1834
Échappé des profondeurs du Tartare, j’ai quitté le sombre empire du Jupiter souterrain, pour monter sur la terre, moi, Thyeste, et je ne sais laquelle de ces deux parties du monde je déteste le plus. Je fuis les hôtes de l’enfer, et ceux de la terre fuient devant moi. Mon âme est saisie d’horreur, et l’effroi glace tous mes membres. Je vois le palais de Tantale, et surtout le palais d’Atrée. Voici le seuil antique de la maison de Pélops. C’est là que les rois des Pélasges viennent recevoir leur couronne. Voilà le siège royal de ces hommes orgueilleux qui portent le sceptre en leurs mains. Cette salle est celle de leurs conseils, cette autre s’ouvre pour leurs banquets solennels.
Retournons : ne vaut-il pas mieux rester au milieu des tristes fleuves de l’enfer ? Ne vaut-il pas mieux voir le gardien du Styx agiter sur son triple cou sa crinière de serpents ? Oui, je préfère ces lieux où le malheureux Ixion, attaché sur sa roue, tourne rapidement sur lui-même ; où Sisyphe se consume inutilement à rouler cette roche qui retombe toujours ; où un vautour avide ronge le foie sans cesse renaissant de Tityus ; où, dévoré d’une soif ardente au sein d’un fleuve, le vieux Tantale cherche en vain à saisir les eaux qui échappent à ses lèvres, expiant ainsi le repas funeste qu’il servit aux dieux. Mais que son crime est peu de chose parmi ceux de notre famille !
Rappelons-nous tous ces coupables de mon sang dont les noms se remuent dans l’urne de Minos. Moi, Thyeste, je les vaincrai tous dans ma carrière, mais je serai vaincu par mon frère ; mes flancs ont servi de tombeau à mes enfants et je me suis nourri de mes propres entrailles. Ce crime étant l’ouvrage du destin me laissait pur encore ; mais bientôt le sort me pousse à un forfait plus grand, et m’ordonne d’aller souiller le lit de ma fille. Au lieu de me révolter contre cet ordre fatal, je l’ai accepté avec joie. Ma chair est donc entrée dans celle de tous mes enfants ! ma fille, cédant à l’oracle, a porté dans son sein un fils digne de moi. Le cours de la nature est troublé ; j’ai mêlé, par un crime horrible, le père et l’aïeul, le père et l’époux, les enfants et les petits-enfants, le jour et la nuit. Mais enfin, après tant de malheurs, il faut que cet oracle obscur trouve son accomplissement. Le roi des rois, le chef de tant de chefs, Agamemnon, qui des mille vaisseaux marchant sous ses étendards couvrait la mer de Phrygie, rentre vainqueur après dix années d’absence, et va présenter la gorge au glaive de son épouse. Encore un moment, et le sang d’Atrée à son tour va couler dans ce palais. Je vois d’ici des armes, des épées, des haches à deux tranchans, et la tête du roi fendue en deux. Tous les crimes s’apprêtent ; les embûches, le meurtre, le sang, mais surtout le festin royal. Égisthe, voici l’heure pour laquelle tu es né. Quoi ! ton front s’incline sous le poids de la honte ! ton cœur hésite et ta main tremble ! Pourquoi délibérer en ton cœur si tu dois exécuter ce dessein ? pourquoi te tourmenter par le doute et t’interroger toi-même ? Songe à ta mère, et tu verras que tu le dois.
Mais pourquoi cette nuit d’été, qui devrait être si courte, s’allonge-t-elle jusqu’à la mesure des nuits d’hiver ? Quelle puissance retient encore au ciel les étoiles mourantes ? C’est moi qui arrête le soleil. Fuyons, et rendons le jour au monde.
O Fortune ! divinité funeste aux rois soumis à tes caprices, tu places toujours la grandeur souveraine sur une pente rapide au dessus d’un abîme. Le sceptre ne laisse aucun repos à ceux qui le portent, ils ne sont assurés d’un seul jour. Mille soucis renaissans les travaillent, et chaque moment soulève de nouvelles tempêtes dans leur sein. Les tourmentes qui battent les vagues émues entre les deux Syrtes d’Afrique, les orages qui remuent jusque dans ses dernières profondeurs l’Euxin, voisin du pôle glacial, et soumis à la brillante constellation du Bouvier qui jamais ne se plonge dans l’azur des mers, sont moins furieux et moins effroyables que ces révolutions qui précipitent la fortune des rois. Ils aiment et craignent tout ensemble la terreur qu’ils inspirent. La nuit n’a point pour eux de sûr asil ; le sommeil qui endort toutes les douleurs ne peut suspendre le cours de leurs alarmes.
Quels palais de roi le crime et la vengeance n’ont-ils pas renversés ? quel trône n’est pas ébranlé par une guerre impie ? La justice, l’honneur, la foi sacrée du lit conjugal, s’exilent des cours ; à leur place vient Bellone aux mains ensanglantées, et la cruelle Erinnys, qui enfonce au cœur des superbes ses brûlans aiguillons, et s’attache aux maisons trop puissantes qui sont destinées à périr en un moment.
Sans combats même et sans perfidies, les grandes choses tombent et s’affaissent sous leur propre poids ; cette haute fortune vient à ne pouvoir plus se porter elle-même. Les voiles, enflées par un vent favorable, craignent le souffle impétueux qui les emporte. La tour, qui va cacher sa tête au sein des nues, gémit sous les coups de l’Auster pluvieux. Au sein des hautes forêts qui projettent une ombre immense les chênes séculaires sont brisés par les orages. La foudre tombe plus souvent sur les collines orgueilleuses ; les grands corps offrent plus de prise aux maladies. On laisse les moindres animaux courir et s’égarer dans les pâturages ; mais les plus nobles têtes des troupeaux sont réservées pour les sacrifices. Tout ce que la fortune élève, c’est pour le renverser ensuite ; mais la médiocrité donne une plus longue durée. Heureux l’homme qui, modestement caché dans la foule, ne laisse entrer dans ses voiles qu’un vent doux qui ne l’écarte point du rivage, et qui, craignant de livrer sa barque aux orages de la haute mer, tourne toujours vers la côte le mouvement de ses rames !
Pourquoi faiblir, ô mon âme ! et penser au parti le plus sûr ? pourquoi balancer ? maintenant la meilleure voie t’est fermée. Le temps n’est plus où tu pouvais garder la foi du lit nuptial, et conserver fidèlement à ton époux le sceptre qu’il a remis en tes mains pour le temps de son absence. Vertu, honneur, droits de l’hymen, tendresse et fidélité, tu as tout sacrifié, ainsi que la pudeur qui ne revient plus quand on l’a une fois bannie. Lâche donc le frein à tes passions, excite-les même, et livre-toi tout entière au penchant qui t’entraîne dans le mal : c’est par le crime seulement qu’on peut assurer ses pas dans la carrière du crime. Repasse dans ton esprit toutes les perfidies de ton sexe ; rappelle-toi ce que des femmes infidèles ont osé, dans l’égarement d’un amour coupable ; la violence des marâtres ; les forfaits de la vierge du Phase que l’ardeur d’une flamme criminelle emporta loin des états de son père sur le vaisseau de Thessalie ; le fer, le poison. Quitte aussi le palais de Mycènes ; avec ton amant, sur un vaisseau rapide… Mais quelle faiblesse ! peux-tu bien parler d’exil et de fuite secrète ? c’est l’histoire de ta sœur : il te faut, à toi, de plus grands crimes.
Reine des Grecs, noble fille de Léda, quelles secrètes pensées roulez-vous dans votre âme ? quels sont ces mouvemens pleins de violence qui agitent votre cœur, et cette fureur qui vous domine ? Malgré votre silence, le trouble de votre âme paraît tout entier sur votre visage. Quoi que ce puisse être, attendez, et ne précipitez rien. Les maux que la raison peut guérir, souvent dans le temps trouvent un remède.
Mes tourmens sont trop vifs pour supporter aucun retard. Je sens un feu terrible qui brûle mon cœur et la moelle de mes os. La crainte m’aiguillonne autant que le dépit. D’un côté, mon cœur est en proie à la jalousie ; de l’autre, il est subjugué par une passion honteuse, à laquelle je n’ose me livrer. Entre ces deux flammes qui me brûlent également, quoique affaiblie, sans force et déjà vaincue, ma pudeur se révolte encore ; je suis prise entre deux forces contraires, comme une mer que le vent et le flux se disputent, et qui demeure immobile, ne sachant à laquelle de ces puissances elle doit obéir. Aussi j’ai laissé tomber de mes mains le gouvernail, et je me laisse aller où la jalousie, le dépit, l’espérance me conduiront. J’abandonne mon navire au caprice des flots. Le cœur une fois égaré, le meilleur guide à suivre, c’est le hasard.
La témérité seule et l’aveuglement peuvent choisir un pareil guide.
Quand on est au comble du malheur, il n’y a plus de dangers à courir.
Vous n’avez rien à craindre, en vous montrant calme, et votre faute reste à couvert.
Non, le palais des rois est transparent, et le vide ne peut s’y cacher.
Vous regrettez un premier crime, et vous en méditez un autre !
C’est une folie de vouloir s’arrêter sur une telle route.
Mettre crime sur crime, c’est ajouter à ses alarmes.
Le fer, le feu tiennent souvent lieu de remèdes.
Mais ce n’est jamais dans les premiers moments qu’on emploie ces moyens extrêmes.
Dans le malheur, il faut se jeter dans la voie la plus courte.
Pensez donc à la sainteté du nœud conjugal.
Penser à un époux qui me laisse dans le veuvage depuis dix ans !
Songez du moins aux enfants qu’il vous a donnés.
Je songe aussi à l’hymen de ma fille, à Achille qui dut être mon gendre, à la fidélité que mon époux m’a gardée.
Le sang de votre fille a levé les obstacles qui tenaient la flotte des Grecs enchaînée dans le port, et fait cesser le calme d’une mer immobile.
O honte ! ô douleur ! moi, fille de Tyndare, moi, fille du ciel, j’ai donc enfanté la victime expiatoire qui devait favoriser le départ de leur flotte ! Je me rappelle l’hymen de ma fille, hymen digne des Pélopides, grâce à la barbarie de son père, qui ne craignit pas de se tenir en habit de sacrificateur, à l’autel funèbre qu’il appelait un lit nuptial. Calchas lui-même a frémi de l’oracle annoncé par sa bouche, et le feu qui devait consumer la victime s’est retiré d’horreur. O race coupable, qui fait oublier ses crimes par d’autres plus grands ! le meurtre a été le prix du vent, la mort le prix de la guerre.
Les dieux le voulaient, puisque les milles vaisseaux ont à l’instant déployé leurs voiles.
Non, le ciel n’a point favorisé ce départ. C’est l’Aulide qui a vomi de ses ports leur flotte impie. Cette guerre, commencée sous de malheureux auspices, n’a pas eu un meilleur cours. Épris des charmes d’une captive, insensible aux larmes d’un père, il a gardé sous sa tente, comme une dépouille prise sur un dieu, la fille du prêtre d’Apollon, débutant ainsi dans son amour pour les vierges sacrées. Cette passion n’a cédé ni aux menaces de l’indomptable Achille, ni aux prédictions du devin qui seul embrasse de ses regards toute la vie humaine : tant ses prédictions vraies contre nous, l’étaient peu à l’égard des captives ; ni à cette peste qui dévorait l’armée, ni à la flamme sinistre des bûchers. Au milieu des désastres de la Grèce, il est là, immobile, vaincu sans avoir vu l’ennemi, il trouve du temps pour songer à ses amours, remplace une maîtresse par une autre ; et, pour avoir toujours dans sa couche quelque femme d’Asie, il se prend d’amour pour Briséis qu’il enlève à Achille, et ne rougit pas de l’arracher ainsi des bras de son époux. Voilà donc l’ennemi de Pâris ! Maintenant, blessé d’une nouvelle flèche de l’Amour, il s’est épris d’une passion furieuse pour la prophétesse de Troie, et après tant de combats, après la ruine d’Ilion, il revient l’époux d’une captive et gendre de Priam. — Allons, mon âme, prépare-toi ; la guerre que je médite n’est que trop juste : il faut frapper les premiers coups : pourquoi différer d’un seul jour ? attendrai-je qu’il ait mis le sceptre de Pélops aux mains d’une Phrygienne ? Qui pourrait t’arrêter ? seraient-ce tes filles, vierges encore dans ce palais, et la ressemblance d’Oreste avec son père ? Ah ! plutôt sois touchée de leurs malheurs à venir et de l’orage qui s’apprête à fondre sur eux. Pourquoi balancer, malheureuse ? voici venir la marâtre de tes enfants, détourne d’eux sa fureur : que l’épée traverse ton flanc, s’il le faut, et fasse un double meurtre ; mêle ton sang avec le sien, et perds ton époux en mourant toi-même. Il n’y a point de malheur à périr avec celui qu’on veut perdre.
Reine, calmez-vous, mettez un frein à cette fureur impétueuse, et considérez la grandeur de l’entreprise où vous vous lancez. C’est le vainqueur de l’Asie et le vengeur de l’Europe qui s’avance ; il traîne après lui Troie captive, et les Phrygiens vaincus après dix ans de combats. Est-ce avec la ruse et la perfidie que vous prétendez l’attaquer ? Achille n’a pu le toucher de sa forte épée, quoiqu’il en eût armé ses mains avides de vengeance ; ni le plus brave des deux Ajax, quoique furieux et décidé à mourir ; ni Hector, qui seul arrêta les Grecs, et prolongea la guerre ; ni Pâris avec ses traits inévitables, ni le noir Memnon, ni le Xanthe qui roulait dans ses flots les armes et les corps des guerriers ; ni le Simoïs dont les eaux étaient rougies de carnage ; ni le blanc Cycnus, fils du dieu des mers ; ni les phalanges de Thrace, commandées par le belliqueux Rhesus ; ni les Amazones avec leurs carquois peints, leurs haches redoutables, et leurs boucliers échancrés : et c’est lui que vous voulez immoler à son retour ? c’est du sang de ce héros que vous voulez souiller les autels domestiques ? la Grèce victorieuse laissera-t-elle sans vengeance un pareil crime ? Voyez d’ici les chevaux, les armes, la mer hérissée de navires, la terre inondée de sang, et tous les malheurs du palais de Priam rendus à la Grèce : étouffez dans votre sein ces pensées funestes, et que votre âme s’apaise envers vous-même.
Il est enfin venu pour moi ce jour fatal, auquel je n’ai jamais songé sans horreur. Pourquoi faiblesse de courage ? pourquoi jeter les armes avant le combat ? Regarde-toi comme un homme condamné par les dieux qui te préparent le sort le plus terrible. Va donc, dévoue ta tête coupable aux plus affreux supplices, offre ta poitrine à la fureur du fer et des feux.
Avec une naissance comme la vôtre, Égisthe, la mort n’est pas un châtiment.
Compagne de mes dangers, fille de Léda, suivez-moi seulement ; et cet homme, aussi lâche roi que père courageux, vous paiera le sang qu’il a versé. Mais quoi ! vous tremblez, la pâleur est sur vos joues, vos yeux troublés restent immobiles et sans regard ?
L’amour conjugal prend le dessus et me ramène en arrière. Rentrons dans les limites que nous n’eussions point dû franchir : redevenons chastes et fidèles ; il n’est jamais trop tard pour faire un sage retour à la vertu ; se repentir de ses fautes, c’est être presque innocent.
Quel transport vous égare, insensée ? croyez-vous, espérez-vous trouver à l’avenir plus de foi dans votre époux ? quand même vous n’auriez pas au fond de votre pensée un grave sujet de crainte, pourriez-vous ne pas redouter son âme fière et hautaine que le succès enivre d’un fol orgueil, et qui ne sait plus se gouverner elle-même dans la grandeur ? Alors que Troie était encore debout, son insolence le rendait insupportable aux rois ses alliés ; combien la ruine de cette ville fameuse doit avoir ajouté à la violence d’un tel caractère ! il était roi de Mycènes, il y rentrera tyran : car toute âme s’élève dans la prospérité. Avec quel appareil il va venir au milieu de la foule brillante de ses maîtresses ! mais au dessus de toutes les autres s’élève la prêtresse du dieu des oracles, captive qui règne en souveraine sur le cœur du roi des rois. Souffrirez-vous que cette esclave préférée partage votre lit nuptial ? le partager, elle n’y consentira pas ; et vous subirez le plus grand des malheurs pour une femme légitime, celui de voir une concubine affermie dans tous vos droits, gouverner publiquement le palais de votre époux : car l’hymen est comme le trône, il ne souffre point de partage.
Égisthe, pourquoi voulez-vous m’entraîner encore dans le précipice, et attiser le feu de ma colère qui commence à s’apaiser ? Le vainqueur s’est permis quelque chose avec ses captives, c’est un écart qui ne mérite pas l’attention d’une épouse et d’une reine ; la loi de l’hymen n’est pas la même pour les rois et pour les hommes privés. De plus, le souvenir de ma honteuse faiblesse ne me permet guère d’imposer à mon époux des lois sévères. On doit être prompt à pardonner quand on a besoin soi-même de pardon.
Oui, c’est bien ; vous vous pardonnerez vos fautes réciproques. Vous ignorez apparemment le privilèges des rois : juges sévères pour nous, mais indulgens pour eux-même, ils regardent comme la plus belle prérogative du trône le droit exclusif de faire tout ce qu’ils défendent aux autres.
Hélène a reçu son pardon ; après avoir été pour l’Europe et l’Asie la cause de tant de maux, elle revient femme de Ménélas.
Oui, mais aucune maîtresse n’a entraîné Ménélas à de furtives amours, ni séduit ce cœur fidèle à son épouse. Votre tyran, au contraire, cherche déjà des prétextes et des raisons pour vous accuser. Quand vous n’auriez aucune faiblesse à vous reprocher, de quoi vous servirait l’innocence et la pureté de votre vie, devant un époux qui vous hait ? Vous êtes coupable sans examen. que vous pourrez aller cacher votre honte dans Lacédémone, et trouver un exil sur les bords de votre Eurotas et dans le palais de vos aïeux ? la femme répudiée d’un roi ne sort point ainsi de ses mains : vous vous flattez d’une folle espérance.
Mes torts ne sont connus que d’un seul confident sur la discrétion duquel je puis compter.
La fidélité n’a point d’entrée dans le palais des rois.
Je le comblerai de biens pour acheter son silence.
L’or triomphe d’une fidélité conquise à prix d’or.
Je sens se réveiller en moi les inspirations de ma vertu première ; pourquoi leur imposer silence, et me donner d’une voix caressante les plus perfides conseils ? une femme de mon rang pourra-t-elle trahir le roi des rois pour épouser un banni comme vous ?
Et en quoi me trouvez-vous inférieur à ce fils d’Atrée, moi, fils de Thyeste ?
Et de plus même son petit-fils.
Apollon a présidé à ma naissance, je n’en rougis point.
Pouvez-vous lui imputer cette naissance abominable, quand les crimes de votre famille l’ont chassé du ciel, et fait venir sur le monde une nuit soudaine en forçant le dieu du jour de ramener ses coursiers en arrière ? Pourquoi rejeter votre honte sur les dieux, vous si savant à vous glisser dans la couche des époux, vous dont le courage d’homme n’a éclaté jusqu’ici que dans l’adultère. Fuyez donc au plus vite, délivrez mes yeux de l’opprobre d’une glorieuse maison. : ce palais attend mon époux.
L’exil n’est pas nouveau pour moi, j’ai l’expérience du malheur. Si vous l’ordonnez, reine, c’est peu de quitter ce palais et cette ville : parlez, et je suis prêt à percer d’une épée ce cœur dévoré de chagrins.
Moi, fille de Tyndare, j’aurais la cruauté de donner un ordre semblable ? quand on a partagé le crime, on ne trahit pas son complice. Retirons-nous tous deux à l’écart, et cherchons ensemble à résoudre les difficultés de la position menaçante où nous sommes.
Brillante jeunesse, chantez Apollon. C’est pour toi, dieu tout puissant, que ces guirlandes parent nos têtes ; c’est pour toi que les vierges d’Argos couvrent de branches de laurier leurs belles chevelures. Joignez-vous à nos chœurs, filles de Thèbes, venues à Argos pour ce grand jour, et vous qui buvez les eaux glacées d’Érasine, ou celles de l’Eurotas, ou celles de l’Ismène qui coule sans bruit sur un lit de verdure, au milieu de ce peuple que la fille de Tirésias, Manto la prophétesse, instruisit à honorer par des sacrifices les deux enfans de Latone.
Tu as vaincu, Apollon, la paix est rendue au monde ; détends ton arc, et dégage tes épaules de ce carquois rempli de tes flèches rapides. Prends en main ton luth harmonieux, et qu’il vibre sous tes doigts : ne fais point d’abord entendre des sons vifs et hardis sur un mode élevé ; mais prélude par ces chants doux que tu modules sur la lyre légère dans tes jeux avec les Muses savantes.
Tu peux chanter encore sur un mode plus grave l’hymne dans lequel tu célébras la défaite des Titans par les dieux, ou celui que tu fis entendre quand ces monstres furieux se firent une échelle de montagnes entassées, élevant l’Ossa sur le Pélion, et l’Olympe sur les deux premières, avec ses forêts de pins.
Écoute nos voeux, toi l’épouse et la sœur du roi du ciel dont tu partages le sceptre, puissante Junon ! C’est ton peuple de Mycènes qui t’invoque aujourd’hui. Toi seule veilles sur Argos inquiète et suppliante au pied de tes autels : la paix et la guerre sont dans tes mains souveraines. Agamemnon te doit son triomphe, reçois l’hommage des lauriers qu’il va t’offrir. C’est pour toi que la flûte harmonieuse fait entendre de solennels accords, pour toi que les vierges savantes de Mycènes accompagnent de doux chants sur la lyre. C’est pour accomplir les vœux qu’elles t’ont faits, que les dames de la Grèce agitent leurs flambeaux mystérieux ; c’est sur ton autel que va tomber cette génisse blanche qui n’a jamais traîné la charrue, et dont le cou pur n’est point sillonné par le joug.
Et toi, fille du maître de la foudre, glorieuse Pallas, qui plus d’une fois as frappé de ta lance les murs troyens, nos femmes de tout âge se réunissent en chœur pour te rendre hommage, et le prêtre ouvre à ton approche les portes de ton temple : vois cette foule qui s’avance vers tes autels, le front paré de guirlandes. Ces vieillards affaiblis par les ans te rendent grâces d’avoir comblé leurs vœux, et, de leurs mains tremblantes, font en ton honneur des libations de vin.
Reçois aussi l’hommage de notre reconnaissance, ô Diane ! notre voix t’est connue. C’est toi qui affermis Délos chère à Latone : autrefois cyclade errante au gré des vents, cette île tient maintenant à la terre par de fortes et profondes racines ; les vents ne l’agitent plus, et les vaisseaux qu’elle suivait sur les mers se reposent aujourd’hui dans ses rades. Sous tes traits ont péri les enfans de l’orgueilleuse fille de Tantale, qui maintenant, statue de pierre, pleure debout sur le mont Sipyle, et laisse tomber des larmes toujours nouvelles de ses paupières de marbre vieillies dans son éternelle douleur. Hommes et femmes, dans Argos, honorent d’un culte empressé les deux enfans de Latone.
Mais toi surtout, reçois favorablement nos dons, père et maître des Immortels, dieu de la foudre, qui d’un signe de ta tête fais trembler les deux pôles ; puissant Jupiter, auteur de notre race, abaisse tes regards sur tes arrière-petits-fils, toujours dignes de cette haute origine.
Mais voici un guerrier qui s’avance à grands pas ; tout annonce qu’il apporte d’heureuses nouvelles, car le fer de sa lance est entrelacé de lauriers ; c’est Eurybate, le fidèle écuyer du roi des rois.
Après tant de fatigues et une si longue absence, je puis donc me prosterner dans ces temples, devant ces autels, et adorer les dieux protecteurs de ma patrie ! c’est à peine si je crois à mon bonheur. Acquittez-vous des vœux que vous avez faits ; Agamemnon, l’orgueil de la Grèce, rentre enfin victorieux dans le palais de ses pères.
J’apprends avec joie cette heureuse nouvelle. Où est cet époux dont mes désirs ont appelé le retour pendant dix années ? est-il encore sur les flots, ou foule-t-il déjà la terre sous ses pas ?
Heureux, comblé d’honneur, et plein de gloire, il a enfin mis le pied sur le rivage tant désiré.
Célébrons ce beau jour par des sacrifices, remercions les dieux qui nous le font voir enfin, les dieux propices, mais trop lents au gré de notre impatience. Dis-moi, le frère de mon époux vit-il encore ? Et ma sœur, dans quels lieux l’as-tu laissée ?
Je ne puis que former des vœux et prier les Immortels pour leur salut ; car les hasards de la mer ne me laissent rien de certain à vous apprendre sur leur sort. La tempête a divisé notre flotte, et le vaisseau de Ménélas a cessé d’être en vue du nôtre. Agamemnon lui-même, égaré sur la vaste mer, a souffert sur les flots plus de pertes que dans la guerre ; il revient comme un vaincu, traînant après lui quelques navires brisés, restes malheureux d’une si grande flotte.
Raconte-moi cet accident qui a fait périr nos vaisseaux, et la tempête qui a séparé les deux rois.
C’est un triste récit que vous me demandez ; il faut mêler la douleur à l’heureuse nouvelle que je vous annonce ; mon âme attristée se refuse à vous obéir, et se trouble au souvenir de tant de misères.
Parle ; c’est ajouter à ses craintes que de ne vouloir pas entendre le récit de ses malheurs : l’incertitude est un tourment de plus.
Dès que Troie tout entière a disparu sous les flammes, les Grecs se partagent les dépouilles, et se hâtent de courir vers la mer. Le soldat, épuisé par tant de fatigues, détache son épée ; les boucliers sont jetés sans ordre sur la poupe des vaisseaux, les mains de nos guerriers saisissent les rames, et le moindre retard pèse à notre impatience.
A peine le signal du retour a-t-il brillé sur le vaisseau du roi, à peine le son de la trompette a-t-il averti les rameurs, le navire à la proue d’or s’ébranle et ouvre la carrière dans laquelle toute la flotte doit se lancer. D’abord un vent doux enfle nos voiles et nous porte sur les flots : c’est à peine si la surface de l’onde est ridée par le souffle du Zéphyr ; la mer brille tout ensemble et disparaît sous nos vaisseaux. Nous prenons plaisir à contempler le rivage de Troie maintenant désert, à voir le promontoire de Sigée fuir derrière nous. Nos guerriers s’empressent de courber les rames en mesure ; ils ajoutent leurs efforts à la puissance du vent ; leurs bras vigoureux s’élèvent et s’abaissent en cadence. La mer gémit sous les rames, ses vagues viennent battre les flancs des navires, et une blanche écume divise l’azur des flots.
Quand le vent plus fort a tendu les voiles, nous quittons les rames, et nous abandonnons les navires au souffle qui les emporte. Étendus sur les bancs, nos guerriers regardent la terre qui fuit derrière nous de toute la vitesse de notre marche, ou se plaisent à des récits de batailles. Ils redisent les menaces du valeureux Hector, son corps traîné dans la poussière, et racheté par Priam, et l’autel ensanglanté de Jupiter Hercéen.
Cependant les dauphins, qui se jouent dans le cristal des ondes et soulèvent de leur large dos les vagues de la mer de Tyrrhène, viennent en foule bondir autour de nos navires. On les voit former des cercles folâtres, à côté de nous, tantôt nous devancer, tantôt nous suivre dans leurs jeux ; environner de leurs groupes joyeux tantôt le premier, tantôt le dernier de nos mille vaisseaux.
Déjà le rivage avait disparu ; les campagnes se cachaient à nos yeux, et les cimes de l’Ida se perdaient dans un lointain vague et confus. Tout ce qu’une vue perçante peut encore démêler, c’est la fumée d’Ilion, qui apparaît comme une tache obscure. Déjà le Soleil s’apprêtait à dételer ses chevaux fatigués, le jour tombait et les astres de la nuit allaient paraître. Tout à coup un léger nuage, s’arrondissant comme un globe noirâtre, se développe et ternit le disque lumineux du soleil couchant. Cette tache sinistre à pareille heure nous fait craindre une tempête.
Les premières étoiles de la nuit brillaient à la voûte du ciel : plus de vent, les voiles s’affaissent. Alors un bruit sourd, présage de malheur, se fait entendre au sommet des collines lointaines : le rivage et les rochers s’ébranlent avec un murmure effrayant ; la mer se soulève, gonflée par les vents prêts à fondre sur nous. Soudain la lune se cache et les étoiles disparaissent ; la mer monte vers le ciel qui disparaît à nos yeux. Et ce n’est pas une seule nuit qui nous enveloppe ; un épais brouillard s’ajoute aux ténèbres, et le ciel et la terre se confondent dans une même obscurité. Les quatre vents opposés, l’Eurus soufflant contre le Zéphyr, Borée contre le Notus, soulèvent la mer du fond de ses abîmes ; chacun d’eux lance tous ses traits ; ils s’acharnent sur les flots, et les roulent dans un tourbillon rapide. pousse contre nous les neiges de la Thrace, l’Auster chasse devant lui les sables des Syrtes de Libye. Mais ce n’est pas assez : le Notus se charge de nuages, et la pluie du ciel augmente les flots de la mer ; l’Eurus ébranle tout l’Orient, il remue le royaume des Nabathéens et les rivages de l’Aurore ; l’impétueux Corus se lève du sein de l’Océan. On croirait que l’univers tout entier va être arraché de ses fondemens, que les dieux vont tomber du ciel brisé en éclats, et que le noir chaos va saisir toute la nature : le flux résiste au vent, le vent surmonte le reflux ; la mer ne peut plus se contenir dans ses rivages, et l’eau de la pluie se mêle aux vagues salées. Nous n’avons pas même, dans ce désastre, la consolation de voir et de savoir comment nous allons périr. Les ténèbres nous dérobent toute lumière, et une nuit pareille à la nuit du Styx nous enveloppe. Cependant quelques feux tombent par intervalle, des éclats de foudre déchirent les nues ; dans notre malheur, cette lumière sinistre est encore un bienfait, et nos yeux la saisissent avidement.
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The end
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