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Mosaïque

Alexandre Latil · 1841 · Free in the US

31,556 words · about 2 h 13 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Alexandre Latil
Language
French
Published
1841
Length
31,556 words · about 2 h 13 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (15)
  1. Front matter about 1 min
  2. 01 about 7 min
  3. 02 about 2 min
  4. 03 about 9 min
  5. 04 about 1 min
  6. 05 about 4 min
  7. 06 about 16 min
  8. 07 about 1 min
  9. 08 about 13 min
  10. 09 about 3 min
  11. 10 about 14 min
  12. 11 about 3 min
  13. 12 about 43 min
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Front matter

Plus fraîche que la fleur que voit naître l’aurore, Au milieu du printemps qu’il embellit encore ; À l’éclat unissant le parfum le plus doux, La ravissante Estelle apparaît parmi nous…. (F. Calongne)

Élevée au milieu du désert de la vie, La fleur modeste et pure et que le monde oublie Mérite bien souvent nos soins les plus touchants. Insensible aux regards, l’aimable violette Ne se montre jamais, et cherche sa retraite : Ainsi que toi, doux ange, elle suit ses penchants.

Tu puisas tes attraits, charmante créature, Au creuset de ton cœur, où la vertu s’épure. Bien heureux le mortel à qui le ciel, un jour, Accordera ce cœur, et qui de l’hyménée Recevant ce trésor, ô vierge fortunée ! Y saura faire naître un éternel amour !

01

aston, en rentrant chez lui, allongea paresseusement sur un divan aux prétentions orientales, ses membres longs et secs comme des queues de billard.

La tête enfouie dans une hécatombe de coussins brodés d’excentriques chinoiseries, il chauffa béatement au soleil, qui inondait son boudoir, son ventre plat comme une écuelle de capucin. Un nonchalant lézard, accroché aux raboteuses et tièdes parois d’un mur n’eût pas ressenti de plus complet bien-être.

Avant de partir pour sa solitaire pérégrination dans le doux pays des rêves, ce qui lui arrivait pour le moins aussi fréquemment que les salamalecs du Musulman, Gaston se mit en devoir de rouler et de griller une cigarette.

Insensiblement, les légères vapeurs bleues et diaphanes s’anéantirent dans la somnolente torpeur de la chambre, et la cigarette à demi consumée, s’échappant des doigts du jeune homme, tomba dans le crachoir.

Gaston dormait.

L’orgue de la séculaire basilique laissait s’envoler de ses jeux les notes puissantes d’une marche triomphale. Mais malgré leur , ces notes pleuraient.

Gaston, l’invulnérable célibataire, Gaston, le cynique et stoïque vieux garçon, était agenouillé au pied des autels. À ses côtés était également à genoux une vierge aux formes vaporeuses, beauté chaste et farouche dont l’œil plein de mystères, est une lame d’acier qui taillade dans le vif et fait des blessures sans remède.

C’est fait. Tous les trémolos de l’émotion l’ont traversé de part en part comme poussés par une dynamo chargée de vingt-quatre mille volts. Il a passé à l’annulaire de l’épouse adorée, l’anneau d’urgence, qui miroite à ses yeux comme un serpent se mordant rageusement l’extrémité de la queue, symbole d’immortalité.

De part et d’autre, le oui fatal a été prononcé.

Bref, Gaston, le pauvre Gaston est marié. Son mouchoir est déjà tout moite de la sueur froide qui perle à son front. Radieuse et fière, la mariée, cou- ronnée des inénarrables fleurs d’oranger, se pend au bras de son époux qui ne comprend rien, mais va, va toujours, l’épée dans les reins, commandé par une fatale destinée.

Soudain, on entend un bruit sourd, tonitruant, mêlé à des craquements sinistres et à des cris d’horrible épouvante. Les colonnes du temple, comme mises en branle par les bras noueux de quelque Samson moderne, sur leurs bases.

L’édifice s’écroule.

La malheureuse mariée a déjà reçu sur la nuque la clef de qui l’envoie promener « ad patres et matres. Gaston va être frappé à l’occiput par une énorme brique qui en descendant sur lui prend des proportions gigantesques, lorsqu’il pousse un grand cri et… se réveille.

Où suis-je ? se demande-t-il en se levant en sursaut. Cette fois, j’aurais parié ma tête que j’étais tombé dans le pétrin jusqu’aux oreilles et que tout était consommé. Mais, je t’en fichtre ! tout est à recommencer et me voilà de nouveau fort comme la mort. Je suis, comme ça, marié pas marié. L’expérience, tout de même est si peu agréable, que je n’ai pas la moindre envie du monde de la recommencer.

Pour me remettre, un verre de cognac ne sera pas si mauvais, après tout. C’est comme si je venais de lutter contre trois diables. Je me sens tout brisé.

À votre santé, madame mon épouse ! Vraiment je suis trop heureux !

Un tout petit verre à notre prospérité future ! Très bien. Et un autre à notre postérité prochaine ! Bien.

Oh ! oh ! Et ma belle-mère donc ! Un très grand verre à votre santé, belle-maman !

Naturellement, après tous ces toasts, le cerveau de Gaston commençait à entrer dans un état d’ébullition assez marqué, et le lampion de son intellect, se trouvait, ma foi, quelque peu éméché.

Se laissant choir dans un fauteuil, il songeait prosaïquement aux incommensurables avantages du célibat et aux non moins incommensurables désagréments de la vie à deux, lorsqu’un carillonnement endiablé lui fit exécuter un soubresaut de saltimbanque.

Dering, dering, dering…

Et la clochette sonnait autoritaire, impérative, furieuse.

— Oui, oui, attends-donc triple idiot, qui que tu sois. Penses-tu, par hasard, que j’aie à ma porte pour te servir, une armée de domestiques ?

Et tout en maugréant et en boitant comme une chaise à trois pieds, le jeune homme ouvrit la porte.

— Animal ! s’écria-t-il, en apercevant la binette joviale d’un sien ami, Rodrigue par le nom, ignorerais-tu qu’il est d’une parfaite impolitesse de sonner de la sorte ?

— Excepté à ton logement. Car, mon fiston, si j’en juge par les apparences, tu es dans les circonstances, présentes, sourd comme deux sourds.

— Rodrigue, as-tu du cœur, fit Gaston avec une indignation d’un comique achevé.

Non, mais un autre atout qui te fera plus plaisir, répondit Rodrigue, en exhibant à son ami ébahi, ravi, bouleversé, le col doré d’une bouteille aux flancs rebondis comme une femme enceinte.

— Que dis-tu de ce petit bijou pour fêter le trentième anniversaire de ton illustre naissance ?

— Ah ! Rodrigue ! Rodrigue ! ce que c’est que d’avoir des bons amis, des vrais amis, des sincères amis ! Et Gaston, le cœur trop plein, déborda sur le sein de son bon, de son vrai, de son sincère ami.

— Allons ! allons ! c’est comme çà. Je venais mouiller ton anniversaire et je devrai maintenant sécher tes larmes, tes grosses larmes. Mais si l’on guérit le feu par le feu, le froid par le froid, je guérirai, moi, le liquide par le liquide.

Houst ! mon ami. Regarde-moi sauter ce bouchon et, impartial comme un doge, dis-moi, si ce n’est pas de l’extra sec ?

— La vérité parle par ta bouche

Et le Montebello coula mousseux, doré, en bouillonnant dans les verres comme une chute Niagara en miniature.

— À ta santé ! À la tienne !

Les verres se désemplirent et se remplirent jusqu’à ce que le cul de la bouteille eût été laissé aussi à sec que la Mer Rouge, au passage des Hébreux, de sainte mémoire.

— Maintenant, mon garçon, permets-moi de te serrer les pinces et de te dire à la revoyure. Car vois-tu, mon cher Gaston, tu as ingurgité, bien sûr, assez de ce divin liquide, pour dormir aussi profondément qu’un Chartreux perdu dans l’odorante solitude de ses caves.

— Tu dis ?

— Je dis que tu es saoûl comme une barrique et que tu ferais rougir d’indignation le sale nourrisson de Silène.

— Regarde-toi donc dans cette glace, lâche insulteur ! Tu titubes comme sur un pont de navire ballotté par les vagues. Et où vas-tu de ce pas déséquilibré ?

— Me coucher.

— Et bien ! moi, je vais présenter mes plus respectueux hommages à mademoiselle Suzanne. Tu sais, l’innocente et blondinante enfant qui raffole de moi, à ce qu’on dit, car je ne me suis jamais connu, d’aussi irrésistibles appâts.

— Que diable, me chantes-tu là ! Une fois dans ta vie écoute la voix prudente d’un ami. Ne te montre devant âme qui vive en cet état bachique.

— J’ai dit, Iro, comme aurait affirmé l’Indien notre vieil ancêtre. J’ai dit et j’irai. Allons ! une bonne poignée de mains et bonsoir. Tu ne rapportes pas ta bouteille. Non, soit, je la garderai comme un souvenir impérissable de mon meilleur ami ».

« Jupiter, » dit Horace, « commence par rendre fous ceux qu’il veut perdre ».

Gaston, décédé au monde de la raison, endossa son habit de gala, tempêta et jura comme un Écossais en mettant son faux-col, se fit une cravate aussi inextricable que le nœud gordien.

Équipé comme pour le bal du lieutenant-gouverneur, le pauvre Gaston dirigea ses pas, raffermis par la volonté, vers le cottage où se cachait sa Suzanne.

La jeune fille, en ouvrant la porte à son chevalier errant, crut, tout d’abord, qu’il lui faisait la gracieuseté de la conduire au théâtre. Aussi se dit-elle qu’il aurait pu la prévenir quelques heures plus tôt.

Cependant, l’inopiné visiteur s’était royalement installé sur un moelleux sofa, aux souples ressorts.

Après avoir abordé successivement la pluie et le soleil, le chaud et le froid, Suzanne eut un mot pour les derniers bals, « euchre-parties » et « five o’clock teas, » trouvant à toutes un défaut et à tous une qualité prédominante, matière d’amorce.

Finalement, çà devait arriver, on piqua une pointe dans le pays du tendre, on s’aventura témérairement dans les forêts vierges de l’amour.

Subjugué par les charmes de la jeune fille, fasciné par ses grands yeux noirs, et surtout, aiguillonné par l’ultraémotion et le besoin d’expansion qui moussait dans son être démâté, l’infortuné garçon tomba dans les bras de la chaste Suzanne, pour glisser de là, dans le gouffre, à ses genoux.

Gaston, éveillé, bien éveillé, venait de faire une demande formelle en mariage, demande trois fois scellée d’un baiser.

Madame Rastapoil, mère de la jeune mademoiselle Suzanne Rastapoil, faillit en avoir une attaque d’apoplexie, ne pouvant que prononcer ces seules paroles :

— Quel bonheur, juste Ciel ! je vais être belle-mère !

Il est vrai que, ce soir-là, on trouva bien à Gaston, un air quelque peu étrange, avec un brin de timidité. Son habit de gala parut également un tant soit peu exotique, mais tout fut mis sur le compte de l’émotion du jeune homme qui n’eut pas le bonheur d’être compris.

Et voilà comment l’invulnérable célibataire se maria de la joie qu’il avait eue de ne s’être pas marié.

02

igre ! il fait froid ! Voilà l’interjection que l’on entend partout répéter, durant les longs mois d’hiver canadien.

Il faut alors se protéger contre la froide brise hivernale.

Qu’il gèle, cependant, à pierre fendre, cela n’empêche pas et ne devra jamais empêcher le Canadien, descendant de la France très courtoise et très galante, de cesser d’être poli envers la Reine de la Création, la femme, et surtout la toujours gentille, toujours pétillante Canadienne-française, « prima inter pares. »

Mais quelle relation, m’objectera-t-on, peut-il bien exister entre l’hiver et les femmes ? Ah voilà ! quand un homme rencontre une femme, connue parfois aimée, sur son chemin, il doit vite enlever sa coiffure et dessiner un gracieux salut, comme tribut d’hommage ou d’affection.

Lorsque, cependant, le mercure du thermomètre se met dans la tête de dégringoler à dix ou vingt degrés au-dessous de zéro, c’est, ma foi ! passablement embêtant, que d’enlever son gros casque à poil et de dire la tête nue et le sourire aux lèvres : « Bonjour, mademoiselle, » ou « Bonjour, madame ».

Le moins que l’on puisse attraper, c’est un rhume qui nous importunera et nous taquinera pendant une quinzaine.

Étant entendu que c’est là une manière d’agir condamnée par nos premiers médecins, lumières de la science, étant entendu également que la femme a droit d’exiger un salut respectueux, j’ose faire une toute petite suggestion.

Quelques modérés optent pour le salut de la main, mais l’homme galant ne trouve-t-il pas cette marque de déférence trop terre-à-terre, trop homme, (ne pas lire pomme) irrespectueuse ? Reste la salutation musulmane, élégante, courtoise et pas du tout malsaine.

Vous voyez venir à vous un joli minois, où vous ne distinguez qu’un tout petit bout de nez rose et deux grands yeux brillants, noirs ou bleus, peu importe la nuance, les deux se valent. Zut ! vous inclinez profondément la tête, et vous portez la main droite au cœur, à la bouche et au front. C’est très noble avec un certain cachet étranger qui ne peut manquer de plaire.

Le mécanisme de ce salut vous semble-t-il quelque peu compliqué ? Je veux bien faire une concession en proposant la salutation chinoise.

Car, vous n’ignorez pas que le Chinois, lorsqu’il se met en frais de politesse, garde son couvre-chef sur la tête, et que plus il enfonce sur ses yeux le dit couvre-chef, plus il est tenu pour poli et bien élevé.

Alors, vite !

Arrive la femme aimée, voire même indifférente, pourvu que ce soit une femme.

Vous lancez un coup de poing bien appliqué à votre coiffure de fourrure, ou de simple feutre.

Vous ne voyez plus rien.

Mais la situation est sauvée.

La jolie damoiselle ou la respectable duègne esquissera son plus captivant sourire en murmurant :

« Est-il charmant ! »

Naturellement, je ne veux pas me réserver le monopole des suggestions, et les soumissions sont ouvertes.

03

idi. Un ciel sans nuages. Au Zénith se balance un soleil de plomb. Des champs à perte de vue traversés par la longue route grise et poussiéreuse. Là-bas, le village avec ses blanches maisonnettes et la vieille flèche de son clocher, d’où le coq en butte à toutes les tempêtes, semble continuellement aspirer à descendre.

Dans l’air meurent les derniers échos de l’Angélus. Assis sur des meules de foin, des moissonneurs prennent leur agreste repas ; d’autres, étendus dans l’herbe grasse près des fossés, reposent leurs membres rompus par le labeur. À quelques pas plus loin, près des voitures hautes comme des montagnes, les chevaux dételés et la tête basse, glanent, repus de fatigue, ce qui a été laissé par les fourches aux dards luisants.

Partout, un calme plat, interrompu tantôt par le cri d’un oiseau qui prend ses ébats dans la feuillée, tantôt par le trot incertain de quelque bonne rosse conduite par une vieille fermière aux joues rubicondes.

Armé d’un noueux bâton de route, le buste droit, un piéton marchait allègrement le long de la trace battue par les roues des cabriolets. Ce marcheur infatigable, sûr, était un étranger dans la contrée. Son air, son maintien, son costume, n’avaient pas ce caractère auquel on reconnaît le Canadien de nos campagnes, qui tout de suite, sent le terroir.

Le marcheur s’est arrêté.

Dans l’embrasement du midi, comme entourée d’une auréole, une jeune fille est debout appuyée sur son râteau laborieux, près de la clôture en pieux de bois brut.

Elle n’est pas grande la petite moissonneuse, et cependant elle est jolie, très jolie avec sa longue robe d’indienne à fond pâle parsemé de myosotis d’un bleu tendre.

Il fait si chaud qu’il a bien fallu entr’ouvrir le haut du corsage, et laisser entrer, pour rafraîchir les seins palpitants, une légère brise embaumée de fleurettes et pâquerettes des champs. La tête, toute pleine de brindilles de foin, est couverte d’un chapeau de paille, dont les larges bords projettent l’ombre jusqu’au milieu du visage.

À ce spectacle délicieux, Réginald a souri des yeux puis a continué son chemin, mais il n’est pas allé bien loin que déjà ses pieds gris de poussière lui sont plus lourds.

Que signifie cette fatigue subite, cette lourdeur dans les jambes ?

Il revient sur ses pas.

La moissonneuse était encore là. S’arrêtant en face d’elle, il lui demande :

— Gentille demoiselle, un peu d’eau, s’il vous , je me meurs de soif.

Refuser, une jeune fille peut-elle refuser de se rendre à la prière d’un piéton, qui, torturé par la soif, demande si gentiment un verre d’eau, surtout si cette jeune fille a le cœur bon et compatissant. Le Christ lui-même n’a-t-il pas dit : « Chaque verre d’eau froide que vous donnerez en mon nom, vous sera rendu au centuple ».

— Ô noble étranger, répondit-elle, ma mère m’a toujours enseigné à ne jamais refuser de rendre service, lorsqu’on peut le faire sans qu’il advienne rien de mal, et surtout, ajouta-t-elle en rougissant, lorsqu’on le demande aussi poliment.

Elle courut à un ruisseau voisin, où l’eau coulait pure la limpidité de ses yeux bruns. Présentant au voyageur un gobelet de sa main fine, délicatement cuivrée par le soleil, elle dit :

— Le gobelet n’est pas beau, mais l’eau est bonne, et le cœur qui l’offre est heureux de rendre service.

Et Réginald but de cette eau avec une avidité et un transport qu’il ne s’était jamais connus.

Après cette rencontre, il comprit qu’il venait de toucher au terme de ses aventureux voyages de par le monde.

Depuis un an déjà, il a quitté la France. Avec son âme d’artiste et son enthousiasme de jeunesse non blasée, il a parcouru l’Italie, l’Espagne, l’Écosse, l’Irlande, l’Égypte, les Indes. Dans tout l’épanouissement de sa pétulante jeunesse, il est attendu là-bas par des cœurs chauds. Et voilà que dans un humble village canadien, il est enchaîné par une paire d’yeux de jeune fille appuyée sur un râteau, avec des brins de foin dans les cheveux.

Pourquoi conduirait-il au-delà sa marche errante ?

Ne venait-il pas de la trouver sa patrie, sa véritable patrie. Qui le retenait désormais à la terre, sinon cette femme qu’il venait de voir surgir en pleine lumière, comme une radieuse apparition.

L’amour venait de le frapper en pleine poitrine sans qu’il eût pu crier gare.

Indépendant de fortune, sans souci du lendemain, le jeune Français résolut de vivre de soleil et d’amour.

Un cottage perdu au milieu des arbres et à demi enfoui sous les tilleuls et les liserons en fleurs, était à vendre. Il l’acheta. Pour la cuisine et le ménage de la maison une ancienne servante de presbytère ferait l’affaire.

L’amoureux s’enquit discrètement où vivait celle qu’il adorait avant même d’avoir connu son nom. Avec cette âpre et fiévreuse curiosité que fait mousser un amour délirant, qui veut coûte que coûte arriver à ses fins, il sut tout.

Il apprit que Lucie était une enfant adorable, qu’elle était la fille du médecin du village, et que son cœur et son corps étaient vierges. Si elle ne dédaignait pas de se mêler aux fermiers de son père, c’était, non forcée par la cruelle nécessité, mais pour faire droit à la vie qui débordait chez elle.

Réginald n’avait plus rien à découvrir, il ne lui restait plus qu’à dominer sur ce cœur qu’il savait bon, qu’à posséder ce corps qu’il soupçonnait vierge et beau.

Quelle ivresse, pour le cœur égoïste de l’homme, que de se dire : « Jamais cette femme n’a aimé d’autre homme que moi ; les cordes de son cœur n’ont jamais vibré qu’aux échos de ma voix ; jamais sa poitrine ne s’est soulevée plus vite qu’en entendant mes paroles d’amour ; cette chair blanche et rose n’a jamais frissonné dans d’autres bras que les miens ».

Il n’attendit plus que l’occasion de connaître plus intimement, de se rapprocher de plus près de cette ravissante créature, qui lui paraissait un être supérieur.

Et le soir, avant de se jeter sur son lit qu’il trouva bien grand, il alla à sa fenêtre et envoya à travers les ténèbres, un long baiser à sa Lucie qu’il regardait déjà comme sienne.

Cette occasion, qu’il attendait avec une si vive impatience, ne tarda pas à se présenter.

Trois jours plus tard, une grande fête champêtre fut organisée par les principaux du village. Réginald fut invité.

Au lever du soleil, trois gigantesques voitures à échelles attendaient les jeunes gens qui devaient composer cette partie de plaisir. De nombreux paniers de provisions avaient été entassés dans les voitures. La température promettait d’être des plus favorables. Mise en joie par l’expectative d’une journée de plaisir, toute cette jeunesse campagnarde riait et badinait de la façon la plus folichonne au monde.

Le hasard a toujours aimé et protégé les amoureux. Pourquoi ? On ne le saura peut-être jamais Cela est, c’est tout ce que l’on en sait.

Et voilà pourquoi Réginald et Lucie se trouvèrent côte à côte dans la même voiture, appuyés à la même échelle qui servait de garde-fou. Qui sait ? La femme, dit-on, est naturellement intrigante. La petite pouvait bien être pour quelque chose dans ce rapprochement.

Il n’y a donc pas que les extrêmes qui se touchent.

Quelques mots à peine furent échangés durant le trajet qui aboutit à une vaste clairière, au sein d’un bois épais, où une grande plateforme en madriers avait été préparée pour la danse.

Réginald valsa longtemps avec Lucie, si longtemps que la jalousie des compagnes de cette dernière en fut éveillée.

Il y a des amours dont l’éclosion est tardive comme les roses ; d’autres, au contraire, rapide comme les pensées aux pétales veloutées. La jeune fille connaissait à peine l’étranger que déjà elle l’aimait de toute la force de son être, jusque dans la moëlle de ses os.

— Venez, ô ma mignonne, supplia Réginald, venez avec moi reposer vos membres fatigués, dans l’épaisseur du taillis, sous l’ombre des chênes robustes et des érables aux larges feuilles.

— Mais ne sommes-nous pas bien ici, repartit Lucie, saisie de crainte à l’idée de se voir seule au milieu de la forêt avec cet homme, auquel elle ne pourrait jamais résister, quoiqu’il lui demandât.

— L’amour guidera nos pas. Vos yeux rêveurs et votre bouche rieuse égayeront notre solitude.

Lucie obéit et se laissa conduire.

Comment eût-elle pu résister ?

Ses pieds imprudents foulèrent un sol qu’ils ne pas. Et cependant, le jeune homme avançait toujours.

Maintenant tout bruit avait cessé. On n’entendait plus que l’harmonieux ramage des oiseaux, et le murmure rythmé d’un ruisselet coulant sur les roches et les galets d’un lit peu profond.

Au pied d’un orme à l’ombrage bienveillant, la nature semblait s’être complue à préparer à l’amour une natte moëlleuse et caressante.

Réginald, s’étendant à demi sur cette couche, y attira doucement Lucie qui s’assit à ses côtés.

Il prit dans ses mains les mains de la jeune fille qui rougit à ce contact. Autour de sa taille, il passa son bras et chanta à son oreille des mots inaccoutumés, étranges, une langue qu’elle n’avait jamais entendue et qui tintait dans son cœur comme un carillon ébranlé par des mains divines.

L’instant d’après, Réginald serrait à la broyer son amante sur son cœur. Leurs lèvres s’approchèrent et s’unirent dans un serment éternel.

Et tout s’évanouit dans la nature. Seul l’acte suprême d’amour subsista dans toute sa grâce, dans toute sa force, dans tout son infini.

Unique et discret témoin de cette tricherie amoureuse, l’oiseau moqueur se fit entendre, regardant de ses yeux petits, noirs, ronds, vifs, pétillants les deux amants.

Après avoir réparé le désordre de leurs habits, ils reprirent le chemin de la clairière, lui ne parlant pas, elle n’osant lever les yeux sur celui qui venait de lui apprendre tant, en si peu de paroles.

On ne parla plus bientôt, dans le village, que de l’amour de Lucie pour l’étranger, qui s’était arrêté par une splendide journée de juillet dans le petit village de Champlain.

Il n’y a plus de feuilles dans les arbres, plus de fleurs dans les jardins ; la brise ne fait plus onduler le seigle, le sarrazin, le foin et l’avoine des champs ; le frileux rossignol et la gentille et svelte hirondelle ont fui vers des cieux plus cléments.

Le sol s’est recouvert d’une légère couche de neige, la première de l’année. Silence de mort. On dirait un cimetière.

Plus de gazouillis dans les tilleuls et les liserons en fleurs qui égayaient le cottage, où Réginald dérobait aux profanes sa Lucie et ses amours.

Pendant que le vent souffle au dehors en sifflant à travers les branches sèches — musique cacophone — et que le chien hurle lugubrement à la porte de la grange au détour de la route, Réginald et sa bien-aimée pleurent devant le foyer, où achève de se consumer, en pétillant sous le givre, une bûche de hêtre.

Dans la chambre, pas d’autre lumière que la lueur de l’âtre sur les murs.

Assise sur un pouf, aux pieds de Réginald, Lucie penchant la tête en arrière, offre sa bouche aux baisers, baisers fous, désespérés, mourants.

Il y a deux mois, tous deux ont été frappés d’un mal étrange, d’un mal qui ne pardonne pas.

En revenant d’une longue marche à travers la lande, ils ont été surpris par l’orage et trempés jusqu’aux os.

Et ce soir de novembre, ils sont serrés l’un contre l’autre, près de l’âtre, se sentant plus mal, très mal.

— Tu souffres, Lucie ?

— Oh non ! une simple toux, mais toi, ma vie, tu es affreusement pâle ?

— Un peu de faiblesse, mon amour, voilà tout.

— N’est-ce pas qu’il fait froid ?

— Oui, oui, bien froid.

Et cependant toute la chambre est imprégnée d’une chaleur réconfortante.

La flamme, maintenant, a baissé, Réginald resserre plus étroitement ses bras affaiblis autour de sa Lucie, qui a reposé sa tête lourde sur sa poitrine.

— Je t’adore, ô ma Lucie !

— Tu es mon Dieu, mon Réginald, mon âme, ma vie !

Dans une figure fantasmagorique la flamme s’est éteinte.

Ne recevant pas de réponse, le médecin, le lendemain, lorsqu’il frappa, enfonça la porte.

Lucie et Réginald étaient morts !…

04

lle paraît ridicule, et l’est réellement pour plus d’un. Jamais, elle ne s’arrête dans la rue, allant d’un pas très pressé, ne tournant la tête ni à droite ni à gauche. Le visage est constamment couvert d’une voilette jaunie par les ans. Le corsage n’a plus d’âge et la jupe écourtée, étriquée, à gros bouffants, est d’une nuance qui ne saurait trouver place sur la palette d’un peintre. Cette partie du vêtement doit remonter, pour le moins, à vingt ans en arrière.

« C’est une folle, » dit-on, lorsqu’on la voit passer dans nos grandes rues. Depuis la mort de son mari, elle n’a pas changé son costume, qu’elle a fait vœu de garder jusqu’à la mort.

« C’est une folle, » dit-on, et cependant, n’a-t-on jamais songé à ce qu’il y a de sublime chez cette femme, que la mort a tellement affligée, qu’elle va, bravant la raillerie publique et le respect humain, plongée dans son incommensurable douleur.

05

était en ce temps lointain, très lointain, où des chevaliers tout bardés de fer, se hachaient menus comme chair à pâté, se pourfendaient, avec des rapières larges comme les deux bosses d’un polichinelle et des piques longues comme un carême.

C’était en ce temps lointain, très lointain, où Santa Claus ne descendait pas par les cheminées, pour la raison qu’il n’y avait pas de cheminées. C’était en ce temps lointain, très lointain, où les enfants se chamaillant, se rendaient à l’école avec un encrier à la ceinture et une botte de paille sur le dos pour leur servir de siège.

Or, en ce temps lointain, très lointain, juché comme une aire sur un rocher aux flancs abruptes et escarpés de la Franche-Comté, était assis un château comme un dogue aux crocs menaçants, sur son derrière.

Formidables étaient les abords de la forteresse seigneuriale. Mâchicoulis, herses, ponts-levis, meurtrières, créneaux, fossés, tours, tout avait un aspect redoutable, surtout lorsque de grandes sentinelles barbues se promenaient sur les remparts, avec des arcs passés en bandoulière et le carquois plein de flèches empoisonnées.

Franchissons le pont-levis ; passons à la hâte dans la grande salle d’honneur et faisons-nous introduire dans la chambre privée de la châtelaine.

La belle Berthe brode, de ses doigts fuselés et blancs comme le lys des vallées, un étendard aux armes de son seigneur et maître.

Berthe est belle comme l’aurore, lorsque le soleil surgit brillant de gloire et de splendeur derrière les hauteurs boisées qui se baignent dans les ondes miroitantes d’un lac.

Et Berthe brodait. Elle brodait un étendard pour son époux qui allait partir pour la guerre. De temps en temps, elle levait sur le baron Robert de Gosselingue, ses yeux veloutés, humides d’amour et transparents de candeur.

Robert de Gosselingue, comme le Prince Charmant, était jeune, brave et bon. Sa mâle et belle figure s’illuminait et rougissait d’enthousiasme à la lecture d’un troubadour qui, debout, à une distance respectueuse, récitait les malheurs des pèlerins du Saint-Sépulcre.

Robert avait pris la croix. Dès lors, il se trouvait engagé, ayant juré de courir sus au barbare et tyrannique Musulman, qui torturait les pauvres Chrétiens de Terre-Sainte.

Il fit des adieux touchants à sa jeune épouse, qui versait d’amères et brûlantes larmes. Il s’embarqua, en même temps qu’un grand nombre de seigneurs, avec , roi très saint et guerrier très valeureux, à Aigues-Mortes, faisant voile pour l’Égypte. Ce départ se fit en l’an 1248.

Le jeune Croisé, une fois débarqué sur les sables torrides d’Égypte, se conduisit comme un soldat du Christ et un fils de la glorieuse France. Blessé en plusieurs batailles, aussitôt rétabli, il retournait au combat, heureux de verser son sang pour son Dieu et pour son roi.

Un soir, retiré dans sa tente, le brave Robert songeait à sa belle et douce Berthe qu’il avait laissée là-bas, là-bas, dans le cher pays de France, lorsque soudain, le clairon impératif et sonore appela aux armes.

On était au 25 décembre.

Une troupe de Mahométans, croyant les Chrétiens plongés dans les torpeurs du sommeil, venaient attaquer le camp en nombre. Des sentinelles, debout aux avant-postes, avaient donné l’éveil.

Prompt comme la pensée, Robert est un des premiers rendus sur le théâtre du combat. Aux cris de

Noël ! ! il s’élance au plus fort de la mêlée. Son roi est entouré d’ennemis. Il court, perce, frappe, renverse, le sang coule, les cadavres s’amoncellent, Chrétiens et Musulmans se confondent en une même hécatombe.

Le roi est délivré.

Tout à coup, démon sorti des entrailles de la terre, un Musulman, se dresse comme un géant à côté de Robert, et d’un grand coup de cimeterre, fend en deux le crâne du guerrier martyr.

Un moment, il reste debout.

Son cadavre est un objet d’épouvante et d’effroi. Et il s’affaisse dans des flots de sang, au milieu de débris de lances, de tronçons d’épées, de heaumes brisés, de genouillères éparses, d’armures perforées.

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