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Réfutation de la doctrine de Gaudentius

Augustin d’Hippone · 1869 · Free in the US

30,106 words · about 2 h 6 min to read

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About this book

Author
Augustin d’Hippone
Language
French
Published
1869
Length
30,106 words · about 2 h 6 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (3)
  1. Front matter under 1 min
  2. Livre I about 1 h 36 min
  3. Livre II about 30 min

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RÉFUTATION DE LA DOCTRINE DE GAUDENTIUS.

LIVRE PREMIER.

Réfutation de deux lettres adressées par Gaudentius à Dulcitius.

Livre I

Réfutation de deux lettres adressées par Gaudentius à Dulcitius.

I. Gaudentius, évêque donatiste de la ville de Thamugade, menaçait de mettre le feu à son église et de s’y brûler vif, lui et quelques sectaires qu’il avait fanatisés. Dulcitius, que ses fonctions de tribun et de notaire rendaient recommandable, et qui avait été chargé par le pieux empereur d’appliquer les lois destinées à rétablir l’unité, usait d’une douceur extrême à l’égard de ces furieux, et avait d’abord écrit à ce même Gaudentius pour le rappeler à des dispositions pacifiques. Gaudentius lui adressa, comme réponse, deux lettres, l’une très-courte, confiée à la hâte à des courriers très-pressés, l’autre très-longue, toute composée de passages de l’Écriture, qui à ses yeux formulaient complètement sa réponse. Or, avec l’aide de Dieu, je me propose de donner de ces deux lettres une réfutation si péremptoire, que les intelligences les moins cultivées seront forcées d’avouer que je n’ai rien laissé sans réponse. Je citerai d’abord ses propres paroles, que je ferai suivre immédiatement de la réplique. Ce n’est pas ainsi que j’ai procédé quand j’ai répondu à l’écrit de Pétilianus. Pour annoncer que je citais ses paroles, je me servais de cette formule : « Pétilianus ajouta » ; et quand je parlais de moi, j’ajoutais : « Augustin répondit ». Pétilianus m’accusa calomnieusement de mensonge, sous prétexte qu’il n’avait jamais eu aucune discussion avec moi. Mais n’a-t-il pas dit ce qu’il a écrit, et si je n’ai pas entendu les paroles que je cite, ne les ai-je pas lues dans a lettre ? Ou bien comment soutenir que je n’ai pas répondu, parce que je n’ai jamais engagé aucune discussion avec lui, et que je me suis contenté de répondre par lettre ? Que ferons-nous à des hommes qui ont un tel cœur, ou qui, s’ils ne l’ont pas, le supposent gratuitement dans les autres ? Eh bien ! nous les satisferons tous. Quand nous citons les paroles de Gaudentius, nous ne disons pas : « Gaudentius a dit », mais nous annonçons ses paroles en disant : « Texte de la lettre » ; de même, quand nous répondons, nous ne disons pas : « Augustin répondit n, mais simplement : « Réponse ». Commençons donc à réfuter, de Gaudentius, celle de ses lettres, qui fut à la fois la première et la plus courte.

II. Texte de la lettre : « Au très-illustre, et pour nous, si vous le voulez, au très-désiré Dulcitius, tribun et notaire, Gaudentius évêque ». Réponse : Abstenons-nous de discuter ces premières paroles, car ce serait nous arrêter

à des superfluités, tandis que certains passages plus importants nécessiteront de notre part de plus longs développements.

III. Texte de la lettre : « J’ai reçu de votre religion la lettre que vous avez confiée, pour me la remettre, à des hommes que leurs mœurs et leur profession rendent universellement recommandables ». Réponse : Je n’examinerai pas comment vous avez pu vous servir de cette expression : « Votre religion », en vous adressant à un homme que vous regardez plutôt comme irréligieux. J’ai lieu de croire que sur vos lèvres cette parole est une pure formule de respect dont vous n’avez pas cru pouvoir vous dispenser ; car, dans la lettre que le tribun vous a écrite, il vous traite avec plus de respect qu’un catholique ne doit le faire à l’égard d’un hérétique ; sans doute qu’il espérait guérir votre intelligence par ces formes douces et élogieuses.

IV. Texte de la lettre : « Il y a dans la lettre de Votre Excellence beaucoup d’expressions et d’idées sur lesquelles, pour le moment, je garde le silence. Mais je vous fais remarquer une affirmation qui, sans doute, a échappé à votre sagacité ; vous dites dans votre lettre que nous ne sommes pas absolument innocents et pourtant que nous ne sommes pas coupables ». Réponse : Comment peut-il ne point regarder comme coupables des hommes dont il condamne l’assemblée ? Comment a-t-il pu ne pas vous regarder comme coupable, quand il déclare formellement que les âmes soumises à votre direction périront misérablement ; quand il ajoute que dans ce monde vous ne pouvez vous attirer que la haine des hommes, et au jugement dernier, le plus affreux désespoir ? Comment a-t-il pu ne point vous regarder comme coupable, quand il vous a exhorté de tout son pouvoir à suivre l’exemple de beaucoup d’entre vous, à quitter vos erreurs et votre hérésie, et à embrasser l’unité et la vérité de la foi divine ? Mais je n’ai point entrepris de justifier les paroles du tribun, il me suffit de réfuter le langage d’un hérétique. Si donc il est échappé à ce laïque défendant la bonne cause, quelque expression inconsidérée, peut-on ne pas l’excuser ? peut-on surtout s’appuyer sur ses paroles pour préjuger la cause de l’Église catholique ? Pour vous, pesez plus mûrement vos paroles, car nous n’oublions pas que dans notre conférence de Carthage, vous avez été délégué avec six autres évêques pour justifier votre coupable séparation.

V. Texte de la lettre : « Si vous nous regardez comme des criminels, toute relation avec nous doit vous inspirer l’horreur la plus profonde ». Réponse : Oui, on doit se refuser à tout commerce avec les méchants, mais non avec les convertis. Nous évitons avec soin et pour notre salut, la société des hérétiques, mais leur conversion, nous l’implorons avec toute l’ardeur de nos désirs.

VI. Texte de la lettre : « Si donc, comme vous l’affirmez, vous nous regardez comme innocents, forts de notre foi en Jésus-Christ, nous nous réjouissons de souffrir la persécution ». Réponse : J’ai sérieusement médité la lettre que vous avez reçue du tribun, et je n’ai lu nulle part aucune expression qui parût vous déclarer innocent ; il dit seulement vous avoir entendu donner par d’autres la qualification d’homme prudent. Mais vous n’ignorez pas que dans les saintes Écritures cette épithète s’applique non-seulement aux bons, mais encore aux méchants. Le serpent qui a séduit le premier homme, n’est-il pas désigné sous ce titre ? Parmi les interprètes, quelques-uns l’appellent le plus sage de tous les animaux ; mais les exemplaires grecs, et avec plus de raison, le désignent comme étant le plus prudent des animaux, et c’est cette version que la langue latine a suivie. Admettons que le tribun ait appelé innocents tous ceux dont il a dit qu’ils sont par vous entraînés malgré eux à leur perte ; qu’y a-t-il d’étonnant qu’il ait cru que les choses se passaient parmi vous comme elles se passent ailleurs ? Il n’y a donc pas trop lieu de vous réjouir de la persécution que vous subissez, puisque vous ne pouvez appuyer sur rien le brevet d’innocence que vous vous décernez. Et qu’on ne dise pas que cette persécution s’applique directement aux hommes ; ce sont les vices que l’on persécute, afin de délivrer les hommes ; n’est-ce pas ainsi qu’un habile médecin en use à l’égard de ses malades ? Fussiez-vous innocents sur tout le reste, vous devenez coupables, par cela seul que vous désirez la mort des innocents. Ceux qui se regardent comme innocents, et néanmoins ne veulent pas épargner leur vie, ne méritent-ils pas que l’on dise d’eux qu’ils tuent les innocents ?

VII. Texte de la lettre : « Dans cette Église dans laquelle, comme vous l’avez dit vous-même, le nom du Seigneur et de son Christ a toujours été invoqué, nous resterons vivants tant qu’il plaira à Dieu, ou nous perdrons la vie dans le camp même du Seigneur, comme doivent le faire tous les enfants de Dieu ; nous déclarons donc que s’il nous est fait violence, les choses pourront en effet se passer ainsi. Quel homme assez insensé hâterait pour lui le moment de la mort, s’il n’y était réduit par la violence ? » Réponse : Il est dit dans la lettre du tribun que le nom de Dieu est invoqué par vous, mais il n’est pas dit qu’il soit invoqué dans la vérité. Lors même qu’il l’aurait dit, je pourrais y voir pour vous un titre réel, non pas à la gloire, mais au châtiment. Parlant des nations païennes, l’Apôtre n’a-t-il pas dit : « Elles retiennent la vérité captive dans l’iniquité ? » C’est là aussi ce que vous faites, puisque vous retenez captive dans l’iniquité de l’erreur la vérité du divin baptême. De notre côté, quand nous corrigeons votre iniquité, nous ne devons pas détruire la vérité de ce sacrement. Et puis, malgré votre innocence, vous déclarez, dans des termes plus ou moins déguisés, la résolution où vous êtes de brûler l’église et de vous ensevelir, vous et les vôtres, sous ses ruines. En disant que vous périrez dans l’église, ne voulez-vous pas dire avec l’église ? N’est-ce pas là ce que vous méditez de faire au moyen de l’incendie ? Est-ce donc l’innocence tant vantée du Donatisme qui vous inspire de chercher aujourd’hui dans votre mort ce que vous cherchiez autrefois à Carthage, mais non pas au prix de votre mort, quand vous donniez un libre cours à votre jalousie contre nous à l’occasion de ces basiliques qui vous avaient appartenu ? Comment douter que vous ayez fait alors ce qu’aujourd’hui vous vous préparez à faire au risque de votre vie ? Et si vous n’avez pas agi de cette manière, votre conduite en ce moment n’en est que plus barbare et plus criminelle. Mais vous ajoutez : « Si l’on nous fait violence », car, dites-vous encore : « Quel homme serait assez insensé pour hâter sa mort sans y être contraint par aucune nécessité ? » Combien plus insensé ; encore ne doit pas être celui que l’on pousse à la vie et qui s’empresse de courir à la mort ?

VIII. Texte de la lettre : « Quant à ceux qui sont avec nous, je prends à témoin Dieu et tous les sacrements que, dans une exhortation persuasive, j’ai invité ceux qui voulaient sortir, à le déclarer publiquement, car nous qui savons que la foi divine ne doit être imposée à personne par la violence, nous ne pouvons évidemment retenir aucun homme malgré lui ». Réponse : Puisque vous ne retenez personne par force, pourquoi donc, si ce que vous allez faire est bien, ne proclamez-vous pas ostensiblement que l’œuvre à laquelle vous les engagez, est une œuvre excellente ? Ne serait-ce pas que vous comprenez vous-même que c’est un crime que vous méditez, et que si vous menacez de l’accomplir, vous vous proposez non pas tant de le réaliser, que de jeter la terreur autour de vous ? et alors, choisissez : ou bien vous êtes menteur, si vous ne dites pas la vérité, ou, si vous la dites, vous affichez une effrayante cruauté.

IX. Texte de la lettre ; ceci est écrit d’une autre main : « Je souhaite que vous remportiez les plus brillants succès dans les affaires de la République, et que vous cessiez d’inquiéter les chrétiens ». Réponse : Nous pouvons ; nous aussi, lui souhaiter la santé et toute sorte de succès dans les affaires de la République, mais nous ne souhaitons pas qu’il se lasse de travailler à la conversion des hérétiques.

X. Texte de la seconde lettre : « Au très-digne et très-désiré Dulcitius, Gaudentius évêque ». Réponse : Si vous éprouvez pour cet homme une affection si vive, pourquoi donc refusez-vous de vivre avec lui dans l’union de Jésus-Christ ? Dans le but de rendre en quelque sorte le mal pour le mal, ne désirez-vous pas rebaptiser celui que vous regardez comme votre persécuteur ?

XI. Texte de la lettre : « Ceux qui ne se connaissent que par la renommée, éprouvent ordinairement le désir d’échanger quelques paroles et de se rencontrer, ou du moins, quand ils se rencontrent, ils n’ont pas l’un pour l’autre cette sorte de crainte que l’on éprouve en présence d’un inconnu. Or, dans votre censure, vous vous félicitez de m’avoir trouvé absent, et dans vos lettres, vous paraissez contrasté de mon retour ». Réponse : Il ne suffit pas de se connaître par la renommée pour éprouver le désir de se voir, il faut que cette renommée soit telle, qu’elle inspire des sentiments d’estime réciproque. Comment donc ne pas s’étonner de vous entendre dire que vous éprouvez un vif désir de voir celui que vous regardez comme votre persécuteur, tandis que celui qui vous persécute se félicite de votre absence et refuse de se trouver en votre présence. Le phénomène ne peut s’expliquer qu’en admettant qu’il vous regarde en réalité comme le persécuteur de ceux pour qui votre présence est un obstacle à leur salut en Jésus-Christ.

XII. Texte de la lettre : « Dans ma lettre d’hier, pressé par le départ précipité du courrier, j’ai dû m’imposer une concision extrême ; aujourd’hui, je crois devoir chercher, dans les témoignages de la loi divine, la réponse à la lettre de Votre Excellence. Le Seigneur a dit : Vous ne tuerez ni l’innocent, ni le juste, et vous ne purifierez pas le coupable. Il suit de là que dans la pensée et au jugement de Dieu, on doit regarder, comme coupables d’un crime égal, et celui qui absout un coupable, et celui qui tue un innocent. Si, avant d’entrer en communion avec vous, Gabinus, que vous désignez par son nom, et les autres réfractaires étaient coupables, à moins d’aller contre la parole de Dieu, on ne devait pas les absoudre. Au contraire, s’ils ont été reçus parce qu’on les regardait comme des innocents et des saints, pourquoi tuez-vous des innocents qui professent la même croyance que ceux que vous recevez comme des saints ? » Réponse : Vos paroles ne sont que haine et mensonge. En effet, celui à qui vous parlez n’a pas reçu l’ordre de vous tuer, mais celui de vous convertir. Si vous refusez, on vous envoie en exil, afin que vous ne soyez point un obstacle à la conversion des autres. Que si les justes ne doivent pas traiter ainsi les pécheurs, pourquoi donc, eh bien à tort, vouliez-vous vous faire un titre de gloire, dans notre conférence, de l’exil de Cécilianus, auquel il avait été condamné par l’empereur, sur les instances de vos ancêtres ? Quant à ce tribun auquel vous écrivez, et qui a pour mission de faire exécuter les lois relatives à l’unité, il est si désireux de vous voir vivre, qu’il craint un suicide de votre part. Voilà ce tribun et vous voilà vous-même. Il veut que vous viviez dans la paix de Jésus-Christ, et vous voulez vous tuer dans la secte de Donat ; dites maintenant, quel est, en réalité, votre véritable persécuteur.

XIII. Vous parlez ensuite de Gabinus et de plusieurs autres qui, après avoir appartenu au donatisme, ont ouvert les yeux à la vérité catholique et sont rentrés dans nos rangs ; mais, je vous en prie, gardez-vous de croire qu’ils ne sont point purifiés de leur contact avec vous, parce que nous ne leur avons pas réitéré le baptême. Ceux qui n’étaient point encore baptisés, à leur entrée dans l’Église ont été purifiés de tous leurs péchés dans le bain de la régénération. Quant à ceux qui ont reçu ce sacrement hors de l’Église, il est vrai que, loin d’y trouver un secours, ils n’y trouvent qu’une matière de jugement et de condamnation ; mais comme dans les déserteurs eux-mêmes nous ne violons jamais le caractère royal, il se réalise pour eux ce qui est dit dans l’Écriture : « La charité couvre la multitude des péchés ». C’est ainsi que sans aucune réitération du baptême, la charité de l’unité catholique suffit à elle seule pour opérer la justification, sans que l’on puisse dire que ce qui n’existait qu’au-dehors, se soit produit intérieurement ; ce serait là une erreur ; pour rester dans la vérité, il faut dire que, l’obstacle extérieur étant levé, le sacrement a pu produire tous ses effets intérieurs. Quand donc vos coréligionnaires viennent à nous, nous ne les regardons pas comme des saints, puisque au contraire nous soutenons qu’ils se sanctifient en rentrant dans l’unité, tandis qu’ils ne pouvaient se sanctifier en restant parmi vous. Il n’est donc pas vrai de dire que nous vous tuons innocents, puisque tout coupables que vous êtes, nous vous empêchons de vous ôter la vie.

XIV. Réveillant vos souvenirs, vous nous objectez cette parole du Seigneur : « Vous ne tuerez pas l’innocent, ni le juste ». Si vous êtes innocent et juste, pourquoi donc vous suicider vous-même ? Nous ne vous croyons ni innocent, ni juste, et cependant nous ne voulons pas que vous vous donniez la mort ; vous vous décernez un brevet d’innocence et de justice et vous n’épargnez ni l’innocent ni le juste. Vous l’avez dit vous-même : « Il est certain que celui qui absout un coupable et celui qui tue un innocent, sont, au jugement de Dieu, convaincus du même crime ». Pourquoi donc avez-vous absous le Maximianiste Félicianus, dont la culpabilité était évidente ? Pourquoi vous tuer vous-même, quand vous êtes convaincu de votre innocence ? Pour nous, nous n’absolvons pas le coupable, mais nous désirons d’abord le convertir, afin qu’ensuite il mérite d’être absous ; mais soit que vous vous épargniez, soit que vous vous ôtiez la vie, tant que vous resterez Donatiste, nous ne pourrons vous regarder comme innocent. Libre à vous de vous attribuer toute l’innocence possible, mais du moment que vous vous suicidez innocent, vous cessez de l’être à nos yeux. Mais, me direz-vous peut-être, quand je me tue, je ne tue point un innocent, puisque je deviens coupable par le fait seul que je forme la résolution de m’ôter la vie ; avant de tuer le corps, je suis déjà coupable dans mon âme. Si c’est là ce que vous dites, vous êtes parfaitement dans la vérité, et en vous accusant, vous vous défendez d’une manière étrange. Vous prouvez que-la résolution même de vous tuer, vous constitue coupable ; il est évident dès lors qu’après la perpétration du crime, il sera impossible de vous prouver que vous avez tué un innocent. Il suit de là qu’un innocent peut être tué par une main étrangère, tandis que celui qui se tue n’est jamais innocent, puisque la volonté seule de se suicider a suffi pour le rendre criminel. C’est ce qui aurait lieu pour vous, si, avant d’avoir prémédité votre mort, vous eussiez été innocent ; mais il n’en était point ainsi, car votre hérésie est d’abord pour vous un crime ; votre suicide ne sera donc pas pour vous le principe de votre iniquité, il ne fera qu’y mettre le dernier sceau.

XV. Texte de la lettre : « Quant à saint Émérite de Césarée, ce que vous en avez appris est le résultat d’une fausse renommée. Tout cela fût-il vrai, je redirais alors cette parole de l’Apôtre : Lors même que quelques-uns d’entre eux auraient abandonné la foi, est-ce que leur infidélité a détruit la foi divine ? Assurément non ». Réponse : Je crois devoir raconter d’Émérite de Césarée, ce que vous n’avez osé dire. C’est à tort que le bruit a couru qu’il s’est fait catholique rien de plus facile que de vous donner connaissance de tout ce qui s’est passé. Pourquoi donc voudriez-vous taire les éloges que mérite votre co-évêque, dont le nom vous est proposé comme modèle ? Si dans un moment aussi solennel, sa conduite a mérité quelques louanges, vous convient-il de les ensevelir dans le silence de l’oubli ? Vous ne voulez pas que nous disions que vous avez été jaloux des éloges qu’il a pu mériter ; quel motif aviez-vous donc de les passer sous silence, si ce n’est parce que vous avez craint d’avoir à rougir de sa conduite ? Emérite se rendit donc à l’église où nous étions tous réunis. Il y vint pour le seul plaisir de nous voir et sans qu’il ait eu à subir aucune violence ni de persuasion ni de coaction. Après nous être rencontrés, nous entrâmes ensemble dans une église catholique, une foule immense s’y rendit également. Mais il ne put rien dire ni pour sa propre justification ni pour la vôtre, et cependant il refusa d’entrer dans l’unité ; quoique fortement ébranlé il tint bon dans son erreur, quoique convaincu il garda le silence, quoique vaincu il se retira sain et sauf. Se pouvait-il une circonstance qui prouvât mieux notre douceur, qui rendît plus invincible la vérité catholique, qui fût plus propre à procurer votre conversion, si vous vouliez y réfléchir sérieusement ? Il est évident qu’en se rendant de lui-même au milieu de nous, il se proposait de parler en votre faveur, et par là même contre nous ; si donc il a gardé le silence, c’est qu’il n’a rien trouvé à dire. Il avait certainement préparé ce qu’il devait dire, mais dans son infinie miséricorde, Dieu permit que la réfutation la plus péremptoire précédât les plus insidieuses objections. Direz-vous qu’il pouvait répondre, mais qu’il ne le voulut pas ; alors lisez ce quia été dit en sa présence et répondez vous-même. Si Emérite eût embrassé le parti catholique, seul principe de la paix, vous diriez qu’il a été vaincu, non pas par l’évidence de la vérité, mais par le poids accablant d’une persécution à laquelle il n’a pu résister. Si on l’eût amené chargé de chaînes à l’assemblée, vous diriez que s’il s’est tu, ce n’est pas qu’il n’eût rien à répondre, mais parce qu’il cherchait un moyen de recouvrer sa liberté. Si donc il s’est présenté de lui-même et en toute liberté, avouez que s’il lui a manqué quelque chose pour répondre, ce n’a pas été la langue, mais la possibilité de soutenir une cause aussi défectueuse ; d’un autre côté, s’il a refusé d’entrer dans la communion de l’Église catholique, c’est que la confusion qu’il a ressentie, en blessant son orgueil, n’a fait que rendre son obstination plus profonde. Mais ce qui fut pour lui un supplice et une cause de ruine, a été pour d’autres un principe de retour et de salut. En effet, supposé qu’Émérite fût aujourd’hui en communion avec nous, on soupçonnerait qu’il a cédé à la frayeur ; tandis qu’en le voyant persévérer dans la secte de Donat, sans qu’il ait pu soulever la moindre objection contre l’unité catholique, on peut interpréter son silence comme étant un cri de réprobation contre ses propres sectaires. Disons-le encore, quand il se présenta librement devant nous avec un plein pouvoir de parler et de répondre, n’avait-il pas pour but de vous défendre et de nous attaquer ? et c’est alors cependant qu’Émérite, cet ennemi déclaré de notre Église, se renferma dans un profond silence.

XVI. Mais j’admire vraiment cette consolation presque apostolique que vous adressez à vos coreligionnaires. Sans doute, ils n’ont qu’à se louer d’Émérite, qui a fait pour vous tout ce qu’il a pu, puisqu’il a refusé de se séparer de votre cause, quoiqu’il lui eût été impossible de la justifier ; mais combien d’autres qui, rejetant vos erreurs, sont rentrés dans le sein de l’Église catholique ! C’est contre eux que vous rappelez cette parole de l’Apôtre : « Si quelques-uns d’entre eux renoncent à la foi, est-ce que leur infidélité détruira la foi divine ? Assurément non ». Pourquoi vous arrêter en si beau chemin ? dites franchement que ceux qui ont cru à la parole de Dieu ont perdu la foi, et que cette foi n’est conservée que par ceux qui croient à la parole de l’homme. « Toutes les nations seront bénies en votre race », dit le Seigneur. Voilà celui en qui mettent leur foi et leur confiance, ceux qui vous quittent pour passer dans nos rangs. Des hommes ont osé dire que les nations des rives opposées de la mer avaient péri sous l’influence du péché de Cécilianus, et c’est à la parole de tels hommes, que croient ceux qui persévèrent dans votre communion. Et vous soutenez que ceux qui se sont attachés à la foi de Dieu ont perdu la foi, tandis que ceux qui ne se sont reposés que sur la parole des hommes ont conservé la foi de Dieu. Est-ce sans raison qu’après ces paroles que vous avez rappelées précédemment, l’Apôtre ajoute aussitôt : « Or, Dieu est la vérité même et tout homme est menteur ? » Quoi de plus faux, si ceux qui croient à la parole du Dieu de vérité ont perdu la foi, tandis que cette même foi est conservée dans toute sa pureté par ceux qui croient à la parole de l’homme naturellement menteur ? XVII Texte de la lettre : « Vous semblez vous appuyer sur l’autorité de la loi pour me conseiller la fuite ; mais celui-là seul qui accomplit la loi mérite d’être écouté ; car l’Apôtre a dit : Ce ne sont pas ceux qui se contentent d’entendre la loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui l’accomplissent. Écoutez encore cette parole du Seigneur : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis ; tandis que le mercenaire, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit venir le loup et s’enfuit, et le loup les dévore et les disperse ». Réponse : Voilà comment la secte de Donat comprend l’Évangile. L’Apôtre n’était donc pas un pasteur véritable, mais un mercenaire, quand se faisant descendre du haut d’un mur à l’aide d’un panier, il s’échappa ainsi des mains de celui qui voulait s’emparer de sa personne a ; mais le bon pasteur, ce serait vous qui, après avoir tué l’esprit de vos ouailles par les plus coupables erreurs, n’aspirez à rien moins qu’à tuer leur corps, à les ensevelir sous les mêmes cendres qui doivent vous consumer ? N’entendez-vous pas cette parole du bon pasteur, du prince de tous les pasteurs : « Le voleur ne se présente que pour tuer et pour perdre ? » Après vous être éloigné, est-ce pour cela que vous êtes revenu ? après avoir pris la fuite, est-ce pour cela que vous êtes rentré ? Ce ne peut être là que l’œuvre d’un brigand et d’un voleur, et non celle d’un pasteur et d’un gardien. Remarquez encore que sans subir aucune contrainte de notre part, vous avez dépouillé du nom de pasteur tous ceux de vos collègues qui ont pris la fuite, pour les flétrir du litre de mercenaires. Si les brebis du Seigneur étaient sous votre direction, ou bien elles viendraient avec vous, afin qu’après votre conversion, elles pussent se flatter d’avoir un véritable pasteur, ou bien en chercher un autre, après vous avoir abandonné. Le mercenaire dont parle le Seigneur, c’est celui qui, à l’aspect du loup, s’enfuit non pas corporellement, mais spirituellement, quand la crainte lui fait quitter le sentier de la justice Ainsi prit la fuite votre Secundus de Tigisit quand, en face de Purpurins de Lima, convaincu d’homicide et devenu furieux, on le vit succomber à la crainte de perdre son rang de primat ou d’évêque. Les Apôtres étaient de bons pasteurs, et cependant on les vit s’échapper corporellement à ta persécution, mais sans cesser d’entourer de leurs soins et de leur amour les brebis du Seigneur. Si vous étiez un véritable pasteur, tout d’abord vous ne seriez point dans le camp du loup ravisseur, ensuite vous prêteriez une oreille obéissante et attentive à l’ordre de votre Dieu, qui commande à ses serviteurs de prendre la fuite dans les persécutions, et vous n’examineriez pas si cet ordre vous est transmis par un pécheur, quel qu’il soit ; enfin, vous ne chercheriez pas à argumenter contre la parole de votre souverain Maître ; on ne vous entendrait jamais dire : Celui-là seul qui accomplit la loi, mérite d’être écouté, puisque l’Apôtre a proclamé cette sentence : « Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi, qui sont justes devant Dieu, et il n’y a pour être justifiés que ceux qui l’accomplissent ».

XVIII. Pourquoi, à des paroles aussi évidentes, donner un sens détourné ? L’Apôtre a nié que ceux qui se contentent d’entendre la loi sans l’accomplir fussent justes devant Dieu ; il n’a pas défendu d’écouter les hommes quand ils disent la vérité ; il ne s’est donc pas mis, comme vous, en contradiction avec ces paroles du Seigneur : « Faites ce qu’ils vous disent, mais ne faites pas ce qu’ils font ; car ils disent et ne font pas ». Vous voyez que Jésus-Christ ordonne clairement d’écouter les prédicateurs de la loi même, quand leurs actions ne sont point en conformité avec leur enseignement ; et vous, vous osez dire : « On ne doit écouter que celui-là seul qui accomplit la loi ». C’est ainsi que, sous prétexte de réfuter votre persécuteur, vous vous attaquez au Créateur lui-même. Il est vrai que Dieu dit au pécheur : « Pourquoi racontez-vous mes justices, et proclamez-vous mon Testament? » Mais, par ces paroles, il lui reproche uniquement de rendre inutile pour lui ce récit qu’il fait des justices divins, puisqu’il ne réalise pas dans ses œuvres les belles paroles qu’il prononce. Or, celui qui entend un pécheur enseigner la vertu et qui la pratique, gagne pour lui-même un trésor de mérites. « La louange, il est vrai, n’est pas belle sur les lèvres du pécheur » ; mais elle est belle dans la vie et dans les mœurs de celui qui accomplit la loi, lors même qu’elle lui serait enseignée par un pécheur. Libre à vous de regarder le tribun comme un pécheur et comme un homme qui n’accomplit pas la loi ; cependant, écoutez avec obéissance, non pas le tribun lui-même, mais celui qui vous dit par l’organe du tribun : « S’ils vous persécutent dans une ville, fuyez dans une autre ». Pourquoi vous tenir immobiles ? entendez et fuyez ; c’est Jésus-Christ qui vous l’ordonne, et non pas le tribun. Vous répondez peut-être : Il est vrai que Jésus-Christ nous dit : « S’ils vous persécutent dans une ville, fuyez dans une autre », mais pourquoi quitterai-je cette ville, puisque celui-ci n’est pas mon persécuteur, et que je ne suis pas le disciple attentif de Jésus-Christ ? Il suit de là que si vous restez, vous devenez un loup ravisseur ; et si vous fuyez, vous êtes un loup craintif et tremblant. L’époux a dit : « À moins que vous ne vous connaissiez vous-même, ô la plus belle des femmes, suivez la trace de vos troupeaux, et paissez les chevreaux sous les tentes des pasteurs » ; quoique vous vous flattiez d’être pasteur, du moment que vous avez quitté le bercail du Seigneur, ce sont vos chevreaux que vous paissez, et non les brebis de Jésus-Christ.

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