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TOM JONES,
ou
HISTOIRE
avant-propos
Tom Jones, suivant La Harpe, est le premier roman du monde.
La Place en a fait une imitation qui ne reproduit ni le génie, ni les de l’original. Retranchant d’une main barbare tous les ornements de style, toutes les beautés de détail, il n’a laissé subsister que la contexture du roman. « La Place, dit La Harpe, a défiguré, et même étranglé inhumainement le chef-d’œuvre de Fielding. »
Le comte d’Avaux et l’ont traduit avec une exactitude scrupuleuse ; mais leurs versions purement littérales prouvent qu’une imitation servile est la pire des infidélités. Images, pensées, couleurs, tout a disparu dans ces pâles copies. Ici Fielding n’est plus d’aucun pays ; il a perdu sa physionomie angloise, sans que l’air françois ait remplacé ses traits originaux.
On trouve dans la collection de romans, publiée par Dauthereau, une traduction anonyme de Tom Jones. Ce n’est, à peu de chose près, que celle de Chéron légèrement retouchée, dont on a supprimé les chapitres préliminaires.
Tant d’essais, plus ou moins infructueux, montrent assez la difficulté de l’entreprise. Secondé par un ami, j’ai cru qu’il n’étoit pas impossible de la vaincre et de donner une traduction de Tom Jones à la fois élégante et fidèle. Me suis-je trompé ? le public en jugera.
dédicace
Quoique vous m’ayez toujours refusé la permission de vous dédier cet ouvrage, j’ose, monsieur, me croire quelque droit de le mettre sous votre protection. Je ne l’eusse point entrepris sans vous. Ce fut pour répondre à vos désirs que j’en conçus la première idée. Tant d’années écoulées depuis ce temps, vous ont peut-être fait perdre de vue cette circonstance ; mais vos désirs sont des ordres pour moi, et le souvenir ne sauroit s’en effacer de mon esprit.
J’ajouterai, monsieur, que sans votre secours, je n’aurois jamais achevé mon entreprise. N’allez point prendre l’alarme à ce propos, et craindre que je ne veuille vous faire passer dans le monde pour un auteur de romans. À Dieu ne plaise que ce soit là mon dessein ! J’ai voulu dire simplement que votre généreuse assistance m’avoit soutenu pendant toute la durée de mon travail, autre circonstance qu’il étoit également nécessaire de rappeler à la mémoire d’un protecteur si prompt à oublier ses bienfaits.
Enfin, monsieur, c’est grace à vous que cette histoire paroît au jour telle qu’elle est présentement. Si l’on y trouve, au dire de quelques personnes, la peinture fidèle d’un caractère noble et bienfaisant, qui ne reconnoîtra aussitôt à ce portrait sir Georges Lyttleton et l’un de ses amis particuliers ? Le monde ne me fera sans doute pas l’injure de croire que j’aie voulu me peindre moi-même sous ces traits. Loin de moi une vanité si ridicule ! il saura seulement que les deux excellents personnages qui m’ont servi de modèles, m’honoroient de leur estime et de leur amitié. Je devrois me contenter d’un suffrage si flatteur. J’aurai pourtant la présomption d’en briguer un troisième, c’est celui d’un seigneur non moins distingué par ses vertus publiques et privées, que par le rang qu’il occupe dans le monde ; mais au moment où la reconnoissance fait sortir de mon cœur le nom du duc de Bedfort, comment oublierois-je que les bontés de cet illustre patron sont encore un de vos bienfaits ?
Et par quels motifs me refuseriez-vous la que je sollicite de vous ? Après avoir donné tant d’éloges à mon livre, craindriez-vous de lire votre nom à la tête de l’épître dédicatoire ? Faut-il donc que pour prix de vos louanges, je renonce à votre protection ? Ces louanges même, j’ose m’en flatter, ne vous sont point dictées par la seule amitié. Vit-on jamais ce sentiment égarer votre goût, ou corrompre votre intégrité ? Un ennemi est toujours sûr d’obtenir de vous la justice qu’il mérite, et l’unique faveur qu’un ami coupable en puisse attendre, c’est le silence, ou tout au plus un mot d’excuse, si le jugement du monde à son égard vous paroît trop sévère.
Je suis tenté, monsieur, d’attribuer à votre dégoût pour la louange la véritable cause de votre refus. J’ai remarqué que vous aviez cela de commun avec mes deux autres amis, de ne pouvoir souffrir que l’on rendît un hommage public à vos vertus : en sorte que ce qu’un grand a dit de l’un de vous peut s’appliquer également à tous trois :
Bienfaisant en secret, honteux de le paroître.
Si des personnes de ce caractère sont aussi soigneuses d’éviter la louange, que d’autres d’échapper à la censure, vous devez craindre en effet de tomber entre mes mains ; car quel homme ne redouteroit avec raison, la vengeance d’un auteur à qui il auroit fait autant de mal que vous m’avez fait de bien ?
Cette frayeur de la censure doit être en rapport avec la conscience de chacun. Ainsi, par exemple, celui dont la vie entière a servi d’aliment à la critique, ne pourra se défendre d’une juste terreur, s’il apprend qu’un auteur satirique prend la plume contre lui. Or faisant l’application de cette vérité à l’excellence de votre mérite, et à votre aversion pour la louange, combien est naturelle et raisonnable la peur que je vous inspire !
Vous auriez pu toutefois m’accorder sans crainte la permission que je vous demandois, convaincu que je préférerai toujours l’accomplissement de vos désirs à ma satisfaction personnelle. Je vous en donne une preuve non équivoque dans cette épître où, réprimant l’essor de ma reconnoissance, je me condamne à taire l’éloge de mon bienfaiteur, pour ne rien écrire de lui qui offense sa modestie.
En un mot, je vous présente ici l’ouvrage de plusieurs années de ma vie. Vous savez déjà, monsieur, le prix qu’il y faut mettre. Si, d’après le jugement avantageux que vous en avez porté, j’ai pensé que ce fruit de mes veilles n’étoit point indigne d’estime, on ne pourra me taxer de vanité, puisque j’aurois souscrit de même aux éloges que vous auriez donnés à toute production étrangère. Soyez aussi persuadé que si j’avois aperçu dans mon travail quelque grave imperfection, vous seriez la dernière personne à qui j’aurois osé en faire hommage.
Je me flatte encore que sur le nom d’un patron tel que vous, le lecteur sera convaincu d’avance qu’il ne trouvera rien ici de préjudiciable à la cause sacrée de la religion et de la vertu, rien qui blesse le moins du monde les bienséances, ni dont l’œil le plus chaste puisse être offensé. Rendre aimables l’innocence et la bonté, voilà quel a été mon but. Vous me faites l’honneur de croire que je l’ai atteint. C’est en effet dans des ouvrages du genre de celui-ci qu’on peut espérer d’en approcher de plus près. L’exemple est une sorte de ta- bleau vivant où la vertu devient pour ainsi dire sensible, et se manifeste avec une partie des charmes que Platon avoit entrevus dans sa pure essence.
Non content d’exposer au grand jour ses divins attraits, j’ai voulu attirer les hommes à son culte par un motif plus puissant que l’admiration, par la considération de leur véritable intérêt. Je me suis appliqué, dans ce dessein, à faire voir que toutes les jouissances du vice ne sauroient tenir lieu de cette paix solide de l’ qui est la compagne fidèle de l’innocence et de la vertu, ni racheter le trouble et les remords qu’elles traînent toujours à leur suite. J’ai montré de plus que ces jouissances ne s’obtiennent pour l’ordinaire que par des moyens honteux, incertains, souvent même dangereux ; enfin j’ai tâché de prouver que l’innocence et la vertu n’ont pas d’ennemi plus nuisible que leur imprudence naturelle, qui les précipite trop souvent dans les que la ruse et la méchanceté sont sans cesse occupées à leur tendre : vérité sur laquelle j’ai cru surtout devoir insister, comme plus susceptible qu’aucune autre d’être enseignée avec succès ; car il est beaucoup plus facile de rendre l’honnête homme sage et prudent, que de convertir le méchant en homme de bien.
J’ai mis en œuvre, dans l’histoire suivante, tout ce que la nature a pu me donner d’esprit et de gaieté, pour corriger par le ridicule les travers et les vices favoris de l’espèce humaine. Ai-je réussi ? le lecteur impartial va bientôt en juger. Je ne lui demande que deux choses, la première, de ne pas chercher dans mon ouvrage une perfection chimérique, la seconde, d’user d’indulgence, s’il juge que certaines parties ne répondent point au foible mérite qu’il lui aura plu de trouver dans d’autres.
Je finis, monsieur ; car je m’aperçois qu’au lieu d’une épître dédicatoire, j’ai fait une véritable préface. Cela pouvoit-il être autre- ment ? Je crains de vous louer, et je ne saurois m’en défendre qu’en gardant le silence, ou en détournant ma pensée sur d’autres objets.
Excusez donc ce que j’ai pu écrire ici sans votre aveu, et même contre votre défense formelle, et permettez-moi de me dire publiquement avec le plus profond respect et la plus vive reconnoissance,
Chapitre 01
Il faut qu’un auteur se considère, non comme un particulier qui réunit à sa table ses parents et ses amis, ou donne par charité un repas à des indigents, mais comme un homme qui tient une table d’hôte à laquelle tout le monde est bien reçu pour son argent. Dans le premier cas, est maître de traiter ses convives à sa guise. Quelque médiocre ou détestable que soit la chère, ils n’y doivent trouver rien à redire ; la politesse les oblige même à faire l’éloge de tous les mets. Il n’en est pas ainsi dans le second cas. Celui qui paye veut qu’on satisfasse son goût, tout délicat ou bizarre qu’il puisse être ; et s’il n’est pas content de chaque plat, il se croit en droit de critiquer hautement le dîner, et de le donner au diable.
Aussi pour ne tromper l’attente de personne, un hôte honnête et loyal a coutume de présenter à tout venant la carte du repas : en sorte que chacun, après l’avoir parcourue, est libre de rester, si la chère lui plaît, ou d’aller chercher ailleurs un ordinaire qui lui convienne mieux.
Comme nous ne dédaignons point d’emprunter de l’esprit et du bon sens à quiconque est en état de nous en prêter, nous imiterons la franchise de l’hôte dont nous venons de parler, et, non content d’offrir d’abord au lecteur la carte générale du festin que nous lui destinons, nous lui donnerons encore une carte particulière de tous les services qui doivent se succéder dans ce volume et dans les suivants. Quoique nous n’ayons pour toute provision que la nature humaine, nous ne craignons pas qu’un homme de sens, quelque ami qu’il soit de la diversité, s’étonne ou se plaigne de ne nous entendre nommer qu’un seul objet. La tortue, comme le sait par une longue expérience l’alderman de Bristol, grand connoisseur en bonne chère, la tortue fournit aux gourmands plus d’un mets délicieux ; et le lecteur instruit ne peut ignorer que la nature humaine, bien que prise ici dans une acception générale, offre à l’esprit une si prodigieuse variété, que le plus habile cuisinier auroit plus tôt épuisé les ressources du règne animal et végétal, qu’un auteur ingénieux la richesse d’un sujet si étendu.
Des personnes d’un goût difficile nous feront peut-être une objection : la nature humaine, diront-elles, est une matière trop commune. N’est-ce pas le fond des romans, des nouvelles, des comédies, des poëmes, dont les boutiques des libraires sont tapissées ? Mais un épicurien seroit privé d’une infinité de mets exquis, s’il suffisoit, pour les proscrire comme trop vulgaires, qu’on vît un aliment du même nom sur la table du plus pauvre artisan. Au fait, il est presque aussi rare de rencontrer dans les écrivains la vraie nature, que de trouver chez les marchands de comestibles un véritable jambon de Mayence, ou un véritable saucisson de Bologne.
Pour continuer cette métaphore, tout le mérite d’un ouvrage dépend de l’assaisonnement que sait y mettre l’auteur ; car, comme le dit :
Tel animal dont certaine partie a l’honneur d’être mangée par un prince, est dégradé dans une autre de ses parties pendue au plus vil étal. Le dîner du grand seigneur et celui de l’humble plébéien se composant du même bœuf et du même veau, leur nourriture ne diffère donc que par l’apprêt et l’assaisonnement. De là vient que l’une réveille et aiguise l’appétit le plus languissant, tandis que l’autre émousse et rebute le plus vif.
Ainsi l’excellence de la nourriture intellectuelle consiste moins dans la matière traitée par l’auteur, que dans son habileté à la manier et à l’embellir. Avec quelle satisfaction n’apprendra-t-on pas que nous avons suivi de point en point dans notre ouvrage, la méthode du meilleur cuisinier qu’ait vu naître le siècle actuel, et peut-être celui d’Héliogabale ! Ce grand homme, nul amateur ne l’ignore, commence par servir aux convives affamés les mets les plus simples, et s’élève ensuite par degrés à mesure que leur appétit décroît, jusqu’à la quintessence des ragoûts et des épices. À son exemple, nous présenterons d’abord à l’avide lecteur la nature humaine dans sa simplicité, telle qu’on la voit au village ; nous la montrerons ensuite avec tous les raffinements d’affectation et de vice que produisent les cités et les cours ; et nous nous flattons d’obtenir, par ce moyen, autant de succès que l’illustre artiste qui nous a servi de modèle.
Finissons ce préambule, il est temps de satisfaire l’impatience de ceux à qui notre menu est agréable, et de leur offrir le premier service de notre histoire.
Chapitre 02
Dans la partie occidentale de l’Angleterre appelée comté de Somerset, vivoit naguère, et peut-être vit encore, un gentilhomme nommé Allworthy, qui pouvoit passer à bon droit pour le favori de la nature et de la fortune ; car toutes deux sembloient s’être disputé à qui le traiteroit le mieux. Quelques personnes seront tentées de croire que la nature, prodigue envers lui de mille dons, étoit sortie victorieuse de la lutte ; mais la fortune, en lui accordant le seul qui fût à sa disposition, s’étoit montrée si libérale, que d’autres regarderont cet unique don comme supérieur à tous ceux de sa rivale. Il tenoit de la nature une figure agréable, une constitution robuste, un esprit droit, une ame bienfaisante ; il devoit à la fortune un des plus riches domaines du comté.
Ce gentilhomme avoit épousé dans sa jeunesse une femme belle et vertueuse qu’il aimoit éperdûment. Il en avoit eu trois enfants qui étoient morts en bas âge ; et cinq ans avant le moment où commence notre histoire il perdit aussi cette épouse chérie. Il supporta une si cruelle épreuve en homme courageux et sensé, quoiqu’à dire vrai, il s’exprimât souvent sur ce sujet d’une manière assez bizarre. Il disoit, par exemple, qu’il se croyoit toujours marié, que sa femme étoit seulement partie un peu avant lui pour un voyage qu’il ne pouvoit manquer de faire tôt ou tard après elle, et qu’il étoit sûr de la retrouver dans un lieu où il lui seroit à jamais réuni : discours qui portoient beaucoup de ses voisins à douter de sa raison ; quelques-uns, de ses sentiments religieux ; d’autres enfin, de sa sincérité.
Il passoit la plus grande partie de l’année à la campagne avec une sœur, objet de toute son affection. Cette dame approchoit de la quarantaine, époque à laquelle, au dire des esprits malins, le titre de vieille fille est bien légitimement acquis. Elle étoit du nombre des femmes dont on loue plutôt les bonnes qualités que les appas ; de ces femmes qui, douées d’une heureuse médiocrité, ne causent point d’ombrage à leurs compagnes, et que vous aimez fort, mesdames, à rencontrer dans le monde. Loin d’envier les agréments de la figure, elle ne parloit de cet avantage (si c’en est un) qu’en termes de mépris, et remercioit Dieu souvent de n’être pas aussi belle que miss une telle qui, avec moins d’attraits, auroit peut-être été plus sage. Miss Bridget Allworthy (c’étoit le nom de cette dame) pensoit fort sensément que la beauté, dans une femme, n’est qu’un tendu à elle-même, aussi bien qu’aux autres. Cependant elle veilloit sur sa conduite avec autant de soin, avec autant de prudence, que si elle avoit eu à craindre tous les qui furent jamais dressés à son sexe. Nous avons maintes fois observé, quelque étrange que cela paroisse, que la prudence, cette gardienne de l’honneur des femmes, ressemble aux milices bourgeoises, toujours prêtes à faire bonne contenance là où il n’y a point de danger. Elle abandonne lâchement ces merveilleuses beautés pour qui les hommes se consument en désirs, en prières, en soupirs, en larmes, et s’attache assidûment aux pas de vénérables matrones que l’autre sexe n’approche qu’avec un profond respect et se garde bien d’attaquer, sans doute en désespoir du succès.
Ami lecteur, avant d’aller plus loin, nous croyons devoir te prévenir de l’intention où nous sommes de faire des digressions, dans le cours de cette histoire, aussi souvent que l’occasion s’en présentera ; et nous nous estimons meilleur juge de l’à-propos, qu’une foule de misérables critiques. Que ces prétendus aristarques s’occupent de ce qui les concerne, et ne se mêlent point d’affaires, ou d’ouvrages qui ne les regardent en rien. Tant qu’ils ne produiront pas les titres en vertu desquels ils voudroient nous citer à leur tribunal, nous déclinerons leur juridiction comme incompétente.
Chapitre 03
Nous avons dit, dans le précédent chapitre, que avoit une grande fortune, un bon cœur, et point d’enfants. Plusieurs de nos lecteurs en concluront qu’il vivoit en honnête homme, ne devant pas une obole, et n’exigeant rien des autres que ce qui lui étoit dû ; qu’il étoit charitable pour les pauvres, c’est-à-dire pour cette espèce de gens qui, en général, aiment mieux mendier que de travailler ; qu’il tenoit une bonne maison, recevoit cordialement ses voisins à sa table, et en distribuoit les reliefs aux indigents ; qu’il bâtit un hôpital, et mourut immensément riche.
Il fit à la vérité la plupart des choses que nous venons de dire, mais s’il n’eût rien fait de plus, nous lui aurions laissé le soin d’immortaliser son nom par une inscription fastueuse gravée sur le frontispice de son hôpital. Cette histoire présentera des faits bien plus extraordinaires, ou nous aurions sottement perdu notre temps à écrire un si volumineux ouvrage ; et vous, spirituel lecteur, vous pourriez parcourir, avec autant de profit et de plaisir, certains recueils que de plats auteurs ont eu l’impertinence d’intituler Histoire d’Angleterre.
avoit passé trois mois entiers à Londres, pour une affaire particulière dont nous ignorons la nature. On peut juger toutefois qu’elle étoit très-importante, puisqu’elle l’avoit retenu si long-temps éloigné de sa maison, d’où il ne s’étoit pas absenté un mois de suite, depuis un grand nombre d’années. Il arriva chez lui, le soir, très-tard, accablé de fatigue ; il soupa avec sa sœur, et ne tarda point à se retirer dans sa chambre. Après avoir donné quelques moments à la prière, pratique qu’il ne négligeoit jamais, il se disposoit à se mettre au lit, lorsqu’en levant sa couverture, il vit entre les draps un enfant enveloppé de linges grossiers, et plongé dans un profond sommeil. À cet aspect il demeura quelque temps immobile d’étonnement ; mais comme la bonté avoit toujours sur son cœur un empire irrésistible, il se sentit bientôt ému de compassion pour le petit infortuné qui s’offroit à sa vue.
Il sonna, et fit dire à une ancienne gouvernante de se lever sur-le-champ, et de venir le trouver. Cependant il contemploit d’un œil attendri la beauté de l’innocence, empreinte des vives couleurs que lui prêtent l’enfance et le sommeil. Absorbé dans ses pensées, il ne s’aperçut pas qu’il étoit en chemise quand la gouvernante entra. Elle lui avoit pourtant laissé tout le temps de se rhabiller : car, autant par respect pour son maître que par amour de la décence, elle avoit passé plusieurs minutes à arranger ses cheveux devant son miroir, quoiqu’on fût venu la chercher en toute hâte, et qu’elle ignorât si n’étoit pas tombé en foiblesse, ou frappé d’apoplexie.
On conçoit qu’une personne aussi esclave de la décence pour elle-même, devoit se choquer aisément du moindre oubli de cette vertu chez les autres. À peine eut-elle ouvert la porte, qu’à la vue de son maître debout, en chemise, une lumière à la main, elle recula saisie d’épouvante, et elle alloit s’évanouir, si l’écuyer, se rappelant qu’il étoit déshabillé, n’eût calmé sa frayeur en la priant d’attendre pour entrer, qu’il eût passé quelques vêtements, et fût en état de paroître sans blesser les chastes regards de mistress Déborah Wilkins qui, bien qu’âgée de cinquante-deux ans, juroit qu’elle n’avoit jamais vu un homme en chemise. Les esprits railleurs et profanes pourront rire de sa peur, mais les gens graves, en considérant l’heure de la nuit, l’ordre qu’elle avoit reçu de se lever à la hâte, et l’état où elle trouva son maître, approuveront sa conduite, à moins que l’expérience qu’on doit toujours supposer aux filles de l’âge de mistress Déborah, ne diminue un peu de leur admiration.
Quand la gouvernante rentra dans la chambre, et qu’elle apprit de quoi il étoit question, sa surprise surpassa celle de . « Mon cher maître, s’écria-t-elle avec l’air et l’accent de l’effroi, que faut-il faire ?
— Il faut, répondit , que vous preniez soin cette nuit de l’enfant. Demain matin je m’occuperai de lui trouver une nourrice.
— Fort bien, monsieur ; et j’espère aussi que votre seigneurie donnera l’ordre d’arrêter sa coquine de mère, qui ne doit pas être loin d’ici. Je serois ravie de la voir enfermée à Bridewell et fouettée à la queue d’un tombereau. On ne sauroit châtier avec trop de rigueur de si infames créatures. Je parierois que ce n’est pas son coup d’essai. Quelle impudence ! oser attribuer son enfant à votre seigneurie !
— À moi, Déborah ? je ne puis le croire ; je suppose seulement qu’elle a pris ce moyen de pourvoir aux besoins de son enfant ; et en vérité, je suis charmé qu’elle n’ait pas fait pis.
— Et que peuvent faire de pis ces infames prostituées, que de déposer le fruit de leur déshonneur à la porte des honnêtes gens ? Tenez, monsieur, vous avez beau être sûr de votre innocence, le monde aime à médire, et il est arrivé à plus d’un honnête homme, de passer pour le père d’enfants qui n’étoient pas les siens. Si monsieur se charge de celui-ci, que ne pensera-t-on pas ? D’ailleurs, pourquoi monsieur s’en chargeroit-il, puisque ce soin regarde la paroisse ? Encore si c’étoit un enfant légitime ! mais un petit monstre de bâtard ! J’ai horreur d’y toucher ; je ne puis voir en lui mon semblable. Fi ! comme il pue ! il n’a pas l’odeur d’un chrétien. Si j’osois donner un avis, ce seroit de déposer ce marmot à la porte du marguillier. La nuit est belle, sauf un peu de pluie et de vent. En l’enveloppant comme il faut, et le plaçant bien chaudement dans une corbeille, il y a deux à parier contre un qu’on le trouvera en vie demain matin. Dans le cas contraire, nous aurons pris de lui le soin convenable et rempli notre devoir. Peut-être même est-il plus heureux pour de telles créatures de mourir dans l’état d’innocence, que de vivre pour imiter l’exemple de leurs mères ; car on n’en peut rien attendre de mieux. »
Quelques traits de ce discours étoient de nature à blesser , s’il y eût prêté une oreille attentive ; mais il avoit, en ce moment, un de ses doigts engagé dans la main de l’enfant, qui, par une douce pression, sembloit implorer son secours, et ce muet langage auroit prévalu sur l’éloquence de mistress Déborah, eût-elle été dix fois plus grande. enjoignit à la gouvernante d’emporter l’enfant, de le mettre dans son propre lit, et de faire lever une servante pour lui préparer de la bouillie, et ce dont il auroit besoin en s’éveillant. Il commanda aussi qu’on le pourvût le lendemain matin, de bonne heure, des vêtements nécessaires, et qu’on le lui apportât à son lever.
Mistress Wilkins avoit du discernement, et beaucoup de respect pour son maître ; elle occupoit d’ailleurs dans la maison une excellente place. L’ordre positif qu’elle reçut fit taire à l’instant ses scrupules ; elle prit l’enfant entre ses bras, sans témoigner la moindre aversion pour l’illégitimité de sa naissance ; elle dit que c’étoit une charmante petite créature, et l’emporta dans sa chambre.
se livra ensuite au doux repos que goûte un homme dévoré de la soif de faire du bien, quand son cœur est pleinement satisfait. Il n’y a peut-être point au monde de si agréable, et nous nous complairions davantage à en peindre les charmes, si nous savions comment prescrire un air propre à en exciter le besoin.
Chapitre 04
Le château de étoit un des plus nobles monuments du genre gothique, et pouvoit soutenir la comparaison avec les chefs-d’œuvre de l’architecture grecque et romaine. Il y régnoit un air de grandeur qui frappoit d’admiration ; l’agrément de l’intérieur répondoit à la majesté du dehors.
Placé au sud-est, sur le penchant d’une colline, il étoit abrité des vents du nord-est par un petit bois de vieux chênes qui s’élevoit au-dessus en amphithéâtre, dans l’espace d’un demi-mille. Sa position à mi-côte permettoit d’y jouir de la charmante perspective qu’offroit la vallée située au-dessous.
Une belle pelouse descendoit en pente douce, du milieu de ce bois vers le château. Dans sa partie supérieure, du creux d’un rocher couronné de sapins, jaillissoit une source abondante qui formoit en tout temps une cascade d’environ trente pieds de hauteur. Au lieu de parcourir une suite de gradins réguliers, l’eau tomboit naturellement sur des quartiers de roc entassés au hasard, et couverts de mousse. Elle couroit ensuite dans un lit de cailloux, où elle faisoit de nombreux détours et plusieurs chutes moins considérables que la première, et elle finissoit par se perdre au bas de la colline, du côté du sud, à un quart de mille du château, dans un lac qu’on apercevoit de toutes les parties de la façade. Ce lac occupoit le centre d’une superbe plaine ornée de bouquets d’ormes et de hêtres, et peuplée de troupeaux. Il en sortoit une rivière que l’on voyoit serpenter pendant plusieurs milles à travers des bois et des prés, puis se décharger dans un vaste bras de mer qui entouroit une île et fermoit la perspective.
Sur la droite s’ouvroit une autre vallée moins étendue, semée de villages, et terminée par le frontispice encore entier d’une abbaye en ruine, et par une de ses tours tapissée de lierre.
À gauche, la vue s’égaroit sur un parc dessiné avec un goût exquis, mais moins redevable de sa beauté à l’art qu’à la nature. Le sol inégal présentoit une agréable diversité de collines, de plaines, d’eaux et de bois. Au-delà s’élevoit par degrés une chaîne de montagnes sauvages, dont les sommets se cachoient dans les nues.
On touchoit à la moitié du mois de mai, la matinée étoit d’une sérénité parfaite : se promenoit sur la terrasse de son château, où l’aurore découvroit de moment en moment à ses yeux le riant paysage que nous venons de décrire. Bientôt le soleil, après avoir lancé au-dessus de l’horizon mille traits de lumière, comme pour annoncer son approche, parut dans tout l’éclat de sa gloire. Un seul objet sur la terre sembloit plus digne d’admiration, c’étoit le bon, le généreux Allworthy, méditant de quelle manière il pourroit se rendre le plus agréable à son Créateur, en faisant le plus de bien possible à ses semblables.
Comment descendre, sans accident, de la hauteur sublime où nous venons de nous élever ? il le faut pourtant, une autre scène appelle notre attention : miss Bridget a sonné, le déjeuner est servi ; suivons l’écuyer Allworthy dans la salle à manger.
Après les compliments d’usage, quand le thé fut versé, il envoya chercher mistress Wilkins, et dit à sa sœur qu’il avoit un présent à lui faire. Elle le remercia, s’imaginant sans doute qu’il s’agissoit d’une robe, ou de quelque ajustement nouveau. lui donnoit souvent de ces bagatelles, et miss Bridget, par complaisance pour son frère, passoit beaucoup de temps à sa toilette : nous disons par complaisance pour son frère, car elle affectoit de mépriser la parure, et les femmes qui en font leur principale occupation.
Mais si elle s’étoit bercée d’un agréable espoir, quel fut son mécompte, lorsque mistress Wilkins, suivant l’ordre de son maître, apporta l’enfant ! On a observé que les grandes surprises sont muettes. Miss Bridget garda un profond silence, jusqu’à ce que prît la parole, et lui racontât l’histoire que le lecteur sait déjà.
Miss Bridget avoit toujours montré tant de respect pour ce qu’il plaît aux femmes de nommer vertu, elle affichoit une si grande sévérité de principes, que chacun dans la maison, surtout mistress Wilkins, s’attendoit qu’elle alloit jeter les hauts cris, et demander que l’enfant fût expulsé à l’instant du château, comme une espèce d’animal venimeux. L’humanité parut, au contraire, agir sur son cœur ; elle manifesta un mouvement de compassion pour cette petite créature abandonnée et applaudit à l’action charitable de son frère.
On ne sera pas surpris de la condescendance de cette dame, lorsqu’on saura que , en finissant son récit, avoit annoncé la résolution de garder l’enfant chez lui, et de l’élever comme son propre fils. Miss Bridget étoit toujours disposée à se conformer aux désirs de son frère ; elle ne le contrarioit presque jamais. Ce n’est pas qu’elle ne se permît de temps en temps quelques réflexions chagrines : elle disoit, par exemple, que les hommes sont entêtés, violents, impérieux, qu’elle s’estimeroit heureuse d’avoir une fortune indépendante ; mais ces réflexions, proférées à voix basse, n’excédoient pas le ton d’un léger murmure.
Toutefois l’indulgence qu’elle montra pour l’enfant, ne s’étendit pas jusqu’à la mère inconnue ; elle la traita de misérable, de coquine, d’infame ; elle lui prodigua tous les noms injurieux dont l’austère vertu ne manque pas de flétrir les femmes qui déshonorent leur sexe.
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