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HISTOIRE DE LA VILLE DU HAVRE ET DE SON ANCIEN GOUVERNEMENT HISTOIRE DE LA VILLE DU HAVRE ET DE SON ANGIEN GOUVERNEMENT PAR A.-E. BORELY Ancien Professeur d'Histoire, Archiviste de la Ville, Officier et Principal- Honoraire de l'Université, Président de la Société des Sciences et Arts agricoles du Havre, Membre de plusieurs Soc.étés savantes TOME DEUXIÈME LE HAVRE LBPBLLETIER, EDITEUR, RUE SÉRY. 47 1880-1881 La Résormation , Le Havre pendant la période des Troubles civils et des Guerres de Religion
Chapitre I
Commencements de la Réforme au Havre Le moyen-âge et la renaissance ; Léon X et la cour de Rome. — Luther; l'année même de la fondation du Havre, il s'élève contre la vente des indulgences ; dernier coup porté au moyen-âge, le xvi» siècle est le précurseur du xvii-°. — Les idées nouvelles commencent à pénétrer au Havre; deux périodes distinctes dans l'histoire de cette ville au xvie siècle. — Les premiers partisans de la réforme dans la Haute et la Basse-Normandie ; rapports entre les deux régions ; premières manifestations ; conciliabules secrets, organisation des sectaires ; prédications catholiques et prédications protestantes au Havre ; le commissaire de l'inquisition ; progrès de la doctrine dans le pays de Caux ; agitations tumultueuses. - Commissaires du Parlement au Havre ; violent pamphlet affiché dans la ville ; assemblées mystérieuses des religionnaires ; troubles k Rouen. — L'amiral Coligny dans la province.
Préparatifs au Havre pour les expéditions de Villegagnon et de Laudonnière; les calvinistes prépondérants dans la ville dès 1557. — Persécutions et supplices. — Conséquences pour les réformés du traité de Cateau-Cambrésis ; dispositions douteuses du Parlement, son opposition à l'inquisition ; John Knox, Pasquier Marlorat, dans le pays de Caux ; toute la Normandie en révolution ; mission du maréchal De La Vieilleville. — Convocation des États-Généraux (1560) ; député du Havre k l'assemblée électorale de Montivilliers ; députés du bailliage de Caux ; vues sages et élevées du Tiers-État. Demandes des États. — Édit de St-Germain, massacre de Vassy (1562). — Coligny gouverneur du Havre ; l' amirale dans cette ville avec son époux. Jean de Cros. — La période des troubles au Havre ; documents historiques.
Le moyen-âge, par ses tendances mystiques et son mépris des choses de la terre, avait rabaissé l'idée de la personne humaine : au point de vue intellectuel, comme sous le rapport du corps, la créature, avec ses passions et ses oeuvres, ne méritait aucune considération. La beauté, pour laquelle le monde ancien s'était si fort passionné, était rangée au nombre des dons les // plus funestes ; la science, se trouvant en contradiction avec la révélation et les décisions de TEglise, était crime et conduisait au bûcher ; l'art était sans élan, contenu dans les limites, les proportions et les formes imposées par des règles hiératiques ; Pindustrie se trouvait réduite à quelques spécialités étroites et héréditaires ; enfin, dans cette société, tout imprégnée de théocratie au moins jusqu'au xne siècle, on sent que partout l'es prit, la raison, la vie intellectuelle sont à la gêne et manquent de la liberté qui les féconde.
L'action et la puissance de l'homme s'en trouvèrent singulièrement amoindries. Le grand réveil coïncide avec la fin du xve siècle : une ardeur nouvelle s'empare alors de toutes les intel ligences, de tous les cœurs, de tous les bras; l'érudition se trouve assise dans la chaire de St-Pierre et les lettres recommencent à humaniser les esprits. Temps magnifique de progrès en tous genres, époque de renouvellement et, comme elle a été si bien appelée, de renaissance ; car l'homme se relève, reprend confiance en lui-même et en la puissance de ses facultés. Ce phénomène tangible qui s'appelle le corps, a aussi sa valeur : esprit et matière, rapprochement mysté rieux dans cette merveille des merveilles qui constitue l'humanité, qui n'est elle-même qu'une phase, qu'un degré de la vie peut-être dans l'éternelle durée, mais qui marche et avance sans cesse vers un état de plus grande perfection.
Qu'importe qu'il lui saille des milliers d'années pour atteindre à Pextrême limite de ce degré : Pindividu n'en a pas moins une valeur et ce inonde n'est pas entièrement mauvais : ce que le moyen-àge n'avait pas assez compris. La connaissance des écrivains anciens se répand partout : poètes, critiques, orateurs, philosophes, tout est lu avec avidité, et les esprits s'abreuvent avec dé lices à ces sources intarissables du vrai et du beau. La Grèce revit radieuse et triomphante ; c'est la revanche, dirait-on,du polythéisme, de ces adorateurs de la nature et de l'éternelle beauté. La cour de Rome donne Pimpulsion et l'exemple. Léon X et son brillant cortège de savants, d'artistes, de cardinaux lettrés, avec son secrétaire, et plus tard cardinal, le cicéronien Bembo, celui qui craignait de gâter son style en lisant la bible ; tous ces prêtres, aux mœurs faciles, d'un esprit si élégant et si raffiné, se rient singulièrement de Pignorance, des superstitions du moyen-âge ; on mêle le blasphème, par manière de jeu, aux choses les plus sacrées ; le doute s'exprime en termes d'une crudité effrayante.
On se montre plein de dédain pour ces colossales constructions dans lesquelles ni la masse confuse et quelquefois bizarre, ni la délicatesse et la richesse de certains détails, ne sauraient suppléer à l'absence de goût et d'une véritable élé gance. Qu'est, à leurs yeux, cette architecture de Goths et de Barbares, auprès des splendides palais, des magni fiques basiliques qu'élèvent leurs artistes ! Plus de ces figures pâles et grimaçantes, de ces statues de saints souffreteux, amaigris par les jeûnes et la vie ascétique, où les belles formes humaines sont si soigneusement dissimulées sous les plis des longs vêtements ; mais des vierges et des saintes toutes rayonnantes de fraîcheur et de beauté, des personnages dont les formes robustes et élégantes reproduisent les beaux types de Pantique ; partout la couleur et la chair.
Gardons-nous bien, cependant, de reprocher aux hommes les plus éminents de cette merveilleuse époque leur enthousiasme pour les conceptions de tant de beaux génies ;, il faut applaudir au contraire à cet hommage pieux qu'ils rendent ainsi, avec une sincérité qui les honore, à la supériorité des anciens dans toutes les branches de l'esprit humain ; la postérité a salué avec admiration leur œuvre civilisatrice et, dans sa reconnaissance, a donné leur nom à ce grand siècle. Mais, signe des temps précurseurs des grandes révolutions et fatalité de Phistoire ! N'est-ce pas toutefois un spectacle bien singulier que celui offert ainsi par la Rome du catholicisme : l'art païen ressuscité, le culte de la beauté remis en honneur et passionnant les plus hautes intelligences ; le scepticisme envahissant les meilleurs esprits, les personnages les plus vénérables, au sein même de cette cour pontificale d'où, pendant de longs siècles, tant de terribles condamnations avaient été fulminées contre les études et les arts profanes, les admirations païennes, les hardiesses philosophiques et la libre pensée !
Quoi qu'il en soit, ces innovations et ces témérités avaient eu déjà pour effet d'augmenter Pancienne anti pathie des Allemands et des Italiens, ces deux races si différentes. Les hommes du Nord, esprits positifs, rai sonneurs et épais, ne comprenaient rien aux magnifi cences artistiques des pontifes, pas plus qu'aux pompes et aux fêtes poétiques qui sont un besoin pour les populations méridionales ; le génie de la renaissance n'avait pas adouci leur sévérité, et, tombant dans un excès contraire, tout leur semblait crime et profanation. Rome fut longtemps sans se douter que son érudi tion et ses goûts artistiques poussaient déjà à la discus sion et que la discussion allait donner un libre accès à la révolution. II suffit d'un moine, nourri jusque là d'un spiritualisme exalté, âme bouillante et rude, élevé sous un autre ciel et dans les austérités du cloitre, pour secouer ce long sommeil et ces rêves enchanteurs.
Luther parut à Rome, s'enfuit épouvanté de ce qu'il y avait vu, et jeta bientôt aux peuples un cri de révolte et de liberté dont le retentissement dure encore. L'année même de la fondation du Havre, Luther commençait ses attaques contre la cour de Rome, par la publication de ses fameuses lettres contre la vente des indulgences (1517). En transportant la théologie sur le terrain du libre examen, le protestantisme donna le dernier coup au moyen-âge expirant et inaugura une ère nouvelle, l'empire du raisonnement et de la critique, qui va tout scruter et analyser : après PEglise et tous les vieux pouvoirs, la science, la politique, la condition des peuples et les droits de l'homme. Quel que soit le point de vue duquel on les considère, les agitateurs du xvie siècle sont les précurseurs des penseurs du xvm0 ; dans le bien, dans le mal, ces deux époques s'appellent ; l'une est l'antécédent, l'autre est la conséquence.
Les esprits étaient d'ailleurs tout disposés à abor der les grandes questions religieuses. L'antiquité, en leur ouvrant un vaste champ d'étude, leur avait im primé en même temps une énergique activité ; les popu lations étaient accoutumées à se moquer, dans de mor dantes épigrammes, du relâchement de la discipline monastique et des désordres du clergé ; les princes ne supportaient qu'avec impatience Pambition temporelle des vicaires du Christ, et les immenses richesses de PEglise excitaient bien des convoitises. On se précipita ainsi de toutes parts, et avec une ardeur jusque là inconnue, dans cette lutte, d'un caractère si nouveau, qui allait dégénérer en un drame sanglant ; on se pas sionna, pour ou contre, au sein des palais, dans les plus hauts rangs de la société comme au sein des classes bourgeoises et auprès des plus humbles foyers, et, tandis que Charles-Quint et François Ier se disputaient la prépondérance en Europe, les idées nouvelles fer mentant partout, Pébranlement des esprits ne tarda pas à devenir général.
C'est ainsi que, de très bonne heure, Pécho de ce qui se passait en Allemagne retentit à travers la France entière jusqu'au Havre. Les hardiesses imprévues de la libre pensée, appliquée aux choses religieuses, arrivèrent dans cette ville par toutes les routes de terre et de mer : elles y furent apportées par toutes les voix de la renommée et de la publicité qui commençait à naître avec le livre ; le livre, ce propagateur par excellence, l'ennemi le plus redoutable de ce vieux monde qui crou lait de toutes parts. Une multitude de petits écrits, introduits avec la marchandise, faisaient entendre à tous la terrible parole de Luther ou de Calvin; les idées nouvelles, les navires qui arrivaient des côtes de Hol lande ou d'Allemagne, ceux qui venaient d'Écosse les apportaient renfermées dans leurs flancs ; les voya geurs, les marchands, les matelots qui abordaient à ces rivages étaient souvent autant de missionnaires de la doctrine, et, un beau jour, un navire apporta au Havre, non plus seulement la parole imprimée, mais la parole vivante, avec la personne de Jean Knox ; l'apôtre de PÉcosse, le fougueux disciple de Calvin, moins homme de génie que son maître, mais aussi ardent et implacable, et appelé comme lui à gouverner dure ment ses semblables pour les amener à ce qui était, à ses yeux, la vérité et le salut.
D'autre part, des familles distinguées, des hommes instruits et influents, sortis de ce milieu plein d'effer vescence, ne tardèrent pas à paraître au Havre, soit pour y remplir des missions temporaires ou y occuper des fonctions élevées, soit pour y créer des maisons de commerce en rapports avec les colonies et les pays étrangers. Un port de mer, les villes de passage et de commerce, où se rendent des gens de toute condition et de tous pays, sont un terrain tout prêt pour la ren contre de toutes les croyances et de toutes les opinions. Dans de telles conditions, cette ville, à proprement parler, n'eut pas d'enfance : elle se trouva de bonne heure pénétrée elle-même par le plus grand mouvement d'idées qui fut jamais. Elle n'avait pas de traditions qui pussent la gêner dans son essor ; elle ne se trou vait soumise à aucune seigneurie, ni comte, ni évêque, ni abbé ; ville libre par sa constitution, par la nature et les besoins de son industrie, par l'esprit surtout de ses habitants, elle était un terrain admirablement propre à Pintroduction des nouvelles doctrines.
Aussi la réformation put-elle la compter bientôt au nombre des villes où, dans la première période des controverses religieuses et de la guerre civile, elle trouva le plus d'adeptes et le concours le plus ardent. Dans Phistoire générale de PEurope, la réforme est le fait prédominant jusqu'au milieu du xvne siècle, celui qui produit ou modifie tous les autres faits ; elle imprime aussi un caractère spécial à Phistoire intérieure du Havre, depuis son apparition dans cette ville jusqu'au triomphe d'Henri IV. Mais Phistoire de cette ville, pendant cette époque, présente deux périodes bien distinctes. Dans la première, les idées nouvelles y pénètrent et y font de très rapides progrès ; la cité passe sous Pin fluence de Coligny, de Condé et de leurs partisans, et devient l'un des points d'appui les plus considérables pour la cause protestante en Normandie.
La seconde période commence après la reprise de la ville et l'expulsion des Anglais par l'armée de Charles IX. Les catholiques dès lors sont maîtres dans Le Havre qui entre, bientôt après, dans la Ligue et en devient une des villes les plus dévouées. Sans pourtant cesser d'être royaliste, elle ressent vivement et partage toutes les passions de la Sainte-Union, envoie sur divers points des secours aux Ligueurs, comme elle avait précédemment appuyé et secouru les huguenots. C'est la même ville, ce n'est plus, considérée dans son ensemble, la même population. Contraste frappant, double physionomie de cette histoire pleine d'émotions, de scènes burlesques ou sanglantes, de violences extra vagantes ou sacrilèges, de zèle sincère et d'impiété, d'emportements aveugles et d'exaltations vraiment héroïques.
Vers 1531, on trouve déjà quelques traces de la contagion exercée, particulièrement par le voisinage de la Basse-Normandie, sur la population maritime de la nouvelle cité. De l'autre côté de Peau, en effet, les idées nouvelles commençaient, plus ou moins sourde ment, à faire de nombreux prosélytes dans toutes les classes de la société, surtout parmi la noblesse et le clergé catholique. Un prédicant, venu de Jersey, nommé Germain Berthelot, accueilli et soutenu par plusieurs seigneurs du Cotentin, allait, de château en château, prêcher la doctrine et voyait accourir auprès de lui une foule d'adeptes, avides de sa parole. Dans la Haute-Normandie, au contraire, ce fut dans la classe bourgeoise et dans le peuple que la réforme, à ses débuts, trouva le plus grand nombre de partisans. En vain Pinquisiteur établi à Bayeux poursuit activement tous ceux qui sont soupçonnés de prendre part aux prêches et d'être partisans des idées nouvelles; la digue de l'obéissance aveugle une fois rompue, rien n'arrête plus la hardiesse des esprits et les nouveaux sectaires vont plus loin même que les premiers nova teurs.
Les marins havrais, en rapports presque journa liers avec les rivages du Calvados, apprennent que le prieur des Cordeliers de Caen, bravant les menaces de Pinquisiteur, vient de prêcher publiquement les doc trines luthériennes ; ils rapportent un écrit dans lequel un autre prêtre catholique supprime plusieurs sacre ments, nie que la vierge Marie ait enfanté un Dieu et que le pape soit légitimement le chef absolu de PEglise ; nombre de prêtres, de moines surtout, religieux et religieuses, renoncent publiquement à leur vœu de célibat et se marient. Les mêmes faits se passent à Dieppe et dans tout le pays de Caux : le seigneur de St-Romain, Robert de Ste-Marie-du-Mont, Charles Martel de Bacqueville et ses fils, plusieurs autres gentilshommes entrent dans la réforme et une foule de gens du peuple suivent Pexemple de leurs seigneurs.
Les esprits s'emparent avidement de ces nouveau tés ; c'est là le sujet de tous les entretiens : on lit, on dévore les nombreux pamphlets lancés contre le vieux catholicisme ; et les esprits frondeurs ne manquaient pas, même au sein du clergé, dont bien des membres, sans se déclarer partisans des réformateurs, reconnais saient pourtant qu'il y avait eu beaucoup de mal, et que si PEglise était accusée avec exagération, les petits livres satiriques avaient bien quelquefois un peu raison. Dans une ville fermée comme Le Havre, gouver née par des chefs militaires et dont les administrateurs municipaux étaient encore des catholiques fidèles à leur croyance, les nouveaux sectaires durent s'organiser par petits groupes, se constituer dans chaque quartier, se réunir dans des conciliabules privés où ils se donnaient des chefs qui correspondaient entre eux et auxquels tous devaient obéir.
C'étaient là autant de petites sociétés secrètes qui eurent leurs signes de ralliement, leur mot d'ordre, et dont le nombre des adhérents s'accrut avec une rapidité qui n'échappa pas à la clairvoyance des magistrats. Ceux-ci veulent suspendre de ses fonctions un maître d'école (le premier maître d'école publique du Havre), qui refuse de conduire les enfants aux proces sions, de leur apprendre à chanter les psaumes et le salut, de faire la police des enfants dans l'église, pendant les offices. Le maître, fort de l'appui des sectaires, continue son école et tient en échec pendant plus d'un an les magistrats de la cité. On appelle, pour prêcher le peuple et faire contre poids à la propagande des idées réformées, le frère Denis Danysy, de l'ordre des frères prêcheurs-Jacobins du couvent de Caen, docteur en théologie, vicaire du pro vincial de France aux couvents de Normandie et Bre tagne, et commissaire pour monseigneur Pinquisiteur de la foi au diocèse de Bayeux (1).
Le frère Danysy, prêcha dans l'église de Notre-Dame pendant tout un carême et tonna, bien entendu, comme c'était son droit, contre Phérésie et les hérétiques. Eut-il beau coup de succès ? On comptait, pour le défrayer de sa peine et de son déplacement, sur le produit d'une quête qui serait faite, les prédications une fois terminées. La quête dut pro duire une somme bien insignifiante, car l'hôtel-de-ville (1) Tous ces titres sont ainsi mentionnés sur le document officiel (Archives du Havre). V ordonn. de paiement du 28 avril 1541. jugea convenable de lui allouer une indemnité de vingt livres tournois, afin, dit Pordonnance de paiement, « afin » de le récompenser de la grande peine qu'il a prise » à faire les prédications et sermons en ladite église, » pour enseigner les habitants de la ville et autre grand » nombre de peuple venant en icelle, et pour raison que » les deniers de la collecte se sont trouvés de petite » valeur et aussi que, pour le présent, il y a bien peu » de deniers au trésor de ladite église obstant les affaires » dures du temps. . . » Cependant, leur nombre croissant de jour en jour, les sectaires s'enhardirent et, par leurs sarcasmes contre les catholiques, provoquèrent des agitations tumultueuses qui tinrent une grande place dans l'an née 1543, en même temps que la peste sévissait au sein de la malheureuse cité.
L'année suivante, le lieutenant du gouverneur, Loys le Sanglier, parut s'intéresser beaucoup aux pré dications du R. frère Germain Lamy, religieux du tiers ordre de St-François, docteur aussi en théologie et provincial de Normandie, sur Péloquence duquel on avait fondé de grandes espérances, pour bien sermoner la population, arrêter les progrès de l'hèrèsie et pacifier les esprits. Les prédications du franciscain eurent-elles beaucoup plus de succès que celles du frère jacobin, commissaire de Pinquisiteur ? Le résultat des quêtes du moins ne fut pas plus satisfaisant et le contrôleur des finances, le sieur De Rogy, se vit obligé « pour défrayer le moine de ses peines et de ses dépenses », de lui faire délivrer également une indemnité de vingt livres sur les fonds municipaux : « outre et pardessus, porte Por » donnance de paiement, ce qui a été recueilli qui est » petite somme, faisant obstacle les graves affaires et » remuements du peuple de ladite ville, tant pour le » fait des troubles que pour la peste qui a eu cours en » Pan dernier. ...» Et ces remuements du peuple, ces troubles étaient peu de chose en comparaison de ce qui se passait dans toute la Normandie et autour du Havre, dans le pays d'Auge et à Rouen.
Le livre, plus encore que les prédications, révolutionnait les esprits et bouleversait toutes les idées jusque là acceptées ou subies. Tout ce monde monastique qui pullulait dans la Haute et la Basse- Normandie, s'agitait, se livrait aux plus étranges écarts, en fait de doctrine, malgré toutes les sévérités du haut-clergé et du Parlement. Ce ne sont partout qu'objurgations contre la Babylone impie, contre l'ido lâtrie et les superstitions, le langage même de Luther et de tous les réformateurs. Les rigueurs de Pinquisiteur de la foi, les condam nations prononcées par le Parlement n'effrayaient pas les sectaires ; les émissaires de Calvin, ses lettres sur tout raffermissaient les âmes et encourageaient partout la révolution. Le libre examen comptait déjà des mar tyrs dans la province et leurs noms étaient partout glorifiés.
L'un de ceux dont le souvenir resta le plus honoré, parmi les réformés, fut le curé Etienne Lecourt. Arrêté par les ordres de Pinquisiteur, il fut envoyé à Rouen, où il fut dégradé par Georges d'Amboise, con damné à mort par le Parlement et puis étranglé et brûlé sur la place du marché (1533). Le Parlement lui-même commençait à se diviser au sujet de cette innovation religieuse et plusieurs de ses membres étaient suspectés déjà de donner dans Phé résie. Toutefois, la haute assemblée, pour obéir aux ordres sévères arrachés par PEglise à François Ier, résolut d'intervenir plus activement et elle se décida à envoyer, sur divers points de la province, des commis saires, pris dans son sein et armés de pleins pouvoirs, pour intervenir entre les partis, calmer les esprits et, au besoin, ordonner quelques exemples de rigueur.
C'est ainsi que les deux conseillers, Postel et Bigot, furent envoyés au Havre. Une fois dans la ville, ils firent publier les injonctions menaçantes formulées contre les hérétiques ; mais ce fut tout. Leur présence n'empêcha pas les conciliabules secrets, ces réunions mystérieuses auxquelles se plaisaient les esprits les plus hardis, et, répondant à leurs menaces par une bravade, les sectaires firent afficher, pendant la nuit, sur plusieurs points de la ville, un violent pamphlet, dans lequel ils accusaient pape, évêques et prêtres, d'idolâtrie, de mensonge, d'apostasie, et d'être les plus grands ennemis du Christ. Postel et Bigot retournèrent donc à Rouen, sans avoir rien fait et n'ayant qu'une chose à constater : le progrès du mal ! Du reste, on sent déjà qu'il ne s'agit plus seulement de questions de foi et de culte.
Au sortir du moyen âge, on ne pouvait toucher à l'autorité ecclésiastique, sans que toutes les autres autorités ne se trouvassent en même temps compromises : un souffle révolutionnaire agite les esprits et le peuple se plaît aux discours séditieux. Quelles invectives terribles retentissent dans ces assemblées d'où les religionnaires reviennent enve loppés de leurs sombres manteaux, Pair farouche et l'œil menaçant sous leurs vastes coiffures ! On se pro voque de part et d'autre, catholiques et huguenots ; la haine envahit les cœurs et on peut prévoir déjà les affreuses tourmentes qui vont fondre sur le pays. Un fait qui se passa à Rouen, en l'année 1552, peut donner une idée de ces provocations et des conséquences qu'elles entraînaient souvent à leur suite. Le jour de la Toussaint, un prédicateur parle en chaire des peines du purgatoire, du culte des saints.
Aussitôt un grand nombre des assistants se lèvent et se retirent, affectant ainsi de protester contre de telles doctrines. Le cardinal Vendôme, alors archevêque de ce siège, surpris d'un pareil incident, oblige le prédicateur à traiter le lendemain le même sujet : même protestation des assistants, en même temps qu'une foule de peuple, qui s'est ameutée aux portes de l'église, injurie le prédicateur à sa sortie, le traite de fou pour soutenir de pareilles choses, le poursuit de ses huées et en criant : au fol, au fol ! L'archevêque envoie ses gens pour arrêter quelques-uns des criards : les officiers de l'église sont assaillis d'une grêle de pierres, et cette singulière échauffourée donne lieu à une véritable émeute qui gagne toute la ville. Coligny, en sa qualité de grand-amiral, avait une grande influence dans la province et particulièrement au sein des populations maritimes.
Dès 1555, sous sa protection, les huguenots tenaient publiquement leurs prêches au Havre, à Dieppe, à Caen. La secte avait fait tant de progrès que, lors de Passemblée des notables tenue à Fontainebleau, Pamiral put réclamer la liberté du culte au nom de cinquante mille calvinistes de la seule province de Normandie. Dans ce mème temps, Coligny obtint de Charles IX Pautorisation de fonder des colonies de huguenots sur divers points du nouveau monde ; et ici se placent les expéditions successives de Villegagnon et de René de Laudonnière, dont nous parlerons en détail dans un autre chapitre. Ces armements eurent lieu au Havre : ils réunirent dans cette ville une foule de sectaires enthousiastes qui enflammèrent de leur zèle ceux qui étaient déjà acquis aux nouvelles doctrines, ainsi que les nouveaux et nombreux prosélytes qu'ils y firent au sein de la population.
(1) Dès lors, le port du Havre est acquis à la cause ; la prééminence du protestantisme s'y accuse de jour en jour plus absorbante et dominatrice; il devient un foyer de propagande, un point d'appui, un lieu de refuge pour tout le parti : de là partent sans cesse de nouvelles recrues pour les entreprises lointaines, des bandes armées pour secourir les frères de Rouen, ou ceux de (I)Un nommé Jean Venable, parti de Genève et agent de Calvin, avait parcouru une partie de la France, déguisé en porte-balle. II se rendait aux marchés, aux foires, et répandait partout des petits livres de propagande calviniste. II parut au Havre, vers 1557, et contribua, par ses paroles et la distribution de ses livres, à la pro pagation des doctrines nouvelles, dans la ville et surtout dans les pays d'alentour. Mais, ainsi qu'on le voit, ce n'est pas à ce soi-disant marchand ambulant que fut due l'introduction du calvinisme dans la cité, comme l'ont avancé quelques écrivains. la Basse-Normandie; enfin, en 1557, les calvinistes sont entièrement prépondérants dans la ville et s'y consti tuent en Eglise.
Les supplices n'avaient pourtant pas cessé. Cette année même, si fructueuse pour la cause, avait vu exécuter plusieurs moines et docteurs apostats : le moine augustin Guillaume Néel, qui avait prêché au Havre et qui fut mis à mort à Rouen ; Geoffroy Guérin, de Pont-Audemer, les deux Lecène de St-Pierre-sur- Dives, Jean Rabec, moine de Vire, et beaucoup d'autres. La persécution avait déjà ses effets inévitables : « Malgré les édits, malgré les supplices, les pro » testants, dit Castelnau, étoient si opiniâtres et résolus » en leur religion, que lors mème que l'on étoit le plus » déterminé à les faire mourir, ils ne laissoient pour » cela de s'assembler ; et plus on en faisoit de punition, » plus ils multiplioient. » Presque tous les hommes au dessous de quarante ans, écrivait l'ambassadeur de Venise, principalement les nobles, ont apostasie.
En 1559, ils avaient déjà organisé deux mille Eglises, et les parlements, toujours constants dans leur opposition à la cour romaine, aux jésuites et à l'inquisition, pen chaient pour eux ; ceux même des conseillers qui étaient les moins favorables à la cause, demandaient un concile et la liberté de conscience. C'est au milieu de cet état de choses que fut signé le traité de Cateau-Cambresis (3 avril 1559). Dès lors, les princes catholiques mettent leur émulation à pour suivre dans leurs Etats ceux de leurs sujets qui ont embrassé la religion nouvelle, et la fin de la guerre étrangère fait pressentir le commencement de la guerre civile. « Comme toutes les difficultés, dit d'Aubigné, » qui s'étoient présentées au traité avoient été étouffées » par le désir de purger PEglise; ainsi, après la paix » établie, les princes qui, par elle avaient repos du » dehors, travaillèrent par émulation à qui traiteroit » plus rudement ceux qu'on appeloit hérétiques ; et de » là naquit Pample subject de quarante ans de guerre » monstrueuse. » On sait quelles furent les conséquences immé diates du procès d'Anne Dubourg et de Passassinat du président Minard : les ministres de la nouvelle église se réunirent à Paris et ce fut le premier synode national des protestants en France.
Les calvinistes y conso lidèrent, par des règlements précis, l'union de leurs petites sociétés, répandues sur tous les points du royaume ; ils arrêtèrent leur profession de foi et leurs réunions consistoriales ; ils se créèrent des ressources par Pétablissement de subsides réguliers ; ce fut la for mation d'un Etat dans l'Etat. Les chefs avoués du parti étaient les trois Chàtillon : Coligny, Dandelot et le cardinal ; les princes de Bourbon, Condé et bientôt aussi Antoine de Bourbon, roi de Navarre et époux de Jeanne d'Albret, — tandis que, avec l'avènement du jeune nou veau roi, François II, les Guise s'emparaient du gouvernement et se mettaient à la tête des catholiques. Effrayés de l'avènement des Guise, des réformes et des rigueurs du pape Paul IV, les calvinistes se mon trèrent décidés à ne plus garder de mesure.
La présence de Pécossais Jean Knox, dans le pays de Caux, encourageait les religionnaires à tout oser, en mème temps que le ministre Pasquier Marlorat prêchait à Rouen et venait aussi prêcher au Havre : on se réunissait autour de Péloquent prédicateur, on était séduit par Pélévation de sa doctrine et la gravité de sa parole, on se sentait entraîné par le zèle religieux qui Panimait lui-même : le zèle s'exaltait jusqu'au fanatisme. Le parlement de Rouen avait vainement protesté contre le tribunal de l'inquisition dont la terrible juridiction rayonnait du diocèse de Bayeux sur toute la province. Paul IV lui avait donné des formes plus cruelles : le droit de mettre à la torture ; celui de tra duire devant ses tribunaux les cardinaux, les rois, et, s'il y avait lieu, le pape lui-même. II y eut, dit-on, plus de victimes, en quelques années, que le Parlement n'eut à condamner de coupables dans tout le cours de sa longue existence; mais plus les supplices augmen taient, plus se montraient énergiques les revendica tions de la conscience humaine pour Pimprescriptibilité de ses droits.
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