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L'Archiprêtre. Épisodes de la guerre de cent ans au XIVe siècle

Aimé Alexandre Cherest · 1879 · Scanned text

161,828 words · about 11 h 20 min to read

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Author
Aimé Alexandre Cherest
Language
French
Published
1879
Length
161,828 words · about 11 h 20 min
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L'ARCHIPRÊTRE ÉPISODES DE LA GUERRE DE CENT ANS AU XIV6 SIÈCLE IMPRIMERIE PAUL B0USEREZ , RUE DE LUCÈ , 5 , A TOURS L'ARCHIPRÊTRE ÉPISODES DE LA GUERRE DE GENT ANS AU XIV^ SIÈCLE FAR AIMÉ CHÉREST vice-président de la société des sciences historiques et naturelles de l'yonne conservateur du musée d'auxerre PARIS A. CLAUDIN, LIBRAIRE 3, RUE GUÉNÉGAUD, 3 AVANT-PROPOS « Meretur magna ejus faina ut, quae de eo legimus in scriptoribus historiarum et in veteribus monu nientis bactenus ineditis, isthic servato temporum ordine describamus. » Baluze , Vitœ Paparum Avenionensium, t. II, p. 946. Les années qui suivirent la bataille de Poitiers furent pour la France des années désastreuses. Jamais elle n'a traversé de crise plus terrible. Elle se vit presque en même temps la proie d'un triple fléau, celui de la guerre civile, de la guerre sociale et de la guerre étrangère.

Jamais aussi elle n'a mieux prouvé qu'en dépit des institutions qui l'affaiblis sent ou des divisions qui la rongent, elle conserve les ressources d'une énergie que rien n'épuise, une force de vitalité qui résiste à toutes les atteintes. Quiconque étudie les détails de cette crise, à la fois douloureuse et consolante, y rencontre à chaque pas la trace d'un personnage bizarre, dont le rôle ambigu, la singulière fortune, Factivité sans relâche et la fin tragique semblent imaginés à plaisir pour piquer la curiosité. Tout en lui paraît étrange, jusqu'au titre ecclésiastique par lequel ses con temporains avaient coutume de le désigner. Examiné de près, Arnaud de Cervole, si fameux au xiv" siècle sous le nom de FArchiprêtre, n'est point un de ces hommes d'élite dont la vie exemplaire mérite par elle même de fixer Fattention et s'impose au respect de l'histoire.

Doué de qualités incontestables, il ne les a pas toujours consacrées à des œu vres d'une moralité absolue. Dans le cours de sa carrière aventureuse, le mal se mélange au bien , et la renommée qu'il a conquise en son temps, celle qui s'attache à sa mémoire est due principalement au sombre éclat de ses moins bonnes actions. D'où vient toutefois que sa biographie offre un vif intérêt? c'est qu'elle jette un rayon de lumière sur les événements auxquels il a pris part, sur Fépoque où il a vécu. Elle aide à caractériser une des périodes les plus attachantes de nos AVANT-PROPOS. annales. Elle ajoute aux renseignements généraux, concernant cette période, des traits qui les complètent ou des particularités qui les expliquent. U y a longtemps que Baluze a compris et signalé Fimportance de cette biographie.

Chapitre I

" (13. .-1357). possessions (1). En attendant l'occasion de s'en rendre maître, Edouard III avait eu soin de s'y ménager d'utiles partisans. Une grande partie de la noblesse périgourdine s'était laissé entraîner sous les dra peaux du roi d'Angleterre. Elle y trouvait une discipline plus rigide que dans l'armée française, mais en revanche une solde plus élevée, plus régulièrement servie, des encouragements, des faveurs, et la liberté de rançonner sans vergogne le pays ennemi. Déjà les Mussidan, les Batefol, les Mareuil, les Aubeterre et tant d'autres avaient adopté ce parti, qui leur promettait à la fois honneurs et richesses. L'Archiprêtre voyait autour de lui ses compatriotes, ses amis, peut-être ses parents, déserter la cause de la France. II eut au moins le mérite de résister à la contagion de son entourage, et, comme on disait alors, de rester « bon françois ».

La campagne de 1351, à laquelle il devait prendre part, avait pour objet de rejeter les Anglais au delà de la Dordogne. Parmi les places qu'ils occupaient en deçà, la plus importante était Saint-Jean d'An gély. Le roi Jean ordonna d'en faire le siège. De son côté, Edouard III envoya au secours de la ville un corps d'Anglo-Gascons chargés de la ravitailler. Parti de Bordeaux, ce corps arriva, le 1er avril 1351, près du pont de Taillebourg, où il rencontra une partie de l'armée française, disposée à lui barrer le passage de la Charente. Le combat s'engagea aussitôt : les Français furent battus. Guy d'Offemont, sire de Nesle, maréchal de France, son frère Guillaume d'Offemont, son collègue le maréchal Arnoul d'Audrehem, et plusieurs grands personnages res tèrent prisonniers sur le champ de bataille.

Heureusement les Anglo- Gascons avaient une façon à eux de comprendre la guerre. Quand ils se virent nantis d'un immense butin, ils ne songèrent qu'à le mettre à Fabri d'un retour offensif. « Si leur sembla, » dit leur ami Froissart (2), (1) Vélines et Castillon, situés à l'extrême limite du Périgord du côté du midi, n'étaient séparés que par la Dordogne du noyau principal des possessions anglaises. (2) Les Chroniques de sire Jean Froissart, éditées par Buchou, Paris, Desrez, 1836, tome Ier, page 292. II m'arrivera fréquemment de citer cette édition, bien qu'elle « que pour ce voyage ils en avaient assez fait. Si entendirent au sauver leurs prisonniers, et que la ville de Saint-Jean ne pouvoit par eux tant qu'à cette fois être ravitaillée et rafraîchie. Si s'en retournèrent vers la cité de Bordeaux, et firent tant par leurs journées qu'ils y parvinrent ; si y furent recueillis à grand joie. » Le roi Jean résidait alors à Poitiers, d'où il était censé diriger les opérations militaires.

En apprenant Féchec subi par ses troupes, il « s'en vint devant Saint-Jean d'Angeliez et jura l'âme de son père que jamais ne s'en partirait si auroit acquis la ville ». II ne fut pas obligé d'attendre longtemps. Dès que la garnison investie eut perdu tout espoir de secours , n'ayant plus ni vivres ni munitions, elle capitula; et le 7 août 1351 (1), les Français prirent possession de la place. «Après le reconquet de Saint-Jean d'Angeliez, si comme dessus est dit..., le roi... s'en partit et retourna en France... et donna à toutes manières de gens d'armes congé. » La campagne de Saintonge était finie. Quel rôle y avait joué FArchiprêtre? que devin t-il^ ensuite? On Fignore. La quittance que nous avons transcrite constate seulement qu'il continua de remplir jusqu'en février 1352 les engagements con tractés avec le maréchal de Nesle, et qu'en juillet suivant il recevait à Paris le dernier terme de la solde qui lui était due.

Sans doute, le roi Jean avait eu l'occasion de le connaître sous les murs de Saint-Jean d'Angély. En quittant la Saintonge , il Favait emmené pour utiliser ailleurs des services dont il avait reconnu le mérite. Mais bientôt FAr chiprêtre semble s'être attaché particulièrement à la personne d'un membre de la famille royale, Charles d'Espagne, que la faveur du souverain venait de crééer coup sur coup connétable de France et comte d'Angoulême. Telle est la seule explication plausible qui se présente à soit moins exacte que les éditions plus récentes de MM. Luce et Kervyn de Let tenhove. Sans avoir gravement altéré le style du chroniqueur, M. Buchon l'a mis un peu plus à la portée des lecteurs actuels. (1) C'est la date donnée par Froissart. Les Grandes Chroniques de France, édition Pauliu Paris, Paris, Techener, in-12, tome VI, page 4, disent : « Au mois de septembre 1351, fut recouvrée des François la ville de Saint-Jehan-d'Angéli, que les Anglois avoient tenue cinq ans environ. >» CHAPITRE Ier (13. .-1357). l'esprit, quand on voit à la mort de Charles d'Espagne, survenue en janvier 1354, Arnaud de Cervole réclamer de la succession « certaines grosses sommes d'argent » dont il se prétendait créancier (1).

L'héritier du défunt, qui n'était autre que le roi Jean , ne contestait pas le principe de cette demande apparemment fondée. II se contenta d'en éluder le paiement pendant huit années consécutives, et finit par s'en débarrasser à bon compte, à laide d'un règlement, transactionnel, dont nous aurons à parler plus tard. Comment Arnaud de Cervole serait-il devenu le créancier légitime de Charles d'Espagne, sinon à titre de ser vices rendus, de salaires personnellement gagnés ou d'avances faites à des compagnies de soudoyers? Pour savoir à quelle tâche FArchiprêtre fut alors associé, il faudrait pouvoir suivre son nouveau chef dans les détails d'une carrière aussi obscure que courte. En sa qualité de comte d'Angoulême, Charles d'Es pagne fut spécialement chargé de défendre la frontière méridionale du Périgord et de la Saintonge contre les attaques incessantes des Anglais.

Là, comme ailleurs, et plus encore qu'ailleurs, les trêves officielles, impudemment violées, n'arrêtaient pas le cours des hostilités. Certains seigneurs, comme le vicomte de Fronsac, ne se faisaient aucun scrupule d'embrasser brusquement le parti d'Edouard III ; ils entraînaient dans leur défection les localités voisines où s'étendait leur influence. Ils s'entouraient d'aventuriers de la pire espèce,- gentilshommes déclassés, qui préludaient au métier de chefs de bandes(2). Tous ensemble n'avaient (1) Voyez aux Pièces justificatives, n° XIII, les Lettres du mois de juin 1362 par lesquelles le roi Jean reconnaît devoir à l'Archiprêtre une somme de 35,000 florins, pour différentes causes : « et aussi pour certaines grosses sommes d'argent en quoy le dit Arnaud disoit nous estre tenuz à luy, à cause de nostre très chier cousin Charles d'Espaigne que Dieu absoille. » Le roi ajoute qu'il ne conteste en principe aucune des demandes de l'Archiprêtre, « esquelles nous savions bien que nous li estions tenuz. » Comparez ce que nous disons à propos du règlement final, chapitre vu.

(2) M. Kervyn de Lettenhove (Froissart, t. XVIII, p. 345) fait remarquer que sur la liste des adhérents du vicomte de Fronsac on trouve « les noms de plusieurs chefs de compagnies qui figurent fréquemment dans les récits de Froissart ». J'y relève entre autres : « Arnaut Meschin » et « le Meschin son frère ». LES DÉBUTS DE L'ARCniPRÈTRE. 13 d'autre souci que de piller le royaume dont ils venaient de se séparer traîtreusement. II fallait les combattre ou traiter avec eux. Au com mencement de Fannée 1353, Charles d'Espagne fut assez heureux pour ramener à de meilleurs sentiments le vicomte de Fronsac, ainsi que ses principaux adhérents, « jusques au nombre de cent gentilshommes ou environ (1). » En même temps, « la ville et Fabbaye deGuistres, l'abbé et les habitants de la dicte ville, item le chastel d'Abzac..., item le chastel de Coutrac..., item le chastel du Temple-Saint-Michel, » ren trèrent sous l'obéissance du roi.

Mais les Anglo-Gascons n'en furent que plus ardents à se jeter sur la France. Ils multiplièrent leurs incursions sur la rive droite de la Dordogne et de la Gironde. Soit par force, soit par surprise, ils parvinrent à s'emparer d'un grand nombre de places en Périgord et en Saintonge. Au mois de mai 1353 (2), le roi Jean exaspéré se décida à dénoncer les trêves et à reprendre la guerre. On ne sait si FArchiprêtre, qui devait un jour acquérir la réputation d'un rusé diplomate, contribua à la négociation du traité conclu avec son compatriote et voisin le vicomte de Fronsac. Mais il est certain qu'au renouvellement des hostilités, il se signala par son dévoue ment et son énergie. II reprit aux Anglo-Gascons, qui s'en étaient emparés, les châteaux de Montravel (3), de Sainte-Foy près Bergerac, (1) Le texte du traité conclu par Charles d'Espagne avec le vicomte de Fronsac et ses adhérents a été publié par M. Kervyn de Lettenhove, ubi suprà.

C'est là que nous avons emprunté les passages que nous citons. (2) Annales ecclésiastiques de Baronius, continuées par Odoric Raynaud. Ad annum 1353, § 15.U Induciarum cum Joanne rege specie, involutum bellum gerebat Eduar dus, nonnullasque, in Aquitania et Britannia, arces dolo subegit , ut refert Mathaeus Villanus : quibus' Gallus lacessitus Anglo apertum bellum mense maio indixit. » (3) Montravel, bourg du canton de Vélines (Dordogne) , avait donné son nom, jusqu'au xivc siècle, à un archiprètré qui devint ensuite l'archiprêtre de Vélines. C'était aussi le siège d'une châtellenie, et les ruines du château attestent qu'il était l'un des plus considérables du pays. Dictionnaire topographique de la Dordogne, par le vicomte de Gourgues, V° Montravel.

CHAPITRE I

" (13. .-1357). de Fleix, de Guitres et plusieurs autres (I). Une fois maître de ces places, qu'il devait bien connaître, puisque trois d'entre elles étaient situées aux portes de Vélines, il pourvut à leur défense et sut les mettre à Fabri de nouvelles attaques. II rendit de tels services qu'il reçut en récompense une rente perpétuelle de deux cents livres tournois à per cevoir chaque année sur le trésor royal (2) . Peu après, le 2 janvier 1354, Charles d'Espagne périt lâchement assassiné par le roi de Navarre. A cette nouvelle, FArchiprêtre réunit tous ses compagnons d'armes, tous les soldats qu'il venait de conduire à l'ennemi. Avec leur assistance , il s'empara sans coup férir de trois châteaux ayant appartenu au connétable, ceux de Cognac, de Merpins et de Jarnac (3). Quel était le fond de sa pensée ?

Voulait-il se nantir d'un gage , afin d'assurer le recouvrement des créances qu'il prétendait avoir? Craignait-il qu'au milieu du désarroi causé par une mort imprévue, trois des châteaux qui commandaient le cours de la Charente ne tombassent en des mains suspectes? Déjà les Anglais occupaient Bassac et Vibrac (4), petites places fortes établies sur la même rivière, un peu au-dessus des précédentes. La situation n'était pas sans périls. Quoi qu'il en soit, Arnaud de Cervole s'installa en maître dans sa nouvelle conquête. II renvoya les châtelains et les soudoyers à qui la garde en avait été confiée, et il les remplaça par des hommes qu'il savait absolument dévoués à sa fortune. A juger ce coup de main d'après nos idées et d'après nos mœurs, il (1) Sainte-Foy, village de la commune de Bergerac (Dordogne).

Fleix, canton de Laforce, arrondissement de Bergerac (Dordogne). Guitres, canton et arrondissement de Libourne (Gironde). (2) Nous empruntons ces faits aux énonciations des Lettres royales du mois de février 1354. Pièces justificatives, n» I. (3) Voyez aux Pièces justificatives, n°III, les Lettres de rémission du 27 aoùt 1354. Cognac, chef-lieu d'arrondissement du département de la Charente. Merpins, com mune du canton de Cognac. Jarnac , chef-lieu de canton de l'arrondissement de Cognac. (4) Bassac et Vibrac sont tous deux aujourd'hui des communes du canton de Châteauneuf-sur-Charente, arrondissement de Cognac (Charente). ARCHIPRETRE. 15 dénotait chez son auteur un mince souci de la légalité. On n'y regar dait pas de si près sous le règne du roi Jean, même avant Poitiers. Quand le représentant de l'autorite royale aux parties de Saintonge et d'Angoumois, Jean de Clermont, maréchal de France, vint demander, pour la forme, la remise des châteaux irrégulièrement occupés, l'Ar chiprêtre en fut quitte pour répondre qu'il les gardait et qu'il conti nuerait de les garder au nom et dans Fintérêt du roi.

II était si peu embarrassé d'expliquer sa conduite qu'il se rendit à Paris et qu'il en revint avec de nouvelles marques de la faveur souveraine. Les registres du Trésor des chartres (1) contiennent des Lettres datées du mois de février 1354, dans lesquelles le roi rappelle en termes pompeux les services déjà rendus par « son cher Arnaud de Cervole », et les récom penses dont il Fa déjà gratifié, entre autres la rente perpétuelle de cent livres tournois assignée sur le Trésor. II déclare qu'en échange ou en déduction de la moitié de cette rente, il donne à l'Archiprêtre sa terre et forteresse de Châteauneuf-sur-Charente (2), avec toutes ses dépendances et appartenances, telle au surplus qu'il vient de la recueillir dans la succession de son cousin, le connétable Charles d'Espagne. La Lettre royale ajoute que Féchange a lieu à forfait et sans esti mation précise des choses nouvellement cédées.

II est certain que l'Archiprêtre ne perdait pas au change. Située sur les bords de la Cha rente, aux frontières de la Saintonge et de FAngoumois, la châtellenie de Châteauneuf-sur-Charente était'une des plus importantes du pays. A ce moment, la forteresse dont elle tirait son nom constituait une position stratégique précieuse pour la France. Elle servait à protéger Angoulême contre les attaques des Anglais, installés à Bassac et à Vibrac. Sa remise entre les mains de FArchiprêtre n'était pas seulement, de la part du roi, un acte de générosité, c'était une preuve de confiance abso lue. Aussi voit-on, dès le 12 mars 1354 (3), Arnaud de Cervole se pré- (1) Pièces justificatives, n° I. (2) Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Cognac (Charente). (3) Tous les détails qui suivent sont empruntés aux Lettres de rémission du 27 aoùt 1354.

Pièces justificatives, n» (13. .-1357). 16 senter devant le garde de la prévôté de Paris, afin de déclarera son tour qu'il accepte avec empressement. « Et parmi ce que dit est, ycellui Arnaut acceptant pour li, pour ses hoirs et pour ceuls qui de li auront cause, le don a li fait de nouvel par les lettres transcriptes, recongnut et confessa par devant nous, que, pour raison des diz chastel, chastellenie, forteresse et appartenances, il estoit et est devenus homme du Roy nostre seigneur, et en estoit entrez en sa feaulté et hommage, laquelle feaulté il promist par son serement faict aux saints Evangiles de Dieu. » Après quoi, Cervole, déjà damoiseau et archiprêtre de Vélines, fut en outre seigneur châtelain de Châteauneuf-sur-Charente, vassal direct et sans intermédiaire de la couronne de France.

Des faveurs si marquées Fautorisaient à penser qu'il n'avait plus à craindre ni réclamation ni blâme. Son refus de rendre les châteaux de Cognac, de Merpins et de Jarnac était connu du roi et de ses conseil lers : car le maréchal de Clermont assistait à la séance du Conseil où ses Lettres de février 1354 venaient d'être entérinées. Assurément, la conduite de FArchiprêtre ne laissait dans l'esprit d'aucun d'eux une impression fâcheuse. Mais, comme toujours, la rapidité de sa fortune éveilla la jalousie. Un écuyer, Huart dit de Roncevaux, le dénonça et le somma de comparaître en jugement devant le maréchal de Cler mont. L'accusation portée contre lui était double. Elle lui reprochait d'avoir commis le crime de lèse-majesté, par cela seul que, sans man dat, de son autorité privée, il s'était emparé de châteaux appartenant au roi, et qu'il avait renvoyé les gens préposés à leur garde pour y substituer des intrus de son choix.

Elle relevait contre lui des fautes encore plus graves : intelligences avec les Anglais de Bassac et de Vibrac, pacte formel ayant pour objet d'assurer et même de régler la mutuelle assistance que les contractants se devaient entre eux, dessein conçu et tentative ébauchée d'entraîner la ville de Cognac dans une rébellion vis-à-vis du roi de France, violences commises à Fencontre des habitants de cette ville qui refusaient d'adhérer à des propositions coupables , et qui s'étaient vus exposés à la mort et à la spoliation. Quel que invraisemblables que fussent ces faits, Huart de Roncevaux en afFir mait Fexistence. II les connaissait d'autant mieux qu'Arnaud de ARCHIPRÈTRÉ. 17 Cervole, disait-il, ayant essayé de Fembaucher, lui avait révélé cyni quement à lui-même la nature et le but de ses projets.

Du reste, il offrait d'en administrer la preuve. Mais quelle preuve? celle des dénon ciateurs qui n'en avaient pas d'autre à fournir, le duel judiciaire, un combat corps à corps avec l'accusé, combat dont le lieutenant royal serait le témoin et le juge. Jean de Clermont repoussa ce moyen bar bare comme inadmissible en l'espèce.- II trouva plus sage d'éclairer sa religion par une enquête minutieuse. Sur le premier chef d'accusation, sa tâche n'était pas difficile : d'avance il savait à quoi s'en tenir. Au surplus, Arnaud de Cervole, désireux d'enlever à ses ennemis le moindre prétexte d'attaques, déclara qu'il était prêt à faire acte de bon et fidèle sujet en abandonnant les châteaux qu'il avait cru pou voir saisir et garder provisoirement. II les remit, en effet, au représen tant du roi (1).

Sur les autres chefs d'accusation, l'œuvre de la justice était un peu plus délicate. Si l'Archiprêtre repoussait avec succès les imputations évidemment calomnieuses de son accusateur, il était amené à reconnaître Fexistence de certains faits qui laissaient prise à des reproches d'une autre nature. Les garnisons qu'il avait installées dans les trois châteaux du connétable étaient en grande partie composées de sou dards qui vivaient aux dépens des paisibles bourgeois de Cognac, de Jarnac et de Merpins. Ils étendaient leurs pilleries dans tous les environs; et notamment une des localités voisines, Saint-Laurent (2), se plaignait d'avoir reçu d'eux des visites trop fréquentes. Passe encore s'ils s'étaient bornés à ce genre de méfaits, sur lesquels l'autorite royale était déjà contrainte de fermer bien souvent les yeux.

Mais quelques uns d'entre eux se livrèrent à des excès impardonnables. Pendant une longue absence d'Arnaud de Cervole, sans doute alors qu'il était à (1) « Ipse quoque Arnaudus, ad mandatum dicti locum tenentis nostri, castra predicta ac villam de Gernaco sic per eum capta, eidem locum tenenti nostro. voluntate propriâ, ut noster verus et fidelis reddidit. » Lettres de rémission du 27 aoùt 1354, Pièces justificatives, u» III. (2) Canton et arrondissement de Cognac (Charente). (13. .-1357). Paris, en mars 1354, les gens d'armes qu'il avait préposés à la garde de Jarnac entreprirent de soustraire cette ville à son autorité ainsi qu'à celle du roi Jean. Ils essayèrent en vain d'entraîner les habitants à cette double trahison. Désespérant de les corrompre, ils se vengèrent en leur faisant subir des maux inouïs.

Pillage, assassinat, viol, rien ne leur fut épargné. Ces faits odieux provoquèrent une indignation légi time. D'abord les plaintes s'arrêtèrent aux vrais coupables, aux gens de FArchiprêtre; elles finirent par remonter jusqu'à lui, et ses ennemis, ses envieux n'eurent pas à se mettre en frais d'imagination pour broder sur ce canevas le tissu de leurs calomnies. A son retour, Arnaud de Cervole, non moins furieux que les habitants de Jarnac, se hâta de rétablir Fordre et de sévir contre ceux qui Pavaient si gravement trou blé. II agit avec cette énergie violente, immodérée, qui caractérise les hommes de son époque. Sans se demander s'il en avait le droit, il ouvrit une enquête, il soumit à la question les soudards que dénonçait le cri public, il leur arracha des aveux, à la suite desquels les quatre principaux fauteurs et vingt-sept de leurs complices furent mis à mort sans autre forme de procès.

Tels sont les faits que le maréchal de Cler mont ne tarda pas à recueillir et à constater. Ils ne ressemblaient guère à ceux dont Huart de Roncevaux offrait d'administrer la preuve. Cependant la justice régulière pouvait être tentée d'y voir une atteinte à ses droits méconnus. Arnaud de Cervole craignit d'être inquiété par elle. II invoqua ses services passés, il escompta la promesse de ses ser vices futurs et sollicita en échange ce qu'on appelait alors des Lettres de rémission. Consulté sur cette demande, le maréchal de Clermont s'y montra favorable. Son rapport entraîna Fabsolution complète de l'Archiprêtre et de ceux qui avaient agi sous ses ordres. Des lettres royales, en date du 27 août 1354 (1), les mirent tous à Fabri de pour suites quelconques. C'est à elles que l'on doit la connaissance des inci dents curieux que nous venons d'analyser.

Elles nous apprennent aussi le nom des hommes d'armes qui formaient à cette époque l'entourage de l'Archiprêtre, et qui étaient les compagnons ou même les artisans 1 Pièces justificatives, n» ARCHIPRÊTRE. 19 de sa naissante fortune. A leur tète figure son frère, Pierre de Cervole, déjà chevalier. Viennent ensuite neuf individus auxquels la Chancel lerie n'accorde aucune distinction honorifique, pas mème celle d'écuyer: « Gaston dit de la Parade, Raymond Bernard d'Orgueil, Jean Roger, Pierre de Léon, Bidault du Pin dit le Bort (ou plutôt le Bourc) de Labat, Bernard de Perut, Guillaume Arramon , et Guillaume Cru velier. » II y a là des noms qui ne sont pas tout à fait inconnus et des hommes qu'avec quelques efforts on parviendrait peut-être à retrouver un jour dans les rangs des Compagnies franches.

Non-seulement les injustes accusations d'Huart de Ronceaux n'en traînèrent, pour FArchiprêtre et pour les siens, aucune conséquence fâcheuse ; elles ne laissèrent même pas planer sur sa conduite Fombre d'un soupçon. Dès Fannée suivante, il est promu à la dignité de che valier : il reçoit du Trésor une subvention exceptionnelle qui lui per met d'entretenir à Châteauneuf une garnison importante et de repousser avec succès les incursions des bandes anglo-gasconnes. II est en outre chargé par le roi de « certaines besognes secrètes » dont la nature confidentielle atteste que, loin d'avoir perdu Festime du souverain, il en est plus que jamais honoré. Ceci résulte de deux quittances par lui souscrites en juin 1355. Elles sont conçues à peu près dans les mêmes termes, et nous nous contenterons de reproduire ici le texte de la pre mière (1) : « Sachent tuit que nous, Arnault de Cervole, chevalier, sire de Châteauneuf-sur-Charente, avons eu et receu de Jehan Chauvel, trésorier des guerres le Roy notre sire, par la main de Maceot de Meun, son clerc, la somme de quatre cenz livres tournois, en prest, sur ce qui nous peut ou porra estre deu, à cause de imc livres tournois, que nous prenons par mois, tant pour la garde de notre dit lieu . comme pour certaines besongnes secrètes à nous enchargiées par le Rov notre dit seigneur.

De laquelle somme de iinc livres tournois dessus dite, nous (1) Bibliothèque nationale, mns., Collection Clairambaut, t. XXVI, p. 1941. Par suite d'une faute d'impression, cette quittance a été mentionnée, dans la Notice de M. Dessalles (page 245). comme portant la date de 1356. (13. .-1357). nous tenons pour bien paiez. Donné soubz notre seel (1) le treizième jour de juing Fan mccclv (2). » L'année 1356, de douloureuse mémoire, allait offrir à l'Archiprêtre l'occasion de signaler, sur un théâtre plus en vue, l'ardeur et la sincé rité de son dévouement à la royauté française. Dès le début de la campagne, tout annonçait Fimminence de luttes opiniâtres et probablement décisives. En Normandie, les Navarrais exaspérés, sous les ordres de Philippe d'Évreux , combinaient leurs attaques avec celles des Anglais du duc de Lancastre.

C'est là que le roi Jean porta d'abord son attention. Sans laisser à ses deux adversaires le temps de réunir leurs forces, il se hâta de leur enlever Evreux, la principale des villes que le roi de Navarre, Charles le Mauvais, possédait en ces parages. II fallut conquérir successivement les trois parties dont elle se compo sait, le bourg, la cité, le château. Les opérations furent longues et difficiles. Néanmoins elles se terminèrent par la capitulation des assié gés, acculés peu à peu dans le château et désespérant de s'y maintenir. Le roi Jean espérait ensuite décider les chefs de l'armée anglo-navarraise à accepter une bataille rangée. Ne pouvant y parvenir, il consuma ses efforts au siège de places secondaires, jusqu'au jour où Firruption du prince de Galles dans les provinces du centre le força de quitter la Normandie et de marcher à la rencontre d'un nouvel ennemi.

Durant cette première phase de la guerre , Arnaud de Cervole se fit déjà remarquer par son intelligence et sa bravoure. Au siège d'Evreux, il parait avoir été chargé de diriger ou de surveiller la construction des engins dont se servaient les assiégeants. On a conservé de lui une quittance ainsi conçue : « Je, Ernaut de Cervole, chevalier, capitaine en aucunes des parties de Normandie, aus gouverneurs generaulx des subsides octroie en Normandie. Savoir vous faisons que nous avons (1) Fragment d'un petit sceau rond, écu penché , chargé d'un cerf rampant, autour, la légende : « Arnaut de Cervol .. » (2) La seconde quittance délivrée par Cervole, presque dans les mêmes termes, porte la date du 23 juin 1355. Bibliothèque nationale, mas., collection Clairambaut, t. CIII, f° 7999. Ainsi, dans le même mois, l'Archiprêtre a reçu du trésor royal huit cenls livres tournois en deux fois.

LES DÉBUTS DE LARCHIPRÉTRE. 21 reçeu de Estiennc Regnaut neuf cens et seze livres de fil de chanvre pour fere le cordage es engins d'Evreux. Donné a Evreux le ix" jour de juing, Fan mil trois cent cinquante et six (I). » En tout cas, lors que la place fut complètement au pouvoir des Français, l'Archiprêtre eut l'honneur d'en être nommé capitaine. A ce titre il joignit peu après celui de capitaine de Beaumont-le-Roger (2). Mais il n'exerça pas longtemps ces fonctions, juste récompense de ses services. Les hommes de sa trempe étaient appelés à de bien autres besognes. En effet, le roi Jean rassemblait sur la Loire Félite desj.roupes qu'il avait à sa disposition. Arnaud de Cervole ne pouvait manquer, et il ne manqua pas au rendez-vous. Mais à quel titre y vinl-il? Dans le récit que Froissart a donné de la bataille de Poitiers, il parle à plusieurs reprises de l'Archiprêtre, et chaque fois qu'il en parle, il revient sur un détail qui avait frappé son esprit.

Tantôt il dit que l'Archi prêtre était monté « sur un coursier couvert des parures le joene comte Pierre d'Alençon (3), » tantôt qu'il était « armes ens ès armeures plainement dou jone conte d'Alençon (4), » tantôt enfin qu'il était d armes pour le jone conte d'Alençon (5). » C'est qu'alors le comté d'Alençon, apanage d'une des branches de la maison de France, était possédé par un mineur, Charles de Valois, troisième du nom, fils aîné de Charles de Valois, tué à Crécy, et de Marie d'Espagne (6). L'âge du (I) Bibliothèque nationale, mus. Titres originaux, V» Cervole. Sceau déjà décrit plus haut. Légende : « S. Ernault de Cervole. » Une note ajoutée au bas de cette pièce constate qu'il portait un cerf d'or en bande. (2) On trouve dans la collection Clairambaut, Ier volume, f° 405 : « Arnaut de Cerfvole, chevalier, sire de Châteauneuf, capitaine d'Evreux et de Beaumont-le- Rogier, reçoit d'Yvon le Cleder, dit le Grand, receveur de Beaumont, etc., 4811, lls, 6l1 t., sur 2.0001 à lui assignées sur la dite recepte par le Roy le 1er juillet 1356.

C. Y. un cerf rampant, cimier, une tète et col de cerf issant du casque. » Cette mention d'une écriture ancienne est évidemment la copie d'une pièce originale et mérite une entière confiance. (3) Manuscrit d'Amiens. Froissart-Luce, t. V, p. 253. (4) Texte choisi par M. Luce, dans son édition de Froissart. t. V, p. 23. (S) Eodem, p. 45. (6) Luce, Histoire de Du Guesclin, t. Ier, p. 324-325. chapitre icl' (13. .-1357). jeune comte le dispensait de remplir personnellement les obligations militaires qui lui incombaient comme grand vassal de la couronne. II avait d'ailleurs peu de dispositions pour la carrière des armes, et ne tarda pas à revêtir Fhabit des frères prêcheurs de Fordre de Saint- Dominique. Son frère cadet, Philippe d'Alençon, se préparait aussi à entrer dans les ordres, et Pierre, le dernier des trois, celui qui devait un jour, à défaut de ses aînés, recueillir le comté, était beaucoup trop jeune en 1356 pour répondre à Fappel du roi Jean (1).

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