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CONTRE JULIEN DÉFENSEUR DU PÉLAGIANISME.
Traduction de BURLERAUX.
LIVRE PREMIER.
LIVRE PREMIER
Le but et l’occasion de ce nouvel ouvrage nous sont parfaitement indiqués dans la lettre suivante, qui doit lui servir d’introduction.
Augustin à son bienheureux frère et collègue Claude, salut dans le Seigneur.
Mû par un sentiment fraternel, vous m’avez envoyé, avant que je vous les eusse demandés, les quatre livres de Julien contre le premier livre d’un de mes ouvrages (Du mariage et de la concupiscence). Je ne crois pas pouvoir mieux faire que de vous envoyer, plutôt qu’à tout autre, ce que j’y réponds ; vous jugerez si j’y réponds bien. Des extraits des quatre livres de Julien avaient été envoyés, j’ignore par qui, à l’illustre et pieux comte Valère, à qui on savait que mon ouvrage était dédié ; ces extraits me furent remis, grâce aux soins de l’illustre comte, et je me hâtai d’ajouter à mon premier livre un second où je réfute tout cela de mon mieux. Mais en comparant ces extraits aux quatre livres qui sont entre mes mains, je me suis aperçu que tout n’est pas rapporté comme Julien l’a écrit. Julien, ou quelqu’un de ses amis, pourra dire que je n’ai pas été vrai, parce que la publication des extraits envoyés au comte diffère des quatre livres. Dès lors, quiconque lira mon second livre, adressé au comte Valère, comme le premier, saura que, en quelques endroits, je ne réponds pas à Julien, mais à l’auteur même de ces extraits infidèles, qui a cru devoir faire des changements, peut-être pour s’approprier en quelque manière l’ouvrage d’autrui. Mais aujourd’hui, persuadé que les exemplaires que m’a envoyés votre sainteté sont plus exacts, je crois devoir répondre à l’auteur lui-même, qui se vante d’avoir réfuté mon premier livre avec ses quatre livres, et qui ne cesse de répandre partout ses poisons. J’ai donc entrepris cet ouvrage avec l’aide du Sauveur des petits et des grands ; et je sais que vous avez prié pour moi, afin que je pusse l’achever ; vous avez aussi prié pour ceux à qui nous espérons et désirons que ces sortes de travaux soient profitables. Examinez donc ma réponse, dont le commencement est à la suite de cette lettre. Adieu, souvenez-vous de nous dans le Seigneur, bienheureux frère.
Saint Augustin y réfute, par le témoignage des saints Docteurs, l’impudence de Julien qui l’accusait de manichéisme pour avoir soutenu l’existence du péché originel. Dans la dernière partie de ce même livre, Augustin prouve que Julien lui-même professe des opinions favorables aux Manichéens.
1. Vos outrages, Julien, et vos malédictions, inspirés dans vos quatre livres par la haine la plus ardente, je le dis en toute vérité, je ne les méprise pas. Et comment pourrais-je les mépriser, quand, rentrant dans ma conscience, je trouve que je dois m’en réjouir pour moi-même, et en gémir pour vous et pour ceux que vous trompez ? Or, méprise-t-on d’ordinaire ce qui cause de la joie ou de la douleur ? Non, ce qui nous réjouit ou ce qui nous contriste, ne nous paraît nullement méprisable. Ce qui me cause de la joie, c’est cette promesse énoncée par le Seigneur : « Quand les hommes, par haine pour moi, disent mensongèrement contre vous toute sorte de mal, réjouissez-vous et tressaillez d’allégresse, parce qu’une grande récompense vous attend dans les cieux ». D’un autre côté, ce qui cause ma douleur, c’est ce cri de l’Apôtre : « Qui est faible, sans que je devienne faible avec lui ; qui est scandalisé, sans que je brûle ? » Mais pour soutenir votre doctrine que vous croyez la vérité, vous pouvez tenir le même langage. Laissons donc, si vous le voulez, ces généralités que l’on peut se renvoyer de part et d’autre, quoiqu’elles ne puissent être vraies des deux côtés à la fois.
2. Et d’abord, veuillez me dire comment vous osez vous glorifier d’avoir répondu, même en apparence, à mon livre, quand, dans vos quatre livres, vous ne réfutez même pas la quatrième partie du mien ; quand vous procédez par sauts et par bonds d’une discussion à l’autre pour en taire le plus grand nombre, comme si vous étiez bien persuadé que jamais lecteur de mon ouvrage ou du vôtre ne s’apercevra de cet indigne mode de procéder ? Je l’ai dit, vous relevez à peine la quatrième partie de mon volume ; armé de vos quatre grands livres, vous avez cru l’écraser comme sous un char à quatre coursiers, et pourtant ce petit écrit n’a pas même été touché par tout ce fracas immense ; il est resté solidement debout, et il serait superflu de vous en donner les preuves. Tout ce que je demande à ceux qui ont quelque désir de connaître le fond du débat, c’est de lire toutes les pièces du procès, les miennes et les vôtres. La conclusion s’en étale avec une telle évidence, que ce serait faire preuve de trop peu d’intelligence que d’exiger de nous une nouvelle démonstration.
3. Parce que je vous vois entièrement plongé dans l’erreur et tristement en proie au besoin de maudire, je partagerai cet écrit en plusieurs parties bien distinctes. Dans la première, je montrerai que les injures dont vous me poursuivez atteignent directement de nombreux et illustres docteurs de l’Église catholique, que vous osez flétrir du nom infâme de Manichéens, et contre lesquels vous lancez des traits horriblement sacrilèges. Dans la seconde partie, je prouverai que vos opinions sont des plus favorables à l’impie et détestable erreur des Manichéens, de telle sorte que, même parmi leurs amis, ils ne sauraient trouver un défenseur plus puissant. Dans la troisième partie, m’appuyant, non pas sur mon propre témoignage, mais sur le témoignage des anciens docteurs qui ont noblement défendu la foi catholique contre les attaques des impies, je réfuterai aussi brièvement que possible les vaines arguties et les pâles arguments que vous avez péniblement élaborés. Enfin, comme en vous obstinant dans l’erreur, vous serez obligé de combattre les docteurs de l’Église catholique, et de soutenir que, dans cette question, ils n’ont point conservé la foi catholique, je justifierai contre vous, Dieu aidant, et la foi de ces docteurs et la nôtre ; j’en conclurai, non-seulement, comme dans la seconde partie, que vos paroles favorisent le manichéisme, mais que le dogme même qui constitue l’erreur pélagienne, et qui nous est commun à tous, prête aux Manichéens l’appui le plus puissant.
4. Et d’abord saisissez dans son ensemble le point de vue sous lequel je veux traiter la première partie. Quant à l’intention qui a dicté le petit ouvrage auquel vous vous vantez d’avoir répondu par quatre grands livres, toute la question qui s’agite entre nous est de savoir si j’ai tort ou raison de soutenir que le mariage est bon et légitime en lui-même, et qu’on ne saurait le rendre responsable du péché originel que tous les hommes apportent en naissant, par suite du péché du premier homme. Nier cette vérité, c’est saper par sa base tout l’édifice de la foi chrétienne, et c’est pour le démontrer que j’ai composé mon livre sur le mariage et la concupiscence, afin d’établir une distinction essentielle entre le bien même du mariage et le mal d’où procède le péché originel. De votre côté, vous soutenez que le mariage doit être intrinsèquement condamné, à moins que le fruit qui en sort ne soit entièrement exempt de péché : telle est la proposition dont le développement constitue ces quatre livres que vous offrez comme une victorieuse réfutation du mien. Pour mieux détourner les hommes de l’inébranlable foi catholique, et leur faire embrasser votre nouvelle hérésie, vous posez sans cesse devant les yeux de vos lecteurs le spectre hideux du manichéisme, comme si vraiment on affirmait avec les Manichéens que la nature est intrinsèquement mauvaise, quand on affirme que les enfants nés charnellement du premier homme, reçoivent de lui la contagion de la mort antique, et ont besoin d’une seconde naissance, pour obtenir, dans le bain de la régénération, la rémission du péché originel, l’adoption des enfants de Dieu et des droits à la possession du royaume éternel. Le nom et le crime des Manichéens n’étaient-ils pas également invoqués par Jovinien, quand il affirmait de Marie qu’elle avait conçu dans la virginité le Verbe fait chair, mais qu’elle avait perdu cette virginité en enfantant le Sauveur ? Il en concluait que si nous admettons l’incorruptible virginité de la mère au moment même de l’enfantement, c’est parce que, nouveaux Manichéens, nous ne voyons en Jésus-Christ qu’un être fantastique. Or, sous l’inspiration de la grâce du Sauveur, les catholiques ont toujours méprisé cette argumentation si habilement conçue par Jovinien ; ils ont toujours cru que Marie n’a point perdu sa virginité par l’enfantement, que Jésus-Christ n’est point un fantôme, que Marie est restée Vierge après l’enfantement, et que le corps de Jésus-Christ, formé dans son sein, était un corps véritable. Ils feront de même à votre égard ; ils mépriseront vos raisonnements aussi vains que calomnieux ; jamais ils n’admettront avec les Manichéens la coexistence éternelle d’un principe mauvais, et s’attachant à l’antique et véritable foi catholique, ils croiront sans hésiter que Jésus-Christ a déchiré dans sa personne l’arrêt de condamnation, que la faute paternelle faisait peser sur le genre humain, et qu’il est le Sauveur de tous, même des enfants.
5. Vous donc qui nous jetez si souvent au visage l’injurieux nom de Manichéens, ouvrez les yeux, je vous prie, et voyez quels sont les illustres et nombreux défenseurs de la foi catholique, que vous flétrissez par cette criminelle dénomination. Je ne puis vous les énumérer tous, et de tous ceux dont je vous citerai les noms, je ne pourrai vous dérouler toutes les propositions par eux émises sur la matière qui nous occupe ; un tel travail serait trop long, et ne me paraît nullement nécessaire. De quelques auteurs, je ne citerai que quelques-uns de leurs témoignages, mais ils suffiront pour frapper de honte tous nos contradicteurs, si toutefois ils ont encore conservé quelque crainte de Dieu, ou si leur obstination n’est pas telle qu’elle ne laisse plus prise à la pudeur humaine. Saint Irénée, évêque de Lyon, et très-rapproché des temps apostoliques, s’exprime en ces termes : « Les hommes ne peuvent être guéris de l’antique plaie du serpent, à moins qu’ils ne croient en Celui qui, selon la similitude de la chair de péché, a été élevé de terre sur le bois du martyre, a attiré tout à lui et a vivifié les morts ». Ailleurs il ajoute : « De même que le genre humain a été enchaîné à la mort par une vierge, de même il en sera délié par une vierge, afin que l’égalité se rétablisse et que la désobéissance d’une vierge soit détruite par l’obéissance d’une autre vierge. Le péché du premier a été expié par la mort du premier-né ; la prudence du serpent a été vaincue par la simplicité de la colombe ; voilà pourquoi les liens qui nous attachaient à la mort ont été brisés en notre faveur ». Entendez-vous ce que pense de l’antique plaie du serpent cet évêque des premiers temps de l’Église ? Ce qu’il pense de la similitude de la chair de péché, par laquelle la plaie faite par le serpent est guérie dans la chair de péché ? Ce qu’il pense du péché du premier homme et des liens mortels que ce péché avait jetés sur nous ?
6. Le glorieux martyr et évêque Cyprien formule la même croyance en des termes plus explicites encore : « Si quelque chose pouvait empêcher les hommes d’obtenir la grâce, ne serait-ce pas ces péchés graves que commettent parfois les adultes et les personnes plus avancées en âge ? Or, si des adultes déjà coupables de nombreux péchés personnels, et très-criminels aux yeux de Dieu, sont acceptés au baptême, et y reçoivent la grâce et la rémission de leurs péchés, de quel droit rejeter un enfant dont tout le crime, parce qu’il est né charnellement du premier Adam, est d’avoir contracté la faute originelle ? S’il est quelqu’un qui doive être accueilli facilement à la rémission des péchés, n’est-ce pas celui qui n’y apporte que des péchés d’autrui, et non pas des fautes personnelles ? »
7. Citons également Réticius, évêque d’Autun, homme d’une grande autorité dans l’Église, qui assista au concile de Rome sous le pape Melchiade, condamna Donat, l’auteur du schisme des Donatistes, et proclama l’innocence de Cécilianus, évêque de Carthage. Parlant du baptême, Réticius s’exprime en ces termes : « C’est là le principal pardon accordé dans l’Église ; il n’est refusé à personne ; nous y déposons le fardeau de l’ancien crime, nous y sommes justifiés des anciens crimes de notre ignorance ; enfin, nous y dépouillons le vieil homme avec ses souillures originelles ». N’entendez-vous pas qu’il vous parle du fardeau de l’ancien crime, des fautes anciennes, et de l’homme ancien avec ses souillures originelles ? Et vous osez lui opposer votre désastreuse nouveauté ?
8. Olympius, évêque espagnol, glorieux défenseur de l’Église et de Jésus-Christ, s’exprime ainsi dans l’un de ses sermons : « Si la foi était demeurée incorruptible sur la terre, si elle s’était tenue dans les limites qui lui avaient été fixées, si l’homme n’avait pas quitté la voie droite qui lui était tracée, jamais la transgression mortelle du premier homme n’aurait versé la contagion du vice dans le genre humain, jamais l’homme n’aurait été condamné à naître avec le péché ». Qu’avez-vous donc à nous reprocher, que vous ne puissiez reprocher à cet évêque, ou plutôt à ces docteurs que je viens de vous citer ? Le péché est entré dans le monde par un seul homme en qui tous ont péché , tel est le dogme fondamental de la foi catholique, que tous les fidèles croient unanimement, et qu’ils confessent hautement, condamnant ainsi au nom de la plus haute antiquité catholique vos nouveautés présomptueuses.
9. Mais voici un autre témoignage qui pourra vous causer un plus grand étonnement, voire même une sorte d’effroi, et puisse-t-il, en vous troublant, vous ramener à la vérité ! Personne n’ignore que Hilaire, évêque des Gaules, fut le plus hardi défenseur de l’Église catholique, et l’adversaire le plus infatigable des hérétiques. Parlant de la chair de Jésus-Christ, il s’écrie : « Le Verbe fut envoyé dans la ressemblance de la chair de péché , mais s’il revêtit la chair il ne revêtit pas le péché. Parce que toute chair naît du péché, en tant qu’elle est formée par Adam après son péché, Jésus-Christ a été envoyé dans la ressemblance de la chair de péché, de telle sorte qu’il portait en lui, non pas le péché, mais la ressemblance de la chair de péché ». Expliquant ensuite le psaume cent dix-huitième, et arrivant à ce verset : « Mon âme vivra et vous louera », il s’exprime en ces termes : « David ne se flatte pas de vivre en cette vie, car c’est lui-même qui avait dit : J’ai été conçu dans le péché, et ma mère m’a enfanté dans l’iniquité . Il sait donc parfaitement qu’il est sorti de la source du péché, et qu’il est né sous la loi du péché ». Maintenant comprenez-vous ces paroles ? Cherchez-vous ce que vous pouvez y répondre ? Cet homme si célèbre parmi les évêques catholiques, comblé partout de tant d’éloges et de gloire, osez, si vous en avez l’audace, l’accuser de mensonge, quand il proclame l’existence du péché originel.
10. Écoutez encore un autre ministre de Dieu, et que je vénère comme un père, car c’est lui qui m’a enfanté par l’Évangile en Jésus-Christ , c’est par lui que j’ai reçu le sacrement de la régénération. Je parle du bienheureux Ambroise, dont je sais par moi-même, et tout l’univers romain avec moi, la grâce, la constance, les travaux, les périls, soit dans ses œuvres, soit dans ses discours, quand il s’agissait de prêcher ou de défendre la foi catholique. Expliquant donc dans l’Évangile de saint Luc ces paroles de David : « Le Jourdain s’est retourné en arrière » : « Ces paroles », dit-il, « annonçaient le futur mystère du bain salutaire, dans lequel les enfants baptisés renaissent à une vie nouvelle et sont dépouillés de la malice primitive qu’ils avaient revêtue avec la nature ». Dans le même ouvrage il dit encore : « Marie a engendré dans une virginité parfaite, et le Saint-Esprit lui-même a déposé dans son chaste sein la semence immaculée d’où devait naître le Sauveur. Seul, en effet, parmi tous les enfants de la femme, Jésus-Christ est né dans une sainteté parfaite ; il n’a ressenti aucun des effets de la contagion originelle ; cette contagion corruptrice a disparu devant sa céleste majesté ». Ailleurs encore nous lisons : « Nous mourons tous en Adam, car le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et c’est ainsi que le péché est passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché. La faute d’Adam a donc été une cause de mort pour tous les hommes ». Plus loin, il dit également : « Prenez garde de commencer par vous mettre à nu, comme Adam s’est aperçu de sa nudité, quand il cessa d’observer le précepte divin, quand il se dépouilla du vêtement de la foi et qu’il reçut cette blessure mortelle qui aurait frappé de mort le genre humain tout entier si le bon Samaritain, descendant du ciel, n’était venu guérir ses cruelles blessures ». Il ajoute : « Adam exista, et nous avons tous existé en lui ; Adam a péri, et tous ont péri en lui ». Faisant l’apologie du prophète David, le saint évêque s’exprime en ces termes : « Avant même notre naissance, nous sommes déjà souillés par la contagion ; avant de jouir de la lumière, nous subissons l’injure de notre origine, nous sommes conçus dans l’iniquité. Le texte sacré ne dit pas si c’est dans l’iniquité de nos parents ou dans la nôtre. Toujours est-il que chacun est engendré par sa mère dans le péché. L’auteur inspiré ne dit pas si notre mère nous enfante dans son propre péché, ou si nous avons déjà péché en naissant. Pourquoi ne dirions-nous pas que les choses se passent en nous de cette double manière ? Notre conception même n’est pas exempte de péché, puisque nos parents sont eux-mêmes tombés ; d’un autre côté, si l’enfant n’est point sans péché, à plus forte raison le péché doit-il atteindre cette époque mystérieuse passée dans le sein maternel ? Nous sommes donc conçus dans le péché de nos parents, et nous naissons dans leur iniquité. D’ailleurs, l’enfantement lui-même porte avec lui sa propre contagion, et cette contagion peut n’être pas seule pour notre nature ». Dans son commentaire sur le livre de Tobie, saint Ambroise formule ainsi sa pensée : « Quel est cet usurier de péché ? N’est-ce pas le démon, à la parole duquel Eve se souilla de péché et transmit avec usure au genre humain tout entier les tristes suites d’une succession malheureuse ? » Plus loin, nous lisons également : « Le démon séduisit Eve jusqu’à lui faire supplanter son mari et engager l’héritage ». Commentant le psaume quatre-vingt-huitième, saint Ambroise nous dit : « Autre est notre iniquité, autre l’iniquité de notre talon, où Adam fut blessé par la dent du serpent, et cette blessure nous la recevons par droit de succession, et c’est elle qui nous fait boiter dès l’origine ».
11. Courage donc, et objectez-moi le péché originel ; ne tenez aucun compte de tous ces docteurs, et feignez de ne pas savoir ce qu’ils disent. C’est en vain qu’ils ont illustré la sainte Église par leur vie sainte ; c’est en vain qu’ils ont combattu et terrassé toutes les erreurs de leur temps ; c’est en vain qu’ils sont sortis de ce monde avec la double couronne de la science et de la sainteté, à une époque qui avait le bonheur de ne connaître ni vos erreurs ni les bouillonnements de votre orgueil ; qu’ils soient pour vous comme s’ils n’avaient pas été ; dirigez sur moi tous vos coups, faites semblant d’ignorer que ce soient eux que vous déchirez sous mon nom, et prodiguez-moi vos injures en toute sécurité. Puis-je croire que vous ignorez le mal que vous faites, en vous voyant poursuivre avec autant d’hostilité ces lumières de la cité de Dieu, dont vous devriez vous faire le disciple fidèle ? Puis-je croire qu’il y a de votre part, non pas impudence, mais seulement de l’imprudence ? Je le croirais, en effet, je resterais persuadé que c’est sans le savoir que vous commettez un semblable crime, si, dans ce livre auquel vous vous flattez d’avoir répondu, ou auquel vous voulez qu’il soit dit que vous avez répondu, je n’avais pas cité de saint Ambroise un manifeste et éloquent témoignage . Ne l’avez-vous pas entendu, parlant de la naissance de Jésus-Christ et le proclamant fils d’une vierge, s’écrier : « Voilà pourquoi il a subi toutes les épreuves humaines, pourquoi il s’est soumis comme tous les hommes à toutes les douleurs ; mais parce qu’il était né du Saint-Esprit, jamais il ne connut le péché ? Car tout homme est menteur , et personne n’est sans péché, si ce n’est Dieu lui-même. La loi qui établit que tout enfant né de l’homme et de la femme, c’est-à-dire de l’union des corps, ne saurait être sans péché, n’avait donc pas d’application possible au Sauveur. Car dire de quelqu’un qu’il est exempt de péché, c’est dire qu’il n’a point connu ce mode de conception ». Si vous n’avez pas lu dans mon livre ces paroles de saint Ambroise, comment donc avez-vous pu entreprendre la réfutation de ce livre dans lequel elles sont textuellement consignées ? Et si vous les avez lues, pourquoi tant de fureur contre moi ; pourquoi surtout invoquer son nom contre moi ? Comment osez-vous lacérer mon nom, et taire celui d’Ambroise pour vous donner le triste plaisir d’en faire un Manichéen ?
12. Ne voyez-vous pas quels hommes me soutiennent pour supporter le poids de vos malédictions ? Ne voyez-vous pas quels hommes font cause commune avec moi, et cette cause vous la calomniez avec un débordement inouï d’inepties et d’outrages ? Ne voyez-vous pas que cet horrible crime dont vous accusez de tels évêques retombe sur vous de tout son poids ; tandis que pour moi la plus pure de mes gloires c’est d’être accusé par vous, en compagnie de ces illustres Docteurs ? Si vous le voyez, voyez-le, et alors du moins condamnez-vous au silence ; que toutes ces langues catholiques enchaînent la langue pélagienne ; votre bouche criminelle soumettez-la à tant de bouches vénérables. Si, nouveau Polémon, après une débauche continuée jusqu’au jour, vous étiez entré dans la classe de Xénocrate, la honte que vous auriez éprouvée n’eût rien été en comparaison de celle que vous devriez ressentir dans l’assemblée de tant de saints illustres. Et, en effet, la honte ne devrait-elle pas être proportionnée au degré de véritable sagesse professée dans une école ? De là je conclus que si Xénocrate, en sa qualité de disciple de Platon, méritait un tel respect, quel respect beaucoup plus grand ne méritent pas ces grands évêques en leur qualité de premiers disciples de Jésus-Christ leur divin Maître ! Je garde un précieux souvenir de Mémor, votre père, de bienheureuse mémoire ; les belles-lettres nous avaient unis d’une étroite amitié qui vous avait rendu cher à mes yeux. Vous voyant apporter à l’étude, non pas l’ivresse d’une débauche nocturne, mais la turbulence d’un caractère violent, voulant vous calmer et vous guérir, je vous ai souvent conduit, non pas à l’école de quelque philosophe, mais dans l’assemblée majestueuse et pacifique de nos saints évêques. Pour toute récompense je vous demande cette faveur : regardez-les comme ils vous regardent, écoutez-les vous adressant cette douce parole : Quoi donc, ô notre fils Julien, serions-nous des Manichéens ? Dites-moi, je vous prie, que répondrez-vous ? De quels yeux les regarderez-vous ? Quels arguments leur opposerez-vous ? À quelle catégorie d’Aristote aurez-vous recours pour lancer contre nous les foudres de votre colère ? Oserez-vous dégainer en leur présence vos arguments, véritables épées de verre, véritables poignards de plomb ? Leur sera-t-il difficile de faire voler vos armes en éclats et de vous réduire à une honteuse nudité ? Ou bien, répondrez-vous que jamais le nom d’aucun d’entre eux n’a été flétri par vous de l’accusation de manichéisme ? Mais alors que ferez-vous quand ils vous diront : Si vous n’aviez perfidement déchiré que notre nom, nous l’eussions encore souffert ; mais pouvons-nous souffrir qu’on déchire notre foi, qui seule peut nous mériter de voir nos noms inscrits dans le ciel ? Leur répondrez-vous : Je n’ai jamais souillé votre foi d’aucune accusation ? Cette réponse serait-elle sincère de votre part, vous qui soutenez que c’est faire preuve de manichéisme de soutenir que les enfants à leur naissance contractent par Adam la souillure du péché originel ? Or, ce dogme ils l’ont appris dans l’Église de Jésus-Christ avec les premiers éléments de la doctrine catholique ; ils l’ont enseigné dès qu’ils furent parvenus aux honneurs de l’Église ; à tous ceux qu’ils ont pu baptiser ils ont conféré par le Saint-Esprit la rémission de leurs péchés, et à ces nombreux enfants qu’ils baptisaient également, la rémission du péché originel. Je vous renouvelle donc mon avis, ma prière : Contemplez ces nombreux et illustres défenseurs et docteurs de l’Église ; voyez à quels hommes vous adressez vos audacieuses et criminelles injures.
13. Ou bien, les jugez-vous dignes de mépris parce qu’ils appartiennent tous à l’Église d’Occident, et parce que je ne vous ai nommé aucun évêque d’Orient ? Que faire donc, puisqu’ils sont Grecs et que nous sommes Latins ? Je suppose que vous devez vous contenter de cette partie de l’univers, dans laquelle le Sauveur a voulu couronner de la palme du martyre le premier et le chef de ses Apôtres. Si vous aviez écouté la voix d’Innocent qui gouverne aujourd’hui cette Église, vous auriez échappé aux pièges nombreux que les Pélagiens tendaient sous les pas de votre ardente et périlleuse jeunesse. En effet, répondant aux conciles d’Afrique, que pouvait leur dire ce saint Pontife, sinon que le Siège apostolique et l’Église romaine conservent l’unité avec et dans toutes les autres églises ? Et cependant vous accusez de prévarication son successeur Zozime, parce qu’il a refusé de condamner la doctrine des Apôtres et de son prédécesseur. Mais je n’insisterai pas sur ce point, car je veux, non pas vous irriter, mais vous guérir, et je craindrais d’ulcérer votre cœur en faisant l’éloge de celui qui vous a condamné. Voyez donc ce que vous pouvez répondre au saint pape Innocent, qui partage de tous points la croyance de ces saints évêques dans les rangs desquels je vous ai fait pénétrer, utilement peut-être. Il siège au milieu d’eux, le dernier quant au temps, mais le premier quant au lieu.
Au sujet de ces malheureux enfants qui reçoivent d’Adam la souillure du péché originel et ne peuvent être sauvés que par la grâce de Jésus-Christ, Innocent proclame avec ces docteurs l’enseignement catholique et véritable. N’a-t-il pas déclaré que Jésus-Christ purifie dans le bain du baptême le vice ancien, c’est-à-dire la faute du premier homme qui, par son libre arbitre, s’est précipité dans toutes les profondeurs de l’abîme ? N’a-t-il pas défini que, si les enfants ne participent pas à la chair du Fils de l’homme, ils ne peuvent avoir la vie ? Répondez à Innocent, ou plutôt au Seigneur lui-même dont il ne fait qu’emprunter le témoignage, et dites comment il se peut faire que l’image de Dieu soit punie du supplice capital jusqu’à être privée de la vie, si les enfants qui naissent ne contractent d’aucune manière la souillure du péché originel. Mais que direz-vous, que répondrez-vous ? Vous pouvez dire du bienheureux Innocent qu’il est un manichéen, mais oserez-vous le dire de Jésus-Christ lui-même ?
14. C’est donc en vain que vous en appelleriez aux évêques de l’Église orientale ; ces évêques sont chrétiens, et dans les deux parties du monde il n’y a qu’une seule et même foi ; pour ce qui vous regarde, c’est la terre occidentale qui vous a engendré, comme c’est l’Église occidentale qui vous a régénéré. Que voulez-vous donc jeter dans son sein, que vous n’y ayez pas trouvé, quand elle vous a reçu parmi ses membres ? Que cherchez-vous à lui ravir, que vous ne l’ayez vous-même reçu dans ses bras ? En effet, ce péché originel, que vous niez aujourd’hui pour le plus grand malheur des autres enfants, à quelque âge que vous ayez été baptisé, vous en avez reçu la rémission. Et s’il est vrai, comme nous l’avons appris, que vous ayez reçu le baptême dans votre première enfance, vous étiez alors innocent de tout péché personnel, et cependant par le seul fait de votre naissance charnelle en Adam, vous aviez contracté la contagion de la mort ancienne. Parce que vous aviez été conçu dans l’iniquité, on vous a exorcisé, on a envoyé sur votre front le souffle mystérieux, afin de vous arracher à la puissance des ténèbres et de vous transférer dans le royaume de Jésus-Christ . Ô fils né dans le mal par Adam, mais régénéré au bien par Jésus-Christ, vous essayez donc de ravir à votre mère les sacrements qui lui ont servi à vous enfanter ! Était-elle manichéenne, quand elle vous enfantait sous un mode sous lequel vous ne voulez plus qu’elle enfante ; quand vous la couvrez d’opprobres, afin de fermer en elle pour les autres ces entrailles de piété maternelle dans lesquelles vous avez repris naissance ? Vous scindez le nom de son époux de telle sorte que, dans la régénération des enfants, il ne soit que le Christ, tandis que pour les adultes il serait le Christ Jésus ; Jésus, c’est-à-dire Sauveur ; mais vous ne voulez pas qu’il soit le Sauveur des enfants, puisque vous soutenez qu’il n’y a rien en eux qui les oblige à être sauvés par lui.
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The end
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