Read here

Malus (Arago)

François Arago · 1854 · Free in the US

11,154 words · about 47 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1854 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Malus_(Arago)&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
François Arago
Language
French
Published
1854
Length
11,154 words · about 47 min
Sections
13 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (13)
  1. Front matter under 1 min
  2. 01 about 3 min
  3. 02 about 16 min
  4. 03 about 4 min
  5. 04 about 1 min
  6. 05 about 2 min
  7. 06 about 2 min
  8. 07 about 1 min
  9. 08 about 8 min
  10. 09 about 1 min
  11. 10 about 1 min
  12. 11 about 4 min
  13. 12 about 4 min

Continue:

Front matter

|largeurp=30|indentation=-2|page

|largeurp=30|indentation=-2|page

|largeurp=30|indentation=-2|page

01

Étienne-Louis Malus, dont une immortelle découverte fera retentir le nom tant que les sciences physiques seront en honneur parmi les hommes, naquit à Paris le 23 juillet 1775, d’Anne-Louis Malus du Mitry, trésorier de France, et de Louise-Charlotte Desboves.

Ses premières études furent principalement littéraires ; il acquit une connaissance très-approfondie des auteurs qui font la gloire des lettres grecques et latines. Jusqu’à ses derniers jours, il récitait, sans hésiter, de longs passages de l’Iliade, d’Anacréon, d’Horace et de Virgile. Comme presque tous les écoliers doués de quelque facilité, il consacra étourdiment son jeune talent à des productions au-dessus de ses forces et dont un de nos grands poëtes caractérisait si énergiquement la difficulté en les appelant les Œuvres du Démon. Mais, à l’inverse de ce qui arrive ordinairement, il poussa ses tentatives

jusqu’au bout. J’ai retrouvé dans les papiers de Malus, deux chants d’un poëme épique intitulé la Fondation de la France ou la Thémelie, et deux tragédies achevées ; l’une, sur la prise d’Utique et la mort de Caton l’autre, retraçant les horribles péripéties de la famille des Atrides et intitulée Électre. De beaux vers et quelques situations intéressantes ne m’empôcheraient pas d’avouer ici que le jeune adolescent n’avait point rencontré sa véritable vocation, si l’immense distance qui sépare dans l’œuvre de Racine les Frères ennemis d’Andromaque ne montrait avec quelle réserve on doit s’abstenir de ces jugements prématurés.

Malus avait fait marcher de front, avec un succès marqué, les études littéraires et celles de l’algèbre et de la géométrie. Il subit l’examen pour l’École du génie de Mézières, en 1793, et il fut classé cette même année comme sous-lieutenant dans la promotion où le général Bertrand occupait le premier rang. Mais des désordres graves dont l’École de Mézières avait été le théâtre, ayant amené sa suppression, Malus ne put pas profiter de son brevet d’admission. Il s’enrôla comme volontaire au 15 bataillon de Paris et alla à Dunkerque où il prit part, la brouette à la main, comme simple terrassier, aux travaux qu’exigeaient les fortifications de campagne dont on entourait cette place.

, ingénieur des ponts et chaussées, qui dirigeait une partie de ces constructions, ayant remarqué des dispositions particulières et non prévues dans la manière dont les soldats exécutaient les déblais et les remblais, et voulut en connaître l’origine. On lui désigna alors celui qui les avait indiquées comme devant conduire au but avec le moins de fatigue possible. Quelques moments de conversation montrèrent à l’ingénieur qu’il venait de découvrir dans l’humble terrassier du 15 bataillon de Paris un homme supérieur, et il l’envoya à l’École polytechnique qui venait d’être fondée.

Malus fut donc un des premiers élèves de cette institution célèbre. Il y conquit bientôt l’amitié de Monge, qui en était l’âme ; il ne fallut rien moins que cette amitié ardente et dévouée pour le sauver des destitutions qu’il avait encourues en se mêlant, contre le gouvernement établi, à plusieurs des mouvements politiques qui agitèrent la capitale.

En sortant de l’École polytechnique, Malus se rendit à Metz, où il fut reçu comme élève sous-lieutenant du génie, le 20 février 1796. Nommé capitaine du génie le 19 juin 1796, il fut envoyé l’année suivante à l’armée de Sambre et Meuse, où il prit une part active et distinguée aux combats que livra cette vaillante armée.

On a trouvé récemment dans des papiers de famille un petit cahier relié dans lequel Malus, alors capitaine du génie, employé à l’armée d’Orient, traçait jour par jour une relation abrégée de tous les événements dont il avait été témoin ou auxquels il avait pris une part directe. Cet agenda, que j’ai lu avec le plus grand intérêt et dans lequel notre confrère figure principalement comme militaire, m’a semblé mériter une analyse détaillée.

Je me suis décidé à vous la présenter, ne fût-ce que pour prouver une fois de plus qu’un savoir profond et le génie scientifique n’affaiblissent ni le zèle, ni la constance, ni le courage, ni l’esprit d’entreprise qui doivent distinguer un officier d’élite.

Après avoir lu les détails qui vont suivre, personne n’osera certainement mettre ses services au-dessus de ceux que, dans sa sphère, a rendus Malus le Savant.

02

CAMPAGNE D’ÉGYPTE. — EXTRAITS DE L’AGENDA DE MALUS.

Les événements de la guerre avaient conduit le capitaine du génie Malus sur la rive droite du Rhin. Il tenait depuis onze mois garnison dans la ville savante de Giessen ; il était même au moment de contracter mariage avec la fille aînée du chancelier de l’Université, le professeur Koch, lorsque l’ordre lui arriva de se rendre sans retard à Toulon, où il devait servir sous Caffarelli dans l’aile gauche de l’armée expéditionnaire dont presque tout le monde ignorait la destination.

Le 27 floréal, nous le voyons à Toulon, embarqué sur l’Aquilon, vaisseau de 74, commandé par Thévenard et faisant partie de l’avant-garde de l’escadre. Le 22 prairial (10 juin 1798) il prit part à l’attaque, de vive force, de la forteresse de Malte, dont les défenseurs, dit notre confrère, se rendirent après avoir fait beaucoup de bruit et peu de mal.

Après un court séjour à Malte, Malus, sur la demande du général Desaix, commandant la division partie de Civita-Vecchia, passa sur le Courageux monté par ce général. « J’eus, sous tous les rapports, ajoute notre confrère, à me féliciter de ce changement. »

La flotte quitta Malte le 3 messidor et nous trouvons

Malus, le 13 de ce mois, courant toute la nuit dans une chaloupe non pontée à la recherche du général en chef, afin de recevoir ses ordres concernant le point où devait débarquer la division Desaix.

Le 17, Malus fut attaché à l’avant-garde de l’armée envahissante. Le 21 messidor au soir il campait sur la route de Rahmaniéh. À cette époque, le corps du génie n’avait ni matériel ni troupes ; aussi un officier de cette arme, isolé dans l’armée, était souvent dépourvu des objets les plus vulgaires. On en verra la preuve dans ces paroles que je tire textuellement de l’agenda : « Manquant de piquet pour attacher mon cheval, je le liai à ma jambe, je m’endormis et rêvai paisiblement aux plaisirs de l’Europe. » Le 25, il prit part au glorieux combat de Chebreys contre les Mameluks. Le 2 thermidor, à la bataille des Pyramides, il était dans un des bataillons carrés de l’aile droite, à côté du général Desaix.

Le 4 au matin, le capitaine Malus passait avec un détachement de carabiniers dans l’île de Raouda, reconnaissait la rive droite du Nil au Mekias et faisait passer sur la rive gauche les bateaux dont l’armée avait besoin pour traverser le fleuve ; le soir du même jour il accompagnait le général Dupuis, chargé de régler les conditions de la capitulation du Caire. Le 15 thermidor, il partit avec l’avant-garde du corps d’armée qui marchait contre Ibrahim Bey, campé à Belbeys, et prit une part très-active aux combats sérieux qui signalèrent cette expédition où plusieurs fautes militaires furent commises.

Plus tard, nous trouvons Malus accompagnant le général Regnier dans une reconnaissance qui avait pour objet la détermination exacte de la distance de Salchiéh à la mer. À son retour, notre confrère découvrit les ruines assez remarquables de l’ancienne ville de San ou Thamis. C’est durant cette expédition qu’il apprit la destruction de notre flotte dans la bataille navale d’Aboukir ; aussi lit-on sans étonnement dans l’agenda qu’il rentra au Caire fatigué, malade et en proie à une profonde tristesse.

Vers l’époque dont nous parlons le général Bonaparte créa l’Institut d’Égypte : Malus en fut un des premiers membres.

Quelques jours après, Malus reçut l’ordre de joindre le général Desaix dans la Haute Égypte. De retour au Caire avec la division du Sultan juste, il fut chargé de faire les préparatifs de la fête du 1 vendémiaire sur la place Esbékiéh. « Ce fut, dit-il, une faible distraction au chagrin qui m’affligeait depuis quelque temps. » Le 30 et les jours suivants, Malus contribua puissamment à la répression de l’insurrection du Caire. Ayant arrêté de sa main, dans le feu de l’action, un des insurgés, il trouva en sa possession des objets qu’il savait appartenir au général Caffarelli, son chef immédiat et son ami ; il le crut égorgé et ce ne fut que le lendemain qu’il apprit que Caffarelli avait quitté la maison avant que les Turcs révoltés la dévastassent.

Après que la rébellion eut été vaincue, le capitaine Malus commença l’établissement d’un fort dans l’emplacement d’où, pendant l’insurrection, on avait canonné la grande mosquée ; la construction de ce fort, qui reçut le nom de Dupuis, l’occupa longtemps. Ensuite il présida à la reconnaissance des communications du Nil avec le lac Menzuléh fit avec Salchiéh. Dans cette expédition, le jeune officier fit des découvertes très-intéressantes au point de vue de la géographie ancienne de cette portion de l’Égypte et de l’archéologie.

De retour au Caire, le capitaine Malus jouit de quelques moments de repos dont il profita pour examiner en détail le puits Joseph, qu’il appelle un chef-d’œuvre de patience et de construction. Il alla aussi visiter les colossales pyramides de Gizéh, en compagnie d’un homme qu’on aurait pu appeler le colosse de notre armée par la taille et par la bravoure, le général Kléber.

Lorsque l’armée partit pour l’expédition de Syrie, Malus, qui était alors occupé de la reconnaissance du Delta, fut attaché à la division du général Kléber. Nous ne le suivrons pas dans la route difficile que nos braves soldats eurent à parcourir presque sans provisions et sans eau potable ; les détails que nous trouverions à ce sujet dans l’agenda n’inspireraient que de pénibles réflexions ; disons toutefois que le jeune officier du génie contribua avec distinction au siége d’El-Harisch. Nous le voyons s’emparer de vive force et avec intrépidité d’un poste avancé situé à 80 mètres de la place, commander la tranchée et pousser la sape jusqu’au pied de la brèche lorsque l’ennemi demande à capituler. Le jeune officier flétrit en termes énergiques le manque de foi dont nos généraux se rendaient coupables à l’égard des prisonniers, en les forçant à s’enrôler parmi nos soldats.

Malus raconte la marche de l’armée se rendant en Syrie. Elle prit la peste dans la ville de Gaza, abandonnée par l’ennemi ; ses divisions arrivèrent enfin devant Jaffa et investirent cette ville, dont on résolut le siége. Les opérations se faisaient sans qu’on se conformât aux règles de la science posées originairement par Vauban. Notre jeune officier raconte que la batterie de brèche appuyée par des places d’armes de trop petite dimension, fut surprise la nuit par une sortie des troupes de la ville. Les têtes de nos soldats, transportées dans Jaffa, y étaient payées au poids de l’or ; la tête de Malus ne figura pas au nombre de ces trophées sanglants, par la seule raison qu’au moment de l’envahissement silencieux de la batterie par les Turcs, il était endormi dans une des anfractuosités du retranchement. La brèche ayant été ouverte et la garnison n’ayant pas répondu à la sommation qui lui fut faite, on monta à l’assaut au son de la musique de tous les régiments. Ici je n’extrais plus, je copie :

« L’ennemi fut culbuté, épouvanté, et se retira après une fusillade assez vive dans les maisons et les forts de la ville ; il se soutint dans plusieurs points et continua le feu environ une heure. Pendant ce temps, les soldats répandus de toutes parts égorgeaient hommes, femmes, enfants, vieillards, chrétiens, turcs ; tout ce qui avait figure humaine était victime de leur fureur.

Le tumulte du carnage, les portes brisées, les maisons ébranlées par le bruit du feu et des armes, les hurlements des femmes, le père et l’enfant culbutés l’un sur l’autre, la fille violée sur le cadavre de sa mère, la fumée des morts grillés par leurs vêtements enflammés, l’odeur du sang, les gémissements des blessés, les cris des vainqueurs se disputant les dépouilles d’une proie expirante, des soldats furieux répondant aux cris de désespoir par des cris de rage et des coups redoublés ; enfin, des hommes rassasiés de sang et d’or tombant de lassitude sur des tas de cadavres, voilà le spectacle qu’offrit cette malheureuse ville jusqu’à la nuit. »

Ce passage poignant du manuscrit de Malus, est la peinture fidèle de ce qui arrive dans toute ville prise d’assaut, même lorsque les assaillants appartiennent à l’armée la plus civilisée et la plus humaine de l’univers. Quand les historiens sauront se placer dans une sphère élevée, s’affranchir de la routine et suivre dans leurs jugements les règles éternelles de la justice et de l’humanité, tout en louant le courage indomptable des soldats qui savent braver la mort pour obéir à la discipline, ils accorderont leur plus vive sympathie aux hommes qui, pour sauver leur nationalité, consentent à s’exposer aux scènes de massacre et de sang dont la description de Malus a dévoilé toutes les horreurs ; leur flétrissure sera réservée aux provocateurs de ces guerres impies qui n’ont pour motif qu’une ambition personnelle et le désir d’une gloire vaine et mensongère.

Lorsque l’armée partit pour aller attaquer la ville de Saint-Jean d’Acre, Malus reçut l’ordre de rester à Jaffa avec le général Crezieux. On ne lui laissa que cent cinquante hommes valides ; la ville renfermait en outre trois cents blessés et quatre cents pestiférés. Malus fut chargé des dispositions à faire dans le couvent grec afin de pouvoir y établir les pestiférés. Pendant dix jours il passa toutes ses matinées dans l’odeur infecte de ce cloaque. Ainsi, notre célèbre peintre Gros aurait pu légitimement placer l’image de notre ami dans l’admirable tableau dont l’art moderne lui est redevable, au lieu de quelques-unes de ces figures de convention qui ne pénétrèrent jamais dans des salles alors encombrées de morts et de mourants.

Le onzième jour, Malus se sentit atteint lui-même de la terrible maladie qui décimait notre armée. À partir de ce moment, je laisserai parler notre ami lui-même ; la science pourra tirer quelque avantage des détails que je vais transcrire :

« Une fièvre ardente et de violents maux de tête me forcèrent de rester en repos ; une dysenterie continue s’y joignit, et peu à peu, tous les symptômes de la peste se déclarèrent. Vers le même temps, le général Crezieux mourut ; la moitié de la garnison avait déjà été frappée ; trente soldats succombaient par jour ; Brinquier, qui m’avait remplacé pour les constructions de l’hôpital, fut atteint le quatrième jour et mourut après quarante-huit heures. À cette époque, mon bubon se déclarait à l’aine droite ; j’avais toujours espéré jusqu’alors que ma maladie n’était pas la peste, le nombre de jours que j’avais vécu depuis la première attaque semblait l’indiquer ; mais dès que le bubon parut et que les maux de cœur redoublèrent, je ne pus plus concevoir aucun doute, et je pris mon parti. J’envoyai alors à Francisqui, qui était près du général Damas blessé, les objets que je voulais laisser à mes proches et à mes amis. Je dois remarquer que Francisqui est le seul parmi mes camarades qui ne m’ait pas abandonné et qui, pour me tranquilliser, n’ait jamais hésité à s’approcher de moi ; le jour de son départ il poussa le dévouement jusqu’à m’embrasser fût certain alors que j’étais un véritable pestiféré.

Il n’échappait qu’un homme sur douze.

Saint-Simon, arrivant d’Égypte vint me voir ; il se trouvait en parfaite santé ; le surlendemain il était mort.

« Le siége d’Acre traînait en longueur, les malades refluaient sur Jaffa et nourrissaient le dépôt des mourants du reste, la peste était dans toutes les maisons de la ville où il se trouvait encore des habitants. Les réfugiés de Ramlé qui étaient venus à Jaffa se mettre sous notre protection périrent presque tous. Le couvent des Capucins, qui s’était mis en quarantaine, ne put éviter la contagion. La plupart des prêtres moururent. Toutes les familles franques périrent, hormis deux hommes et une femme.

« Je ne connaissais plus personne parmi les individus qui étaient encore à Jaffa. J’avais perdu successivement mes amis, mes connaissances, mes domestiques ; il ne me restait plus que mon domestique français qui, dans le cours de ma maladie m’avait toujours soigné avec zèle. Le 24 germinal, il mourut près de moi… Je demeurai seul, sans force, sans secours, sans amis ; j’étais tellement épuisé par la dyssenterie et les suppurations continuelles que ma tête était extraordinairement affaiblie ; la fièvre, qui redoublait la nuit, me donnait souvent le transport et m’agitait cruellement. Deux sapeurs entreprirent de me soigner et périrent l’un après l’autre,

Enfin, le 2 floréal je fus embarqué sur l’Étoile, qui partait pour l’Égypte et dont le capitaine avait la peste ; il mourut le jour de notre arrivée à Damiette. L’air de la mer fit sur moi un effet subit ; il me semblait que je sortais d’une suffocation ; dès le premier jour, je sentis presque le désir de manger, j’étais néanmoins très-faible. Les vents contraires nous tinrent plusieurs jours en pleine mer ; ce retard produisit sur ma santé une amélioration très-marquée ; mes forces renaissaient, la croûte de mon bubon tomba, l’appétit revint.

Le 7 floréal, nous vînmes mouiller devant le bogaz de Damiette ; le 8, nous entrâmes dans le Nil, le bâtiment fut mis en quarantaine. »

Veut-on connaître ce que nos institutions, quand elles sont confiées à des personnes sans entrailles, ajoutent de douleurs à celles des fléaux naturels, transcrivons encore cette portion si poignante du récit de Malus :

« Le 10 germinal, je fus débarqué et conduit au lazaret de Lesbiéh où étaient entassés les pestiférés de Damiette et ceux qui étaient arrivés de Syrie. On mit aussi avec moi plusieurs passagers qui n’avaient aucun symptôme de la maladie, mais qui la gagnèrent par la suite dans le lazaret et périrent jusqu’au dernier. Ces nombreux décès reculaient le moment de mon élargissement. Il était rare qu’on sortît de cette infernale prison quand on avait eu le malheur d’y entrer ; à peine daignait-on secourir les malheureux qui venaient y passer leurs dernières heures. J’en voyais souvent mourir de rage en demandant de l’eau à des barbares qui feignaient de ne pas les entendre ou qui répondaient : Ce n’est pas la peine. Des fossoyeurs avides dépouillaient les moribonds avant qu’ils eussent rendu le dernier soupir : ces indignes agents de la Commission sanitaire étaient les seuls médecins, les seuls gardes qu’on accordât aux malades ; à peine leurs victimes cessaient-elles de remuer qu’ils les transportaient sur l’autre rive, où ils les abandonnaient aux chiens et aux oiseaux de proie. Quelquefois, ils les recouvraient d’un peu de sable, mais le vent avait bientôt mis les cadavres à nu, et cette voirie présentait le spectacle hideux d’un champ de bataille.

Une malheureuse femme que je soignai, parce qu’elle était absolument abandonnée, me priait, la veille de sa mort, de donner une piastre aux fossoyeurs afin qu’elle ne devînt pas la proie des chacals ; j’ai exécuté ses désirs et l’ai fait enterrer dans un santon, au bout de la plaine des morts.

Il y avait déjà un mois que j’étais dans cet abominable séjour lorsque Cazola obtint pour moi que je fusse mis en quarantaine dans un logement séparé. Ma solitude me parut délicieuse, parce que je quittais pour elle la société des mourants. J’achevai de m’y rétablir, et dans les premiers jours de messidor je reçus définitivement une liberté qui suivit le sacrifice de tous mes effets. »

Combien ne devons-nous pas nous féliciter que Malus ait échappé d’une manière si inespérée au terrible fléau qui moissonnait tant de victimes ! S’il eût succombé, la belle branche de l’optique dont il planta le premier jalon après son retour en France ne fût peut-être pas née, et les admirables progrès de cette science ne compteraient pas parmi les plus beaux titres dont le xix pourra se glorifier devant la postérité.

Quelque temps après, Malus reçut l’ordre de se rendre à Cathiéh où il s’établit ; les délices de ce poste avancé que commandait le général Leclerc sont retracés con more par celui qui venait d’échapper la maladie et aux dangers non moins redoutables du lazaret de Lesbiéh. – Nous campions, dit-il, dans des huttes dont les murs et les toits étaient des feuilles de palmier entrelacées nous étions logés comme des Arabes ; j’avais près de ma cabane une petite enceinte renfermant mes chevaux, mes chameaux, mes ânes ; une volière remplie de poules, d’oies, de canards ; une cage pour mes deux moutons, une autre pour mon sanglier ; des niches pour mes pigeons ; ma chèvre jouissait de sa liberté. C’est en partie dans cette société que je passai trois mois de mon séjour en Égypte qui m’ont été particulièrement agréables. Une tranquillité parfaite, des jouissances paisibles, l’attente d’un ennemi que nous comptions vaincre, nous empêchaient de désirer les commodités dont nous étions privés. »

Malus ne dit pas tout ; il composa à Cathiéh un Mémoire sur la lumière, dont nous aurons occasion de parler plus loin. S’il arrivait, par hasard, qu’en analysant ce travail de notre futur confrère, nous y trouvassions des résultats qui pourraient, qui devraient être contestés, on remarquerait qu’il a un demi-siècle d’ancienneté, et que l’auteur était dans une position vraiment exceptionnelle lorsqu’il l’exécuta.

Je vois dans l’agenda que dans une reconnaissance qu’il fit avec un détachement de dromadaires dont on lui avait donné le commandement, Malus rencontra une caravane, l’attaqua, la dispersa et s’empara d’un grand nombre de chameaux et de beaucoup de provisions.

En quittant Cathiéh, Malus se rendit au Caire où il reçut de Kléber, le 21 octobre 1799, le brevet de chef de bataillon, juste récompense de tant d’activité et de courage déployés par le jeune capitaine depuis le débarquement de l’armée française en Égypte. Le commandant Malus ayant appris au Caire qu’un débarquement de Turcs se préparait près de Damiette, se hâta de s’y rendre ; lorsque arriva le 8 brumaire, l’ennemi s’était déjà fortifié. Le surlendemain, après avoir été de tranchée le matin, notre ami se joignit comme simple fantassin aux troupes qui chargèrent les Osmanlis à la baïonnette et les précipitèrent dans la mer.

Le 20 frimaire, Malus reçut le commandement de la place de Lesbiéh dont il avait détruit les murailles lorsque cette forteresse était dans les mains des Turcs et qu’il avait rétablies depuis qu’elle était en notre pouvoir.

Le 22, la peste se déclara à Lesbiéh sur six endroits différents ; en homme expérimenté, le commandant Malus en empêcha le développement et la propagation. Elle fit cependant des victimes jusqu’au 28 pluviôse ; le 29, la place de Lesbiéh fut remise aux Osmanlis en vertu de la convention d’El-Harisch. Malus était arrivé au Caire le 25 ventôse, le 28 on y apprit la rupture par lord Keith de la capitulation d’El-Harisch. Ce même jour, à deux heures après midi, parut la proclamation de Kléber, qui se terminait par ces paroles célèbres et prophétiques : « L’armée répondra à ce procédé déloyal et à la proposition de mettre bas les armes, par de nouvelles victoires. Elle se mit en effet en marche dès le lendemain pour combattre l’armée du grand vizir ; Malus, attaché à la division du général Friant, prit personnellement part à bataille d’Héliopolis, où 11,000 hommes triomphaient de plus de 60,000.

Le lendemain de la victoire, une circonstance particulière, que je trouve relatée dans l’agenda, eut des conséquences fâcheuses. « Le lendemain 30, à deux heures du matin, dit Malus, l’armée se mit en marche pour Belbeys où nous comptions trouver l’armée turque réunie. Je partis avec la division Friant. Après une heure de marche, je m’aperçus que nous nous égarions dans le désert ; comme la nuit était fort obscure, on avait perdu les traces ordinaires. J’en rendis compte au général, qui m’écouta un moment ; mais d’autres personnes exposèrent leurs raisons avec tant d’assurance, qu’on continua la marche. Une heure et demie après nous nous dirigions précisément vers le lieu d’où nous étions partis, ce dont je m’aperçus à la position de l’étoile polaire que nous laissions derrière nous. Cette fois on m’écouta et je ramenai la division dans la vraie route. Cet égarement nous causa néanmoins beaucoup de retard, et les autres divisions furent obligées de nous attendre à une lieue de Belbeys. »

On voit à quoi tiennent les plus grands événements de la guerre. Si l’on avait eu dans la division Friant une boussole de quelques millimètres de rayon semblable à celles qu’on voit généralement figurer parmi les breloques des montres les plus communes, ou bien si des officiers infatués de leur mérite n’avaient pas fait prévaloir leur opinion sur celle de Malus, les divisions de notre armée eussent été réunies beaucoup plus tôt et l’armée du grand vizir eût éprouvé près de Belbeys des pertes considérables.

Malus, alors, attaché à la division du général Régnier, fit partie de l’expédition qui rejeta, après plusieurs affaires sérieuses, l’armée ottomane au delà du désert ; puis il revint au Caire révolté par les excitations des Mameluks qui, le jour de la bataille d’Héliopolis, s’étaient portés sur la grande ville. On devine quelle fut la mission d’un officier du génie dans une attaque telle que celle du Caire, où l’on était obligé pour prendre les barricades, de les tourner par l’intérieur des maisons. Après la reddition complète du Caire Malus était établi à Gizéh, lorsque le 25 prairial le général Kléber fut assassiné dans son jardin du Caire par un Turc venu de Syrie.

Nous terminerons ici ce long extrait de l’agenda de Malus ; il nous serait trop pénible de le suivre dans les critiques fondées, mais très-acerbes, qu’il dirige contre le général Menou. Un seul trait suffira pour faire connaître l’opinion de notre confrère sur le dernier commandant en chef de l’armée d’Orient : « Kléber, dit Malus, fut assassiné le 25 prairial ; quelques jours après le général Menou, en attaquant l’honneur du général Kléber mort, l’a assassiné une seconde fois. »

En parcourant l’agenda qui, en calculant les chances de la guerre, devait probablement tomber dans des mains indiscrètes, amies ou ennemies, j’ai remarqué que Malus indique très-exactement l’époque où il a reçu une lettre de son père, de sa sœur, de son oncle, etc. Quant aux lettres venant de Giessen, on devine bien quelles mains les avait tracées, mais aucune indication n’aurait mis sur la trace. Je signale cette exquise délicatesse pour l’instruction des personnes mal informées ou malveillantes qui croient de tels sentiments incompatibles avec les études géométriques.

03

MARIAGE DE MALUS. — SA CARRIÈRE MILITAIRE.

Malus quitta l’Égypte, et fit la traversée sur le Castor, bâtiment de transport anglais, après l’arrangement conclu entre le général Menou, commandant en chef notre armée, et les généraux ennemis. Il arriva à Marseille le 14 octobre 1801 et fut mis immédiatement en quarantaine. Le pestiféré de Jaffa, de Damiette, de Lesbiéh, dut considérer comme un lieu de délices le lazaret dans lequel on l’enferma. Rendu à la liberté, il prit la route de Paris. Après une courte visite à ses parents, esclave de ses sentiments, plus encore que de sa parole, il partit pour Giessen, où il rejoignit mademoiselle Wilhermine-Louise Koch, sa fiancée depuis quatre ans, et l’épousa. Cette union fit le bonheur de notre confrère ; nous dirons bientôt quelle rare preuve de dévouement madame Malus donna à l’époux de son choix pendant la cruelle maladie qui l’enleva à son affection et aux sciences.

La carrière militaire de Malus peut désormais être tracée en quelques lignes.

En 1802-1803 il fut employé à Lille.

Nous le voyons, en 1804, à Anvers, rédiger, d’après la demande de Napoléon, des projets pour compléter l’établissement naval de cette ville et agrandir son enceinte.

Dans ce travail très-élaboré, qu’on conserve au dépôt

des fortifications, et qui est accompagné de onze feuilles de dessins, l’auteur traite analytiquement, mais sans négliger les applications numériques, deux questions de mécanique qui, dans les circonstances et dans la localité, avaient une grande importance, savoir : 1° le parti qu’on peut tirer du poids des hommes marchant dans des tambours pour faire mouvoir les chapelets inclinés, ou vis d’Archimède, servant aux épuisements ; 2° l’emploi pour atteindre le même but de la force du vent agissant sur des moulins à ailes horizontales et disposés de manière à tourner toujours dans le même sens.

En 1805, Malus fut attaché à l’armée du Nord.

En 1806, 1807 et 1808, il était sous-directeur des fortifications à Strasbourg. En cette qualité il présida à la reconstruction du fort de Kehl, fit des remarques très-judicieuses sur la forme des revêtements et appliqua une analyse exacte à la détermination de leur épaisseur.

À dater de 1809, on l’appela à Paris.

Il devint major du génie en 1810. Les archives du comité de l’arme prouvent que les inspecteurs généraux le consultaient souvent avec beaucoup de fruit sur le mérite des travaux qui leur étaient soumis.

MÉMOIRE SUR LA LUMIÈRE, COMPOSÉ EN ÉGYPTE.

Nous n’aurons désormais à nous occuper que du physicien et du membre de l’Académie. Sans sortir de ce cadre, je puis dire quelques mots du Mémoire d’optique composé sous la cahute de Lesbiéh.

L’auteur annonce nettement dans la première partie du Mémoire manuscrit que j’ai sous les yeux, le but qu’il se propose.

Ce but est de prouver que la lumière n’est pas un corps simple, que ses principes constituants sont le calorique et l’oxygène dans un état particulier de combinaison. Pour établir cette théorie, il cite des faits nombreux empruntés à la chimie et qui prouvent qu’il était parfaitement initié, non-seulement aux principes généraux, mais encore aux détails de cette science. Il faut le dire cependant, toutes les déductions de Malus, même les plus plausibles, seraient aujourd’hui renversées d’un mot ; il suffirait de citer à l’encontre de tous les phénomènes que notre futur confrère rapporte, la lumière qui s’engendre dans le vide à l’aide du courant voltaïque parcourant des substances simples, telles que le carbone, le platine, etc.

Dans la seconde partie du Mémoire, Malus cherche à établir que les diverses natures de lumière ne diffèrent les unes des autres que par la proportion plus ou moins grande de calorique qu’elles renferment. Le rouge serait ainsi la lumière la plus chaude, le violet la plus froide, ce qui est conforme à l’expérience. Suivant une opinion singulière professée par l’auteur, tous les rayons doués d’une certaine intensité devraient produire la sensation du blanc.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…