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Doutes historiques relatifs à Napoléon Bonaparte

Richard Whately · 1833 · Free in the US

21,630 words · about 1 h 31 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1833 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Doutes_historiques_relatifs_à_Napoléon_Bonaparte&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Richard Whately
Language
French
Published
1833
Length
21,630 words · about 1 h 31 min
Sections
5 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (5)
  1. Front matter about 47 min
  2. Appendice about 3 min
  3. Préface about 1 min
  4. Préséntation under 1 min
  5. Texte about 39 min

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Front matter

Doutes Historiques

relatifs à

NAPOLÉON

Appendice

—

S’attribuer la gloire d’avoir mis à mort le plus redoutable de tous les héros d’histoire, semblera arrogant peut-être chez un individu obscur et sans nom, mais une ombre d’antagoniste peut bien abattre l’ombre d’un champion. Plus d’un spectre terrible a été anéanti par le simple reflet d’un pauvre lumignon, et si dans les pages précédentes j’ai réussi à fournir un cas probable de doute, je suis quelque peu fondé à me vanter aussi d’avoir tué Napoléon Bonaparte

En effet, examinons les circonstances qui se rapportent à lui : après avoir obtenu des succès, puis essuyé des revers, tels que n’en eut jamais de potentat réel (aucun autre du moins), ce puissant empereur, si long-temps la terreur du monde civilisé, est à la fin condamné à être exilé au loin dans l’île de Sainte-Hélène. Cette mesure donna lieu à l’étonnement de bien des personnes et à une foule d’objections toutes très bien fondées, si l’on suppose que l’on ait pu identifier la personne de l’illustre exilé. Mais si on suppose que ce n’était rien de plus, qu’un mannequin, il faut avouer que l’endroit était parfaitement choisi pour le garder à l’abri de toute impertinente curiosité tant qu’on n’en aurait pas besoin, comme aussi pour s’en servir dans l’occasion, si quelque nouvelle trame l’exigeait.

Ce fut vers cette époque que la présente publication dirigea l’attention générale vers la question fondamentale relative à l’existence réelle de Napoléon Bonaparte. L’on présume bien qu’elle dut éveiller, outre beaucoup de surprise et non moins de critique, quelque degré d’incertitude, et probablement par suite quelques nouvelles recherches. Cependant, je ne sache pas qu’aucune preuve nouvelle ait été avancée pour éclaircir les points en litige. Nous avons tous entendu parler de sévères précautions prises pour empêcher toute espèce d’entrevue entre le formidable prisonnier et tout étranger qui serait tenté de le visiter par des motifs de curiosité. À peine l’homme au masque de fer fut-il plus rigidement séquestré. Nous avons à la vérité, entendu aussi différens récits contradictoires de conversations, qui se passèrent entre lui et le petit nombre de personnes admises auprès de lui, mais nous savons du reste que la fausseté et les inconséquences de la plupart de ces conversations furent prouvées dans des publications contemporaines.

Enfin, précisément vers le temps où l’on devait supposer que les doutes du public sur ce personnage ex- traordinaire s’étaient accrus d’une manière alarmante, l’on vint nous annoncer qu’il était mort ! excellent moyen pour arrêter court toute recherche importune ! nous ne prétendons pas nier que cet individu ait vécu et qu’il soit mort. Cependant qu’il ait été, et qu’il ait fait tout ce qu’on dit de lui, c’est ce qu’il est impossible de croire, sans consentir en même temps à admettre les assertions les plus contradictoires ; impossible, même en reconnaissant que plusieurs des événemens rapportés, quoique merveilleux, ne sont pas physiquement improbables. Tout ce que nous désirons, c’est d’engager le lecteur impartial à considérer quel devrait être le résultat le plus probable, supposé que les soupçons énoncés dans cet ouvrage sont bien fondés. Car si l’histoire entière que nous avons passée en revue, n’est que pure invention, quelle doit être la conséquence la plus naturelle de toute tentative faite pour exciter à des recherches sur son authenticité ? n’est-il pas évident que le parti le plus court et le plus efficace pour n’être pas démasqué, sera de tuer le fantôme, et de s’en débarrasser ainsi une fois pour toutes. De cette manière l’on aura toujours en réserve cette réponse brève et décisive pour tous ceux en qui nos argumens auraient éveillé des soupçons. « Il n’y a pas le moindre doute que cet homme-là a existé, qu’il a fait tout ce qu’on raconte de lui, et si vous voulez faire un tour à Sainte-Hélène, vous pourrez y voir de vos propres yeux, non pas sa personne même, car elle a cessé de vivre, mais bien sa tombe : et après cela que voulez-vous de plus convaincant ?

Voilà pour sa mort ; quant à sa vie, elle vient d’être publiée par un écrivain éminent. Et d’ailleurs, nous trouverons dans toutes les boutiques abondance de bustes et portraits de ce grand homme, tous se ressemblant parfaitement l’un à l’autre : que les plus incrédules s’en contentent ! stat magni nominis umbra !

Ainsi donc, suivant cet habile calculateur, les chances en faveur de la vérité d’un fait ainsi transmis, se réduisent à moins d’un huitième. Cependant si l’on faisait une recherche exacte, combien peu des histoires ordinaires de journaux, relatives à l’étranger, pourraient-elles être retracées pas à pas jusqu’à l’autorité d’un véritable témoin oculaire, même par l’intermédiaire de vingt autres témoins seulement ; combien d’échelons corrompus ne trouverions-nous pas en route, et combien peu de narrateurs mériteraient la proportion de un à dix dans les contes qu’ils nous débitent.

Préface

—

Les Français seront immanquablement étonnés d’apprendre que des Anglais puissent concevoir des doutes sur les actions les plus éclatantes de ce Napoléon dont le nom remplit encore la terre, et il n’en est peut-être aucun dont le premier mouvement ne sera de rejeter au loin cette brochure à la seule vue de son titre. Cependant nous en ap- pelons à la bonne foi et à la justice de tous ceux qui ne jugent pas sur de simples apparences, et nous les engageons, au nom de l’impartialité, à lire ces Doutes historiques avant de décider sur leur mérite. Ils pourront alors déclarer si le raisonnement lumineux qui a guidé l’auteur n’est pas un raisonnement très naturel, et qui pourrait s’offrir tout aussi bien à l’esprit éclairé d’un Français, sur les exploits ou l’existence même de quelque personnage fameux de toute autre nation. Quoi qu’il en soit, le fait est que ces doutes existent en Angleterre, et comme ils pourront augmenter de jour en jour, c’est aux Français à les lever, de même qu’à la rigueur ce serait aux Anglais à prouver incontestablement les hauts faits d’un Nelson ou ceux d’un Wellington, si quelque jour on venait à en douter de ce côté-ci de la Manche.

C’est donc aux Français qu’on propose ces doutes tels qu’ils furent suggérés, c’est d’eux seuls qu’on peut raisonnablement exiger des preuves capables de satisfaire pleinement un Anglais, des preuves en un mot qui sympathisent en tout avec les principes du doute vraiment philosophique.

À peine croyons-nous nécessaire d’inviter le lecteur à ne jamais perdre de vue que dans tout ce qui suit, c’est un Anglais qui s’adresse à sa nation, et que la première édition en fut publiée et aussitôt enlevée en 1821, du vivant même de Napoléon, circonstance faite pour donner aujourd’hui plus de force encore aux objections proposées.

—

Préséntation

Cet essai satirique écrit en 1819 met en doute l’existence de Napoléon Bonaparte, alors qu’il était encore vivant et détenu à Sainte-Hélène : l’auteur use de la méthode hypercritique et de citations de David Hume pour affirmer que l’homme qui a secoué l’Europe quelques années auparavant n’était qu’un mythe. Tout comme dans Comme quoi Napoléon n’a jamais existé, la thèse de l’inexistence de Napoléon parodie le scepticisme excessif appliqué à l’historicité des évangiles.

Texte

Quoique depuis long-temps l’attention générale ait été occupée du personnage extraordinaire, à l’ambition duquel on nous suppose avoir échappé de si près, à peine ce sujet semble-t-il avoir rien perdu de son intérêt. Nous nous plaisons encore à raconter les exploits, à discuter sur le génie, à nous informer de la situation actuelle, et même à forger des conjectures sur les destinées à venir de Napoléon Bonaparte.

Et cela doit cesser de nous étonner, si nous envisageons la nature vraiment extraordi- naire de ces exploits, celle de ce génie, leur grandeur et leur vaste importance, la singularité sans exemple des événemens, aussi bien que cet autre puissant aiguillon à la curiosité, la mystérieuse incertitude qui plane sur le caractère de cet homme. Si (mettant à part toute histoire notoirement fabuleuse) il est douteux qu’aucune ait jamais attribué à son héros un enchaînement pareil d’actions merveilleuses, resserré dans un aussi court espace de temps, il n’est pas moins certain que l’on ne donna jamais à personne des caractères si contradictoires. À la vérité, l’esprit de parti a toujours su flatter ou déparer le portrait de presque tout homme célèbre ; mais, à travers cette diversité de coloris, il est toujours facile de démêler quelque chose d’un même ensemble. Bien plus, il arrive que ce qui, d’un côté, nous est peint comme vertu, ressemble en quelque sorte à ce qui ailleurs nous est représenté comme vice : la témérité, par exemple, se nommera courage, ou le courage témérité héroïque ; fermeté et orgueil entêté cadreront dans deux tableaux opposés, qui pourront du reste s’accorder sur quelques traits fondamentaux. Ni les amis, ni les ennemis de Philippe de Macédoine, non plus que ceux de Jules-César, ne révoquèrent jamais en doute leur courage ou leurs talens militaires, mais il en a été tout autrement de Bonaparte. Cet obscur aventurier Corse, cet homme, suivant les uns d’un talent et d’un courage extraordinaire, suivant les autres d’une capacité très-médiocre et poltron achevé, avança rapidement de grade en grade au service de France, obtint un commandement supérieur, remporta une suite de victoires éclatantes, puis, enflé par le succès, s’aventura dans une expédition contre l’Égypte, expédition tramée et conduite avec une habileté consommée au dire des uns ; avec le comble de l’extravagance et de la folie, à en croire les autres ! Toutefois il manqua son but, et laissant son armée d’Égypte dans la plus grande détresse, revint lui-même en France où il trouva la nation, ou du moins l’armée si bien disposée en sa faveur, qu’il put sans peine renverser le gouvernement existant et obtenir pour lui-même le pouvoir suprême, d’abord sous le nom modeste de consul, mais ensuite sous le titre plus sonnant d’empereur. Armé de ce pouvoir, il renversa les coalitions les plus formidables des autres états européens ligués contre lui, et quoique chassé des mers par les flottes britanniques, parcourut le continent presque entier en triomphateur. Terminant une guerre, souvent en une seule campagne, il fit son entrée dans les capitales de la plupart des potentats ses ennemis, se plut à déposer et à créer des rois, et se montra lui-même le souverain réel de la majeure partie du continent depuis les frontières d’Espagne jusqu’à celles de Russie. Nous le voyons même, à tête d’armées immenses, envahir ces dernières contrées, terrasser leurs forces, pénétrer jusqu’à leurs capitales, et les menacer d’une soumission totale. Cependant, à Moscou, sa marche est arrêtée, un hiver d’une sévérité peu commune, de concert avec les efforts des Russes, achève d’anéantir ses innombrables légions, et les souverains de l’Allemagne, secouant le joug, s’unissent pour l’abattre. Il lève une autre puissante armée, elle périt à Leipsick ; il en lève une autre encore avec laquelle, nouvel Antée, il se maintient quelque temps en France ; à la fin pourtant il est mis en déroute, détrôné et banni dans l’île d’Elbe dont on lui accorde la souveraineté. C’est de là qu’environ neuf mois après, il reparaît, à la tête de six cents hommes, pour tenter le détrôneraient du roi Louis, rappelé par le voue de la nation française ; cette nation se déclare en sa faveur, et le reporte sur le trône sans coup férir. Il lève une nouvelle grande armée pour arrêter les puissances alliées ; cette armée est détruite à Waterloo ; lui-même, déposé une seconde fois, se livre aux Anglais qui l’enferment dans l’île de Sainte-Hélène.

Telle est l’ébauche de cette féconde histoire, dont cependant les détails nous présentent, chacun dans leur exposé, toutes les nuances imaginables de diversité, tandis que les motifs et la conduite de l’acteur principal, enveloppés d’une plus grande incertitude, sont devenus le sujet d’une controverse plus violente encore.

Au milieu de toutes ces controverses, la question préalable concernant l’existence de ce personnage extraordinaire semble ne s’être jamais présentée à l’esprit de personne comme sujet de doute, et probablement l’on traite- rait de sceptique outré quiconque hésiterait le moins du monde à l’admettre. En effet, les antagonistes se sont de part et d’autre accordé ce point, implicitement sous-entendu d’ailleurs par la nature même de la discussion. Mais, dans le fait, est-il avéré que des points non contestés ont toujours été des plus scrupuleusement examinés, quant à l’évidence sur laquelle ils s’appuient ? Est-il donc avéré que des faits ou des principes admis sans controverse comme base commune d’opinions opposées, sont toujours établis eux-mêmes sur des données satisfaisantes ? Bien loin de là, par cela seul que tel ou tel point fondamental est admis d’emblée, et détourne l’attention vers quelque autre question, n’est-il pas à présumer qu’on l’a admis sans preuves suffisantes et sans prendre garde aux imperfections de ces preuves ? L’expérience nous apprend que de semblables cas ne sont pas rares, témoin cette anecdote bien, connue : avait soumis à la Société Royale cette question-ci : D’où vient qu’un vase d’eau ne reçoit aucune augmentation de poids si l’on y met un poisson vivant, quoiqu’il en reçoive si le poisson est mort ? Di- verses solutions fort ingénieuses furent proposées, discutées, rejetées et défendues : ce ne fut qu’après s’être long-temps fourvoyé en recherches qu’on s’imagina de tenter l’expérience, et il sauta aux yeux que le phénomène dont l’explication avait coûté tant d’efforts, qui était la base avouée et pour ainsi dire la couche première de leurs débats, n’existait que dans le cerveau inventif du spirituel monarque.

Un autre exemple du même genre est si remarquable, que nous ne pouvons nous empêcher de le citer. Lorsque le système de Copernic parut, on objecta d’abord que, si, comme il le prétendait, la terre tournait sur son axe, une pierre abandonnée à elle-même du haut d’une tour ne tomberait pas au pied, mais à une grande distance à l’ouest de cette tour. De même qu’une pierre tombant du haut du mât d’un vaisseau à pleines voiles ne tombe pas au pied de ce mât, mais bien vers la poupe. À cela l’on répondit qu’une pierre faisant partie de la terre, obéit aux mêmes lois et se meut avec elle, tandis que n’étant pas partie du vaisseau son mouvement en est par conséquent indépendant. Cette solution fut admise par les uns, rejetée par d’autres, et la dispute alla toujours s’échauffant. Ce ne fut que cent ans après la mort de Copernic que l’expérience étant faite, on vit que la pierre ainsi abandonnée du haut d’un mât tombe précisément à son pied.

L’on doit observer que nous n’attaquons ici aucun point de préférence, mais que nous nous bornons à montrer qu’en général ce qui est hors de doute n’est pas pour cela indubitable, puisque les hommes sont aptes à admettre à la hâte, et d’après des données insuffisantes, ce qu’ils sont habitués à voir admis, et cela souvent à l’instant même où ils s’efforcent de découvrir la preuve de quelque point contesté.

Le célèbre Hume a aussi signalé la promptitude avec laquelle les hommes ajoutent foi, d’après la moindre évidence, à toute histoire qui captive leur imagination, parce qu’elle tient de l’étonnant et du merveilleux. Cependant, comme il le remarque avec raison, une crédulité aussi hâtive est tout-à-fait indigne d’un esprit philosophique qui, loin de là, doit suspendre son jugement d’autant plus que le récit est plus étrange, et ne céder qu’aux preuves les plus décisives et les plus irréfragables. Qu’il nous soit donc permis, comme il est raisonnable sans doute, d’examiner, et rien de plus, d’après quels témoignages nous ajoutons foi à l’histoire extraordinaire en question. L’on nous dira qu’elle est notoire, c’est-à-dire, en bon français, que tout le monde en parle. Cependant comme la masse de ceux qui parlent de Bonaparte ne prétend pas même parler d’après sa propre autorité, mais ne fait que répéter ce qui lui est arrivé d’entendre, un tel témoignage est rigoureusement inadmissible ; et l’on peut, sans exagération, déduire comme de simples on dit les 99/100 de tout ce qui nous est raconté, nombre qui, multiplié par dix fois autant, n’en serait pas moins croyable.

Quant aux personnes qui font profession d’avoir personnellement connu Napoléon Bonaparte, et d’avoir été les témoins ocu- laires de ses principales actions, ce n’est pas pour elles que nous écrivons. S’il en existe qui aient la conviction intime de la vérité de tout ce qu’elles avancent, nous n’avons qu’à les exhorter à la tolérance et à la charité envers ceux de leurs semblables qui n’ont pas les mêmes moyens de s’assurer de la vérité, et qui sont bien excusables de douter d’événemens aussi extraordinaires dans l’absence de preuves irrécusables.

Tâchons cependant de remonter aussi haut que possible vers la source de ces preuves par ouï-dire. Très probablement les journaux seront la seule source authentique invoquée ou chacun assurera avoir puisé tout ce qu’il en sait, de sorte qu’en dernier résultat l’on peut affirmer que c’est sur le témoignage des journaux que le monde croit à l’existence, ainsi qu’aux exploits de Napoléon Bonaparte.

Il est assez singulier d’entendre si fréquemment des Anglais, parlant des impudentes fabrications de journaux étrangers, s’étonner de ce qu’ils puissent trouver dès dupes, parmi nous, tandis qu’eux-mêmes se figurent que dans cette terre privilégiée, la liberté de la presse est une garantie suffisante contre toute atteinte à la vérité. Il est vrai qu’il leur échappe souvent de parler avec mépris de telle ou telle nouvelle de gazetier, oubliée aussitôt qu’apprise ; et en effet ils ne manquent pas, en moins d’un ou deux jours, de les voir démenties dans le même papier, ou leur fausseté démasquée par quelque journal du parti opposé. Néanmoins tout ce qui a été long-temps cru, tout ce qui a été souvent répété, surtout ce qui l’a été dans plusieurs versions différentes (quoique ouvertement l’écho l’une de l’autre), aura presque à coup sûr la sanction générale. D’où vient donc ce souverain respect servilement rendu de fait à l’autorité de journalistes ? S’imagine-t-on peut-être que parce qu’un témoin a été constamment surpris à tromper, il en sera plus digne de foi tant qu’il saura garder le masque ? ou bien serait-ce que pour rendre un conte plus croyable, il ne s’agît que de l’admettre et de le répéter à force. N’est-il pas, au contraire, unanimement reconnu en tout autre cas qu’un menteur ne veut jamais se désister, et qu’il répète à satiété ce qu’il a avancé ; par cela seul qu’il l’a avancé ?

Dépouillons-nous, s’il est possible, de cette aveugle vénération pour tout ce qui est imprimé, afin d’examiner avec un peu plus de méthode le témoignage qui est invoqué.

On ne contestera pas, nous osons le croire, qu’avant de prononcer sur le degré de véracité d’aucun témoin, il est indispensable de vérifier entre autres les trois points suivans : d’abord ces témoins ont-ils eu tous les moyens d’obtenir des renseignemens exacts ? en second lieu, n’ont-ils aucun intérêt à cacher la vérité ou à répandre de faux bruits ? enfin s’accordent-ils dans leur témoignage ? Examinons sur ces trois chefs les témoignages relatifs à notre histoire.

Premièrement, quels moyens les éditeurs de journaux ont-ils eus pour obtenir des renseignemens exacts ? Nous n’en savons rien, ou du moins rien au-delà de leurs propres assertions. Outre ce qu’ils copient d’autres journaux nationaux ou étrangers (c’est-à-dire, pour l’ordinaire, plus des trois quarts des nouvelles du jour), ces éditeurs annoncent qu’ils se rapportent à l’autorité de certains correspondans du dehors : mais qui sont ces correspondans, quels moyens ont-ils de s’assurer des faits, et même après tout en existe-t-il bien véritablement ? c’est-plus que nous ne pouvons certifier. Nous nous trouvons dans le même cas que les Hindous ; les Bramins leur disent que la terre est soutenue par un éléphant, et l’éléphant par une tortue, mais ils leur laissent à deviner par quoi la tortue est soutenue, ou même si elle l’est du tout.

Voilà donc sur quoi se fondent nos notions précises quant aux moyens d’information au pouvoir de ces témoins ; voyons maintenant sur quoi nous fondons le calcul de leur véracité.

N’ont-ils pas un intérêt manifeste à divulguer ces récits étonnans sur Napoléon et ses hauts faits, vrais ou faux ? En effet, combien peu de personnes liraient les journaux si elles ne s’attendaient à y trouver de temps en temps quelque nouvelle surprenante ou importante ? or nous pouvons dire avec certitude qu’il n’y eut jamais sujet d’un intérêt plus intarissable que celui-ci.

L’on objectera peut-être qu’il y a plusieurs partis politiques opposés dont les différentes presses publiques sont les organes respectifs, et qui ne manqueraient pas de se donner mutuellement des démentis formels. Sans doutes ils le feraient, s’ils le pouvaient, sans risquer de se compromettre eux-mêmes ; mais une communauté d’intérêts ne les engagerait-elle pas, jusqu’à un certain point, à une communauté d’opérations ? Eh ! remarquons qu’entre ces partis rivaux le grand objet de discorde se réduit à savoir qui aura la direction des affaires de l’état, la surveillance du budget et la disposition des places ; nous le disons, la question n’est pas : Le peuple sera-t-il gouverné on non ? mais bien, par quel parti le sera-t-il ? Les impôts seront-ils payés ou non ; mais qui les encaissera ? Or l’on conviendra que Napoléon est un épouvantail, un ogre politique des plus commodes pour toute espèce d’administration ! « Si vous n’adoptez pas nos mesures et ne rejetez celles de nos adversaires, Bonaparte, soyez-en sûrs, sera là pour vous mener à son gré ; si vous ne vous soumettez au gouvernement, au moins pendant notre administration, ce formidable ennemi profitera de votre insubordination pour vous conquérir et vous asservir ; payez gaîment les impôts, sinon le terrible Bonaparte ne vous laissera rien. » Bonaparte enfin était le refrain de toutes les chansons ; son nom redouté était un talisman infaillible pour délier les cordons de nos bourses ; et quoique nous nous imaginions être maintenant en toute sûreté, gardons-nous de croire qu’il ne se présentera désormais plus d’occasion pour remettre en scène un aussi utile personnage ; car ce n’est pas seulement avec de mauvais petits garnemens, sortant de nourrice, qu’a réussi à merveille la terrible menace de gare Bonaparte ! Il est donc très probable qu’ayant dans le fond un même objet en vue, tous les partis se seront servis d’un même instrument. Il n’est pas du tout nécessaire de supposer que, pour cela, ils se soient secrètement donné le mot pour agir de concert, quoique (soit dit en passant) il y ait bruit de certaines consultation amicales entre le Courier et le Morning-Chronicle, quant à certain plan à suivre dans leur guerre ouverte.

Nous ne prétendons pas assurer qu’une semblable manœuvre est incroyable ; mais quoi qu’il en soit, cela n’influe en rien sur l’établissement de la probabilité que nous sommes prêts à maintenir. Nous ne voulons pas non plus donner à entendre que tous les journalistes sont des oracles d’histoires faites à plaisir, les connaissant pour telles ; car très vraisemblablement la plupart ne font que répéter ce qu’ils trouvent chez d’autres, avec autant de naïveté que leurs abonnés en mettent à les lire ; d’où il résulte, remarquons-le bien, qu’ils ne sont pas meilleures autorités que leurs lecteurs.

Mais, dira-t-on, à moins de supposer un plan régulièrement concerté d’avancé, l’on doit s’attendre à trouver de grandes différences entre les récits publiés, car, même en admettant que les éditeurs se conforment l’un à l’autre quant à l’ensemble des faits, il leur reste pourtant à y ajouter des détails à leur façon, et c’est là par conséquent que doit se trouver une diversité infinie et impossible à concilier.

C’est précisément là aussi que nous voulons en venir, car il arrive exactement ce qu’on vient de supposer, les contradictions et les démentis réciproques de ces témoins suffisant seuls pour couvrir leur témoignage d’un voile épais d’incertitude. Ce n’est pas seulement sur des détails secondaires que se montre le manque d’accord, comme cela pourrait arriver dans un récit foncièrement vrai, mais c’est sur des événemens de la haute importance, ayant une liaison intime, avec le héros supposé. Prenons pour exemple la fameuse charge du pont de Lodi (charge fameuse en effet, tout autant que le siége de Troie, peu importe que l’un et l’autre événement ait ou n’ait pas eu lieu) : il n’est pas encore décidé si Napoléon la commanda en personne, ou bien s’il se tint à l’abri en arrière pendant qu’Augereau accomplissait ce brillant exploit ; le même doute existe quant à la célèbre charge de cavalerie française à Waterloo. Il n’est pas moins douteux que ce personnage extraordinaire fit vraiment empoisonner un hôpital rempli de ses propres soldats, et massacrer de sang-froid une garnison qui venait de se rendre. Mais, afin de ne pas trop multiplier les citations, n’est-il pas vrai qu’une des plus sanglantes batailles qui, dit-on, se livra jamais, celle de la Moskowa, a été clairement proclamée victoire par les deux partis opposés, et la question est encore loin d’être décidée.

Des Français et des Russes nous avons les détails les plus circonstanciés, tous officiels, transmis sur l’autorité des personnes les plus respectables, lesquelles déclarent, s’être trou- vées sur les lieux mêmes pendant l’action, et cependant ces détails sont en tout contradictoires. Les deux récits peuvent être faux ; mais puisque l’un des deux (n’importe lequel) doit être faux, l’on peut invinciblement en déduire l’importante maxime que voici :

Un récit pourra être aussi détaillé, aussi fermement soutenu, aussi gravement appuyé que l’on voudra ; les événemens pourront en être aussi notoires, aussi important que bon semblera, et le tout pourtant n’être qu’une pure fable.

Ce qui probablement faisait croire d’autant plus fermement et d’autant plus vite à la plupart des événemens rapportés dans nos journaux, c’était d’abord les précautions mêmes et l’hésitation apparente avec lesquelles on se hasardait à les publier, ensuite les violens démentis donnés à une foule de nouvelles débitées par les journaux français ; c’était enfin les sarcasmes prodigués par les nôtres contre leurs faussetés, leurs exagérations et leurs gasconnades. Mais ne serait-il pas possible, n’est-il même tout-à-fait naturel, que des propagateurs de fausseté manifeste ne fassent parade de tant de cir- conspection, de tant d’horreur de toute exagération, que pour mieux surprendre et se concilier la confiance publique ? N’est-il pas aussi très possible que ceux qui croyaient sincèrement, ce qu’ils publiaient, n’aient su voir que de l’exagération dans des récits faits à plaisir ? Bien des personnes sont entachées de cette sorte de simplicité, qui les fait se croire parfaitement en gardé contre le mensonge, dès qu’elles n’admettent qu’une partie, de ce qu’on leur raconte, lors même que le tout ensemble n’est souvent qu’un tissu de faussetés ; en sorte que tel ou tel de ces candides éditeurs qui se sont montrés, si ardens à démasquer des bulletins imposteurs, si prudens à communiquer leurs grandes nouvelles, ressemblait assez à ce rustre qui s’imagine avoir conclu un excellent marché avec quelques juifs, parce qu’il est parvenu à rabattre d’une guinée à un écu le prix d’un article, qui ne vaut pas deux liards.

Quant au caractère de Bonaparte, les contradictions frappent davantage encore. Suivant les uns, c’était un sage, humain, magnanime héros ; d’autres nous le peignent comme un monstre de cruauté, de bassesse et de perfidie ; quelques-uns, même parmi ses ennemis les plus invétérés, vantent ses talens militaires et politiques ; d’autres les ravalent presque au niveau de la démence. Toutefois, accordant que ces différens portraits ne sont que l’œuvre de l’esprit de parti (et certainement la Concession est assez forte), il reste un cas auquel une solution semblable s’applique bien difficilement. En effet, si quelque chose peut être clairement vérifié en matière historique, ce doit être le courage personnel d’un capitaine, et cependant, à cet égard, nous sommes ici plus embarrassés que jamais. Différens écrivains nous le représentent au même instant et dans les mêmes circonstances, les uns comme un homme d’une intrépidité indomptable, les autres comme un poltron sans égal.

Que nous faut-il donc croire ? car si nous voulons bien admettre tout ce qui nous est raconté, nous serons par là même obligés de croire, non pas seulement à l’existence d’un seul Bonaparte, mais bien à celle de deux ou de trois ; et si nous n’admettons que ce qui est garanti authentique, nous ne pourrons croire à l’existence d’aucun.

Il est donc évident que ceux dont le témoignage suffit en général pour faire croire à l’existence et aux actions de Bonaparte, pêchent absolument sur tous les points essentiels, d’où l’on fait toujours dépendre la validité des témoins ; car d’abord nous n’avons pas la certitude qu’ils aient eu accès à des renseignemens ; secondement, ils ont eu intérêt manifeste à propager des mensonges, et troisièmement leurs contradictions sont palpables sur les points les plus importans.

Une autre circonstance, bien faite pour augmenter nos soupçons sur tous ces contes, c’est que les Whigs, comme on les appelle, ou en d’autres termes, c’est que les zélés partisans de la liberté, les adversaires de tout empiétement du pouvoir monarchique, ont depuis quelque temps pris ardemment fait et cause pour Bonaparte, quoique tous se soient plus auparavant à le représenter, sinon comme un tyran, du moins comme un vrai despote.

Parmi les plus actifs défenseurs de cette cause est un homme d’honneur, qui jadis fut un des premiers à vouer ce même Napoléon à l’exécration générale, qui le premier publia, et pendant long-temps soutint le récit de ses cruautés en Égypte, en dépit de l’incrédulité du public. Que, dans l’intérêt d’un parti, certaines personnes en agissent de la sorte, quoique convaincues du reste que l’histoire n’est que fiction et son héros chimère, cela n’a rien de très incroyable ; mais que ces mêmes personnes puissent, d’un côté, croire sincèrement à l’existence de ce despote, et d’un autre oublier leurs propres principes au point de le défendre et de le préconiser, c’est ce qui nous passe.

Après tout, l’on doit s’attendre que plusieurs de ceux qui sentiront la force de nos objections auront cependant peine à confesser qu’eux-mêmes et le public en général aient pu être si long-temps et si éminemment dupés, et voilà comment la grandeur et l’audace d’une imposture en deviennent le plus ferme soutien. Les millions de mortels, qui depuis tant de siècles ont cru à Mahomet ou à Brahma, s’appuient pour ainsi dire les uns sur les autres, et n’ayant pas assez d’énergie pour se dégager de préjugés vulgaires, et se montrer plus sages que la multitude, finissent par se persuader que ce que tant d’autres ont reconnu pour vrai, doit être vrai. Mais s’il est des hommes qui se glorifient de leur liberté philosophique de penser, s’il en est qui désirent suivre les traces d’un Hume ou celles de tout autre sectateur de la vérité, d’un génie aussi élevé et contemplatif, nous les exhortons à suivre franchement en tout leurs propres principes, et secouant les entraves de l’autorité à examiner scrupuleusement les preuves de tout ce qui leur est proposé, avant de l’admettre comme vrai. S’il faut plus de preuves encore, l’exemple suivant achèvera de convaincre jusqu’où l’on peut en imposer à une nation entière, même dans ce siècle de lumières si vanté, et sur des matières du plus haut intérêt pour elle.

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