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Les Puits forés

François Arago · 1854 · Free in the US

49,036 words · about 3 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
François Arago
Language
French
Published
1854
Length
49,036 words · about 3 h 26 min
Sections
22 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (22)
  1. Chapitre 1 about 1 min
  2. Chapitre 2 about 2 min
  3. Chapitre 3 about 1 min
  4. Chapitre 4 about 13 min
  5. Chapitre 5 about 20 min
  6. Chapitre 6 about 9 min
  7. Chapitre 7 about 3 min
  8. Chapitre 8 about 2 min
  9. Chapitre 9 about 1 h 13 min
  10. Chapitre 10 about 50 min
  11. Chapitre 11 about 3 min
  12. Chapitre 12 about 4 min
  13. Chapitre 13 about 3 min
  14. Chapitre 14 about 3 min
  15. Chapitre 15 about 1 min
  16. Chapitre 16 about 3 min
  17. Chapitre 17 about 1 min
  18. Chapitre 18 about 2 min
  19. Chapitre 19 about 5 min
  20. Chapitre 20 about 2 min
  21. Chapitre 21 about 2 min
  22. Chapitre 22 about 1 min

Continue:

Chapitre 1

introduction

Depuis quelques années les journaux publient fréquemment des articles relatifs aux puits artésiens les administrations publiques et les simples particuliers font creuser dans diverses parties de l’Europe, au profit de l’agriculture, de la physique et de la géologie. Je me ferai un devoir d’indiquer les résultats bien constatés qui présenteront quelque nouveauté réelle ; mais pour mettre le lecteur en mesure de prononcer lui-même sur ce point, avec connaissance de cause, il m’a paru convenable de jeter d’abord un coup d’œil en arrière, et de rechercher quel est l’état actuel de l’art du fontainier-sondeur.

Il est juste de faire honneur des progrès récents de cet art, aux Sociétés d’encouragement et d’agriculture de Paris. Ce sont leurs prix, leurs programmes, leurs mémoires, leurs ouvrages, qui ont montré aux autorités et aux simples particuliers, toute l’importance des fontaines artésiennes. Le public reconnaissant n’oubliera pas non plus, le rôle actif que a joué, dans cette croisade de la science contre l’ignorance et l’apathie. En tous cas, j’aurais pu d’autant

moins me dispenser de citer ici honorablement cet académicien, que je dois à ses écrits ou à sa bienveillance un grand nombre de documents précieux.

Chapitre 2

CHAPITRE II

les puits forés chez les anciens

En forant verticalement le sol, dans certaines localités, jusqu’à des profondeurs suffisantes, on atteint des nappes d’eau souterraines qui remontent à la surface le long du canal que la sonde leur a ouvert ; ces eaux forment souvent des jets abondants et élevés. Des fontaines jaillissantes, creusées de main d’homme, ou même de simples puits d’un faible diamètre, alimentés par des eaux venant d’une grande profondeur, portent le nom de fontaines artésiennes, de puits artésiens, de puits forés.

Les puits artésiens sont ainsi appelés, du nom d’une province de France (l’Artois), où l’on paraît s’être le plus spécialement occupé de la recherche des eaux souterraines. Il ne faut pas se dissimuler, toutefois, que des puits de cette espèce étaient parfaitement connus des anciens, et qu’ils savaient les construire, Olympiodore rapporte que lorsqu’on a creusé des puits dans l’Oasis, à 200, à 300, et quelquefois jusqu’à 500 aunes de profondeur, ces puits lancent par leurs orifices des rivières d’eau dont les agriculteurs profitent pour arroser les campagnes.

Dans certaines parties de l’Italie, on faisait aussi, probablement, usage de puits artésiens à des époques très-reculées. Bernardini-Ramazzini nous apprend, en effet, qu’en creusant à travers les décombres de la très-antique ville de Modène, on découvrait quelquefois des tuyaux de plomb qui paraissaient communiquer avec d’anciens puits. Or, quel aurait pu être l’usage de ces tuyaux, si ce n’eût été d’aller chercher à 20 ou 25 mètres de profondeur, c’est-à-dire fort au-dessous des eaux de mauvaise qualité et insalubres, résultant des infiltrations locales, la nappe limpide et pure qui alimente toutes les fontaines de la ville moderne ?

En France, nous n’avons aucun moyen de remonter aussi haut. Le plus ancien puits artésien connu est, diton, de 1126. Il existe à Lillers, en Artois, dans l’ancien couvent des Chartreux.

Stuttgard, si je suis bien informé, renferme aussi des puits artésiens d’une date fort ancienne, mais qui ne pourrait être fixée avec précision.

Les habitants du désert de Sahara connaissent depuis longtemps les puits artésiens, comme on pourra en juger par le passage suivant des voyages de Shaw :

« Le Wad-reag est un amas de villages situés fort avant dans le Sahara… Ces villages n’ont ni sources ni fontaines. Les habitants se procurent de l’eau d’une façon fort singulière. Ils creusent des puits à cent, quelquefois à deux cents brasses de profondeur, et ne manquent jamais d’y trouver de l’eau en grande abondance. Ils enlèvent, pour cet effet, diverses couches de sable et de gravier, jusqu’à ce qu’ils trouvent une espèce de pierre qui ressemble à de l’ardoise, et que l’on sait être précisément au-dessus de ce qu’ils appellent Bahar tâht el Erd ou la Mer au-dessous de la terre, nom qu’ils donnent à l’abîme en général. Cette pierre se perce aisément, après quoi l’eau sort si soudainement et en si grande abondance, que ceux qu’on fait descendre pour cette opération en sont quelquefois surpris et suffoqués (noyés ?) quoiqu’on les retire aussi promptement qu’il est possible.

Avant son arrivée en France, c’est-à-dire, vers le milieu du xvii, Dominique Cassini avait fait construire, au fort Urbain, un puits foré, dont l’eau jaillissait à nu, jusqu’à cinq mètres au-dessus du sot. Quand cette même eau se trouvait maintenue dans un tube, elle montait au sommet des maisons.

Ces détails historiques doivent suffire, je crois, pour nous faire espérer que ceux-là même dont la règle constante est de n’accorder leur suffrage qu’à ce qui a vieilli, deviendront aujourd’hui les partisans des puits artésiens.

Chapitre 3

CHAPITRE III

des puits forés des chinois

On dit que les Chinois connaissent aussi les fontaines artésiennes depuis des milliers d’années. Examinons si cette assertion est bien prouvée.

, évêque de Tabraca (voyez les Nouvelles Lettres Édifiantes, tome ), parle de puits forés très-étroits, percés à plusieurs centaines de mètres de profondeur, situés dans le département de Kia-ting-fou, et qui servaient pour l’exploitation d’eaux salées souterraines. La lettre du missionnaire est du 11octobre 1804, mais elle ne nous apprend pas à quelle date il faut faire remonter la construction de ces puits chinois. Il y a plus, , missionnaire français qui réside encore dans ce pays, a donné une description des puits de Kia-tingfou, de laquelle on doit conclure que l’eau n’y jaillit pas. « Pour tirer l’eau salée, dit , on descend dans le puits un tube de bambou, long de 24 pieds (8 mètres), au bout inférieur duquel il y a une soupape. Lorsqu’il est arrivé au fond du puits, un homme fort s’assied sur la corde et donne des secousses : chaque secousse fait ouvrir la soupape et monter l’eau. Le tube étant plein, etc., etc. » (Ce qui suit est relatif au moyen de hisser le bambou jusqu’à l’ouverture du puits, et nous pouvons le supprimer.)

Il est sans doute présumable qu’un peuple qui va chercher des sources salées par des trous de sonde de 500 à 600 mètres de profondeur, aura quelquefois opéré dans des terrains d’une structure géologique appropriés à la formation des fontaines jaillissantes ; mais c’est là une simple conjecture. On voit, en tous cas, que les sources de Kia-ting-fou ne peuvent pas, quoi qu’on en ait dit, être rangées dans cette dernière catégorie.

Chapitre 4

CHAPITRE IV

d’où vient l’eau des puits artésiens ?

Il paraît naturel de supposer que l’eau des puits ordinaires, des puits artésiens et des sources, n’est autre chose que de l’eau de pluie qui a coulé à travers les pores ou les fissures du sol, jusqu’à la rencontre de quelque couche de terre imperméable. Cette opinion, toutefois, n’a pas été admise de prime abord. Des théories plus savantes l’ont précédée. Ces théories, quoique justement abandonnées aujourd’hui, n’en méritent pas moins, ce me semble, de nous occuper un moment, surtout depuis qu’on a pu en apercevoir quelques réminiscences dans plusieurs des écrits que les succès récents des fontainiers-sondeurs ont fait naître.

On a cru longtemps que l’eau de la mer avait dû nécessairement se répandre, par voie d’infiltration, dans l’intérieur des continents, et qu’à la longue elle y avait formé une nappe liquide, laquelle, défalcation faite des influences capillaires, ne pouvait se trouver que sur le

prolongement du niveau général de l’Océan. On admettait aussi que dans ce long trajet, au travers des circuits sinueux des terres et des roches, l’eau perdait entièrement sa salure, de telle sorte, qu’en quelque lieu de la terre qu’on creusât un puits, on devait rencontrer une couche d’eau douce aussitôt que le fond de ce puits était descendu d’une quantité égale à la hauteur du sol de la contrée au-dessus de la mer.

Pour renverser entièrement cette hypothèse, on n’est pas réduit aujourd’hui à citer seulement quelques puits isolés sans eau, et dont le fond serait cependant plus bas que la prétendue nappe liquide continentale ; on peut parler d’un pays tout entier, de cette portion de la Russie que le Wolga traverse dans la plus grande partie de son cours. Là, une immense étendue de terrain, située beaucoup au-dessous du niveau de la mer Noire, n’est pas inondée, n’est pas même un marécage, ainsi que cela devrait être cependant, si la mer, par une infiltration

séculaire, pénétrait indéfiniment dans l’intérieur des terres.

Dans la théorie dont je viens de montrer le peu de fondement, on mettait en jeu un autre élément, la chaleur centrale, quand il s’agissait, non de l’eau des puits, mais de celle des fontaines, situées à des hauteurs plus ou moins considérables au-dessus du niveau de la mer. C’était alors les vapeurs intérieures qui, seules ou mêlées à l’air, venaient en se condensant à la surface y entretenir une humidité continuelle. Telles étaient, au fond, les opinions professées par Aristote, par Sénèque, par Cardan ; je puis même ajouter par Descartes, car voici un passage emprunté textuellement à ce grand philosophe :

« Les eaux pénétrèrent par des conduits souterrains jusque au-dessous des montagnes, d’où la chaleur qui est dans la terre, les élevant comme en vapeur vers leurs sommets, elles y vont remplir les sources des fontaines et des rivières. »

Cette conception, dans laquelle le globe devient une sorte d’alambic, et sa couche terreuse extérieure une éponge ; cette conception, dis-je, qu’on a tant reproduite depuis Descartes, à l’exclusion de l’idée, si simple, qui conduit à chercher l’origine des sources dans les eaux pluviales, est trop compliquée pour qu’il ne soit pas naturel de croire qu’elle naquit de la nécessité d’expliquer quelque expérience inexacte ou mal comprise. On va voir, en effet, que telle est son origine, que telle est, au moins, la circonstance qui lui a valu une certaine faveur.

Sénèque rapporte, dans ses Questions naturelles, que la pluie, quelque abondante qu’elle soit, ne pénètre jamais dans la terre à plus de 3 mètres un quart (10 pieds) de profondeur. Il dit s’en être assuré par des fouilles faites avec soin. Est-il besoin de chercher maintenant pourquoi l’on a cru devoir recourir à des vapeurs intérieures, lorsqu’il a fallu expliquer comment des fontaines, situées fort au-dessus du niveau de la mer, ont leur origine, leur source sous une grande épaisseur de terrain ?

D’après les expériences de la plupart des physiciens modernes qui se sont occupés de ce genre de recherches, la perméabilité des terres serait encore inférieure à la limite posée par Sénèque. Ainsi Mariotte admet que les terres labourées ne se laissent pénétrer par les plus fortes pluies d’été, que de 16 centimètres (6 pouces); ainsi Lahire a reconnu qu’à travers la terre recouverte de quelques herbes, la pénétration n’a jamais lieu jusqu’à 65 centimètres (2 pieds); ainsi, d’après le même observateur, une masse de terre nue de 2 mètres 60 centimètres (8 pieds) d’épaisseur n’avait pas, après une exposition de quinze années à toutes les intempéries atmosphériques, laissé passer une seule goutte d’eau jusqu’à la plaque de plomb qui la supportait ; ainsi Buffon ayant examiné dans un jardin, un tas de terre de 3 mètres de haut qui était resté intact depuis plusieurs années, reconnut que la pluie n’y avait jamais pénétré au-delà de 1 mètre 30 centimètres (4 pieds) de profondeur.

Ces diverses observations seraient d’une grande portée dans la question de l’origine des fontaines jaillissantes, si la surface du globe était couverte partout d’une couche de terre végétale de quelques mètres d’épaisseur ; mais personne n’ignore que, sur beaucoup de points, le terrain supérieur est du sable, et que le sable se laisse traverser par l’eau comme un crible ; que, sur un grand nombre d’autres points, les roches se montrent à nu, et qu’un liquide circule dans leurs fissures, dans leurs interstices, assez librement. J’apporterai, d’ailleurs, en preuve de la dernière assertion, cette observation constante des mineurs, de ceux du Cornouailles surtout, que dans les mines situées au milieu de certains calcaires, l’eau augmente dans les galeries les plus profondes, peu d’heures après qu’il a commencé à pleuvoir à la surface de la terre. Je pourrai citer encore les sources qui, sur nos côtes maritimes, jaillissent, à toutes les hauteurs, des falaises verticales de calcaire crayeux, et dont la force, de même, croît beaucoup immédiatement après la pluie.

L’argument sur lequel se fondaient principalement, ceux qui se croyaient obligés de chercher l’origine des eaux souterraines, dans la précipitation qu’auraient éprouvée des vapeurs aqueuses très-chaudes, venant des régions centrales au moment de leur contact avec les couches terrestres froides, voisines de la surface, était tiré d’un fait bien digne d’examen : je veux parler de la prétendue existence de sources assez abondantes au sommet, au point culminant de quelques montages. Notre petit Montmartre lui-même figura dans cette polémique. Il y avait, en effet, sur ce monticule, une fontaine (peut-être existe-t-elle encore) qui n’était guère qu’à 16 mètres (50 pieds) au-dessous de sa partie la plus haute. Aucune eau, disait-on, ne peut alimenter constamment une source ainsi placée, à moins qu’elle ne vienne d’en bas à l’état de vapeur. Toute vérification faite, cependant, il se trouva que la portion de Montmartre supérieure à la fontaine, et qui pouvait conséquemment lui transmettre ses eaux par voie de simple écoulement intérieur, avait environ 585 mètres de long sur 195 mètres de large. Or, le volume moyen de pluie qui tombe à Paris sur une pareille étendue de terrain, entre le 1 janvier et le 31 décembre, surpasse de beaucoup la quantité d’eau que débitait annuellement la petite source en question.

Il fallait donc aller chercher la difficulté sur un autre point.

On crut l’avoir trouvée dans une localité peu éloignée de Dijon ; là, également, malgré les apparences, les eaux pluviales, reçues sur la portion de terrain qui dominait la source, pouvaient amplement suffire à son alimentation.

On a cité aussi le célèbre mont Ventoux du département de Vaucluse où il existe une source, la Font-Feyole, à 1754 mètres d’élévation. Mais le sommet de la montagne est de 200 mètres plus élevé ; or, tant qu’on n’a pas comparé exactement la quantité de pluie, de rosée et de neige qui tombe sur la partie du mont Ventoux, plus haute que Font-Feyole, à la quantité d’eau que cette fontaine fournit annuellement, la citation est évidemment sans valeur.

Au surplus, il eût suffi d’une seule remarque pour réduire au néant les spéculations théoriques que nous venons d’examiner en détail : c’est qu’à l’époque des grandes sécheresses, presque toutes les fontaines devien- nent moins abondantes, et qu’un grand nombre d’entre elles cessent même alors entièrement de couler, quoique les vapeurs centrales dussent s’élever et se résoudre en eau comme à l’ordinaire.

Une expérience vraie, mais indûment généralisée, sur le peu de perméabilité de quelques-unes des matières dont se compose l’écorce de notre globe, a seule procuré une longue existence à la théorie qu’Aristote, que Sénèque, que Descartes avaient donnée à l’origine des fontaines élevées. Des idées vraiment fantasques sur les produits annuels de certaines eaux courantes, et l’ignorance où l’on était touchant la quantité de pluie, de rosée et de neige qui tombent dans chaque climat, avaient amené à faire jouer aussi le principal rôle aux vapeurs intérieures dans la formation des rivières et des fleuves. Ainsi, par exemple, on ne croyait pas que le bassin de la Seine, et j’appelle ainsi toute la portion du territoire de la France dont les cours d’eau, grands ou petits, vont se déverser dans cette rivière, reçût annuellement, par la pluie, une quantité d’eau égale au tribut que la Seine porte à la mer dans le même espace de temps. Perrault et Mariotte, les premiers, étudièrent la question en s’appuyant sur l’ex- périence, et ils trouvèrent, comme c’est l’ordinaire en pareil cas, que les conceptions vagues de leurs prédécesseurs étaient précisément l’opposé de la vérité. Suivant Mariotte, la Seine ne versait chaque année dans la mer, que la sixième partie de la quantité d’eau qui tombe sur toute l’étendue de son bassin à l’état de pluie, de neige et de rosée. Les autres cinq sixièmes devaient, ou s’évaporer pour former les nuages, ou imbiber les terres superficielles dans lesquelles les plantes trouvent leur nourriture, ou pénétrer par les fissures des roches jusqu’aux réservoirs intérieurs d’où sortent les fontaines.

Les calculs de Mariotte ont été refaits récemment d’après des données plus exactes, surtout en ce qui concerne le jaugeage de la Seine. Avant de donner les résultats qu’on a obtenus, je dirai quelques mots touchant les données météorologiques sur lesquelles s’appuient ces calculs.

On peut évaluer fort exactement, par des mesures directes, la quantité de pluie qui tombe sous chaque latitude et dans chaque localité. En faisant fondre la neige dans l’udomètre avant qu’elle ait eu le temps de s’évaporer, on détermine aussi avec précision, quel volume de liquide elle représente. D’ailleurs, d’anciennes expériences, assez souvent répétées, permettent pour ainsi dire d’opérer cette transformation à vue. Quand la neige est tombée en gros flocons, si l’on mesure sa profondeur avant qu’aucun tassement se soit opéré, il faut compter qu’au dégel la hauteur de liquide qui en résulterait, si le sol était imperméable et horizontal, ne serait guère que la dixième partie de la hauteur originaire de la neige.

La neige fine est sensiblement plus dense : en se liqué- fiant sa hauteur se réduit au cinquième. Enfin, dans la neige tassée naturellement, cette réduction de hauteur, au moment du dégel, est des deux tiers.

L’eau provenant de la grêle pourrait être ordinairement négligée ; mais comme il grêle rarement sans pluie, l’udomètre fournit le liquide des deux météores réunis.

Reste donc à évaluer la quantité de rosée. Dalton porte à un décimètre environ l’épaisseur de la couche d’eau dont la rosée peut recouvrir annuellement notre globe. Ce résultat est déduit d’une expérience de Hales qui pouvait être légitimement généralisée lorsqu’on croyait que la rosée tombait à la manière de la pluie ; mais depuis la publication de l’ouvrage de Wells, depuis qu’on sait que la rosée ne tombe pas, que l’air vient la déposer sur des surfaces préalablement refroidies à raison de leur communication rayonnante avec les espaces célestes, que la nature des corps, leur exposition et la pureté du ciel exercent sur ce phénomène la plus grande influence, tout le monde doit concevoir qu’une détermination, même assez grossière, de la quantité de rosée qui est déposée annuellement dans chaque pays, serait un des problèmes les plus compliqués de la physique.

Dalton a trouvé que la terre de jardin saturée d’humidité contient en volume ses sept douzièmes d’eau. Le quart et même la moitié de cette eau peuvent disparaître sans que la terre devienne impropre à la végétation.

Il paraît qu’en chaque pays la couche que l’évaporation enlève annuellement aux nappes d’eau, a une épaisseur peu différente de celle que la pluie leur restitue. Les expériences auraient toutefois besoin d’être répétées avec des vases beaucoup plus grands que ceux dont les météorologistes se sont servis jusqu’ici. Des observations faites il y a près d’un siècle par Bazin, donnaient pour l’évaporation de la terre imbibée d’eau, une quantité supérieure à celle que fournissait l’eau pure. Ce résultat semble peu naturel, mais en de pareilles matières c’est à l’expérience à prononcer définitivement.

Je termine par une remarque de Leslie, qui, sans rien ajouter à nos connaissances encore si imparfaites sur les causes de l’évaporation, nous signale dans ce phénomène un développement de force mécanique dont l’immensité frappe l’imagination, surtout lorsqu’on réfléchit à la manière silencieuse avec laquelle la nature l’opère.

Supposez que l’eau enlevée annuellement au globe par voie d’évaporation, soit égale, en chaque climat, à la quantité de pluie qui y tombe. Cette eau évaporée se dissémine dans l’atmosphère à toutes les hauteurs. On opérera une sorte de compensation entre les extrêmes de ces mouvements ascensionnels, en concevant par la pensée que l’eau évaporée s’est élevée ou s’est arrêtée tout entière à une certaine hauteur moyenne. L’évaporation annuelle se trouvera ainsi représentée dans ses effets mécaniques, par une masse d’eau connue élevée verticalement d’un nombre également connu de mètres. Mais le travail qu’un homme peut faire dans l’année, en élevant de l’eau durant chaque jour à la hauteur d’un mètre, a été déterminé ; eh bien, la comparaison des deux résultats montre que l’évaporation représente le travail de 80 millions de millions d’hommes. Supposez que 800 millions soit la population du globe ; que la moitié seulement de ce nombre d’individus puisse travailler, et la force employée par la nature dans la formation des nuages, sera égale à deux cent mille fois le travail dont l’espèce humaine tout entière est capable.

Examinons maintenant quelles sont exactement les quantités d’eau rejetées par les fleuves dans l’Océan. On possède sur cette question d’excellents travaux dus à , à , et à plusieurs autres ingénieurs ou météorologistes.

Le bassin de la Seine (nous le terminerons à Paris, puisqu’il sera aisé de jauger les eaux qui passent sous l’un des ponts) a 4,327,000 hectares de superficie. L’eau qui tombe dans ce bassin, si elle ne s’évaporait pas, si elle ne pénétrait pas dans le sol, si le terrain était partout horizontal, y formerait, au bout de l’année, une couche liquide de 53 centimètres de hauteur. Il est facile de voir qu’une pareille couche se composerait en volume de 22,933 millions de mètres cubes d’eau.

Voici les quantités d’eau qui ont passé en une seconde sous les ponts de Paris, à diverses reprises :

Ainsi, pendant la forte crue de 1615, la Seine roulait un volume d’eau près de vingt fois plus grand qu’au plus bas étiage de 1767 et de 1803.

Au pont de la Révolution, le débit moyen de la Seine est

Ce dernier nombre est à 22,933 millions de mètres cubes, pluie annuelle du bassin de la rivière, comme 100 à 285, ou presque comme 1 à 3. Ainsi, le volume d’eau qui passe annuellement sous les ponts de Paris, n’est guère que le tiers de celui qui tombe en pluie dans le bassin de la Seine. Deux tiers de cette pluie, ou retournent dans l’atmosphère par voie d’évaporation, ou entretiennent la végétation et la vie des animaux, ou s’écoulent dans la mer par des communications souterraines.

Les autres fleuves principaux roulent les quantités d’eau suivantes :

| |

À l’étiage. – mètres cubes. | À l’état moyen des eaux, – mètres cubes.

60 | |150

60 | |250

250 | |650

310 | |900

" | |2,200

380 | |960

À la frontière de France, au delà de Sierck, les eaux étant dans leur hauteur moyenne, la Moselle débite 86 mètres cubes d’eau par seconde. Ainsi cette rivière qui, à Metz, se partage en tant de bras, n’est guère que le tiers de la Seine au Pont-Royal.

D’après , le volume d’eau débité en un an, à l’issue inférieure de chaque bassin, étant réparti sur toute sa surface, y formerait au bout de l’année une couche liquide de 17 centimètres de hauteur pour la Garonne, de 10 pour la Saône, de 43 pour le Rhône, de 41 pour le Rhin, nombres qui sont de 2 à 9 plus faibles que ceux qui représentent la pluie tombée.

Ces exemples suffiront, je pense, pour montrer combien peu les rivières elles-mêmes, quand on les étudie attentivement, justifient les systèmes des anciens physiciens. Les abondantes nappes liquides qu’elles roulent sans cesse de l’intérieur des continents vers la mer, sont partout une très-petite partie de la masse des eaux pluviales annuelles qui tombent sur les contrées environnantes. Il n’y a donc ici, non plus que pour les fontaines, aucune raison plausible d’assigner un rôle à des vapeurs centrales dans l’explication des phénomènes.

Cette discussion numérique servira également à réfuter ceux qui, récemment, se sont avisés de chercher les eaux des fontaines artésiennes dans des bassins intérieurs où se serait réunie la masse liquide qui tenait jadis les terrains de sédiment en suspension ou en dissolution. Une pareille hypothèse ne mériterait évidemment quelque attention, qu’au cas où il serait prouvé, d’une part, que les eaux pluviales sont trop peu abondantes pour expliquer les phénomènes des sources, et de l’autre, que ces mêmes eaux ne pénètrent pas dans l’écorce de notre globe jusqu’à de grandes profondeurs. Or, d’après ce qui précède, chacun doit savoir à quoi s’en tenir sur ces deux points. Aussi, en consacrant quelques mots à cette nouvelle théorie, je voulais surtout trouver une occasion de rassurer les personnes qui, se préoccupant de l’épuisement prochain des prétendus bassins antiques où des eaux seraient restées stationnaires pendant des milliers d’années, voyaient déjà toutes les fontaines artésiennes tarir les unes après les autres. S’il est établi, au contraire, que ces fontaines sont alimentées par les eaux atmosphériques, leurs intermittences seront exclusivement liées à celles de la pluie, de la neige, de la rosée, de l’évaporation.

Je fais abstraction des tremblements de terre qui, en disloquant violemment les couches minéralogiques de l’écorce du globe, en les rompant çà et là, peuvent, dans quelques localités, changer la position et la force des nappes d’eau souterraines. La possibilité de ces secousses n’empêche point de bâtir chaque jour des maisons ; elle ne doit pas détourner davantage de construire des puits artésiens.

Chapitre 5

CHAPITRE V

L’écorce minérale et solide du globe, n’a pas été engendrée d’un seul jet. La formation des diverses roches, des divers terrains dont elle se compose, remonte à des époques différentes que la géologie est parvenue à caractériser par des signes non équivoques. Il est bon d’avertir, toutefois, que plusieurs des productions que la science regarde aujourd’hui comme contemporaines, different beaucoup entre elles par leur nature intime et par leur aspect extérieur.

Le but que je me propose ne m’obligera de distinguer ici que trois espèces principales de terrains superposés, comprenant, chacune, plusieurs variétés ; ce sont, en allant de bas en haut, en allant de l’ancien au moderne, les terrains primitifs et de transition ; les terrains secondaires ; les terrains tertiaires.

§1. Terrains primitifs.

Les terrains primitifs sont peu et rarement stratifiés.

C’est même encore, il faut le dire, une question pour des naturalistes très-habiles, que celle de savoir si le granite offre quelque part une stratification réelle. Les fentes, les fissures des roches granitiques ; les crevasses qui séparent chaque masse de la masse contiguë, ont, en général peu de largeur, peu de profondeur, et communiquent rarement entre elles. Dans les terrains primitifs, les eaux d’infiltration ne doivent donc avoir que des trajets souterrains très-bornés ; chaque filet liquide achève son cours pour ainsi dire isolément et sans se fortifier par l’addition de filets voisins. L’expérience montre, en effet, que dans les terrains de cette espèce, les sources sont très-nombreuses, très-peu abondantes, et qu’elles sourdent à de faibles distances de la région dans laquelle l’infiltration des eaux pluviales s’est opérée.

On cite trois puits forés exécutés dans le granite aux environs d’Aberdeen, en Écosse ; mais, d’après une lettre que m’a écrite , secrétaire de la Société royale d’Édinburgh, ces puits creusés près de la mer ont fourni un volume d’eau considérable lorsqu’on a traversé un lit mince de sable et de gravier ; bien que le forage ait été continué à une profondeur beaucoup plus grande, on n’a aperçu aucune augmentation dans le débit de l’eau.

§ 2. — Terrains secondaires.

Il serait superflu de faire ici l’énumération détaillée des diverses espèces de roches dont se composent les terrains secondaires. Nous nous contenterons de dire que ces terrains ont, en général, la forme d’immenses bassins, c’est-à-dire qu’après avoir été presque de niveau dans une grande étendue, ils se relèvent de manière à circonscrire la partie horizontale dans une enceinte de collines ou de montagnes. Nous ajouterons que les roches secondaires sont disposées par couches ; que certaines de ces couches, d’ailleurs fort épaisses, se composent de sables en partie désagrégés et très-perméables ; qu’en se relevant vers les extrémités des bassins, ces couches perméables se présentent à nu sur les flancs des collines ou des montagnes ; que les eaux pluviales peuvent, par infiltration, y aller former des nappes liquides continues ; que ces nappes, lorsque les couches ont une forte déclivité, ne sauraient manquer de se mouvoir avec vitesse vers les parties basses ; que dans leur marche, les eaux courantes entraînant peu à peu le sable, et même des portions des roches environnantes, des rivières souterraines doivent remplacer certaines parties du massif originaire, et opérer de grands vides là où primitivement tout se touchait.

Parmi les terrains secondaires, il en est un, le calcaire crayeux, qui est sillonné dans tous les sens par des millions de fissures. Il semble donc que les eaux pluviales doivent pouvoir le traverser avec facilité et circuler dans sa masse jusqu’aux plus grandes profondeurs.

§ 3. — Terrains tertiaires.

Les terrains tertiaires sont stratifiés, c’est-à-dire, composés d’un nombre plus ou moins considérable de couches superposées, et séparées les unes des autres, à la manière des assises d’un mur, par des joints nets et bien tranchés.

Ces terrains, comme les terrains secondaires, affectent, en général, la forme de bassins ; mais de bassins de dimensions ordinairement moins étendues. Il ne faut pas oublier que cette forme résulte du redressement des couches. C’est en se redressant aussi que les éléments constitutifs des terrains tertiaires ont formé la bordure de coteaux et de collines qui les enceignent.

Dans l’acte du redressement de la masse totale de ces terrains, toutes ces couches, le plus ordinairement, se déchirent, se brisent, se morcellent ; il en résulte qu’elles sont à nu, qu’elles se montrent au jour sur les flancs et les sommets des collines. On se représentera avec une exactitude suffisante le phénomène dont je désire donner ici une idée, en pliant en dos d’âne dix ou douze feuilles superposées de papier. Sous cette forme, comme lorsqu’elles étaient planes, la feuille supérieure cache toute la seconde ; celle-ci la totalité de la troisième, et ainsi de suite : mais déchirons le groupe vers le sommet de la pro- tubérance ; traçons-y un sillon plus ou moins large, d’une profondeur au moins égale à l’épaisseur des dix ou douze feuilles réunies, et chacune de ces feuilles deviendra visible, et chacune sera exposée directement aux météores atmosphériques.

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