles de défaites graves pour nos armées dans le nord de l'Allemagne. II arrivait donc avec des propositions hors de place après la défaite des alliés. « Les frontières de la Hollande menacées par l'aigle prus » sienne, s'écrie un ancien compagnon d'armes de Frédéric » Guillaume, avaient été mises à l'abri d'une surprise par une » armée levée à la hâte, et cependant l'on avait tout à craindre » pour les frontières de la Silésie dégarnies par la marche des » troupes à l'occident et dont l'armée française s'était tout-à » coup rapprochée.
D'une autre part, la séparation que Je vain )> queur avait faite des prisonniers polonais, de la masse des » prisonniers russes et autrichiens, les menées sourdes par les^ » quelles on semait le mécontentement dans la Prusse méri » dionale et l'appel fait aux guerriers français pour les préparer » à de nouveaux dangers , annonçaient assez que la France » connaissait les dispositions hostiles de la Prusse et ne redoutait » point une nouvelle guerre. Dans cet état de choses, il parais » sait prudent de passer sous silence ce qui avait été convenu » dans des temps plus favorables et de faire plutôt valoir les » droits de l'amitié blessée que les prétentions de l'inimitié en » armes (1). » Si le cabinet du roi était divisé de sentiments, malgré la décision menaçante qu'il avait prise, Haugwitz sentit que son habileté pouvait beaucoup.
II entendait corriger, par son attitude et par des concessions que dicteraient les intérêts de sa cour, l'hostilité du traité du Postdam. Aussi conclut-il sans instructions un arrangement provisoire. La Prusse cède sans réserve à la Bavière, y était-il dit, la principauté d'Anspach ; à la France le reste du duché de Clèves avec Wesel et Neuchâtel. La Bavière lui remet en retour, pour agrandir le margraviat de Baireuth , un district de vingt mille habitants; et la France, en raison de son droit de conquête, («0 Histoire de la Prusse, i. II, cb. YElectorat de Hanovre avec toutes les autres possessions an glaises situées en Allemagne. Le souverain de Prusse garantit à Pempereur des Français les clauses de la paix de Presbourg, et celui-ci au roi la possession de tous ses anciens et nouveaux États.
Ils s'engagent l'un et l'autre à protéger en commun la Porte Ottomane. Le même jour où Haugwitz signait cette convention, les trou pes des Hohenzollern entraient dans le pays de Wùrtzbourg, y levaient des réquisitions et ne permettaient pas aux fonctionnaires de prévenir les autorités supérieures. Le Tzar offrait à son allié, s'il recommençait la guerre, de lui laisser les corps russes encore sur l'Elbe et en Silésie. Fré déric-Guillaume avait Porgueil de croire que son action aurait sur les événements une influence décisive. Le colonel Pful fut envoyé au quartier-général impérial avec ordre de faire déclarer par Haugwitz à Napoléon , que la Prusse considérait la réoc cupation du Hanovre comme un acte d'agression. Hardenberg informa l'ambassadeur britannique de cette mesure et exigea que les troupes anglo-hanovriennes se retirassent derrière celles de son maître.
Le roi de Suède fut invité à tenir la même con duite. Devant une telle insistance qu'avait à faire Napoléon? Livrer le Hanovre. A ce prix la monarchie de Frédéric II renonça à ses dispositions hostiles contre la France. On accepta le Hanovre, après avoir tenté de se borner à modifier la Convention de Vienne. Les cabinets de Saint-James et des Tuileries ne furent pas la dupe de ces manœuvres. On lira plus loin les colères des wighs eux-mêmes contre l'avidité prussienne. Le Hohenzollern occupa PÉlectorat sans ménager par ses procédés ce qu'avait de sensible pour les habitants ce changement de domination. L'Angleterre répondit à cette violation de ses droits par la fermeture des bouches de l'Elbe et du Weser, de PEms et de la Trave. Placée par ses propres désirs dans une voie funeste, la Prusse ne sut pas s'attacher à la fortune de Napoléon après en avoir accepté les bienfaits.
Les questions de Confédération du Nord et du Sud, mal comprises à Berlin, amenèrent ce cabinet à recom mencer ses intrigues. Une alliance intime avec la Russie fut le prix de négociations occultes. L'or et les agents de la coalition favorisèrent la jalousie et le mécontentement du peuple prussien au sujet des relations de Frédéric -Guillaume avec Napoléon. Tout prépara donc une rupture prochaine entre les deux nations. C'est ce récit, contre-partie obligée de notre travail militaire, qui fera Pobjet de nos études sur la diplomatie du cabinet du roi et sur la diplomatie de Napoléon. Mais nous croyons devoir tracer auparavant l'esprit qui animait alors la politique de notre patrie et la conduite du chef de la France en Allemagne, d'après les archives du Dépôt de la Guerre. Ainsi, le débat sera complet par l'ensemble des vues diplomatiques et militaires ; il sera surtout nouveau par la richesse des documents inédits que nous livrons au jugement de Phistoire.
Chapitre II Politique
EXTÉRIEURE DE LA FRANCE SOMMAIRE. — Politique de la France pendant l'année 1805 d'après la Situation de l'Empire. — Politique de William Pitt, ses conséquences. — Politique de Fox. — La Prusse et le Traité de Vienne. — Cession du Hanovre. — Dernières intrigues diplomatiques des cabinets de Londres et de Berlin. La Situation de l'Empire pendant l'année 1805, document officiel que certains publicistes ont appelé un nouveau Panégyri que de Trajan, donne sur les événements survenus depuis 1804 des appréciations exactes. Or, les faits sont les faits et le rap porteur n'a pu les modifier (1). L'intelligence des causes de la quatrième coalition restera donc fermée pour ceux qui refu seraient de connaître l'exposé suivant: « La réunion du Piémont à la France, exécutée depuis dix ans, rendait indispensable la réunion de Gènes qui en est le port.
Celle de la place de Gênes, occupée depuis longtemps par les Français, défendue par eux dans la seconde coalition, a été la suite de la volonté et de l'indépcndance de cette république. Cette réunion n'augmentait pas notre puissance continentale ; l'Angleterre seule avait le droit de s'en plaindre; elle n'a pas été la cause de la guerre que nous venons de terminer. La réunion n'a eu lieu qu'au mois de juin, et dès le mois d'avril les intrigues de l'Angleterre avaient séduit le cabinet de Pélerábourg. L'humiliation de la France et le (1) Corps Législatif, séance du 5 mars 1806, Moniteur du 6 mars. démembrement de ses provinces étaient résolus.
Cc n'est pas simplement le royaume d'Italie qu'on voulait nous enlever : le Piémont, la Savoie, le comté de Nice, Lyon même, los départements réunis, la Hollande, la Belgique, les places de la Meuse, tel était le démembre ment qui était dicté par l'Angleterre aux coalisés, et sans doute ils ne s'y seraient point arrêtés s'ils avaient triomphé de la constance du peuple français. » L'Angleterre prend peu d'intérêt à PItalie : la Belgique, voilà le véritable motif de la haine qu'elle nous porte. » Mais la Hollande, les cent-dix départements de la France, le royaume d'Italie, Venise, la Dalmatie, l'Istrie, Naples, sont désor mais sous la protection de l'aiglo impérial, et la réunion de ces États ne nous donne que les moyens nécessaires pour être redoutables sur nos frontières et sur nos côtes. » La Bavière, Wurtemberg, Baden et plusieurs des principales puissances d'Allemagne sont nos alliées. » L'Espagne, constante dans sa marche, a montré une activité, une bravoure, une fidélité dont nous n'avons qu'à nous louer. » Dans les guerres précédentes l'Angleterre et la Russie avaient toujours présenté à Pempereur d'Autriche l'appui d'un agrandisse ment en Italie, pour le déterminer a y prendre part; mais ce souverain, maintenant mieux instruit de l'ótat des choses, a reconnu le danger do l'alliance de l'Angleterre et laisse à la France seule le soin de se mêler des affaires d'Italie : n'ayant recouvré ses États que par la modération et la générosité de l'Empereur, il sait que ce n'est que dans Pamitió de la France qu'il pourra trouver la tranquillité et le bonheur dont ses sujets ont besoin plus qu'aucun autre peuple de l'Europe. » L'Empereur de Russie, impuissant pour nous faire du mal, sentira que la véritable potitique de son pays est aussi dans Pamitió de la France, tout comme sa véritable gloire est dans l'affrauchisse ment dos mers et dans le refus de reconnaître les principes qui sou lèvent même les plus petits États, et qui les ont mis dans le cas de braver les bombardements etles blocus plutôt que de s'y soumettre. » L'Empereur offrait la paix à Y Autriche après chaque victoire.
II Pavait accordée à Naples, avant la guerre. Paix violée aussitôt que jurée et qui a entraîné la ruine de cette Maison... II offre égale ment la paix à l'Angleterre. II ne prétend pas faire revenir cette puissance sur les immenses changements faits aux Indes, pas plus qu'il ne prétend faire revenir l'Autriche et la Russie sur le partage do la Pologne ; mais il a le droit de se refuser à revenir sur les alliances et sur les réunions qui composent les nouveaux éléments fédératifs de l'Empire français. » La Turquie a été constamment sous Poppression de la Russie, et l'Empereur en acquérant la Dalmatie a eu principalement pour but de se trouver à portée de protéger le plus ancien de nos alliés et de le mettre en état de se maintenir dans son indépendance, à laquelle la France est intéressée plus que toute autre puissance. » La première Coalition, terminée par le traité de Campo-Formio, a eu pour résultat favorable à la France, l'acquisition de la Belgique, la limite du Rhin, la Hollande mise sous l'influence fédérative de la France, et la conquête des États qui aujourd'hui forment le royaume d'Italie. » La seconde Coalition lui a donné le Piémont. » Et la troisième met dans son système fédératif Venise et Naples (1). » Que l'Angleterre soit donc enfin convaincue de son impuissance; qu'elle n'essaye pas d'une quatrième Coalition, quand même il serait dans l'ordre des choses possibles qu'elle pût la renouveler ! » Le triomphateur d'Austerlitz ajoutait que s'il envisageait surtout ce qui lui restait à faire, il le trouvait au-dessus de sa (1) Le Moniteur du 9 mars 1806 publia les Papiers supplémentaires relatifs à la dernière guerre continentale présentés au parlement de la Grande-Bretagne, le & février 1806.
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