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LES MARTYRS DE LA LIBERTÉ PARIS. - IMPRIMERIE DE CH. XOBLET 13, RUE CD.TAS. J7JCPÍL CÍRVÀÍTsO Captif à Alôer A.LAB1TTE Editeur LES MARTYRS DE LA LIBERTÉ HISTOIRE DES REVOLUTIONS POLITIQUES KT DES PERSONNAGES QUI SE SONT DÉVOUÉS POUR LE BIEN ET LA LIBERTÉ DES NATIONS l'AH LUCIEN BESSIÈRES TOME TROISIÈME PARIS GALLET ET G", ÉDITEURS h HUE HAUTEFEU1LLE, 'l 3p»^m_: 'JHXCS^S-^^^^Ï^KT 3B^fcIBE2^KS MARTYRS DE LA LIBERTÉ CHAPITRE PREMIER. Du seizième au dix-septième siècle. SESSA ET SES COMPAGNONS. — JUAN DE LA NUZA ET LES ARAGONAIS. — LES CATALANS. — HEEMSKERCK. LES MAURES. La patrie. — Philippe II, roi d'Espagne. Sa politique. — Ses généraux battent les Français. — II fait bâtir le palais de l'Escurial. II veut imposer à tous les peuples de ses possessions le culte romain ; ses insuccès. — Réponse de Sainte-Aldegonde et de Guillaume aux prétentions de Philippe, au nom de la liberté des nations. — Persécutions de Valladolid. — Cruautés et paroles atroces de Philippe. — Une intrigue amoureuse. — Perfidie et lâcheté de ce monarque envers son complice. — Révolte dans l' Aragon et la Catalogne. — Philippe III. — Victoire des Hollandais à Gibraltar. — Mort héroïque de Heemskerck. — Persécutions horribles contre le reste des Maures. — Philippe IV. — Décadence de l'empire de Charles-Quint.
Dans le récit des mouvements politiques d'une naiion, il est impossible à l'écrivain de ne pas faire quelquefois une incursion dans le do maine de l'histoire des autres pays et de ne pas revenir ainsi sur quel ques faits passés ou déjà connus. Les grands événements, les révolutions surtout qui agitent un royaume, les changements de dynasties, les simples successions à la couronne, ont toujours un retentissement au-delà des frontières, et impriment chez les autres gouvernements, ou dans les po- Hi. i pulaiions voisines, une impulsion sympathique, et deviennent ainsi quelquefois des causes de nouveaux événements, donl on doit néces sairement tenir compte. Ni l'orgueil des potentats, ni l'égoïsme de leurs séides, n'ont jamai; pu comprimer entièrement les tendances naturelles qui rapprochent les peuples, comme les individus entre eux.
Le mot de patrie, dont les hommes ont raremenl compris le sens profond, n'a pour nous qu'une signification étroite, égoïste, s'il ne sert qu'à exprimer une étendue de territoire. Malheureusement, on ne nous a appris à voir la patrie que dans cette portion de terre contenue entre des limites de conveniion, et où nous retiennent des habitudes, quelquefois des affections ou des sou venirs, plus souvent des intérêts matériels. Au-delà de ces limites, tout être humain est pour nous un élranger ou un ennemi. Ce mot de pairie, si doux et si sacré à nos cœurs, ce mot magique qui a suscité tant de héros et enfanté des prodiges, a souvent servi aux ty rans de mot de ralliement pour égarer et exploiter les peuples. II n'est et ne peut exister de patrie pour l'homme que là où il trouve la jouis sance de ses droils, la liberté, le bonheur, le bien-être, l'exercice de toutes ses facultés, H enfin là où règnent l'humanité et la charité universelle.
Chapitre II
LTtalie au dix-septième siècle. LES ROMAINS.— LES FLORENTINS.— BERNARD GIROLANI , ETC. MASANIELLO. JOSEPH D'ALESSI. — LES HABITANTS DE MESSINE. Tableau de la décadence de l'Italie. — La famine oans les- Etats romains. — Cosmede Médicis. Son portrait. — Crimes dans sa famille. — Conjuration conlre don François. Elle échoue. — Supplices. — Le poison des Médicis. — Les sicaires de François. — Bernard Girolani ; ses compagnons d'infortune victimes. — Insurrection î Naples. — Masaniello. — Leduc d'Areos; sa politique infâme, sa perfidie. — Masaniello échappe a un guet-'a-pens. II est invité a dîner par ie duc d'Areos. Un breuvage trouble sa raison. II est tué par ses anciens amis. Son corps est porté en triomphe — Nouvelle sédition. — Le duc d'Areos fait un traité et le viole. — Le peuple reprend ies armes. — Le duc de Guise se présente ; il est nommé généralissime par le peuple. — Gennaro Agnèse trahit son pays. — Le duc de Guise est pris par les Espagnols, et Naples retombe sous le joug. — Insurrection de Palerme ; elle est comprimée. — Joseph d'Alessi est égorgé par le peuple. — Autre révolte en Sicile. — Messine «nasse les Espagnols et se livre à Louis XIV, qui l'abandonne a la fureur ób us ennemis. — Scènes de deuii et de carnage.
L'esprit de liberté, au dix-septième siècle, animait toute TEuropt Les Hollandais, sortis riches et triomphants de leur longue lutte contre TEspagne, avaient forcé touies les gouvernements à reconnaître e'. á respecter leur république. Dans la Grande-Bretagne, la nation soulevée détruisait Tabsolulisme monarchique, et la tête de Charles Ier roulait sur l'échafaud. En France, plusieurs insurrections tendaient à secouer le joug imposé par Richelieu; elles se renouvelèrent sous Mazarin, ce successeur que le vieux cardinal, en mourant, avait choisi po.ur continuer ou consolider son œuvre. Les Portugais chassaient les oppresseurs de leur patrie. Les Catalans LIRERTK. 22 repoussaient les armées de Philippe IV, et maintenaient ainsi leurs an tiques franchises. A Naples el en Sicile, la liberté se soulevait contre Toppression.
Par tout Tinquiétude et la souffrance agitaient les peuples, qui gémissaient depuis longtemps sous des abus intolérables. L'Iialie, depuis Charles-Quint, faisait partie de la monarchie espa gnole. La conquête lui avait enlevé, avec sa liberté, toute sa poésie ; les sciences et les lettres avaient disparu à la fin du seizième siècle. Dans la république de Florence, Le Tasse, dernier enfant de cette patrie du génie, se trouva isolé au milieu de ces générations déchues par les vices et dégradées par la servitude. Ses chants se perdirent dans ce désert de Tinttlligence ; sa voix resta sans retentissement dans ces cœurs qui n'avaient plus de patrie. A Rome, les papes avaient souillé leur administration par des crimes et des vices, et surtout par les persécutions atroces qu'ils exercèrent contre les protestants d'Italie.
Là, les abus de la cour pontificale étaient mieux connus, mieux appréciés que partout ailleurs. Les lettres y avaient été cultivées avec succès, lorsqu'elles étaient inconnues encore en Europe ; la philosophie y avait fait ses premiers progrès, et, dans le seizième siècle, cette science avait abordé dans toute la Péninsule les matières religieuses elles-mêmes avec une grande indépendance. La réforme avait pénétré parmi les savants. Les pontifes Téteignirent dans le sarrg et dans les supplices, et la tiare devint Ia récompense assurée des plus fougueux inquisiteurs. Les successeurs de saint Pierre prirent une part active aux guerres civiles et religieuses du reste de TEurope. Pie V, pour récompenser le duc d'Albe de sa conduite atroce dans les Flandres, lui avait envoyé le chapeau et Testoc garnis de pierres précieuses, dont ses prédécesseurs avaient fait quelquefois présent à de grands rois.
Grégoire avait fait rendre de solennelles actions de grâces à Dieu du massacre de la Saint-Barthé» ìemy. Ses successeurs avaient refusé d'admettre les ambassadeurs de Henri IV, lorsqu'ils s'étaient présentés pour traiter de son abjuration, même après sa conversion. Tous ces monarques de Rome n'avaient cessé de nourrir les guerres LIRERTE. 23 civiles de France, des Flandres, d'Allemagne et tous les complots, en sorte que les calamités de la moitié du seizième siècle et du commence ment du dix-septième surent Tœuvre de ces ministres de paix. Leurs sujets n'étaient pas plus heureux que ceux de TEspagne et du Portugal; opprimés par un gouvernement absurde, écrasés d'impôts, ruinés par les monopoles, privés de toule industrie, ils languissaient dans Tabjection et la misère. L'administration des subsistances, à la fin du seizième siècle, se montra arbitraire, violente, tracassière ; elle entrava le commerce des céréales et causa de fréquentes famines qui engendrèrent des maladies épidémiques et contagieuses, conséquences déplorables des ravages de la faim.
En 1591, soixante mille habitants succombèrent dans Rome seule ; les bourgs florissants et les riches villages de TOmbrie furent dépeuplés. La désolation et la morl s'étendirent sur ioules ces fertiles campagnes qui restèrent incultes, et qui, bientôt, changées en déserts et en marais infects, devinrent à leur tour des causes de maladie et d'une mortalité effrayante. A ces calamités succédèrent des révoltes, expression habituelle de la souffrance du peuple ; on y répondit par des sup plices. Bien plus, des brigandages s'organisèrent et furent appuyés par les seigneurs des fiefs ; la démoralisation la plus profonde gagea touies les classes, et lous les maux qui peuvent affliger une naiion fondirent sur les Etats romains. Florence, patrie de Tantique liberté italienne, patrie de lani de grands hommes, était alors opprimée par Cosme de Médicis qui s'élait imposé á cette république.
Défiant, dissimulé, perfide et cruel, le grand-duc con sentit à être Tesclave de la couronne de Castille pour pouvoir régner sur les Florentins ; il exécuta sur ses concitoyens les ordres qu'il recevait du cabinet de Madrid. II corrompit la naiion en donnant le change à Tor gueil de ces républicains; il établit des décorations el des ordres, e* forma ainsi avec des marchands une oligarchie qui ruina la liberté. La maison de Cosme fut ensanglantée par des événements tragiques, donl le temps n'a pu percer qu'impaiïaitemenl la profonde obscurité. Un de ses fils assassina son frère ; Cosme poignarda lui-même l'ussassin dans les bras de sa mère, Eléonore de Tolède, qui en mourut de chagrin. Cosme, après ces malheurs, se retira de la scène du monde. Son fils don François, qui lui succéda, eut lous ses défauts et tous ses vices au plus haut degré, mais il n'eut pas ses qualités.
Perfide, cruel et vindicatif comme son père, il devint, avec juste raison, un objet de haine el de mépris universels. Honteux et fatigués d'une administration aussi ignoble, les Florentins voulurent secouer le joug de François. Une conjuration se prépara dans J'ombre, mais ce dernier effort de la liberté à Florence expira avant d'avoir porté ses premiers coups. Le conjurés surent trahis et vendus par les agents stipendiés de François, et la glorieuse patrie des Guelfes se courba sous le joug des Médicis, qui pesait sur elle depuis quarante huit ans. Tous ceux qui avaient quelque élévation dans le caractère mouraient dans Texil. Le commerce de Florence était détruit. Les mœurs nationales étaient complètement changées, et, sous cette éducation nouvelle, subissaient Toppressiou. Aussi, Tinsurrection ne put éclater et réussir, parce que parmi les conjurés quelques misérables, avilis par l'esclavage, ne comprenaient déjà plus la liberté.
Par les ordres du grand-duc, les échafauds se dressèrent, et les bourreaux frappèrent un nombre immense de nobles viclimes. Le peuple assista froidement à ces hécatombes; il ne murmura même pas. II vit d'un œil triste et morne tomber des têtes généreuses, et d'autres défen seurs de la liberté expirer aux gibets. Ceux qui, fuyant les persécutions, étaient allés chercher un asile loin de leur patrie, n'échappèrent pas sur la terre étrangère aux effets de la haine et de la vengeance implacable, si natureHes aux Médicis. Le grand-duc avait chargé Curzio Picchena, son secrétaire cTamb'as sade à Paris, de le débarrasser des émigrés distingués qui s'étaient réfugiés tn France. II lui fit passer, dans ce but, des poisons subtils, dont Cosme 1er avait établi dans son palais une manufacture, et dont il avail su faire un si habile el si criminel usage.
Ce laboratoire, disait-il lui servait à pratiquer des expériences de chimie, auxquelles il te livrait par amour pour la science. LIBERTÉ. II lui envoya aussi des assassins italiens qu'il avait jugés supérieurs tous les autres, de ces hommes capables de prendre loutes les formeí, d'emprunter lous les langages, de pénétrer en tous lieux, insinuants. adroits, obséquieux. Chaque vie de personnage important devait êire payée quatre mille ducats; en outre, lous les frais devaient être rem boursés. Bernard Girolani tomba le premier. Sa mort, imprévue et subite. jeta Teffroi parmi les autres émigrés florentins, qui s'empressèrent de sc disperser dans les provinces de France et en Angleterre, pour se sous traire au poison ou au poignard des agents du grand-duc. Mais ces sicaires, dont la cupidiié excitait Tacharnement, s'attachèrent à leurs pas, et tous les amis de la liberté, tous ceux que redoutait le plus le 3yran finirent par succomber.
Ce fut là le suprême effort des Florentins contre une tyrannie aussi méprisable. Ils le virent avec indifférence devenir vassal du roi d'Es pagne, puis épouser Bianca Capello, Ia Messaline de son temps, et enfin, sa famille présenter sans cesse des scènes terribles d'assassinat, d'empoisonnement, de crimes et de débauches. Dans un repas de récon ciliation avec son frère Ferdinand, qui était revêtu de la pourpre romaine, le grand-duc et sa femme périrent empoisonnés. Depuis, lorsque les peuples voulurent seuls se soulever, ils purent, il est vrai, briser des gouvernemenis établis, mais ils ne purent les corri ger, ou en élablir de nouveaux, sur de meilleurs principes, parce qu'ils n'avaient pas à leur tête des chefs intelligents. En Italie, les insurrections, faites et dirigées par des hommes du peu ple, manquèrent d'ordre, d'entente, d'harmonie; elles n'eurent qu'un caractère effrayant, parce qu'on ne fit que renverser.
Les hommes d'une intelligence supérieure surent souvent forcés d'abandonner des causes souillées par les crimes d'hommes exaltés. Entre le drapeau du despo lisme et celui de Tanarchie, ils restaient indécis. Les peuples sans chefs dignes de porter ce titre, et égarés par souffrances et /'ignorance, ouvrage de leur gouvernement, s'abandon* dans ìeur délire, à la passion de la vengeance; mais la vengeance m. * quoique juste très-souvent, fait toujours échouer les révolutions les plus légitimes. PendantquelesautresnaiionsdeTEuropes'agitaient,ledix-septièmesiè cle fut une époque de mort pour la plus grande parue del'Italie. Courbés sous iejoug, les Italiens, malheureux comme citoyens, malheureux comme hommes par la dépravation de leurs mœurs, semblaient s'êlre résignés à cette existence d'immobilité, d'affaissement el de misères, inconnue dans les temps prospères de leurs républiques.
Néanmoins, le royaume de Naples el celui de Sicile se firent remarquer un instant par des efforts infructueux pour briser leurs fers ; le peuple, seul, se souleva conlre ses oppresseurs; les classes élevées de la société semblaient, sous TauOrité des Espagnols, avoir oublié lout souvenir de la pairie. Les revenus du royaume de Naples s'élevaient, au milieu du dix-septième siècle, à six millions de ducats, et les dépenses ne dépassaient pas un tiers de celle somme; les autres quatre millions sortaientdu royaume pour acquitter les dettes de TEspagne ou solder les armées. Le peuple était mécontent d'un pareil emploi de ses impôts. D'après les chartes du royaume, acceptées par les rois d'Espagne, aucune gabelle, aucune nou velle charge ne devait être établie sans le consentemeni des représentants de la nation.
Depuis loBgtemps, le Parlement avait cessé d'être convo* que; les vice-rois, pressés par la cour de Madrid, inventaient tous les jours de nouveaux impô'.s et écrasaient les peuples de plus en plus. L'adminislration des Espagnols établit des gabelles sur les denrées de pre mière nécessité, et les malheureux Napolitains furem forcés de se priver iesobjetsles plus indispensables à leur subsistance. Enfin onimposales fruits et les légumes, qui éiaieni devenus presque leurs aliments exclusifs. Attaqués dans leurs dernières ressources, ces malheureux se soulevèrent contre le duc d'Areos, alors vice-roi. Un jeune pêcheur d'Amalfi, nommé Tommaso Aniello ou Masaniello, qui vendait dans les rues de Naples du poisson et des fruils, se mil à la tête du mouvement ; quoique très-pauvre, très-ignorant et d'un esprit borné, i! avait Timagination ardente, et surloutun caracière fier el entreprenant.
Son amour pour la liberté éclatait en lui par des expressions de haine contre la domination espagnole, son éloquence avait quelque chose qui * ]yjAAAixlJ£UD, lie uli! lion 'I'' Naples en iG i- A LABITTE Editcui LIBERTÉ. 27 allait au cœur des masses, elle était rude et un peu sauvage ; le son de s;; voix, ses gestes, des images et des comparaisons extraordinaires exerçaient sur la popsîace nne influence sans bornes. Le jour où i impôt sur les fruits el sur les légiaes devait être perçu la foule, enflammée de colère, se réunit à la vois de Masaniello, se pré cipita sur les agens du fisc, aux cris de : ee Vive le roi ! à mort son mauvais gouvernement! » Les barraques des commis surent, en un instant, renversées et brûlées. Les insurgés descendirent ensuite au château du vice-roi le duc d'Areos, et voulurent le contraindre à prendre Masaniello pour collègue ; d'Areos, effrayé, se sauva dans le Châleau-Neuf.
En vain le cardinal Filomarini. archevêque de Naples, s'efforça-t-il d'apaiser la sédition; la révolte s'étendit de plus en plus, et s'aitaqua bientôt à la noblesse, qui tenta de faire assassiner Masaniello dans une circonstance dont nous allons parler. Le peuple le nomma capitaine général, et lui adjoignit des conseillers lires des derniers rangs de la population. Masaniello permit le pillage de plusieurs paiais, mais sans rien se réserver à lui-même. II dirigea tout en maîlre absolu, et jamais monarque ne posséda un pouvoir plus étendu, jamais il ne fut mieux obéi ; ses ordres, quels qu'ils futesenl, étaient exécutés sur-le-champ. Les talents naturels de ce jeune pêcheur, Tobéiasance empressée de la populace, avaient frappé de terreur le duc d'Areos, et Tamenèrent à des concessions pour apaiser la révolte.
Non-seulement il avait tout à redouter du peuple de Naples qu'il avait tant opprimé, mais il savait en core combien était grande la haine que les gentilshommes lui portaient. Le vice-roi avait froissé leur orgueil, les avail p usécutés, abreuvés d'hu miliationsetviolé leurs privilèges; il craignait, avec queletue raison, que ces hommes ne se missent à la tète de leurs vassaux, et ne vinssent en foule apporter un nouvel aliment à Tincendie qui dévorait la capitale. II résolut de les brouiller avec leurs compatriotes. II les employa donc a porter aux Napolitains de fausses paroles de conciliation. II les chargea de lire au peuple un faux privilège de Charles-Quint, de se rendre garants d'écritures fausses; il les rendit complices de ses propres perfidies, il voulut ainsi perdre la noblesse et le peuple l'un par l'autre.
En effet, se voyant trompée, la foule porta sur les nobles toute L L1RERTÉ. 28 fureur qui. Tanimait contre les Espagnols, en massacra plusieurs, pilla et incendia leurs maisons pour s'être prêtés à ces ignobles artifices. Les au lres gentilshommes, quoique convaincus que le vice-roi seul étart cou pable, furent forcés de se ranger de son côté, car, du côté du peuple, il n'y avait pour eux ni sûreté ni confiance. Le duc d'Areos voulut ensuite prendre le peuple dans un autre piège II lui promit la restitution de ses privilèges et Taboliiion des nouveau» impôts; ce fut dans Téglise del Carmine qu'il voului satisfaire sa vengeance. Là, en présence des Napolitains assemblés, il jura que la pacification était arrêtée, et fit lire les arlicles du traité, quand tout-à-coup une décharge d'arquebusiers fut faile sur Masaniello et ses compagnons.
Par un bonheur étrange, Masaniello ne fut pas atteint. Alors le vice roi désavouant les bandits qu'il avait employés, les abandonna à la fureur du peuple pour regagner son propre crédit; puis il continua de traiter de la pacification; les nouveaux impôts furent donc entièrement abolis, et les anciennes franchises rétablies. Le vice-roi invita en même temps Masaniello à un repas de conciliation, dans lequel on lui servit une bois son qui troubla sa raison. Déjà les nuits d'insomnie, Tagitation continuelle au milieu de laquelle il avait vécu, Texirême tension de toutes ses facultés avaient jeté le malheureux pêcheur dans une exaltation fébrile qui s'exaspéra par le poison. Masaniello, semblable à un fou, se mit à courir dans les rues, massa crant ses meilleurs amis, et se livrant à de tels excès qu'il fallut le lier.
Mais il trompa la vigilance de ses gardiens, enira dans Téglise des Car mélites, et s'y conduisit comme un insensé. Cependant, sur sa déclaration qu'il était prêt à remettre au vice-roi tout son pouvoir, le cardinal le fit conduire dans le couvent des Carmélites ; mais déjà le peuple avait été excité conlre lui par les soins perfides du dire d'Areos. Dans son égare ment, il se précipita dans le couvent des Carmélites, aux cris de : te Vive le roi d'Espagne ! Mort à Masaniello ! » — te Me cherchez-vous, mes amis, s'écria Tinforiuné pêcheur, me voici ? » Quatre des conjurés, autrefois ses amis, firent feu sur lui et le tuèrent. Son cadavre fut foulé aux pieds et presque déchiré par la populace; mais ses partisans le relevèrent. Il tut I.IBEHTK. 29 couvert d'habits royaux, porté en triomphe par la ville et enterré solennellement.
A peine Masaniello éiait-il rayé du nombre des vivants, que le duc d'Areos qui redoutait moins toute la populace réunie que le pêcheur, annula tous les engagements qu'il avait pris. Le peuple alors, sentant e joug s'appesantir sur lui comme auparavant, regretta le martyr de la liberté, et sacrifia ses meurtriers. La sédition recommença avec une nouvelle violence, et le U août 1647, le peuple plaça à sa tête le prince de Massa. Celui-ci, pour mettre un lerme aux malheurs qui accablaient la patrie, conclut avec le vice-roi un traité que ce dernier s'engagea à faire ratifier par Philippe IV, roi d'Espagne. Après les promesses les plus solennelles qui leur furent faites, les Napolitains se décidèrent à poser les armes. Pendant ce lemps, don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, entrail dans le port avec trenle cinq vaisseaux de guerre, chargés de vieilles troupes espagnoles; il concerta avec le vice-roi une attaque conlre la ville, su débarquer secrètement six mille soldats de la floue ; ceux-ci pénètrent dans la ville et metteni à morl lout ce qui se rencontre sur leur passage.
Leur attaque est secondée par les décharges répétées de Tanillerie des trois forts et de celle de la floue, les boulets et les bombes portent le ravage et la destruction sur d'autres points de la ville. A la terreur succèdent bientôt Tindignationet la rage dans le cœur des Napolitains. Le cri de : aux armes! retentit d'une extrémité à l'autre de Naples. Les habitons se précipitent dans les rues, combattent sans ordre, mais ils opposent à leurs ennemis aguerris et bien armés le flot d'une multilude animée par le désespoir; on se bat dans loutes les rues à la fois ; du haut des maisons, les projeciiles lancés écrasent les soldats de Philippe. Le nombre des mons du côté des Napolitains fut immense. Après deux jours et deux nuits d'une lutte horrible, les Espagnols eurent le dessous, décimés ei accablés de fatigue, ils durent abandonner leurs postes et battre en retraite devant des masses toujours nouvelles.
Ils se retirèrent dans les forls ou sur leur flotte, et le peuple resta maître de ia ville. Le prince de Massa était devenu suspect aux insurgés ; il paya de sa LD3ERTE. 30 tète le mauvais résultat de ses négociations avec le perfide d'Areos J*i portèrent leur choix sur Gennaro Agnèse qui demanda du secours à !a France et à Henri de Lorraine, duc de Guise, alors à Rome. Ce prince, qui croyait avoir des droits à la couronne de Naples, accourut au milieu de Tinsurrection et fut déclaré généralissime e: défenseur de (a liberté. Déjà le nom de République de Naples commeaçait à êlre prononcé et etait reçu avec acclamation par le peuple. L'insurrection qui s'étendait sur toutes les provinces, eût offert à Tétablissement d'une république des chances de succès, si ia domination espagnole n'avait, depuis un der nier siècle, altéré les mœurs, changé les opinions et perverti ces antiques principes, cette éducation noble et grande par lesquels on peut fonder un gouvernement républicain.
Les Napolitains étaient tellement brisés à 1 autorité absoîue, qu'en détruisant celle des Espagnols, ils la rétablissaient par le choix des hommes qu'ils avaient mis à leur tête el à qui ils donnaient un pouvoir illimité. Masaniello, le duc de Massa, Gennaro Agnèse enfin le duc de Guise, obtenaient du peuple une obéissance passive, surtout lorsqu'ils exerçaient one justice prévôtale. Passant d'une confiance aveugle à une défiance insensée, ce peuple fut trahi par les dépositaires de sa puissance. Un simple soupçon suffisait pour faire tomber une tête. Loin de réunir tous ses efforts vers le but commun, d'assurer le triomphe de la liberté et de Tassurer sur des bases inébranlables, il s'endormit dans sa victoire; il passait efune agitation frénétique à un sommeil de plomb; pendant ce temps, ses ennemis veillaient.
Puis, dans son ignorante srtûfilicité, il demandait la protection de saint Janvier, confiait le soin de ses affaires à la Madone del Carmine dont il attendait les miracles, ainsi que ceux de Masaniello qu'il venait de mettre au nombre des Saints. Le tort immense et presque toujours irréparable de ceux qui font les révolutions, ou en acceptent la direction, est de s'arrêter pour composer avec des intérêts hostiles et opposés. Jamais la tyrannie n'est sincère dans ses traités imposés par la nécessité. II y a, en outre, bien plus de sûrelé pour ceux qui se révoltent de marcher toujours en avant, que d'entrer dans des demi-compositions avec les ennemis acharnés d'une révolution. Les hommes des gouvernements absolus ont toujours une ar- LIRERTÊ. 31 rière-pensée, ils ne sauraient être sincères envers les hommes de la liberté; à la première occasion, ils manqueront à leur foi.
Aussi, répé lons-le : Entre la liberté el la tyrannie, la seule transaction possible est LA victoire ou la mort Le duc de Guise, au lieu de conslituer une république e, de diriger dans une voie de prospérité et de bonheur un peuple libre qui le choi sissait pour chef, voulut, lui aussi, gouverner avec une autorité absolue. II fut jaloux de tous les droits de la nation, de tous ceux àes magistrats dont Tindépendance se trouvait à Tabri de Tinfluence du souverain ; il fui jaloux surtout du crédit de Gennaro Agnèse, le plus intelligent de lous les défenseurs de la liberté et le véritable chef de la révolution. Guise n'avait rien fait pour le peuple, il se montrait, au contraire, avide du pouvoir, au point que la susceptibilité des amis de la liberté en fut alarmée ; aussi n'obtinl-il pas ce généreux appui qui vient d'une con fiance sans bornes et d'un amour ardent de la liberté.
Gennaro Agnèse, irrité de n'avoir fait que changer de maître, el crai gnant pour lui-même la jalousie de Guise, punit sa propre pairie de la haine que ce nouveau souverain lui inspirait; il traila secrèlement avec les Espagnols. Cet homme, qui jusqu'à ce moment avait défendu de sa vie la liberté de Naples, s'oublia, i! ne sut pas imposer silence à un ressentiment, toujours lutter et attendre . rien ne saurait justifier un acte aussi condamnable, il vendit son pays. Maîlres du royaume de Naples, les Espagnols rivèrent les fers de ses malheureux habitants, qui, pour toute consolation, virent ceux qui les avaient trompés victimes de leurs propres perfidies. Le duc d'Areos fut disgracié, il perdit sa vice-royauté et fut rappelé en Espagne ; le duc de Matalona et le prince dou Francesco Toralto qui, avec un grand nombre de nobles, avaient trahi leurs compatriotes, furent massacrés par un peuple furieux ; le duc de Guise tomba au pouvoir des Espagnols et resia cinq ans leur prisonnier ; Gennaro Agnèse qui avait livré sa patrie aux Espagnols, el rendu ainsi la couronne de Naples à Philippe IV, périt sur un échafaud, par ordre du roi qu'il avail rétabli, ainsi que lous ceux qui avaient pris part à Tinsurrection.
Aux yeux des despotes, aucun service, quelque éminent qu'il soit, ne LIRERTE. 32 saurait effacer des offenses passées, aucun serment ne saurait lier un monarque envers ceux qui onl attenté à leurpuissance. Cette même année, une insurrection agita aussi la Sicile. Elle eu: pour cause Tétablissement d'impôts exorbitants. ATalerme, le peuple se leva en masse contre les Espagnols; mais ce soulèvement dura moins longtemps et fut moins important que la révolution de Naples. Le vice roi de Sicile, don Pedro Faxardo de Luniga, marquis de Los Vêlez, fut aussi perfide, aussi cruel que le duc d'Areos. Les péripéties de cette insurrection furent les mêmes que celles de Naples. Les mêmes causes produisirent les mêmes effets; des cruautés, des vengeances atroces, des victimes sans nombre; en lout, mêmes scènes et dénouement aussi déplorable.
Un ouvrier orfèvre, appelé Joseph d'Alessi, natif de Polizzi, en Sicile ]oua dans ce mouvement populaire le même rôle que Masaniello à Naples. Comme lui, il dirigea le peuple et triompha d'abord des Espagnols. Mais bientôt gagnés par le vice-roi, ses partisans le massacrèrent. Le peuple, victime de Los Vêlez, ne tarda pas à comprendre Timmen sité de la perte qu'il avait faite; il pleura amèrement son ami et son dé fenseur. A Palerme, comme à Naples, le vice-roi rétablit dans toute leur ri gueur ce qu'il avail d'abord consenti à abolir, et commença à exercer des persécutions conlre les amis de la liberté. Le vice-roi violait tous les jours la foi jurée, et déchirait les articles du traité qu'il avait signé, et les Espagnols accablaient la population d'outrages et de vexations comme auparavant.
Le peuple indigne voulut rappeler à Los Vêlez que le traité qui ies liait les uns et les aulres, était sacré, au'il avait proclamé Tamnistie et qu'il devait éviter, pour le honneur de tous, ie renouvellement des scènes sanglantes qui avaient désolé la ville ; pour toute réponse, Los Vêlez fit avancerune artillerie formidable, et aux droits d'une naiion malheureuse, la dernière raison des tyrans répondit par la mitraille, qui joncha les rues de cadavres. Tous les chefs du peuple surent pendus. Et Tordre de la tyrannie régna sur les tombeaux. Dans le même siécle, un autre soulèvement ébranla encore Tautorité espagnole. Secondée par le cabiuet de France, la Sicile voulut í'affranchir de la tyrannie des agents de TEspagne; mais les conséquences de cette insurrection tournèrent au détriment de la liberté.
La révolte éclata à Messine. Par un privilège exceptionnel, celte ville était alors gouvernée plutôt en République que comme une municipalité ; elle choisissait elle-même son sénat, et le gouverneur espagnol n'en était que le président, car ses pouvoirs étaient très-limités. A la faveur de ses libertés, Messine avait élevé sa prospérité à un point extraordinaire. Sa population était nombreuse, et le commerce avait accumulé dans cette cité des richesses extraordinaires. Les arts, les manufactures, Tagriculture y florissaient, encouragés par une adminis tration intelligente el équitable. Les Espagnols regardèrent celte prospérité, comme un dangereux exemple pour les aulres villes qui attribuaient leur détresse à la perte de leurs privilèges. Don Diego Soria, gouverneur de Messine, voulut réduire sa puissance et lui enlever ses privilèges, un à un.
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