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DIVERS ÉTABLISSEMENTS PUBLICS
Chapitre 1
I
construction de la salle des séances de la chambre des députés
Le vif déplaisir que la Chambre parut éprouver lorsqu’une communication ministérielle lui apprit, le 13 septembre dernier, que la construction de la nouvelle salle et de ses dépendances, coûterait près de 4,000,000 de fr., imposait aux commissaires une obligation dont ils vont s’acquitter. Il leur a semblé que des députés qui placent la stricte économie des deniers publics au premier rang de leurs devoirs, attacheraient quelque importance à tracer une ligne de démarcation tranchée entre les dispositions sur lesquelles ils sont appelés à voter, et certains actes antérieurs très-susceptibles de critique, mais aujourd’hui malheureusement irrévocables. Ces actes, en dernier résultat, imposeront au pays, pour l’établissement de cette seule Chambre, une dépense de près de 10,000,000 de fr., ou, ce qui est la même chose, un loyer annuel d’un demi-million.
L’ancienne salle des séances avait été construite à la hâte pendant la dernière année du règne de la Convention. En 1814, cette salle et la portion du palais Bourbon qu’occupait le Corps législatif, furent affectés à la Chambre des députés par une ordonnance de , datée du 14 juin.
En vertu de cette ordonnance, la Chambre s’installa dans le palais pendant les sessions de 1814 et de 1815. Un bail de trois ans fut passé, en 1846, avec le prince de Condé, pour le prix annuel de 142,000 francs, les contributions comprises. À l’expiration du bail, en 1819, on ne le renouvela pas : la Chambre ne continua à disposer des anciens bâtiments que par tacite reconduction.
Dans le courant de l’année 1827, l’État acheta la portion du palais que la Chambre occupe aujourd’hui, pour la somme de 5,500,000 francs. Ce marché, qui donna lieu à des suppositions d’une si fâcheuse nature, dut paraître à tout le monde d’autant plus onéreux, qu’à l’époque où il fut conclu, la grande salle avait déjà donné de sérieuses inquiétudes. En 1822, par exemple, il s’était manifesté un tassement considérable dans la galerie circulaire conduisant au premier étage ; en 1824, on avait reconnu que la charpente formant l’enceinte circulaire de la salle était vermoulue ; que le faux plancher au-dessus de la colonnade tombait en pourriture, qu’il s’opérait un affaissement graduel dans la voûte, etc., etc. Quoi qu’il en soit le contrat de vente était à peine enregistré, qu’une commission d’architectes expérimentés déclara que si, dans le délai de trois ans, la salle n’était pas reconstruite avec des matériaux neufs, on ne pourrait pas, sans danger, y tenir les séances. Une nouvelle commission reconnut, en effet, en 1829, que la démolition était urgente : elle fut donc ordonnée par le ministre de l’intérieur, et exécutée sur-le-champ.
Il fallut, dès ce moment, pourvoir à l’établissement provisoire de la Chambre. L’administration, cette fois, appela la concurrence, et la salle dans laquelle se tiennent les séances aujourd’hui, coûta seulement 136,653 fr.
Pourquoi est-il nécessaire d’ajouter que la très-petite portion de jardin que cette salle recouvre, et dont l’État avait la nue propriété, fut louée du prince de Condé la somme exorbitante de 30,000 fr. par an ?
Le 25 juin 1827, l’architecte de la Chambre, , présenta au ministère pour la reconstruction de la salle définitive, cinq projets distincts sur lesquels six commissions différentes furent successivement appelées à délibérer. Mais, il importe de le remarquer, l’examen ne portait alors que sur quelques dispositions générales et particulièrement sur la forme de la salle nouvelle, sur ses propriétés acoustiques, sur les moyens d’éclairage et de chauffage. L’un de ces projets fut adopté en conseil des ministres, le 21 avril 1828.
L’ordre de commencer les travaux et de les pousser avec une grande activité est du 6 juin de la même année. Il résulte de cet ordre, la circonstance fort singulière, que la direction des travaux publics de Paris n’intervint en aucune manière dans l’examen des projets. Ici, d’ailleurs, comme pour tant de canaux inachevés dont la Chambre a eu le pénible devoir de s’occuper dans une de ses précédentes séances, l’exécution fut commencée sur la présentation d’un simple aperçu des dépenses et avant la production de devis étudiés.
Nous n’hésitons pas à le dire, si la Chambre ne découvre pas les moyens de rendre à l’avenir de telles irrégularités impossibles, tous les efforts qu’elle fera pour améliorer notre situation financière seront complétement impuissants. Ce problème nous semble devoir être l’objet de ses plus sérieuses réflexions.
On lit dans l’exposé des motifs du projet de loi soumis à notre examen, « que la dépense définitive pour la salle et la bibliothèque, ainsi qu’on l’avait prévu, a dépassé de beaucoup l’évaluation primitive. » En effet, cette évaluation était, suivant M. le ministre du commerce, de 1,600,000 francs, tandis que la dépense réelle doit se monter au double.
La Commission de la Chambre ne pense pas que de telles erreurs dans des évaluations de dépenses doivent jamais être tolérées. Elle a donc recherché ce qui avait pu y donner lieu ; or, plus nous étions enclins à nous montrer sévères envers l’architecte quand nous le jugions d’après les simples apparences, plus nous devons mettre de soin à faire ressortir sa justification depuis qu’un examen attentif des pièces nous a prouvé qu’il n’a pas mérité les reproches que nous voulions lui adresser.
Les premiers projets, disons mieux, les premières esquisses de , sont du 22 janvier 1828. Celle qui se rapproche le plus du projet définitivement exécuté, était accompagnée d’un devis provisoire montant à la somme de 2,438,644 fr. et non pas à 1,600,000 fr. comme le dit par erreur l’exposé des motifs. Les devis définitifs furent remis à l’administration en juin 1829. Ils s’élevaient à la somme de 3,200,000 fr., non compris les tableaux, les statues et les bas-reliefs.
Deux causes principales, comme M. le ministre l’a fait connaître, ont amené la différence de plus de 700,000 francs entre la dépense présumée et la dépense réelle. On avait d’abord espéré que la nouvelle salle pourrait être établie sur les fondations de l’ancienne, mais il fallut renoncer à ce projet à cause d’un vice inconcevable des premières fondations qui ne fut et ne pouvait guère être reconnu qu’après qu’on eut opéré quelques démolitions. On trouva aussi que les espèces de pierres sur le prix desquelles l’architecte avait établi ses premiers calculs, n’étaient ni assez solides, ni assez belles. Il fut décidé qu’elles seraient remplacées par des pierres d’un prix beaucoup plus élevé. La convenance de ce changement pourrait, jusqu’à un certain point, être contestée. Au surplus, nous nous en sommes assurés, elle n’a pas été provoquée par ; c’est au ministère de l’intérieur que la détermination fut prise ; elle est du 2 décembre 1828.
En résumé :
Le local que les assemblées législatives occupaient avant la restauration, a été payé au prince de Condé 5,500,000 francs ; c’est à très-peu près la somme qu’il eût fallu dépenser pour approprier aux besoins de la Chambre le bâtiment inachevé du quai d’Orsay.
La construction de la nouvelle salle et de ses dépendances aura coûté 2,700,000 francs. On y remarque un luxe au moins très-inutile. De magnifiques colonnes de marbre blanc de Carrare ; de larges revêtements en mar- bres colorés des Pyrénées, figureront peut-être assez mal dans une enceinte qui doit retentir sans cesse du mot d’économie.
Les bas-reliefs, les tableaux commandés depuis longtemps, et destinés à retracer divers événements de notre révolution, sont portés sur les devis pour une somme de 350,000 francs.
Nous ne ferons aucune remarque sur cette partie de la dépense. La plupart de nos peintres, de nos sculpteurs, sont inoccupés aujourd’hui. Ils se trouvent dans une position vraiment pénible. Les regards des députés de la France se reposeront d’ailleurs avec un juste sentiment d’orgueil sur des productions qui forment une portion si brillante de la gloire nationale.
Les bâtiments, destinés à renfermer la bibliothèque, coûteront, suivant le devis, environ 500,000 fr. Cette dépense aurait pu être évitée. Il eût suffi d’ouvrir quelques portes, de construire un escalier de quatre marches, pour donner à l’ancien local toute l’extension désirable. Une nouvelle bibliothèque faisait partie du projet général, adopté au commencement de 1828 ; mais en avait ajourné la construction, soit que la dépense lui parût pour le moment trop considérable, soit qu’il eût reconnu la justesse des nombreuses critiques que cette partie du plan de avait soulevées dans le sein de la Chambre. On n’a commencé à y travailler qu’en 1831, par suite d’un ordre du ministre de l’intérieur, en date du 1 mars.
À cette époque, nous devons le rappeler, les besoins de la classe ouvrière étaient impérieux ; et si l’on nous eût prouvé qu’il n’y avait pas alors à Paris des constructions projetées d’une utilité plus réelle, nous aurions supprimé ces remarques. Au surplus les murs d’enceinte sont déjà assez élevés ; et, comme tout le monde a pu s’en apercevoir, ils se rattachent au principal corps de bâtiment d’une manière si malheureuse, qu’il faudra les masquer du côté du quai par des plantations.
La Chambre regrettera sans doute avec nous, que trois ministres de l’intérieur se soient écartés, à l’occasion. des grandes constructions dont nous venons de parler, des obligations qui leur étaient tracées par les dispositions de plusieurs décrets impériaux qu’une longue expérience avait sanctionnés. Des adjudications avec concurrence et publicité auraient probablement amené de notables réductions dans les prix qui ont été consentis pour les travaux du serrurier, du maçon et du marbrier.
Les motifs qu’on a allégués, pour justifier ces irrégularités, n’ont aucunement convaincu la Commission ; nous ajouterons même que nous eussions désiré ne pas trouver dans les actes qui ont passé sous nos yeux, l’obligation imposée, le 12 mars 1829, au serrurier, de n’employer dans la construction du comble, que des fers provenant d’une certaine usine qu’on lui désigne, et le marché pour la fourniture des tapis montant à la somme de 29,264 fr., conclu le 24 janvier 1831 sans publicité ni concurrence.
C’est aux Chambres, nous le répétons, à prescrire, pour l’avenir, des règles conservatrices des deniers publics, bien claires, bien positives, bien arrêtées, dont il soit, en un mot, de s’écarter. Notre tâche devait se borner à signaler, comme nous venons de le faire tout ce qui nous a semblé pouvoir être l’objet d’une critique ou d’un blâme. Nos remarques, pour le moment, seront sans résultat, car, nous l’avons déjà dit, les marchés passés avec les entrepreneurs ne pourraient pas aujourd’hui être annulés.
Ce qu’on a déjà exécuté de travaux de maçonnerie pour les bâtiments de la nouvelle bibliothèque, a coûté 250,000 fr. : c’est la moitié de la dépense totale. Il n’est donc plus possible d’hésiter : il faut terminer toutes les constructions dans le plus bref délai possible. La demande que le gouvernement a faite d’un crédit supplémentaire de 500,000 fr., applicable à 1881, conduira à ce but. Si cette somme est allouée, comme la Commission le propose à l’unanimité, la grande salle sera livrée dans le mois de mars prochain et on fera quelques économies sur les frais d’agence, de conservation et sur les honoraires de l’architecte ; car, pour une masse déterminée de travaux, il reçoit d’autant moins, que l’exécution embrasse un moindre nombre d’années.
Chapitre 2
II
acquisition de l’hôtel de cluny et de la collection de dusommerard
Messieurs, le projet de loi qui nous a été présenté pour l’acquisition de l’hôtel de Cluny et de la collection de
, a soulevé dans le sein de votre Commission, et devait soulever, en effet, cette série de questions :
Est-il utile, nécessaire, est-il urgent de créer à Paris un Musée central, où seraient recueillis et convenablement placés les monuments de toute espèce susceptibles de jeter quelque jour sur l’histoire politique, littéraire, artistique et industrielle de la France ?
Le Musée serait-il convenablement établi à l’hôtel de Cluny ? L’ancienneté de cet hôtel, son mérite architectonique, son étendue, sa position, les souvenirs qui peuvent s’y rattacher, commandent-ils impérieusement de le choisir de préférence à tout autre édifice ?
Le prix demandé par les propriétaires de l’immeuble est-il équitablement fixé ?
La collection de formerait-elle utilement le noyau du nouveau Musée ?
Enfin, cette collection vaut-elle réellement les 200,000 francs qu’on en demande ?
Toutes ces questions ont été résolues affirmativement par votre Commission, à l’unanimité des suffrages. Voici les considérations, les calculs sur lesquels notre décision s’est fondée.
Vos commissaires sont promptement tombés d’accord sur l’utilité d’un Musée de monuments nationaux. De semblables établissements s’élèvent à l’envi dans les principales villes de l’Europe. Partout on s’attache à réveiller, par les yeux, les souvenirs des temps passés. Partout les antiquaires, les chronologistes, les érudits, trouvent dans les édifices, les peintures, les armes, les meubles de nos aïeux, des moyens de combler de grandes lacunes de l’histoire écrite. La prétention de reconstruire les annales des anciens peuples d’après les seuls monuments est une exagération évidente, mais ce n’est qu’une exagération. Jetez à terre les colossales pyramides de Gizeh ; ces immenses palais de Thèbes, devant lesquels notre vaillante armée d’Orient, frappée d’admiration, s’arrêta pour battre des mains ; les édifices d’Esné, de Denderah, etc., nous le demandons, aura-t-on une juste idée de la puissance du peuple qui foulait, il y a trois mille ans, les riches contrées traversées par le Nil ?
Supposons qu’un tremblement de terre, qu’un cataclysme ait renversé et enseveli le Parthénon, le temple de Thésée, les incomparables statues grecques de nos musées, à qui persuaderait-on qu’un coin de terre presque imperceptible sur la carte, ait joué le rôle que les historiens, les orateurs, les poëtes grecs lui ont attribué ?
Supprimons enfin les chroniques de pierres pour nous servir de l’expression d’un auteur moderne, et les descriptions que les auteurs arabes ont données de l’Alhamrà de Grenade, de la Mezquita de Cordoue et du palais d’Azarah, deviennent des chapitres des Mille et une nuits.
Nous en appelons, Messieurs, à toute personne qui a pu visiter dans les musées de Naples les collections arrachées aux villes souterraines d’Herculanum et de Pompeï : des objets de petites dimensions, de simples meubles, des instruments, des outils, voire des ustensiles de ménage, ne sont-ils pas aussi féconds en enseignements que les grands édifices ? L’historien, l’ar- tiste, l’homme d’État, l’homme du monde, voient tous ces objets avec curiosité, les étudient avec fruit. Déjà, d’ailleurs, un semblable établissement a été créé dans notre pays, et cela avec un succès populaire, c’est-à-dire avec le succès le plus honorable de tous, car, envisagé dans son ensemble, le peuple, comme on l’a dit, a plus de jugement, de tact et d’esprit que les hommes les plus éminents considérés un à un. À part un petit nombre d’exceptions, les grandes salles du Louvre ne sont guère parcourues que par des désœuvrés. Le musée des monuments français de la rue des Petits-Augustins, si malheureusement détruit et dispersé pendant la Restauration, était, au contraire, visité journellement par une foule studieuse et recueillie. Dès les premiers pas qu’on faisait dans ce regrettable musée, le culte de l’art se mariait à de vifs sentiments de nationalité, et il était rare que ta lecture attentive de quelques chapitres de notre histoire ne terminât pas la journée des visiteurs.
Malheur aux générations qui dédaignent les souvenirs ! leur rôle n’aura point d’éclat. Le passé et le présent sont toujours solidaires par quelques points. Soyez-en certains, Messieurs, celui dont le cœur ne bat pas en lisant la relation des triomphes de Condé, de Turenne, de Vauban, de Duquesne, de Jean Bart, de Duguay-Trouin, entendrait sans émotion le récit d’une bataille moderne qui aurait été défavorable à nos armes.
Nous trouvons, Messieurs, dans l’ensemble des établissements de Paris, des collections grecques, romaines, égyptiennes ; les Sauvages de l’Océanie eux-mêmes n’ont pas été oubliés ; il est temps de penser quelque peu à nos ancêtres ; faisons que la capitale de la France renferme aussi un musée historique français.
L’hôtel de Cluny est la fin du xv. Son architecture tient à la fois de deux styles, dont l’un mourait tandis que l’autre commençait à se répandre. Les escaliers, les tourelles, les fenêtres du dernier étage, la galerie supérieure, offrent des sculptures d’un travail délicat et précieux. La chapelle, antique oratoire des abbés de Cluny, est un chef-d’œuvre d’ornementation gothique.
L’hôtel, quoiqu’il n’eût été originairement bâti que pour devenir la demeure des abbés de Cluny pendant les séjours de courte durée qu’ils faisaient à Paris, donne quelques précieux enseignements et réveille divers souvenirs historiques. Et d’abord, quelle marque plus significative de la prodigieuse richesse des moines de Saint-Benoît, que la magnificence du pied-à-terre du chef de l’ordre, Georges d’Amboise ? L’hôtel de Cluny devint momentanément, en 1515, la demeure de la veuve de . Malgré la tradition, nous nous garderions d’assurer que l’élégante chapelle dont nous avons déjà parlé, vit réellement, et accompagné des circonstances singulières que les romanciers ont propagées, le mariage de la reine déchue avec le duc de Suffolk ; il paraît du moins certain que , roi d’Écosse, amenant avec lui 16,000 soldats pour prendre part à la grande lutte de contre Charles-Quint, descendit à l’hôtel de Cluny et y épousa Madeleine, fille du roi de France. Plus tard, en 1565, nous voyons le cardinal Charles de Lorraine cherchant un refuge dans le même édifice, après la rude leçon d’humilité que le maréchal de Mont- morency lui donna près de la rue Trousse-Vache. Les nonces du pape, attirés par le voisinage de la Sorbonne, obtinrent pendant quelque temps de faire leur séjour dans le célèbre hôtel abbatial. Au xvii, la célèbre Marie-Angélique Arnaud, abbesse de Port-Royal, résida dans la même enceinte. Cette circonstance réveillerait sans effort le souvenir de plusieurs des grandes illustrations littéraires du siècle de : Arnauld, Le Maistre de Sacy, Nicole, Pascal et Racine. Enfin, on ne pardonnerait pas au rapporteur de la Commission d’oublier que la tourelle orientale de l’édifice fut jadis un observatoire où Delille, Lalande, Messier, exécutèrent des travaux d’une certaine célébrité.
Ce serait, Messieurs, un acte intelligent et très-digne d’éloges, que de conserver la seule maison historique du vieux Paris, ne fût-ce que pour montrer quels étaient le style, le luxe et la coquetterie des habitations, à une époque où cependant il n’existait ni ponts sur la Seine, ni quais sur ses rives, ni pavage dans la plupart des rues, ni éclairage public. Préserver cette maison unique de la destruction, deviendra, suivant nous, un devoir sacré, s’il est vrai qu’elle puisse recevoir le musée des monuments français.
La Commission le reconnaît et le déclare nettement, l’hôtel de Cluny tout seul, malgré sa grande cour, malgré son jardin, n’aurait pas assez d’étendue pour contenir la nombreuse collection d’objets de toute dimension qui feraient nécessairement partie du musée projeté ; elle se hâte d’ajouter que l’hôtel est contigu à l’immense bâtiment connu sous le nom de palais des Thermes ; qu’en enlevant la maçonnerie légère qui bouche une simple arcade, les deux édifices seraient en pleine et libre communication ; que la ville de Paris, enfin, s’est engagée, non pas seulement à céder les Thermes, comme le dit l’exposé des motifs, mais à les donner à l’État en toute propriété.
Quelques mots d’éclaircissement, et cette donation, envisagée, soit du point de vue élevé de l’art et de l’histoire, soit sous le rapport purement vénal, ne paraîtra plus dépourvue d’importance comme on a semblé le croire.
De tous les édifices d’origine romaine qui, jadis décoraient Lutèce, il ne reste plus que les Thermes, majestueux débris d’un palais immense, construit, suivant toute probabilité, par Constance Chlore. Ces murs furent la demeure de Julien. C’est dans leur enceinte que des soldats révoltés le proclamèrent empereur, en l’an 360 de notre ère. Valentinien, Valens, Gratien, Maxime, habitèrent tour à tour le même palais. L’historien y retrouve ensuite Clovis, Childebert et sa veuve, Charlemagne et ses deux filles. Alcuin y composa la plupart de ses ouvrages.
Les Thermes de Paris, analogues à ceux de Dioclétien à Rome, offrent aujourd’hui une vaste salle couverte, comparable à ce que l’Italie a conservé de plus beau en ce genre, et des souterrains non moins curieux. Une cour, ou plutôt une pièce dont la voûte est tombée, précède la salle proprement dite des Thermes. Dans cette cour, conformément aux excellentes idées déjà développées en 1833 par le fils de l’habile fondateur du musée des Petits-Augustins, seraient placés les objets qui n’ont rien à craindre des intempéries des saisons ; par exemple, des fragments celtiques, gallo-romains, des cippes, etc. La salle recouverte abriterait des monuments plus délicats et dont plusieurs, qu’on pourrait citer, exposés aujourd’hui à l’action désagrégeante de notre atmosphère, se détruisent avec une déplorable rapidité. Dans le nouveau musée soit rue de la Harpe, soit rue des Mathurins, le contenant et le contenu seraient également dignes de l’attention des antiquaires, des savants et des curieux.
L’économie se joindrait ici au sentiment de l’art pour commander de ne rien changer à l’édifice. Un air de vétusté ajoute toujours infiniment au mérite réel des anciens monuments. Lorsque la ville de Paris devint propriétaire des Thermes, en 1836, elle assura leur conservation par des travaux bien entendus ; faire plus serait de la barbarie. En voyant à nu ces murs où la brique se marie heureusement à des moellons taillés, nos architectes sauront de quelle manière les Romains étaient parvenus à construire pour les siècles ; ils seront frappés d’étonnement à l’aspect d’une immense voûte d’arêtes encore en très-bon état, quoiqu’elle ait quinze cents ans d’ancienneté, quoiqu’elle se compose de matériaux de très-petit échantillon, quoiqu’elle ait supporté pendant longtemps une épaisse couche de terre plantée de très-grands arbres.
Dans l’hôtel de Cluny, les travaux d’appropriation se réduiraient à la destruction des cloisons et des faux plafonds à l’aide desquels il a fallu ramener plusieurs des grands appartements primitifs aux dimensions restreintes commandées par le genre de vie et les habitudes des savants, des artistes, des industriels, des propriétaires à modestes fortunes qui les ont successivement occupés. Il suffit de remarquer, en dehors, sur toutes les faces de l’hôtel, la beauté des pierres de taille, l’horizontalité presque mathématique des cordons et des frises, la régularité de toutes les autres lignes architectoniques, pour être entièrement convaincu que l’intérieur, dans ce qui se trouve actuellement caché, est en parfait état de conservation.
L’architecte du gouvernement déclare, sans hésiter, que le produit de la vente des matériaux provenant des démolitions des cloisons intérieures, des faux plafonds et des constructions inutiles, suffirait pour payer tous les travaux d’appropriation. Les Thermes n’exigeraient aucune dépense de ce genre qui mérite d’être signalée.
L’administration aurait manqué au premier de ses devoirs, si elle n’avait pas considéré que, dans l’état actuel des choses, le nouveau musée serait à peu près inabordable, soit par la rue des Mathurins-Saint-Jacques, soit par la rue de la Harpe. C’était ici le nœud gordien du projet. La ville de Paris l’a tranché avec une libéralité que la Chambre appréciera.
Par une délibération, en date du 27 janvier 1843, le conseil municipal a consenti à relever l’hôtel de Cluny de la servitude dont il était grevé en vertu d’une clause domaniale du 17 pluviôse an , et à prendre tout le terrain nécessaire à l’élargissement de la rue des Mathurins sur le côté gauche ; il s’est engagé en outre à voter, par voie d’expropriation, l’élargissement de cette rue à 12 mètres, avec des pans coupés aux angles de la rue de Sorbonne, en face de la porte de l’hôtel.
Le concours de la ville de Paris dans le projet soumis à l’approbation de la Chambre, se compose ainsi : 100,000 francs que lui ont coûté l’achat et la réparation du palais des Thermes ; 615,000 francs, montant de la valeur des terrains qu’il faudra retrancher pour l’élargissement de la rue des Mathurins. Le contingent de la ville, en supposant que l’architecte ne soit pas resté au-dessous des évaluations futures du jury d’expropriation, s’élèverait donc au total à 715,000 francs.
Celui de l’État, quoiqu’il s’agisse d’un monument d’intérêt national, ne se monterait qu’à 590,000 francs. La ville de Paris débourserait donc 125,000 francs de plus que l’État.
La collection Dusommerard se compose de 1,434 pièces distinctes. On y trouve des objets de toute nature, depuis les valeurs les plus minimes jusqu’aux prix de 2,000, de 2,500, de 3,000, de 3,500 et de 7,000 francs. Ces objets sont actuellement entassés dans une partie du premier étage de l’hôtel de Cluny. Un grand pêle-mêle, suite inévitable du défaut d’espace, empêche les visiteurs dont les heures sont comptées et qui voient tout à la course, d’apprécier ce curieux musée et d’en comprendre l’importance. Le rapide coup d’œil d’ensemble qu’il peut nous être permis de jeter sur la collection, rectifiera, nous l’espérons du moins, bien des fausses idées.
Le musée Dusommerard est particulièrement riche en émaux. Un grand nombre remontent à l’époque byzantine. On y trouve des ouvrages capitaux de presque tous les maîtres de Limoges aux xvi et xvii. Les douze stations de la passion de Léonard (de 1532 à 1560) formant douze plaques bombées, et les coupes de Jehan Courtois (de 1550), prendraient place parmi les plus beaux morceaux de ce genre qui existent aujourd’hui. Ajoutons que les émaux de Limoges sont rares, très-recherchés, et qu’on en a payé naguère quelques-uns, dans des ventes publiques, à des prix exorbitants.
Les poteries et les faïences de la collection méritent une mention toute particulière. On y remarque : la vierge et l’enfant Jésus de Luca della Robbia ; une magnifique tête de nègre de l’école de Faenza ; beaucoup de plats de Bernard de Palissy, très-dignes de la réputation de cet homme de génie.
Les vitraux avaient été recherchés par avec beaucoup d’ardeur, de patience et de succès. On en distingue dans la collection qui proviennent du château d’Écouen ; il y en a aussi un assez grand nombre des écoles de Troyes, d’Alsace et de Suisse, parfaitement composés et d’une belle conservation.
Les statues et statuettes de forment une des principales richesses de son musée. Plusieurs ont une grande valeur, même comme objets d’art. Tels sont les enfants de François Flamand ; une statue en marbre de Diane de Poitiers, provenant du château de Chaumont ; une magnifique vierge en ivoire du xiii ; un grand nombre de figurines des maîtres du moyen âge, et surtout un figure panthée du Bas-Empire, morceau unique et d’un très-haut prix, trouvé dans un tombeau sur les bords du Rhin.
Plusieurs belles armures complètes et beaucoup d’armes curieusement ciselées ont appelé l’attention de vos commissaires. Nous avons remarqué, entre autres, l’armure de Claude de Lorraine provenant du château de Joinville ; un magnifique bouclier ciselé du xvi ; enfin la paire d’étriers qui servit à à la funeste journée de Pavie. Ces étriers, parfaitement authentiques, nous ont paru très beaux. Nous aurions préféré, toutefois, les étriers, peut-être moins ornés, de la bataille de Marignan.
La collection renferme un bon nombre de tableaux anciens, intéressants surtout par les costumes et les scènes qu’ils représentent. S’il le fallait, nous citerions le sacre du roi David et celui de , peints sur deux grands volets, de la fin du xv ; un portrait de Diane de Poitiers par le Primatice ; un portrait de Charles-Quint par Janet, etc.
Si nous avons réservé pour la fin de cet abrégé du catalogue l’article des meubles, c’est qu’ils entrent pour un tiers dans la valeur totale que des experts ont donnée à la collection ; c’est qu’en ce genre, le nombre et la variété des objets le disputent à la richesse de l’exécution.
L’immense dentelle en bois ou, si on le préfère, l’immense retable provenant de l’abbaye d’Everborn, près de Liége, excite dès le premier coup d’œil la surprise des artistes et des simples amateurs. Sous le point de vue historique, on ne voit pas avec moins d’intérêt : un fauteuil de René d’Anjou ; un lit de ; une armoire du xvi de l’abbaye de Clairvaux, admirablement sculptée ; un secrétaire de Marie de Gonzague, reine de Pologne, etc., etc., etc.
On doit maintenant le comprendre, en dehors du point de vue historique, déjà longuement signalé, le musée projeté serait d’un immense intérêt pour les artistes ; il leur épargnerait bien des anachronismes ; il leur fournirait des notions précises sur les usages de nos aïeux, Les ouvriers ciseleurs, sculpteurs, ornemanistes, ne sauraient trop étudier la collection Dusommerard, Elle serait pour eux le magnifique complément des écoles de dessin que toutes les villes de France établissent à l’envi, et contribuerait à conserver à notre fabrique la réputation de supériorité incontestable dont elle jouit à l’étranger.
Si quelqu’un s’étonnait de notre assurance à disposer ainsi de l’avenir, nous nous empresserions d’avouer que nous venons de raconter le passé. En effet, du vivant de , les armuriers, les serruriers, les ébénistes, les ornemanistes, les estampeurs en cuir, les fabricants de poterie, de faïence et de porcelaine, etc., visitaient le musée de la rue des Mathurins avec un vif empressement. Plusieurs avouent y avoir puisé l’idée de certains perfectionnements qui sont devenus pour eux une source de fortune. Enfin nous ajouterons que diverses livraisons de l’ouvrage du savant magistrat ont été principalement achetées par de pauvres artisans. Sans aucun doute ceux qui consacraient ainsi leurs épargnes à l’acquisition de simples dessins, examineront, étudieront les objets eux-mêmes avec un soin infini.
La Commission ferait injure à la Chambre, si elle insistait longuement sur les avantages qui résulteraient de la position du nouveau musée. Le palais des Thermes et l’hôtel de Cluny touchent presque à l’École de Droit, à l’École de Médecine, au collège de France, à la Sorbonne, siège actuel des facultés des sciences et des lettres. Mettre chaque jour à la disposition de la brillante jeunesse qui fréquente ces grandes institutions, dans le quartier même où elle demeure, à sa porte, pour ainsi dire, une collection variée, susceptible d’être appréciée par les esprits les plus divers ; destinée à compléter sans fatigue les connaissances recueillies dans les cours d’histoire ; éminemment propre enfin à fortifier, à agrandir, à épurer les sentiments de nationalité, ce serait faire concurrence, au profit de la morale, à des établissements dans lesquels beaucoup d’étudiants désœuvrés et sans expérience vont puiser le goût de la dissipation. Après avoir mûrement réfléchi sur les considérations que nous venons d’indiquer, les personnes qui semblaient disposées à circonscrire les avantages du nouveau musée dans les limites d’un intérêt simplement parisien, changeront certainement d’avis. En tout cas, la Commission compte avec assurance sur l’assentiment de tous les pères de famille dont les fils viennent achever leurs études dans la capitale.
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